|

Chapitre IV
Insister sur les traits civilisationnels et religieux
et
les valeurs nobles des arts islamiques
A-
Religion et civilisation
A/1-
L’islam prend appui sur la foi en Allah, Dieu des deux
mondes ainsi que sur Son unicité, car Il est unique et sans
associé "Il n’engendre pas, Il n’est pas engendré, nul n’est
égal à Lui" (Al-Ikhlas, verset 3-4).
C’est un
dieu incomparable qui n’a point d’égal "Rien ne lui est
égal" (Al-Shura, verset 11), De même qu’Il est éternel "Il
est premier et dernier" (Al-Hadid, verset 3), “Il est
omniscient et omnipotent” (An-Nahl, verset 70). “Il connaît
ce qui paraît au grand jour et ce qui est caché” (Al-A’la,
verset 7). Allah est au-dessus de toutes les créatures,
au-dessus de toute forme, au-dessus de toute force, de tout
volume et de toute limite. “Il a la transcendance absolue” (Ar-Rum,
27). Il est le Créateur de tout l’univers. Il transcende
toutes les autres créatures, toute force et défie toute
forme et toute extrémité. Il est le parangon suprême et le
grand Principe. Il embrasse l’univers dont Il est le
créateur.
A/2- Dans
Annour, verset 36, le Coran présente certains attributs de
Dieu. "Dieu est la lumière des cieux et de la terre". Il est
le rayonnement primaire duquel le ciel et la terre ont été
générés ; "Sa lumière est comme une lampe dans une niche, la
lampe est contenue dans une bouteille en verre, qui a
l’apparence d’une planète illuminée". Cette figure imagée
est destinée à éclairer l’essence divine "Son combustible
est un arbre béni, un olivier qui n’est ni d’occident ni
d’orient". Autrement dit, le combustible qui sert à
entretenir cette lumière est atemporel et non localisable
dans l’espace conventionnel. "Son huile illumine sans être
au contact du feu". Cette lumière n’a pas la nature du feu.
"Lumière sur lumière" exprime le caractère absolu de cette
lumière "Dieu guide vers sa lumière qui Il veut". "Dieu
montre le droit chemin aux pieux qui cherchent à cerner Son
essence". Et Dieu guide les hommes droits à découvrir Son
secret.
En effet,
avoir foi en Dieu implique la quête du secret divin, de la
pérennité de Dieu. Pour ce faire, Dieu a doté l’Homme de la
raison et de la science pour percer les mystères de
l’univers. Cette quête perpétuelle est l’essence de la
civilisation. L’Homme perçoit l’univers comme un monde à
explorer et à cerner. Car si le rapport de l’individu avec
l’univers est la quête du savoir, celle qu’il entretient
avec Dieu se manifeste par l’adoration et le loyalisme
envers Lui. "Parmi les serviteurs de Dieu, les savants sont
seuls à Le redouter" (Fatir, verset 28). “Dieu a honoré les
hommes du savoir et les a incité à l’exploration. Dieu
témoigne et avec Lui les Anges et les hommes doués de savoir
qu’il n’y a de Dieu que Lui, Lui qui établit la justice” (Al-Imràn,
28).
A/3-
L’essence transcendante de Dieu fait de Lui le refuge ultime
pour les fidèles avides d’approcher l’Absolu et de percer
les signes de la présence divine dans l’univers qui les
entoure. La foi du croyant se mesure à la recherche de
l’essence divine, "Ce que Dieu possède est plus bénéfique et
plus pérenne". (Al-Qisass, 60). C’est là le propre de
l’islam qui prêche le dogme monothéiste inébranlable et
prive de la bénédiction divine quiconque n’y croit pas :
"Dieu ne peut pardonner qu’on Lui associe d’autres dieux,
mais pardonne tout autre péché à qui Il veut" (Annisae, 48).
B- La
question d’interdiction de la représentation en matière
d’art
B/1- Il
est des questions que certains docteurs de loi n’ont pu
aborder avec la rigueur requise ni rejeté catégoriquement.
C’est le cas de la représentation figurative qui a été
remise à l’ordre du jour dans les années trente, d’abord
sous l’impulsion des orientalistes, puis ensuite par les
docteurs de loi. Ceux-ci se sont référés aux avis de
certains rapporteurs de Hadith comme Annawawi, qui ont
décrété de manière absolue le caractère illicite de cette
représentation figurative.
Pour
prononcer un verdict aussi péremptoire, ils ont du se
référer au Hadith suivant : "Au jour du jugement dernier,
les peintres qui cherchent à égaler la création de Dieu
s’exposent au plus sévère des châtiments". Il est d’autres
Hadith qui reprennent la même idée sans spécifier les motifs
de la prohibition. L’unique exception concerne l’avis émis
par des grammairiens comme Abu Ali Al-Farisi. Ceux-ci se
basent sur les règles de la grammaire pour affirmer que la
prohibition n’est valable que dans le cas où Dieu est
dépeint sous une forme humaine. L’intérêt de cette
interdiction est d’éviter le pêché de l’idolâtrie et du
paganisme qui relèvent de l’impiété. L’autre justification
de la prohibition est de dissuader le peintre de prétendre
être capable de représenter les créatures, empiétant de la
sorte sur les limites de la faculté de représentation
reconnue exclusivement au Créateur. Dans l’ensemble de sa
bibliographie, notamment "les signes divins", "Al-Imtae wa
Al-Moanassa" et "Al-Moqabassat", Abou Hayyan Tawhidi ne
soutient pas un avis favorable à la prohibition de la
représentation picturale sous toutes ses formes divines,
naturelles ou humaines. Dans son interprétation, il ne
renvoie pas aux avis des imams ni à ceux des docteurs de
loi, mais bâtit son opinion personnelle sur les impératifs
du credo monothéiste et les prescriptions divines qui se
ramènent au verset coranique : "Rien ne Lui est égal".
B/2-
Parlant de l’image de Dieu, Abou Hayyan souligne le principe
monothéiste qui caractérise l’islam(23). Il décrit ainsi le
Créateur comme : "Toute chose est une manifestation de Dieu,
sa raison d’être est Dieu, et son devenir ultime est Dieu".
Voilà pourquoi il n’est pas permis d’attribuer à Dieu une
forme humaine ni de l’apparenter à quelque image que ce
soit. Il est l’Absolu qui ne peut être relativisé. C’est là
le travers de l’art pictural occidental qui a représenté le
créateur en plafond de la Chapelle Sixtine, en lui donnant
l’image d’un vieillard s’attelant à créer l’Univers et
l’Homme. Cette représentation de Dieu était assez proche de
la figure de Zeus, dieu des dieux dans le panthéon de la
mythologie grecque.
Partant
de là, Tawhidi a affirmé : "Les attributs que l’on accorde à
Dieu ne sont pas assez vastes pour embrasser la portée
absolue de l’essence divine, au même titre que toutes les
figurations symboliques qui tentent l’impossible objectif de
représenter Dieu". Et d’ajouter que l’Homme est incapable de
circonscrire les attributs de Dieu. Mais, sa raison et son
intuition peuvent l’aider à concevoir le pouvoir créateur de
Dieu qui prend forme à travers Ses créatures et leurs
mystères, l’univers et ses mystères.
Comme
l’énonce le Coran, “Dieu reste le Premier et le Dernier, le
Manifeste et le Sous-jacent” (Al-Hadid, 3). De ce fait,
Tawhidi affirme : "Dieu, en étant imperceptible à la vue
humaine, est manifeste à travers les signes de l’univers,
ses éléments, ses parties.
B/3-
Reprenant l’avis de quelques exégètes du Hadith, Abou Hayyan
soutient que la prohibition ne frappe que la représentation
de Dieu. S’appuyant sur le principe de l’unicité de Dieu et
de la croyance monothéiste, il affirme que la
représentation de Dieu ne peut pas être assujettie à des
critères d’espace et de temps périssables. Celui qui réfère
à Dieu par des moyens rationnels, en dehors de toute
intention maligne et sans désignation ni par le nom ni par
la forme, animé d’un sentiment d’adoration pour Dieu, aura
respecté le credo du monothéisme.
Il aura
prouvé l’immédiateté, réfuté la spatialité et
l’anthropomorphisme et attribué à Dieu une valeur
transcendante qu’aucune pensée ne peut appréhender. Ainsi,
Abou Hayyan Tawhidi subordonne-t-il la représentation de
Dieu à des conditions qui procèdent du dogme monothéiste,
récusant tout rapprochement entre Dieu et l’Homme. Il
affirme à ce propos : "Lorsqu’il (le peintre) hisse Dieu
au-delà de ces attributs, il est autorisé à user de formules
métonymiques pour contourner la difficulté de la
description. Nous autres humains, sommes forcés d’agir ainsi
parce que nous avons besoin d’évoquer Dieu, de l’implorer,
de l’adorer, de le prier, de le craindre et de le connaître.
"
Comment
réaliser l’image de Dieu ? Tawhidi affirme à ce sujet :
"Sans l’aide de Dieu, nous serons loin d’appréhender cette
image. Et notre tentative n’en sera qu’appoximative.
Toutefois, l’image est approchée par des formules du genre :
elle se manifeste par le symbole de l’unicité, se consacre
par la pérennité et s’affirme par l’existence".
B/4- Pour
la première fois depuis mille ans, Attawhidi nous permet de
comprendre pourquoi l’arabesque géométrique et végétale est
apparue. S’appuyant sur l’avis favorable d’Attawhidi, l’art
arabesque a pu contourner la logique de la réfutation
adoptée par les orientalistes qui prétextent que les
ornemanistes et les artisans se sont adonnés à cet art pour
se soustraire à l’emprise de l’interdit.
Aucune
distinction n’était opérée entre la représentation de
l’image divine et la représentation anthropomorphiste dont
Abou Hayyan a défini les formes, les finalités et les
justifications, loin de toute logique de prohibition. Et
pour cause, cette logique ne s’inscrivait pas au cœur des
problématiques de l’esthétique islamique, contrairement à ce
qui prévaut de nos jours.
Comme il
ne s’agissait point d’une problématique fondamentale que
dans la mesure où elle est en rapport avec l’interdit qui
frappe toute œuvre destinée à imiter l’acte de création
propre à Dieu, Abou Hayyan a été catégorique pour couper
court aux surenchères et à la polémique qui pouvaient
éclater à ce sujet.
De ce
fait, l’arabesque est un art religieux islamique qui procède
du principe monothéiste. Quant à la peinture représentative,
elle a plutôt vocation d’un art séculaire revêtant des
dimensions culturelles que la religion ne frappe d’aucun
interdit. C’est la raison pour laquelle la peinture
représentative devient un acte licite si, et seulement si,
elle a pour but, soit d’éveiller les réminiscences de
sensations antérieures, soit de figurer des objets ou des
créatures imaginaires n’ayant aucun rapport avec la réalité
ou l’intellect, soit encore de vulgariser des concepts
purement rationnels.
C- La
quête de la piété et la création artistique
C/1-
D’essence idéaliste, l’art islamique cherche le sublime,
notamment à travers l’architecture religieuse que symbolise
les hauts minarets et le dôme, ouvrages représentatifs de la
mansuétude divine. Par là, l’artiste musulman tend à
approcher l’Absolu par souci de piété. C’est là le sens
profond du développement de l’arabesque géométrique et
florale, où le végétal symbolise le paradis avec ses
palmiers, ses grenadiers, ses figuiers, ses herbes, ses épis
de blé et ses fleurs "Ses ombrages seront à proximité et ses
fruits inclinés très bas pour être cueillis" (Al-Insane,
14).
De plus,
l’artiste est autorisé à réaliser des portraits mais sans
s’attarder sur les détails. Cette pratique, connue sous le
nom de "Tarh", montre que l’artiste est "incapable de créer
l’Homme d’une eau vile, encore moins d’insuffler une âme à
l’image. Loin de toute velléité de création, l’œuvre de
l’artiste a une valeur strictement esthétique qui procède du
sentiment de croyance et de dévouement à Dieu. Il ne s’agit
point de représenter l’essence divine, ni de tenter de
l’imiter : "Les peintres qui imiteront la création de Dieu
s’exposeront le jour du jugement dernier au plus sévère des
châtiments" (hadith du prophète).
C/2- Le
peintre musulman évite la reproduction, et transforme
l’image jusqu’à ce qu’il atteigne la forme primaire qui
correspond à la première étape de la création de l’être
conformément au verset suivant : "... Il connaît ce qui est
caché et ce qui est apparent. Il est le Tout-Puissant, le
Miséricordieux qui a bien fait tout ce qu’Il a créé et qui a
commencé la création de l’homme à partir de l’argile, puis
Il lui a suscité une descendance à partir d’une goutte d’eau
vile” (As-Sajda, 6-8).
Cette
forme de représentation a atteint un symbolisme extrême
exprimé par l’art de l’arabesque qui fut interprété comme
étant platement ornemental, selon l’optique de l’art
occidental. Bien plus, quelques musulmans l’ont interprété
comme étant le résultat de l’interdiction de la
représentation en islam, s’appuyant à cet effet sur le
Hadith qui dit : "Au Jour du Jugement dernier, les peintres
subissent un châtiment et on leur demande de mettre de la
vie dans ce qu’ils ont créé". C’est ce qui a poussé
Papadopoulo à dire : "La peinture en islam est un interdit,
voire un péché."
C/3- En
fait, la peinture n’est pas frappée d’interdit, sauf dans le
cas où le peintre tend par son œuvre vers l’incroyance en
essayant d’imiter Dieu dans Sa capacité créatrice, “C’est
Lui Allah, le Créateur, Celui qui donne un commencement à
toute chose, le Formateur” (al-Hashr, 24) ou lorsqu’il tente
de représenter, dans ses peintures, l’image de Dieu
Tout-Puissant.
Dans ce
cas, on peut parler d’incroyance car Dieu est à nul autre
pareil : “Rien n’est semblable à Lui, Il est celui qui
entend et voit parfaitement” (Al-Choura, 11).
C/4- La
peinture figurative a existé à travers toutes les époques de
l’histoire islamique. Ainsi, du temps des Omeyyades, il nous
est parvenu des représentations des califes dans leurs
palais, tel le palais d’Amra dans lequel on peut encore voir
les portraits des rois, des courtisanes, des artisans, des
animaux domestique et des oiseaux.
Au palais
Al Hir Ouest, on retrouve une sculpture qui représente
probablement le calife Hicham, ainsi que des fresques dont
l’une figure une femme sous forme de Gaïa, symbolisant la
terre, et une autre représentant un chevalier au galop.
Toutes
les peintures de ce palais ont été transférées au musée
national de Damas. Quant aux chef-d’œuvres que renferme le
Palais Al Mafjar, elles ont toutes été transférées au musée
d’Al Qods.
Par
ailleurs, plusieurs fresques murales ont été découvertes
dans les palais du calife abbasside Al Mutawakkil à Samarra.
Les productions picturales des ères fatimide et mamelouke
sont, elles, exposées dans différents musées islamiques.
Concernant l’époque ottomane, le grand voyageur Eveliya
Gelebi (1668) a parlé des peintres d’Istanbul qui ont
excellé dans la peinture figurative.
Les
miniatures turques sont là pour témoigner de la diffusion de
cet art aussi bien dans la communauté sunnite que dans la
communauté shi’ite de Perse.
C/5- Des
penseurs et des poètes ont fait une description générale des
travaux artistiques qui attestent de la diffusion de l’art
figuratif dans le monde islamique. Ainsi, Al Moutanabbi
relate, dans un de ses poèmes, les faits d’armes de Sayf
Al-Dawla et sa victoire sur les Byzantins à la forteresse de
Barzawih, développe une description telle qu’on peut
l’assimiler à un tableau haut en couleur figurant la tente
qui a été dressée pour accueillir ce prince en 946.
Il ne
fait aucun doute que la tente décrite est un produit de la
pure tradition islamique car une tente similaire, en Egypte,
fut confectionnée pour le calife Al-Mustadhir Billah (1033-
1094).
A ce
sujet, Al Maqrizi (Vol II, 419) rapporte que cent cinquante
artisans se sont mobilisées durant neuf années pour
fabriquer cette tente qui a coûté au vizir Al Yazouri trente
mille pièces d’or. D’après Al Maqrizi, ce vizir aimait
beaucoup l’art et la peinture. Ce même auteur cite les deux
grands peintres Ibn Aziz et Al Qusaïr qui rivalisaient pour
produire les meilleures œuvres figuratives. A ce propos, Al
Maqrizi dit : "J’ai déjà traité en détail dans un de mes
livres des différentes catégories de peintres".
Dans un
des chapitres de cet ouvrage qui s’intitule : "La lumière de
la lanterne et celui qui en aime la compagnie", Al Maqrizi
dresse une anthologie des peintres anciens et contemporains
et analyse les tableaux qui se trouvaient chez le calife
fatimide ou dans les palais des vizirs et des émirs.
Malheureusement, cet ouvrage ne nous est pas parvenu.
Al
Maqrizi rapporte, en se basant sur la version d’Al Yazuri,
vizir du calife fatimide Al-Mustadhir, que celui-ci a voulu
mettre à l’épreuve son peintre Al Aziz pour entrer en
compétition avec Ibn Aziz, qu’il fit venir d’Irak. Car
disait-il, "Al Qusair demandait en contrepartie de son art
de grandes sommes d’argent. Il est vrai que c’est un grand
peintre dont le talent n’a d’égal que celui d’Ibn Moqla en
calligraphie, alors que l’art du peintre Ibn Aziz égalait
celui d’Al-Khattat et d’Ibn Bowab".
Quand Al
Yazouri fait entrer les deux peintres et les a mis l’un en
face de l’autre, Ibn Aziz dit : "Je peindrai un tableau qui
laissera croire qu’il est inscrit au cœur du mur", et Al
Qusaïr de rétorquer : "Moi, je peindrai un tableau tellement
vrai qu’il laissera croire qu’il fait partie intégrante du
mur".
Sur ces
entrefaites, Al Yazouri leur ordonna d’exécuter ce qu’ils se
sont engagés de faire. Alors ils ont tous les deux peint un
tableau représentant une fille qui danse sur le premier
tableau, la fille donnant l’impression qu’elle traverse le
mur pour entrer. Dans le second, la fille fut représentée
comme si elle voulait sortir du mur.
C/6- Tout
cela prouve que le peintre musulman était parfaitement
capable de faire de la peinture réaliste qui restitue tous
les détails. Mais en général, il néglige les règles de la
perspective qui ne font pas partie de ses traditions pour la
simple raison que la religion ne considère que la
perspective spirituelle.
Le
peintre étant convaincu que son sujet vit par la force de
Dieu, les rayons optiques ne sont ni relatifs ni coniques,
ils sont absolus, parallèles et émanent de l’univers dans sa
globalité.
C’est
ainsi que le tableau parait plat, sans troisième dimension
ni profondeur, car c’est là un principe qui s’inspire du
Saint Coran : "Il n’y a point de chose qui ne célèbre Ses
louanges, mais vous ne comprenez pas leurs chants". (le
Voyage Nocture, 44), ou encore, "A Dieu appartiennent le
levant et le couchant, de quelque côté que vous tourniez,
vous rencontrerez Sa face" (Al-Baqara 115).
C/7-
L’architecture islamique présente des aspects religieux et
civilisationnels qui apparaissent nettement à travers
l’organisation architecturale des villes islamiques qui
dégagent, en effet, une dimension religieuse et spirituelle.
La
mosquée occupe une place centrale dans la ville et est
entourée d’autres bâtiments. Autour de la mosquée, on trouve
des symboles culturels et spirituels qui véhiculent les
valeurs civilisationnelles. On y trouve des medersas, des
écoles coraniques, des zaouias, des centres de soins, des
librairies, des herboristes.
La
périphérie de la ville est entourée de hauts murs
imprenables et on trouve aussi une forteresse destinée à la
protection de la ville sans oublier les marchés de chevaux,
de selles et de foin. Toute ville islamique ne saurait être
complète sans ces quartiers qui se composent d’un ensemble
de ruelles et d’artères qui permettent aux habitants de se
déplacer avec aisance, à l’abri des intempéries et du
soleil.
Cette
organisation en rues et en avenues permet de tracer les
limites et les frontières de chaque quartier. En effet,
chaque ethnie ou tribu possède son quartier propre et chaque
corps de métier une zone commune dans la ville.
C’est
ainsi qu’une forme de solidarité naît au sein de la
communauté, renforcée par les liens religieux qui se
manifestent par leur rencontre dans les mosquées pour
effectuer les cinq prières, ou encore à l’occasion du
ramadan ou des fêtes religieuses.
C/8-
Malgré l’étendue des territoires islamiques, les pays
musulmans sont unifiés par leur civilisation, et ce, grâce
à l’islam, religion fédératrice par excellence. On perçoit
cette unité à travers les caractéristiques suivantes :
- La
direction de tous les bâtiments vers la qibla ou vers le
sud, selon que l’on se situe à l’est ou à l’ouest du monde
islamique.
- La
hauteur des maisons ne dépasse jamais celle des minarets.
Elles se présentent en général en deux étages et respectent
la même hauteur afin que l’intimité du voisin soit
respectée. Contrairement aux intérieurs, les façades sont
dépouillées de toute ornementation en témoignage de
modestie, et ce, en concordance avec la parole divine qui
dit respectivement ; “Ses ombrages les couvriront de près,
et ses fruits inclinés bien-bas (à portée de leurs mains)" (al-Insan,
14) et “Et ne foule pas la terre avec orgueil” (Le Voyage
Nocturne, 37).
Les
jardins intérieurs sont les poumons de la ville et reflètent
le désir des habitants qui rêvent de l’Eden promis aux
Hommes de bien. Composé d’arbres, de fleurs, de plantes et
embelli par sa mosaïque et ces fontaines, le jardin
intérieur est un fleuron de l’architecture islamique qui ne
trouve pas son équivalent ailleurs.
Le
fondement humain sur lequel reposent la cité et l’habitat a
imposé des conditions environnementales (climat, pollution),
vitales (tranquillité et sécurité) et religieuses (culture
et morale), pour faire de la ville un creuset humain,
religieux et civilisationnel à même de refléter l’identité
islamique.
D- Les
fondements islamiques de l’architecture
D/1-
L’architecture du monde islamique puise ses racines dans la
Charia, dont la dimension humaine est l’un des premiers
fondements. En effet, Dieu a honoré l’Homme “Nous avons
ennobli les fils d’Adam” (Al-Israe, 70) ou encore “Nous
avons créé l’Homme dans la forme la plus parfaite” (Attine,
3).
Ainsi,
l’Homme fut la première œuvre a être créée dans la grande
perfection. Si la Charia islamique ne définit pas exactement
un système ou une méthodologie d’architecture des mosquées
et des demeures, elle a néanmoins incité l’Homme à la
science et à la créativité afin que ses œuvres tendent de
plus en plus vers la perfection. Le Coran dit à ce propos :
“Dis leur : Agissez, Dieu verra vos actions, ainsi que Son
prophète et les croyants” (Attawba, 105). Ainsi, Dieu
encourage l’action responsable et bénéfique ainsi que les
œuvres humaines qui ont une base scientifique, tout en
sachant que la science est inépuisable : “Dis : Dieu,
augmente mon savoir” (Taha, 114). De plus, Dieu a honoré les
savants et leur a consacré une place de choix dans la
société : “Dieu placera sur des degrés élevés ceux d’entre
vous qui croient et ceux qui auront reçu la science” (Al-Mujadila,
11).
Dans le
domaine de l’architecture, Dieu a insisté sur l’importance
du choix de la terre. Il dit dans le Coran : “Dieu est celui
qui a établi pour vous la terre comme une demeure stable et
le firmament comme un édifice” (Ghafir, 64). Par ailleurs,
l’architecte s’est inspiré des préceptes divins pour
construire des édifices solides et bien fondés. Ainsi dans
le Coran, on peut lire : “Est-ce celui qui a fondé son
édifice sur la crainte révérencielle de Dieu et pour Lui
plaire n’est pas meilleur que celui qui a fondé son édifice
sur une berge croulante, rongée par une eau qui fait crouler
la bâtisse et son bâtisseur.” (Attawba, 109).
La
solidité des fondements procède par conséquent de la foi en
Dieu. A ce propos, un poète a composé les vers suivants :
Sans
fondement la maison ne peut se faire
Sans
piliers nul fondement ne sert.
Dieu dit
: "C’est Dieu qui éleva les cieux sans colonnes visibles" (Arraad,
2).
Tout
édifice a besoin d’un fondement sauf le ciel que Dieu a
élevé et qui se maintient sans support aucun. Le but, pour
les humains, est de pouvoir vivre sous leurs toits, en toute
quiétude et en toute sécurité par la volonté de Dieu : "Ils
taillaient des maisons dans les rochers et se croyaient en
sûreté". Le Coran relate l’exemple d’une ville aux piliers
fermes, à savoir la vieille Damas : “et Iram, la ville aux
colonnes - une ville telle que jamais on n’en créa de
semblable, dans aucun pays” (Al- Fajr, 6).
A
plusieurs reprises, le Coran et le hadith ont incité à
l’humilité et à la sobriété dans la vie : “Ne marche pas sur
la terre avec arrogance. Dieu n’aime pas l’insolent plein de
gloriole”. (Luqman, 18). L’architecture ne doit pas sombrer
dans le faste afin de ne pas blesser la susceptibilité des
personnes démunies. D’où la négligence des façades et des
ornementations extérieures en architecture islamique,
contrairement à l’intérieur qui, lui, est généreusement
décoré.
Le
principe du juste milieu prôné par l’islam, et qui fait la
particularité de la Oumma islamique, a donné une
architecture modérée et équilibrée qui n’exagère pas les
lignes et vise surtout à refléter l’idéal islamique.
“Nous
avons fait de vous une communauté éloignée des extrêmes,
afin que vous soyez témoins contre les hommes et que le
Prophète soit témoin contre vous” (Al- Baqara, 143). Dieu a
toujours proscrit l’excès : “... L’écume s’en va au rebut,
mais ce qui est utile aux hommes demeure sur la terre” (Arraad,
17). L’architecture est un art aussi bien qu’une science. Si
le Coran a recommandé l’usage de la science pour
l’établissement des édifices, il n’en a pas moins encouragé
le recours à l’art : “Dis : qui donc a déclaré illicite la
parure que Dieu a produite pour Ses serviteurs et les
excellentes nourritures qu’Il vous accordées” (Al-A’Raf,
32). "N’oublie pas ta part dans ce monde" (Al Qassas, 77),
“Nous avons embelli ce qui se trouve sur la terre” (Al-Kahf,
7). Mais l’ornement architectural suppose un équilibre
artistique : "Nous avons (sur terre) fait éclore toutes
choses en proportion" (Al Hijr, 18). Il faut également
accorder de l’intérêt à l’eau et à la végétation de la
maison afin d’y répandre la joie et le bien-être : “C’est
Lui qui pour vous faire descendre du ciel une eau grâce à
laquelle Nous faisons croître des jardins pleins de beauté”
(Annaml, 60). Le Coran a également recommandé de prendre
soin de la lumière du soleil et de la chaleur qu’il nous
procure ainsi que de l’ombre : "Nous avons mis à votre
service le soleil et la lune" (Ibrahim, 33). "Nous fîmes
planer un nuage sur vos têtes" (Al-Baqara, 57), “Parmi ce
que Dieu a créé : Il vous a procuré les ombrages...” (Annahl,
8).
D/2- Les
inscriptions ornementales demeurent une illustration
exceptionnelle. De fait, Dieu a honoré la plume et
l’écriture : "Par le calame et par ce qu’ils écrivent" (Al-Kalam,1).
La bonne calligraphie était une sorte d’hommage rendu aux
Ecritures Coraniques présentes dans toutes les mosquées et
toutes les demeures.
D/3- La
Chariaa islamique a instauré les règles qui assurent les
propriétaires de maisons de leurs droits. C’est les règles
du voisinage. Les toutes premières dispositions variaient
d’un cas à l’autre. "Aucun ne portera le fardeau de l’autre"
(Al-Anaam, 164). En somme, la majorité des règles générales
visaient à assurer les architectes, les locataires et les
voisins de leurs droits. Parmi ces règles, citons: point de
préjudice ni contre soi ni contre autrui; le mal doit être
écarté ; on ne fera pas dire à une personne ce qu’elle n’a
pas dit ; le droit est imprescriptible.
Ainsi
l’architecture et l’art islamique portent l’empreinte d’une
civilisation définie par le Saint Coran et dictée par les
valeurs immuables de l’Islam.
E- La
recherche d’une esthétique islamique
E/1- La
pensée islamique a défini les bases des arts islamiques. De
prime abord, il a fallu créer une pensée artistique
islamique ou une "esthétique islamique" dont les jalons
furent jetés par les grands penseurs musulmans.
Les
écrits de Farabi, Asfahani, Al-Jahiz et Tawhidi sont une
riche référence sur une esthétique dont les racines ont été
longtemps ancrées dans la pensée islamique.
Notre
choix s’est porté sur Abou Hayane Tawhidi, étant donné qu’il
compte parmi les figures de proue de la critique de la
littérature arabe(24).
Cette
critique se base sur les critères de la conception
artistique. Abou Hayane a présenté le concept de la
créativité et en a défini les normes. Ses écrits littéraires
représentent un grand modèle de ce que doit être la création
artistique. Si on adopte les normes qu’il s’était fixées
dans l’analyse de sa littérature et celles de ses
contemporains, nous nous rendons compte que le mécanisme de
créativité ne diffère guère du concept “d’appréciation’’ et
qu’une œuvre n’est parfaite que lorsqu’elle s’appuie sur la
théorie de la créativité artistique, suivant la notion de
l’art spécifique à chaque civilisation.
E/2- La
civilisation islamique a connu son point culminant grâce à
sa force et à l’harmonie existant entre ses différents
aspects. L’unité de cette civilisation n’était pas
superficielle mais bien profonde grâce à la religion, aux
valeurs et à l’histoire.
Il est
déplorable que nous n’ayons pu recourir à ces racines et aux
recherches faites sur le patrimoine suivant une étude
académique objective. Nous nous devons d’élaborer des études
sur le patrimoine suivant une approche moderne pour en faire
une culture adaptée au présent et à l’avenir.
Chercher
ses racines est en soi une quête de l’identité culturelle,
entreprise qui ne relève ni du racisme ni du chauvinisme, à
moins que notre conception nationale “ne soit pas
civilisationnelle”. La nationalité est un lien
civilisationnel et, partant, nous pouvons avancer que
l’appartenance à une nation est une appartenance à une
civilisation.
Nous
avons tenté de jeter la lumière sur les caractéristiques de
la pensée artistique à travers un penseur arabe qui
représentait la philosophie de l’art, à l’instar des
penseurs qui ont abordé le thème de l’esthétique en
recourant à la métaphysique. Nous avons voulu donner
quelques exemples de ses créations, en l’occurrence des
textes littéraires porteurs d’une valeur artistique et ayant
fait l’objet d’études en tant que textes d’une extrême
beauté et exprimant des idées et points de vue divers. A
travers cette approche utilisée dans l’étude des textes
d’Abou Hayane, l’on relève que la notion de l’esthétique a
été négligée, attitude qui fut le lot de certains penseurs
et philosophes arabes et musulmans qui ont exprimé leur
point de vue sur la création, le génie et les techniques
artistiques.
Il est
indéniable que les œuvres de Tawhidi représentent
l’illustration parfaite de la pensée esthétique qui est
présente dans le patrimoine arabo-islamique. Il s’agit d’une
philosophie complète qui a su englober toute une panoplie
d’arts islamiques (poésie, musique et calligraphie).
L’esthétique telle qu’elle a été présentée dans la
civilisation occidentale était bien abordée par Abou Hayane
et d’autres penseurs, même si l’approche était différente.
La philosophie de l’art chez Abou Hayane s’approchait dans
une large mesure de l’esthétique occidentale dans ses
différents aspects(25). |