Islamic Educational, Scientific and Cultural Organization - ISESCO -

 

DIFFÉRENDS INJUSTIFIÉS

 

Lorsqu'un conflit éclate entre savants probes et intègres, au sujet d'un problème quelconque, il ne fait pas long feu, mais s'il arrive qu'il dure longtemps, il ne doit pas laisser de traces de rancunes dans les cœurs. Si ce n'est pas le cas, c'est que les causes de cette rancune sont artificielles et étrangères au cercle du savoir, ou à l'atmosphère de probité où se meuvent les savants.

J'ai pu entrevoir, à travers l'horizon nébuleux de nombreux conflits et désaccords, des éléments parasites qui se placent aux antipodes de la recherche désintéressée en science et de la propension pure à la vérité.

Si les désirs et les passions qui guident les clans s'effaçaient, et que les efforts consentis pour défendre une idée ou rendre publique une doctrine échappaient aux intérêts étrangers à la science, des dizaines de sectes et de confréries assisteraient à leur fin le jour même de leur éclosion, ou si elles survivaient, leur importance ne dépasserait guère le cadre étroit de quelques pages d'anthologie, ou quelque cercle d'étude, comme s'il s'agissait là d'une querelle d'idées subjectives qui cesserait au moment où prendrait fin l'écho qu'elle aurait suscité.

L'érudition ouvre d'immenses horizons. La sincérité et les bonnes intentions font naître la largeur d'esprit. La foi pure, quant à elle, a pour résultat la sauvegarde de l'unité de la Oumma. Si une religion est fondée sur de tels principes, comment se peut-il que la discorde puisse s'y introduire ?

Dieu le Tout-Puissant a coupé court aux relations entre les adeptes de la discorde et le Porteur du Message sublime. Entre lui et eux, il n'y a aucune commune mesure. Ces imposteurs dissidents seront jugés et condamnés le Jour du Jugement Dernier, lorsqu'ils comparaîtront devant Dieu, l'Omniscient.

"Non, tu ne seras en rien responsable de ceux qui auront dissocié leur religion pour s'ériger en sectes dissidentes. Leur sort dépendra uniquement de Dieu : il établira devant eux le bilan de leurs œuvres" (Les Troupeaux, 159).

Il est possible qu'on nous fasse l'objection suivante : "Les musulmans se sont divisés en nombreuses sectes, lesquelles se sont livrées durant des siècles à la dialectique, comment ce fait peut-il alors s'accorder avec les principes que vous venez de présenter ?"

Nous ne pouvons que guider ceux qui s'écartent de la voie de la vérité pure que nous recherchons et défendons.

Il est à noter que quelques unes des opinions, soutenues par ces sectes, étaient connues des premiers Docteurs de la loi parmi les Compagnons du Prophète, mais elles sont restées en marge de la société islamique, au point de n'avoir eu aucune force de loi et de n'avoir suscité aucun commentaire sérieux.

Prenons, à titre d'exemple, la vision eschatologique de Dieu. Cette problématique a été à l'origine de débats houleux entre les mou'tazila et les sunnites, qui ont dégénéré en disputes dans les sphères intellectuelles de l'époque, alors qu'elle s'était estompée au début de l'islam, sans laisser ni haine, ni rancune, après avoir été l'objet de débats courts et sereins.

Ibn Abbas et l'ensemble des Compagnons du Prophète prétendaient que la vision de Dieu était possible, et étayaient cela par des arguments. Alors qu'Aïcha affirmait que le Prophète, que la Bénédiction et le Salut de Dieu soient sur lui, n'avait jamais vu Dieu, Ibn Abbas avançait, lui, le contraire.

Masrouk rapporte ceci : "J'ai demandé à Aîcha "0 Mère ! Notre Prophète Mohammad - que la Bénédiction et le Salut de Dieu soient sur lui - a-t-il vu Dieu?". Elle répondit : "Tu m'étonnes vraiment par cette question. Sais-tu que trois assertions sont mensongères :

- "Celui qui te dira que Mohammad a vu Dieu est un menteur". Puis elle lut le verset suivant : "Les regards ne sauraient L'atteindre quand Lui-même pénètre les regards. Il est le Subtil, l’Informé" (Les Troupeaux, 103).

- "Celui qui prétendra qu'il peut prédire l'avenir est un menteur". Elle lut alors ce verset : "Nul être ne sait ce que sera demain son acquis en bien ou en mal : nulle âme ne connaît le lieu de son trépas" (Loqman, 34).

- "Celui qui t'affirmera que Mohammad a tu un ordre divin est un menteur". Et de réciter ce verset : "Prophète, prends soin de porter aux hommes la Révélation qui t'est faite ! Si tu t'abstiens de la faire, tu auras failli à ta mission !" (La Table servie, 67).

Cependant, le Prophète a vu, par deux fois, l'archange Gabriel sous son aspect authentique".

A ce sujet, Abou Darr rapporte ceci : "J'ai demandé au Prophète -que la Bénédiction et le Salut de Dieu soient sur lui- s'il avait vu Dieu. Il me répondit : "Comment se pourrait-il que je puisse voir Dieu ?".

Tenter de concilier ces opinions contradictoires est chose à notre portée.

Les premiers Compagnons du Prophète ont pris acte de ces opinions divergentes, mais n'ont pas trouvé grand intérêt à s'y arrêter longuement. Le jeu n'en valait pas la chandelle, ni les spécialistes entre eux, ni les profanes ne devaient faire grand cas de ce problème. Plus tard, durant la période du déclin, des sectes se sont constituées pour se livrer aux surenchères à propos de cette affaire.

En voici un autre exemple :

Ibn Abbas, Zaïd Ibn Tabit et Ibn Messaoud pensent que le repentir de l'assassin qui commet son acte avec préméditation est irrecevable. Et de citer pour preuve le verset suivant :

"Celui qui tue volontairement un croyant aura pour prix de son forfait l’Enfer, où il demeurera à jamais. En butte à la Colère de Dieu, il sera maudit du Seigneur et voué à d'immenses tourments" (Les Femmes, 93).

On rapporte que Saïd Ibn Joubair a demandé à Ibn Abbas si le repentir de celui qui tue volontairement est accepté. Celui-ci répondit par la négative. Et Ibn Joubaïr de lui citer ces versets :

"Ceux qui n'invoquent pas une autre divinité que Dieu, qui n 'attentent pas à la vie de leurs semblables que Dieu a déclaré sacrée -excepté pour une juste raison- et qui ne se livrent pas à la débauche. Et quiconque commet de tels forfaits en subira la juste sanction. Le châtiment lui en sera doublé au jour de la résurrection, et il le subira éternellement dans l'opprobre.

Hormis ceux qui se repentent, croient sincèrement en Dieu et s'amendent par de bonnes œuvres" (La Distinction, 68, 69, 70)

Ibn Abbas lui fit savoir alors qu'il s'agit là d'un verset mecquois, abrogé par un autre de Médine.

Il est dit également que ces versets coraniques ont été révélés, à propos de crimes commis par des individus avant leur islamisation.

Ibn Abbas soutient que "celui qui s'est converti à l'islam, qui l'a bien assimilé et qui le pratique en bon connaisseur, ne se verra point donner l'absolution s'il tue". On rapporte que Zayd et Abdellah Ibn Messaoud se rangent de son avis.

Cependant pour l'ensemble des Compagnons du Prophète, un assassin peut être pardonné pour son crime. Selon eux, le meurtre n'est pas aussi monstrueux que l'incrédulité et le polythéisme. Dieu a dit à Son Prophète :

"Avertis les infidèles d'avoir à se convertir : leur passé impie leur sera pardonné ". (Le Butin, 38).

Il va sans dire que les divergences de vue font partie intégrante de la nature des hommes. On ne s'étonnera donc pas que les avis des Compagnons du Prophète sur ce sujet, et à propos d'autres domaines concomitants, aient été contradictoires.

Néanmoins, ces divergences - il faut le souligner - n'ont pas eu d'incidence sur la communauté musulmane, et n'ont pas assombri la vie de ses membres qui n'ont point affiché d'attachement opiniâtre à de telles idées.

En revanche, le conflit s'intensifie et se ramifie lorsqu'un élément étranger à la science, à la probité intellectuelle et à la foi, entre en jeu, c'est-à-dire lorsqu'interviennent la passion du pouvoir, le machiavélisme politique et l'absurde jeu des gouvernants. C'est alors que la souris accouche d'une montagne, et  au lieu de traiter les problèmes en toute sérénité et en toute tranquillité de conscience, le ton monte et le discours est alors entaché de mots injurieux, accompagnés de cris de colère et ayant l'effet de détonateurs.

Beaucoup de doctrines ont été ainsi créées de toutes pièces, pour maintenir chez les musulmans une ambiance de conflits perpétuels, que des politiques ignobles n'ont fait qu'encourager. Mais au fil du temps, ces doctrines ont disparu, cédant la place à ce déchirement auquel nous assistons de nos jours entre chiites et  sunnites et qui fait le jeu de certaines politiques intéressées à ce qu'il dure éternellement.

Maints conflits touchant à des questions religieuses ont éclaté, mais n'ont connu qu'une existence très éphémère. D'autres relatifs à la jurisprudence n'ont aucunement suscité l'intérêt des musulmans.

Si on examine attentivement ce qui fait la différence entre sunnites et chiites, on ne trouvera rien de vraiment important. Cependant, l'esprit de parti, qui sous-tend les clans et les cartels, l'esprit de profit, qui régit les nombreux rangs, les convoitises morbides des dirigeants et la naïveté des masses opprimées entretiennent la scission dans les rangs des musulmans, ce qui permet à certains dirigeants de régner en paix.

N'a t-on pas entendu parler de la création en Italie d'un parti politique dont le rôle est de soutenir "Marc Antoine" et "Cléopâtre", et d'un second parti dont l'objectif est de défendre "Octave" ? Si de telles mascarades renaissent de leurs cendres, connaissent une revivification et un regain d'intérêt, et si des partis politiques sont créés de toutes pièces en Italie en vue de gérer les affaires gouvernementales, par le biais de souvenirs et d'événements vieux de vingt siècles, quel sera alors le jugement à porter sur cette malheureuse nation ?

En fait, ce que certains musulmans visent par leurs propagandes délétères, c'est d'occuper les générations présentes par ce vieux problème qu'est la succession dans le monde musulman, et par la discussion oiseuse autour de l'illégitimité de ceux qui l'ont assurée au lendemain de la mort du Prophète -que la Bénédiction et le Salut de Dieu soient sur lui-. Ils vont même plus loin en voulant attaquer ceux qui ne se posent pas cette question.

Les musulmans aujourd'hui perpétuent ce crime. Ils veulent fonder leur présent sur des principes qui puisent leur essence dans des querelles dépassées et caduques. Qu'on sache que les échafaudages de maintes doctrines artificielles ont fini par s'écrouler, emboîtant ainsi le pas aux systèmes politiques qui les ont encouragées et qui leur ont servi de giron maternel. Une certaine politique corrompue prévaut dans le monde musulman aujourd'hui, et porte gravement préjudice à l'islam. Elle tente de diviser les musulmans en clans, pour les amener à s'entredéchirer constamment à propos de futilités.

C'est l'occasion ici, pour moi, de m'adresser aux musulmans du monde entier pour les inviter à renouer avec les préceptes du Livre Sacré, à remettre en honneur la Tradition du Prophète et à déployer tous leurs efforts, afin de barrer la route aux arrivistes de tous bords qui tentent d'exploiter leurs divergences d'opinion, sur des questions anodines, et qui cherchent par là à nuire à l'unité de la Oumma en amenant les musulmans à rompre leurs attaches avec la religion.

D'ailleurs, notre passé, et surtout notre présent, foisonnent de leçons et d'exemples qui en disent long à ce sujet.

"Il est en cela un salutaire avis pour qui dispose d'un jugement sain, prête une oreille attentive, et sait regarder autour de Lui" (Qàf, 37).

 

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