Islamic Educational, Scientific and Cultural Organization - ISESCO -

 

Etude de la problématique du

TRANSFERT DES RESULTATS  DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE AU SECTEUR DE LA PRODUCTION


3. FACTEURS ET ATOUTS DE LA PRODUCTION DE TECHNOLOGIES

Une façon de mettre en relief les technologies pertinentes consiste à identifier celles qui permettent l’exploitation des ressources nationales (dotation en facteurs) et sur lesquelles les entreprises locales ou domestiques se font déjà mondialement concurrence. L'avantage de cette approche est que de telles entreprises ou industries sont déjà familiarisées avec l’évolution des marchés internationaux et avec le savoir-faire technique nécessaire pour transformer les idées créatrices en produits et services. Cependant, la nation aussi doit s’attribuer un rôle, celui de privilégier les technologies créatrices de nouveaux débouchés. Si la première option présente l'avantage de doter le pays d’une base historique que certaines recherches peuvent enrichir, la seconde est de nature à donner une impulsion à son essor économique dans de nouveaux domaines de recherche. Les semi-conducteurs, les matériaux de pointe et la technologie de l'information, qui n’existaient pas voici deux décennies, ont aujourd’hui une importance économique considérable, et ces industries se développent et offrent déjà un grand nombre de postes d’emploi qualifiés dans plusieurs pays. L'importance relative des technologies concernées diffère d’un pays à l’autre selon leurs dotations respectives en ressources.

3.1 Importance des ressources humaines 

Dans la plupart des pays en développement, l'entrave immédiate à l’utilisation de la science et de la technologie pour le développement est due au déficit en main-d’œuvre qualifiée en S-T. La question fondamentale est de savoir comment créer des compétences locales capables de gérer la S-T dans le contexte national. La question comporte implicitement deux aspects liés l’un à l’autre : d’abord, comment réduire le manque actuel de ressources en main-d’œuvre, et ensuite, comment identifier les besoins correspondant aux progrès futurs de la technologie. Une planification adéquate s’impose pour les deux. 

Le développement des activités de la science et de la technologie requiert une importante base de scientifiques et d’ingénieurs hautement qualifiés. Cela, à son tour, implique des modifications majeures dans les systèmes éducatifs. Dans plusieurs pays en développement, ces systèmes continuent de mettre plus d’accent sur les études générales que sur la formation technique et professionnelle. Certains des pays développés favorisent la science par rapport à la technologie. Chacune de ces approches a son propre effet sur la main-d’œuvre qu'elle produit. 

Dans les pays en développement, un élargissement massif de la formation en science et en technologie est nécessaire à tous les niveaux d'enseignement : primaire, secondaire et universitaire. Comme cela n'est pas possible du jour au lendemain, des plans à long terme doivent être établis, avec des priorités et des objectifs clairement définis en vue d’un changement progressif. Et, entre-temps, il est possible de tirer profit de ce qui est disponible ailleurs. L'expérience de l’éducation à l’extérieur n'a pas été très fructueuse pour plusieurs raisons, dont (i) "une fuite de cerveaux" ; (ii) "une spécialisation inadaptée" ; (iii) "un système de sélection défectueux" ; et (iv) "des systèmes de bourses d'études inopportuns" . 

La fuite de cerveaux est un problème bien connu. Un nombre considérable de savants originaires des pays en développement décident de s’installer dans les pays développés au terme des études supérieures (souvent le doctorat) qu'ils y ont effectuées. La motivation la plus courante est l'opportunité de réaliser des gains matériels importants. Ceux qui retournent chez eux, après avoir obtenu le doctorat dans certaines des plus célèbres universités du monde développé, trouvent la plupart du temps que leur spécialisation est inadaptée aux conditions de leurs pays. Cependant, parce qu’ils sont détenteurs de diplômes supérieurs délivrés par des institutions prestigieuses, ils obtiennent des postes-clés dans les organismes publics de S-T. Et quand ces personnes ont l’occasion de mettre sur pied un laboratoire de recherche, il est tout à fait naturel qu'ils fassent ce qu'ils maîtrisent le mieux (encore que cela peut être complètement inadapté aux besoins du pays !). 

Les problèmes de la sélection défectueuse et des bourses d'étude inopportunes sont dus à l’existence de droits acquis. Dans un pays en développement, une bourse d'étude à l’étranger a beaucoup plus d'attraits que la simple possibilité de poursuivre des études supérieures. De plus, dans plusieurs cas, les autres attraits dépassent de loin l'aspect éducatif. D’un autre côté, les bourses offertes par plusieurs universités des pays développés ne sont pas nécessairement réservées à des études essentielles et urgentes pour les pays en développement. Cela se comprend, car les universités ne peuvent offrir que ce qui intéresse leurs propres facultés et les agences qui les financent. 

Les effets néfastes du problème de l'éducation à l’extérieur peuvent être minimisés par (i) une politique adéquate de science et de technologie ; (ii) un plan à long terme de développement de la main-d’œuvre correspondant aux politiques à long terme en matière de S-T ; (iii) l’élaboration d’une procédure de sélection pour identifier "les potentiels forts" et (iv) la création d’un système de récompense pour les grandes réalisations. Il est, par ailleurs, essentiel que la question de l’anticipation de l’avenir soit traitée adroitement. Les outils et les techniques de prévision technologique peuvent être utilisés à cette fin. 

3.2 Le système de R-D 

Tous les efforts de R-D en rapport avec l'assimilation des technologies importées et la production de technologies locales requièrent une infrastructure technologique. Cette dernière comprend les institutions éducatives, les laboratoires de R-D, l’industrie, les institutions de contrôle de qualité et de normalisation, les institutions financières, les organismes chargés de la protection des droits de propriété intellectuelle, comme un office des brevets, les centres de qualification professionnelle, etc. Chacune de ces institutions prend en charge une ou plusieurs activités de la chaîne de l'innovation. Le rôle de l’État, consistant en l’apport de cette infrastructure, est d'une importance capitale. Or, dans la plupart des pays en développement, la situation de l’infrastructure technologique est jugée préoccupante. Les rapports fragiles et/ou inexistants entre les différentes institutions gênent les réalisations isolées de plusieurs maillons du système national de S-T et de R-D. La plupart des institutions relevant de divers secteurs économiques dans les pays en développement, ne réussissent pas à s’acquitter convenablement de leurs obligations relatives au transfert de technologie et au processus de développement. 

Dans leur majorité, les pays en développement créent des instituts de R-D (IRD) dans l'intention déclarée de promouvoir des activités de S-T. Les problèmes communs à ces instituts ont été discutés à l’échelle internationale ces dernières années, et font l’objet d’une documentation riche. Quelques-uns sont succinctement repris ci-après : 

Insuffisances générales : L’insuffisance des fonds et l’inadaptation des installations et de la main-d'œuvre sont reconnues comme des problèmes partagés par tous les IRD. Le problème de la faiblesse des fonds et des installations est aggravé par le fait qu’ils sont à partager entre de trop nombreux projets de recherche. La plupart des projets sont au-dessous du seuil critique de financement. Il en est de même avec la main-d’œuvre. Comme les activités qui s’apparentent à la science surpassent de loin les activités de conception et d’ingénierie dans ces IRD, la répartition des scientifiques et des ingénieurs est fortement biaisée en direction des premières. Ainsi, le problème de l’état plus que critique de la main-d’œuvre se trouve aggravé par l'absence d'une contribution significative de l’ingénierie aux activités de R-D. 

La plupart des IRD relèvent du secteur public, et leur système de rémunération n'est pas conditionné par la performance. Il est donc fréquent que les activités entreprises ne bénéficient pas de toute l’attention voulue pour que les efforts de la recherche débouchent sur des résultats viables. 

Manque de suivi : Dans le monde technologique d'aujourd'hui, qui évolue si rapidement, il est extrêmement important de suivre de près les évènements qui se succèdent et déterminer le point à partir duquel une technologie nouvellement apparue peut susciter l’intérêt. Les meilleurs centres des techniques de pointe remplissent généralement une telle fonction de suivi. Dans les pays en développement, cette activité cruciale n’existe pas, par manque de contrôleurs technologiques. Leur absence de l'infrastructure de S-T risque de faire perdre de précieuses occasions de devenir le fer de lance du transfert de technologie et du développement. 

Mécanismes de planification et d’évaluation : La faiblesse ou l’absence d’un programme ou mécanisme de planification exclut les évaluations préalables et postérieures efficaces des projets de recherche. Aucune procédure rigoureuse de sélection n'est appliquée pour déterminer les domaines de recherche dans lesquels un pays en développement peut se permettre de se spécialiser et d’apporter une grande contribution, tant pour améliorer les technologies importées que pour produire de nouvelles technologies. Il est rare que l’on fasse appel à un collègue, ou même un expert venant d’un organisme extérieur, pour procéder à une évaluation. En fait, l’évaluation externe n’est effectuée que dans les cas où les programmes de recherche sont financés par des fonds étrangers.  

L'accent a été placé sur l’élément recherche, alors qu’une plus grande attention aurait dû être accordée à l'aspect développement. La plupart des spécialistes en science fondamentale sont engagés dans la recherche en tant que telle, se souciant peu de la commercialisation. Très rares sont les ingénieurs employés par les IRD pour mener des activités de développement telles que la production dans des usines pilotes. Les ingénieurs ne sont pas attirés par le travail de R-D, et souvent les plans de carrière tels qu’ils se présentent actuellement ne les encouragent pas à rejoindre les IRD. 

L’état critique de la main-d’œuvre est aussi motivé par le nombre trop élevé de projets entrepris simultanément. Rien n'est fait pour simplifier les efforts et se débarrasser, en particulier, des projets ayant un faible potentiel d’utilisation productive. 

Rapports entre la R-D et le système de production : Les rapports sont très faibles entre les IRD et les secteurs de la production (en aval) ou les programmes de développement des ressources humaines (en amont). Par conséquent, les efforts de R-D sont improductifs et souvent peu appropriés. Les IRD sont gérés plus comme des institutions académiques que comme des entreprises industrielles. Leur contribution à l’industrie est faible et, en tant que source de savoir pour une nouvelle industrie, ils sont inadéquats. 

Dérives bureaucratiques : L'organisation et la gestion des IRD sont fréquemment modelées sur les services publics. Ainsi, ce sont plutôt les relations bureaucratiques qu'une atmosphère collégiale qui dominent la scène de la R-D. L'approche consistant à faire résoudre un problème donné par un groupe de travail multidisciplinaire n'est pas suivie. En conséquence, l'esprit d'équipe et la possibilité d’appréhender un problème sous tous les angles sont absents. La créativité n'est pas encouragée et les procédures standard pour générer des idées créatrices ne sont pas adoptées. Le budget de recherche n'est souvent pas distinct de celui des frais généraux et des salaires. Dans ces conditions, il n’est pas possible de mesurer la contribution réelle à la recherche. 

Des exemples d'instituts de R-D en Malaisie et au Bangladesh sont donnés ci après : 

Malaisie : En Malaisie, les encouragements à la R-D revêtent la forme d’une exonération fiscale de 200% accordée aux projets de recherche agréés. La priorité est donnée à la création d'un système efficace de recherche-gestion et au développement d'infrastructures de recherche telles que des centres d’informations scientifiques, des pôles technologiques, des centres d'incubation, des offices des brevets, et d’autres institutions engagées dans la recherche, la conception et les services de conseil pour faciliter le transfert harmonieux de la technologie et la création de nouveaux produits. Quelques-unes des plus prestigieuses institutions de R-D en Malaisie sont l'Institut des recherches médicales (IMR), l’Institut Malaisien de Recherche sur le Caoutchouc  (RRIM), l'Institut Malaisien de Recherche sur la Forêt  (FRIM), l’Institut Malaisien de Recherche-Développement sur l’Agriculture  (MARDI), l'Institut de Recherche sur l'Huile de Palme  (PORIM) et l’Institut Malaisien des Normes et de la Recherche Industrielle  (SIRIM). 

Bangladesh : Parmi les plus prestigieuses institutions de R-D et de diffusion locale des résultats de la recherche au Bangladesh, on peut citer : 

* La Commission de l'Energie Atomique du Bangladesh  (BAEC), dont les domaines d’intervention sont l’agriculture, les sciences physiques, les bio-sciences, etc. 

* Le Conseil de recherche scientifique et industrielle du Bangladesh  (BCSIR), qui s’intéresse à la recherche et au développement expérimental en visant à la fois la création d’une technologie appropriée pour l'exploitation économique des ressources nationales dans le secteur industriel et l'adaptation et l’assimilation des technologies étrangères. 

* Le Conseil de la recherche agricole du Bangladesh  (BARC) est l'organisation centrale qui coordonne la R-D dans le domaine de l'agriculture. Cependant, le BARC ne dispose pas de laboratoires lui appartenant en propre. 

* Parmi les autres instituts de R-D du pays, on peut citer l’Institut de recherche sur le riz du Bangladesh , l’Institut de recherche sur le jute du Bangladesh, l’Institut de recherche sur le sucre, l’Institut de recherche sur le thé, et l’Organisation de recherche spatiale et de télédétection du Bangladesh  (SPARRSO). La recherche ayant des applications commerciales est également effectuée dans les universités et autres organismes concernés.

3.3 Rapports entre la R-D et l’industrie 

Dans un système à économie de marché traditionnel, les forces du marché déterminent normalement les idées qui doivent être soutenues. Concernant, en particulier, le soutien aux projets de R-D, il doit découler d’une confrontation des propositions émanant de l’industrie et exiger un partage des coûts de la part des industriels pour en tester la valeur commerciale. Cependant, compte tenu des déséquilibres du marché dans les pays en développement, l’État doit faire usage de certains leviers de politique économique pour stimuler l'activité dans certains domaines et la décourager dans d’autres. Les encouragements fiscaux et financiers pour investir dans les usines, l’équipement et les ressources humaines et intellectuelles servent à entretenir la vigilance de l'industrie concernant les développements technologiques susceptibles de contribuer au succès continu, où qu'ils se produisent.  

Le retard technologique d’un pays est d'une manière ou d'une autre fonction de l'éducation scientifique et trouve son origine dans la faiblesse des contacts entre les instituts de recherche et l’industrie. Une telle faiblesse des liens entre l'industrie et les laboratoires de l’État résulte de l’hypothèse que la recherche effectuée dans ces laboratoires ne correspond pas aux besoins locaux. Les laboratoires de l’État eux-mêmes refusaient, jusqu'à récemment, de laisser des individus exploiter le potentiel commercial de leur recherche. Il en a résulté qu’un fossé de plus en plus profond s’est creusé entre eux et l'industrie. Les communications entre les deux ont faibli avec le temps et l'industrie a commencé à rechercher la technologie prête à l’emploi des pays développés de l’Occident. Aucun effort, par ailleurs, n'a été fait pour adapter ou démonter la technologie importée. Ainsi, il y a peu de compétence technologique à ingérer, à assimiler ou à utiliser comme base pour des améliorations. 

Une des principales causes de la faiblesse de ces rapports est le fait que les instituts de recherche sont insuffisamment tournés vers la demande. Généralement, les projets de R-D sont conçus en interne, de sorte que les utilisateurs potentiels n’influent que peu sur la conception. La viabilité financière n'est pas étudiée de façon appropriée pendant la phase de production, et l’interaction avec les clients potentiels est minime. Par conséquent, les produits de la R-D sont souvent perçus par l’industrie comme n’étant pas pertinents. Cela, combiné à la faible capacité de commercialisation des instituts de recherche, conduit à la non-utilisation des produits de la R-D. La méfiance dont l'industrie fait preuve à l’égard de tels produits sortant des laboratoires de R-D de l’État est un handicap de plus qui entrave le processus de transfert. 

Dans plusieurs pays en développement, il a été constaté que des propositions de recherche, et même des projets, orientés vers un type de produits ou de clients naissent souvent à l'extérieur de l'organisme de recherche. Il est fréquent qu’un vendeur ou un client signale les faiblesses d’un produit existant et explicite les améliorations souhaitées. Beaucoup de propositions du type "Ce serait merveilleux si"  émanant d’individus autres que le personnel de recherche peuvent ne pas être techniquement viables ou économiquement faisables pour justifier des investissements pour la recherche dans un institut de recherche aux ressources limitées d'un pays en développement. Cependant, il importe de rester prudent, car les études de rentabilité établies par le personnel de la recherche, souvent gonflées, s’avèrent parfois quasi catastrophiques. Ainsi, pour la recherche orientée vers un type de produits ou de clients, l’appréciation critique du dirigeant de la R-D est très importante. 

En résumé, les rapports à la fois faibles et peu satisfaisants qui lient les instituts de R-D et l'industrie sont essentiellement attribuables à trois facteurs : 

a) Le manque général de communication, qui nourrit une méfiance entre les  instituts et l'industrie ; 

b) L’incompatibilité des produits de la R-D avec les besoins technologiques des utilisateurs potentiels ; et 

c) Les dispositions inadaptées prises pour exploiter les produits de la recherche.

Parmi les problèmes connexes, on peut mentionner : (a) le très grand nombre d’instituts de recherche relativement petits, dont la taille et les ressources sont en dessous des limites permettant l’aboutissement à des résultats fructueux ; (b) des installations inadéquates dans les instituts de R-D ; (c) la faible motivation du personnel ; (d) des budgets négligeables pour les véritables objectifs de la R-D ; (e) la non-nécessité de rendre des comptes ; (f) l’absence de pratiques commerciales ; (g) les faibles intérêts du secteur privé dans la R-D ; (h) une R-D du secteur public tournée vers l’offre ; (i) l’inexistence de centres de conception et d'ingénierie et d’usines pilotes pour l’évaluation et les tests technologiques ; (j) le manque de perspicacité qui empêche de percevoir les tendances futures du marché et ses changements ; etc.

 

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