Islamic Educational, Scientific and Cultural Organization - ISESCO -

 

Rapport du Secrétaire général de l’OCI

au symposium islamique sur

le dialogue entre les civilisations

 

Téhéran, République islamique d’Iran

17-19 muharam 1420H (3-5 mai 1999)

 

Aperçu historique:

1. La Oummah et la civilisation islamique ont été, au fil de leur longue histoire, la cible d’offensives féroces d’ordre idéologique et intellectuel, dont les instigateurs se sont attaqués tout particulièrement aux valeurs culturelles et à l’identité de la Oummah. Alors que cette civilisation était à l’apogée de sa gloire, on l’accusa d’avoir répandu la foi islamique par la force et non pas par la seule force des principes supérieurs dont elle était porteuse.Ses ennemis s’évertuèrent même à lui accoler les étiquettes de monolithisme, de sclérose intellectuelle et de fanatisme.

2. Au moment où cette civilisation a commencé à décliner et où les symptômes de l’arriération, de l’immobilisation et de la décadence ont commencé à apparaître à la surface, les cohortes du colonialisme et de l’impérialisme ont fourbi leurs armes pour se lancer à la conquête des pays d’Islam et s’emparer de leurs richesses. Les ténors de l’intelligentsia de l’occident, et plus particulièrement les orientalistes, se sont mobilisés à cette fin en lançant une campagne virulente contre l’Islam, qualifiant la civilisation islamique de superficielle et l’accusant d’incapacité de raisonner de manière rationnelle, mettant ainsi en doute son authenticité et lui déniant le rôle combien méritoire qu’elle a joué à l’époque médiévale dans la retransmission des connaissances des anciens et dans l’enrichissement de ce patrimoine qu’il a marqué de son sceau particulier. Aussi, l’Islam s’est-il affirmé comme un facteur-clé dans l’essor qu’a connu l’Europe et qui devait constituer le soubassement culturel et scientifique de la civilisation moderne en occident.

3. Cette période de notre Oummah a été marquée par la naissance du phénomène de l’orientalisme en occident à partir du moment où un grand nombre de ses savants ont commencé à s’intéresser à l’étude de l’Islam, du dogme islamique et des traits culturels socio-économiques de la société musulmane. Mais les résultats de ces études, qui ont proliféré notamment au cours des deux derniers siècles ont complètement tourné le dos aux notions de rigueur scientifique et l’objectivité qui sont les qualités premières du chercheur intégre, c’est-à-dire celui qui ne poursuit point d’autre but, à travers les travaux qu’il entreprend, que la recherche de la vérité et qui, dans cette quête, fait table rase de tous les clichés et de tous les préjugés susceptibles d’influencer son jugement. Cela s’explique, à notre avis, par le fait que les études orientalistes visaient fondamentalement à servir les objectifs et les convoitises de la colonisation au risque de tordre le cou à la vérité scientifique et historique. De surcroît, la méthodologie de recherche usitée par les orientalistes, qui pourrait être valable pour disséquer les phénomènes socio-historiques et psycologiques en occident, ne peut être appliquée à une société musulmane dont les caratères culturels diffèrent radicalement des concepts culturels et intellectuels de l’occident.

4. En plus, nous ne devons pas oublier que les rapports entre l’occident et l’Islam ont été souvent traversés par de violentes confrontations, à commencer par les croisades et la chute de l’Andalousie jusqu’aux campagnes lancées par la suite par les nations chrétiennes pour soumettre le Maghreb arabe et tenter de le christianiser, en passant par la colonialisation européenne de la quasi-totalité du monde arabo-musulman et la création, au coeur de ce monde arabo-musulman, de l’entité israélienne. Tous ces événements ont marqué aussi bien l’occident que le monde musulman, en créant un climat de haine et d’hostilité en élevant entre les deux parties un véritable mur psychologique difficilement franchissable. Pour tous ces raisons, il n’est guère étonnant de constater que la majorité des études sur l’Islam et sa civilisation, entreprises par les intellectuels occidentaux, se caractérisent par le parti-pris et portent un jugement sévère sur l’Islam, qui commence par la négation du message du Prophète Mohammed (PSL), l’assimilation de l’inspiration divine à une forme de délire et la prétention que l’essentiel de ses enseignements et des fondements de sa foi proviendraient des religions juive et chrétienne, ce qui revient à contester l’essence divine de la révélation de l’Islam. d’aucuns vont même plus loin en prétendant que le retard des peuples musulmans et leur incapacité à rejoindre le peloton de la civilisation moderne sont dûs à cette religion, à ses dogmes figés et à ses nombreux tabous et interdits qui, à les en croire, ne cadrent pas avec les impératifs du progrès et de la modernité.

5. Cette offense en règle contre l’Islam et sa civilisation a eu un retentissement certain dans le monde musulman de l’époque. Il s’était en effet trouvé quelques intellectuels éminents et quelques leaders d’opinion émérites pour s’insurger contre ces campagnes haineuses qui s’attaquaient directement à l’Islam et à son dogme. On en citera, pour mémoire, la polémique restée célèbre qui eut pour théâtre l’université de la Sorbonne à Paris et dont les protagonistes n’étaient rien moins que l’illustre Jamel-Eddine Al-Afghani et le nom moins illustre Ernest Renan. Cela à une époque où, pourtant, l’hydre colonialiste avait déjà totalement étendu ses tentacules sur le monde musulman dans son ensemble.

La relation de l’occident avec la civilisation et les peuples musulmans reste tendue et continue d’osciller entre la peur et la méfiance. Rien n’aura changé depuis Jamel-Eddine Al-Afghani et Renan. Et les transformations radicales que le monde a connues au cours de ce siècle n’y peuvent rien. Certes, l’époque est plus que jamais à la tolérance entre les civilisations et les cultures et au rapprochement entre les peuples. Mais l’Islam en est exclu. Car, la perception des occidentaux de cet Islam reste négative et n’a guère évolué depuis le moyen âge. On peut même affirmer que les attaques ciblant les valeurs et la civilisation de l’Islam ont redoublé de virulence au cours de ces dernières années. La crainte de l’Islam est devenue une véritable phobie en occident où la presse n’hésite pas à accuser l’Islam d’être violent par nature ni à assener que le dogme islamique serait la principale cause de l’apparition de la violence parmi les sociétés musulmanes à travers le monde, et à considérer que la présence de communautés musulmanes dans les pays européens - à la suite des vagues d’immigration pour les raisons économiques- comme une menace pour la sécurité et la stabilité du vieux continent.

6. A une époque encore toute récente, on a vu apparaître des thèses qui sont d’autant plus pernicieuses qu’elles sont professées par ceux que l’on considère comme les gourous de la pensée occidentale qui prêchent ouvertement l’affrontement entre les civilisations avec cet argument que la civilisation islamique est la seule à pouvoir défier l’occidentale et à s’y opposer au siècle prochain.

Action de l’OCI :

7. Depuis sa création, l’OCI s’est efforcée de propager l’esprit de tolérance et d’entente entre les diverses cultures et religions. C’est ainsi qu’il a été organisé un grand nombre de colloque avec la participation de personnalités occidentales de renom et de professeurs d’universités européennes, spécialistes dans les affaires de l’Islam et de sa civilisation. Divers titres ont été choisis pour ces symposiums comme : (le dialogue des religions, la coexistence islamo-chrétienne, le rôle de la civilisation arabo-islamique dans la renaissance de l’Europe, le dialogue des civilisations). Mais le véritable objectif de ces rencontres était, en réalité, de s’efforcer de faire mieux connaître la civilisation et l’identité islamique, et de répondre aux ouvrages et aux intellectuels occidentaux qui ont pris à leur compte - souvent d’ailleurs par pure ignorance- quantité d’idées reçues et de préjugés à l’égard de cette civilisation.

8. Le succès de ces rencontres est attesté par les résultats positifs qui ont sanctionné les séminaires organisés en Europe au cours de ces dernières années et qui ont rassemblé des interlocuteurs occidentaux et musulmans. Convoqués par des organisations internationales, des institutions et des associations locales et européennes, ces séminaires ont permis de débattre de certaines questions cruciales portant sur la relation de l’Islam avec les deux autres religions révélées (le christianisme et le judaïsme), des modalités de renforcement du dialogue inter-religieux et des mesures à prendre pour instaurer un climat de confiance et de tolérance propre à favoriser le rapprochement des peuples ; chose qui s’était avérée difficilement réalisable dans le passé, les conditions propices à un tel dialogue faisant alors défaut.

Malgré tout et en dépit des efforts déployés par certains milieux islamiques dans le but de nouer le dialogue avec l’occident à travers les conférences et colloques organisés ces dernières années de par le monde islamique, et plus particulièrement dans la foulée du sommet de casablanca qui avait abouti aux résultats positifs que l’on sait, on constate que tout cela n’a eu qu’un impact fort limité en occident,  faute, je dirais, d’une stratégie de dialogue unifié à l’échelle du monde islamique.

9. Aussi, la déclaration de Téhéran, adoptée par la 8ème session de la Conférence islamique au sommet, tenue en décembre 1997, contient-il des paragraphes stipulant que :

a- les Souverains et chefs d’Etat et de gouvernement des Etats membres de l’Organisation considèrent que la renaissance de la civilisation islamique constitue une réalité mondiale positive ; ils expriment leur préoccupation des tendances qui décrivent l’Islam comme une menace planétaire, et affirment que la civilisation islamique repose immuablement et au fil de l’histoire, sur la coexistence pacifique, la coopération et la compréhension mutuelle entre les civilisations, ainsi que sur le dialogue constructif avec les autres religions et idéologies.

b- réaffirment la nécessité de l’entente et de l’interaction entre les différentes cultures dans le sens des idéaux islamiques de tolérance, d’équité et de paix ; dénoncent les multiples aspects de l’invasion culturelle et de l’ingnorance des traditions religieuses et culturelles des autres peuples, notamment en ce qui concerne les valeurs et principes célestes ; et appellent à accélérer la conclusion d’un instrument international contraignant contre le blasphème etc…

10. Dans le désir de faire avancer les choses et de leur conférer un cachet stratégique et coordonné pour les Etats du monde islamique, Son Excellence, le Président Mohamed Khatami, Président de la République Islamique d’Iran et de la 8ème session de la Conférence islamique au Sommet, a fait par à Son Excellence le Secrétaire général, en février 1998, de son souhait de voir l’OCI prendre en charge cette grande mission de civilisation et établir au nom du monde islamique, le dialogue avec les autres grandes civilisations de par le monde.

11. Suite à cela, le Secrétaire général a accueilli, en mars 1998, un groupe de travail restreint composé du Secrétariat général lui-même, de l’Etat assurant la présidence du Sommet, du pays du siège de l’ISESCO, de l’Académie islamique du Fiqh et de la BID. Les principales recommandations du groupe se résument à ce qui suit :

i- Il convient tout d’abord de tenir une conférence purement islamique regroupant les grandes penseurs musulmans qui allient la connaissance des valeurs sublimes de l’Islam à la maîtrise parfaite des rouages du monde contemporain, des doctrines qui le gouvernent et des pratiques les plus répandues. Ces personnes qui seront choisies par les Etats membres, auront pour tâche de définir les axes de réflexion et les thèmes autour desquels devrait s’articuler le dialogue entre l’Islam et les autres civilisations. Il s’agira, en l’occurrence, de mettre en lumière la véritable image de l’Islam, religion qui prône la paix et bannit l’agression et la violence - sauf pour des motifs d’autodéfense- le dialogue à l’amiable et la rennaissance de la diversité des cultures humaines en tant que source de synergie et non pas en tant que motif de discorde et d’affrontement.

ii- le processus de dialogue passerait ensuite à la seconde phase, à savoir que l’OCI prendra l’initiative -avec l’UNESCO- de convier les représentants des grandes civilisations à un dialogue pacifique et constructif avec les représentants de la civilisation islamique en vue de réaliser la paix culturelle mondiale, à travers des symposiums organisés à l’échelle mondiale.

iii- établir une liste de penseurs et intellectuels musulmans de renom (en dehors du cadre gouvernemental) afin de les mettre à contribution si besoin est.

iv- mettre à profit le fruit de la révolution technologique dans le secteur de l’information et de la communication, afin d’informer le monde entier de ce dialogue universel.

v- l’UNESCO et l’ISESCO pourrait être sollicitées -pour ce qui concerne le financement- de même que certains Etats et institutions intéressés par le dialogue.

12. Dans son discours, prononcé le 21/9/1998 à la 53ème session de l’assemblée générale des Nations Unies, le Président iranien a proposé de proclamer l’an 2001, année du dialogue des civilisations. Cette proposition a été soutenue par un grand nombre d’Etats islamique et non-islamiques. Elle a été adoptée par l’Assemblée générale par une résolution votée à l’unanimité le 13/11/1998, qui, entre autres, invite l’UNESCO, les autres organisations internationales et les organisations non gouvernamentale concernées à planifier et à mettre en œuvre des programmes culturels et socio-éducatifs appropriés pour renforcer le concept de dialogue des civilisations et ce, par des moyens tels que l’organisation de conférences et colloques et la diffusion des informations et des matières académiques y afférentes. Le Secrétaire général doit être tenu au courant des activités entreprises dans ce sens et présenter un rapport provisoire à ce sujet à la 54ème session de l’Assemblée générale, et un rapport définit à sa 55ème session.

13. En janvier 1999, la Commission islamique pour les affaires économiques, culturelles et sociales, réunie à l’occasion de sa 23ème session à Jeddah, a adopté la recommandation n° 13/22-C sur le renforcement du rôle de l’Organisation dans le dialogue des civilisations, par laquelle elle a demandé au Secrétaire général (entre autres) de constituer un groupe d’experts nommés par les gouvernements des Etats membres, en tenant compte de l’élite de la pensée musulmane qui allie la connaissance des valeurs supérieures de l’Islam à la maîtrise de toutes les données du monde contemporain, du point de vue des idéologies et des pratiques, afin de définir les thèmes de réflexion prioritaires, les cadres de dialogue appropriés, les parties au dialogue et les règles à suivre pour accomplir un travail sérieux. La recommandation invite le Secrétaire général à soumettre un rapport à ce sujet à la 26ème session de la Conférence islamique des ministres des affaires étrangères.

14. En conséquence, la République Islamique d’Iran a décidé d’accueillir un symposium islamique préparatoire au dialogue avec les autres grandes civilisations contemporaines. A cet égard, S.E. le Président Seyyed Mohamed Khatami a adressé vers la mi-mars 1999, des messages à leurs Majestés, Excellences et Altesses, Souverains, Présidents et Emirs des Etats islamiques membres de l’Organisation de la Conférence islamique, les invitant à désigner un représentant parmi leurs éminents intellectuels pour prendre part à la première réunion du dialogue islmique prévue du 3 au 5 mai 1999 à Téhéran.

15. Sur ces entrefaites, un certains nombre de hauts responsables de l’Union européenne ont fait des déclarations sur le dialogue avec l’Organisation de la Conférence Islamique, déclarations dont la plus intéréssante est, peut être, celle faite le 8/10/1998 par M. Robin Cook, Ministre des Affaires étrangères de la grande Bretagne au centre Ismaïlien de Londres et dont on peut citer des passages comme ceux-ci :

a- je propose que nous entamions un dialogue conséquent entre l’Europe et le monde islamique. L’heure est désormais venue pour que la discussion s’amorce au plus haut niveau entre l’Union Européenne et l’Organisation de la Conférence islamique, autour des multiples questions d’intérêts commun : les Balkans, le processus de paix au Moyen Orient, l’Afghanistan, le terrorisme et les drogues, les droits de l’homme et les minorités. Par le dialogue, chacun de nous apprendra à comprendre l’autre et avoir confiance en lui.

b- les origines de notre civilisation ne sont pas seulement gréco-romaines, mais islamiques aussi. L’Islam a en effet jeté les bases culturelles sur lesquelles reposent de vastes pans de notre civilisation occidentale. La dette que notre culturel doit à l’Islam est une vérité qui doit être dite et qu’il vaut mieux se rappeler lorsque nous nous efforçons de développer nos relations avec le monde islamique. En effet, nous nous sommes trop éloignés l’un de l’autre et nous avons laissé le malentendu, l’incompréhension et la méfiance s’installer et le fossé s’élargir entre l’occident et l’Islam.

c- D’aucuns prétendent que le conflit des civilisations est une fatalité inéluctable. Or, pour ce qui me concerne, je dis que ces gens commettent une lourde erreur. Quelle aurions-nous à gagner en combattant l’Islam, alors qu’au contraîre nous avons tout intérêt à en faire un ami. Il est certes vrai que nous avons des cultures et des religions différentes, mais cela ne veut pas dire, pour autant, que nous ne puissions pas vivre ensemble, nous entendre et avoir confiance l’un en l’autre, de sorte que nous nous enrichissions mutuellement de nos différences sans que personne ne perde son identité propre.

16. Il ressort de ce qui précède, que la responsabilité primordiale de cette réunion est d’assurer la coordination entre les Etats islamiques membres de notre Organisation au sujet du dialogue entre le monde islamique et les autres grandes civilisations contemporaines, dans le but de formuler des recommandations appropriées sur l’essence et la méthodologie du dialogue, à soumettre au Président de la 8ème session de la Conférence islamique au Sommet pour tirer profit de ses directives et également à la 26ème session de la Conférence Islamique des Ministres des Affaires Etrangères, prévue fin juin 1999 à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso.

Allah est Garant du succès.

 

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