Islamic Educational, Scientific and Cultural Organization - ISESCO -

Chapitre III
Développement de l’enseignement de l’art architectural islamique au sein des universités en vue de son adaptation aux progrès futurs

A-  Les étapes du programme d’enseignement de l’architecture

A/1- Mettre en place un programme standardisé pour l’enseignement de l’art architectural islamique a pour but d’harmoniser les méthodes d’enseignement au sein du monde islamique afin d’aboutir à une architecture moderne qui conserve son authenticité islamique et son unité dans un monde qui exige un dialogue "culturel" afin d’enrichir les valeurs humaines et civilisationnelles, et ce, en recourant à la créativité et à l’art.

Ainsi, si l’architecture moderne constitue l’objectif, l’étude de l’architecture islamique authentique en demeure la base et le point de départ. Mais si le caractère statique de l’achitecture authentique est rédhibitoire à toute altération dans sa signification, l’architecture moderne, quant à elle, est dynamique et ouverte aux transformations grâce aux différents créateurs évoluant dans l’immensité géographique du monde islamique.

A/2- On abordera le monde de l’architecture islamique authentique à travers l’histoire et l’archéologie. Aussi est-il nécessaire d’étudier les différentes étapes de l’Histoire et des époques islamiques et de s’attarder sur le côté civilisationnel de cette histoire.

L’histoire proprement dite s’intéresse au récit des événements relatifs aux époques, aux règnes et aux relations politiques et économiques existantes. L’Histoire de la civilisation s’intéresse, quant à elle, au récit des différentes étapes relatives au progrès culturel, scientifique et technique et à la découverte de la pensée, de la nature et de la matière. Le chercheur dans ce domaine dispose d’un bon nombre de documents ainsi que de preuves matérielles exposées dans les musées, susceptibles de l’aider dans sa recherche et de l’informer directement du développement civilisationnel réalisé par les musulmans à travers l’histoire.

En outre, l’étude de l’histoire civilisationnelle doit être une étude comparative approfondie confrontant les différentes civilisations antérieures ou contemporaines à la civilisation islamique. Elle doit également mettre l’accent sur l’influence de chaque civilisation sur l’autre.

Une des importantes recherches comparatives faites à ce sujet est probablement l’étude des civilisations et des arts en essor avant l’Islam ainsi que leur degré d’influence sur la civilisation islamique.

A/3- L’étude de l’histoire et de l’archéologie demeure un moyen de connaissance des différents aspects de l'architecture à travers l’Histoire. Elle vise à établir les bases et les règles esthétiques architecturales et créatives susceptibles de nous tracer la voie de l’art architectural moderne. Il est indéniable que ces règles ne se limitent pas aux recherches faites sur le terrain, mais il est nécessaire d’étudier les écrits de penseurs ayant réfléchi peu ou prou sur l’esthétique. Il est également indéniable que cette pensée nous accompagnera tout au long des étapes de la création future afin qu’elle corrige notre conception d’une architecture et d’un art plus proche de notre identité culturelle et de notre génie créatif propre.

A/4- L’étape suivante est une étape relative à l’aspect pratique de  l’art moderne et de l’architecture contemporaine auxquels aspirent nos sociétés musulmanes, loin de toute imitation, et proche des normes et des théories fondamentales.

A/5- Enfin, la méthode d'enseignement se base  sur deux règles fondamentales; la première concerne l’historique de l’architecture islamique et des arts, et la seconde est liée à l’élaboration de l’esthétique islamique ainsi que les bases théoriques des arts islamiques. Dans cette perspective, il est impératif de poursuivre la recherche historique et théorique afin de renforcer la science de l’histoire de l’art et la science comparative en matière d’art. Car les recherches faites jusqu’à ce jour dans ces domaines restent insuffisantes. En dépit de cet état de fait, nous suivons de près chaque étape de la mise en exergue des différents aspects de la civilisation islamique à travers des recherches subjectives. Nous œuvrons toujours à la sauvegarde de notre patrimoine et à l’unification de notre identité culturelle influencée en grande partie par l’invasion culturelle et la déliquescence civilisationnelle.

B-  l’architecture : une science et un art

B/1- Les facultés d’architecture sont de création récente dans le monde arabe. Les facultés de génie civil sont apparues en premier ; l’art architectural était considéré comme une partie de cette science. L’architecture est devenue par la suite une discipline indépendante du génie civil et du génie de construction, enseignée parfois dans des facultés spécialisées. Qu’ils soient indépendants ou dépendants du génie civil ou des beaux-arts, les cours dispensés ne mettaient pas cependant l’accent sur l’architecture islamique.

Il est évident que l’architecture est à la fois une science et un art. Le fait de l’associer au génie civil montre qu’on la considère plutôt comme une science avant d’être un art créatif. Par contre, l’associer aux beaux-arts revient à considérer l’architecture d’abord comme un art. Par ailleurs, certaines écoles occidentales font la distinction entre l’art architectural et l’urbanisme, le premier étant caractérisé par un aspect artistique et le second par un côté scientifique mathématique.

Dans les pays arabes, l’architecture demeure une discipline artistique et scientifique où l’on étudie les sciences exactes et appliquées, en plus de la conception des plans architecturaux ; mais cette branche d’étude ne permet pas aux diplômés d’exercer dans le domaine du bâtiment sans faire appel à l’ingénieur en génie civil. Tandis que ce dernier est capable de faire le plan de toute construction sans recourir à l’architecte.

B/2-  Etant donné que les matières étudiées dans les facultés d’architecture sont en premier lieu des matières scientifiques, les règles et les normes propres à cette discipline sont communes et universelles. Ces règles sont appliquées à tout type d’art architectural, y compris l’architecture islamique. Cependant, l’enseignement des matières artistiques, en l’occurrence l’histoire de l’architecture, le genre d’architecture et l’histoire des civilisations ne mettent pas l’accent sur l’art architectural islamique qui n’est qu’un cours parmi d’autres dans l’enseignement universitaire. Qui plus est, cet art est négligé dans les études relatives au genre architectural, à l’esthétique, aux techniques architecturales, à la sociologie et à la sémiologie.

B/3-  S’il y a des partisans qui appellent à la création d’un département spécialisé dans l’architecture au sein des facultés d’architecture, le programme d’enseignement à adopter devra être comme suit :

- Etudier à l’intérieur des facultés d’architecture tout ce qui concerne cette  spécialité sur le plan historique, en insistant sur l’art architectural islamique en lui consacrant des cours spéciaux ;

- Introduire la spécialité de l’art architectural islamique dans les études supérieures.

- Inclure dans le cursus d’art architectural islamique du 1er cycle universitaire, ou dans le cycle de spécialisation, les matières théoriques relatives à l’art architectural islamique, à savoir :

1-Théorie et caractéristiques de l’architecture islamique, ainsi que les différents types et écoles de cet art islamique.

2- L’histoire de l’architecture islamique et les célèbres architectes musulmans.

3- La conception et l’esthétique de l’architecture islamique selon les chercheurs contemporains.

4- La pensée islamique et l’esthétique selon les penseurs musulmans.

5- La sociologie islamique.

6- L’histoire de la civilisation islamique.

7- L’archéologie islamique et les résultats des fouilles archéologiques dans le monde islamique.

Les cours scientifiques pratiques seront les suivants :

1- L’étude sur le terrain des sites et des édifices islamiques.

2- La participation effective aux opérations des fouilles archéologiques, de restauration et de prospection.

3- L’enseignement des techniques de construction propres à l’art architectural islamique et leur rôle dynamique et préventif.

4- La présentation de plans architecturaux et ornementaux intérieurs, inspirés du patrimoine architectural islamique, et adaptés aux exigences du progrès civilisationnel, social et technique ainsi qu’aux innovations futures.

5- L’analyse de l’architecture islamique traditionnelle et moderne, et sa critique  dans le cadre de séminaires communs.

B/4-  La création de départements spécialisés de l’art architectural islamique et la mise en exergue de cet art face aux arts architecturaux internationaux, exigent des professeurs spécialisés qualifiés, ainsi que l’enrichissement de la bibliothèque universitaire en bibliographie spécialisée et des Atlas sur l’architecture islamique. Il convient d’avouer, cependant que l’enseignement en matière d’architecture islamique est pauvre en spécialistes qualifiés dans les domaines de l’histoire de l’architecture islamique, de la conception esthétique et de l’archéologie. Aussi faut-il inciter les spécialistes titulaires d’une maîtrise dans l’art architectural islamique à obtenir un doctorat dans leur spécialité afin de se qualifier pour l’enseignement universitaire.

B/5- Le manque de bibliographie relative à l’art architectural islamique au sein de la bibliothèque universitaire est un problème auquel il faut faire face. Il est vrai qu’un certain nombre d’orientalistes ont réalisé des ouvrages acceptables(17) dans le domaine de l’histoire de l’art architectural islamique, et que certains ouvrages ont même été traduits en arabe et en langue perse, cependant la majorité de ces ouvrages n’ont pas souligné le lien qui existe entre les réalisations architecturales et l’identité islamique à cause de l’ignorance de ces orientalistes de la pensée islamique et des fondements de l’esthétique islamique. Les chercheurs arabo-musulmans doivent consentir des efforts pour combler cette lacune.

C- L’archéologie et la recherche du patrimoine architectural

C/1- L’archéologie qui s’est intéressée à la recherche du patrimoine architectural islamique est la première discipline qui a approfondi l’étude de l’art architectural islamique et a analysé l’ensemble de ses caractéristiques, soit à travers les vestiges ou les monuments encore en place telles les grandes mosquées d’Al-Qods, de Damas, du Caire, du Kairouan et de Fès, ou les monuments restaurés, devenus des lieux de visite "scientifique" et "touristique" préservant ainsi la mémoire architecturale arabe, tels la Mosquée de Cordoue, la Mosquée du Shah à Ispahan et le palais des Abbassides à Bagdad.

C/2- Les chercheurs ont pu déterminer, grâce aux gravures et aux épigraphes sur  la date de construction des édifices islamiques, l’identité du fondateur et le sultan qui en a donné l’ordre. Ils ont par ailleurs défini les conditions de construction comme les titres de propriété et les biens de mainmorte.

C/3- Les missions archéologiques de recherche du patrimoine architectural musulman sont devenues de plus en plus actives. Organisées jadis uniquement par des étrangers, ces missions sont aujourd’hui accomplies par des nationaux ou avec la participation étrangère. Les résultats considérables de ces opérations de recherche ont comblé les grandes lacunes dans nos connaissances sur notre patrimoine architectural islamique.

A ce sujet, on note spécialement la découverte des fabuleux monuments du palais Zahraa à Cordoue qui est l’un des plus importants joyaux architecturaux en Europe et dans le monde islamique.

C/4- En mettant en lumière notre patrimoine architectural islamique, c’est notre mémoire que nous cherchons à rafraîchir. Nous ne cherchons nullement à agrandir les musées comme c’est le cas du musée d’Etat à Berlin qui expose d’importants monuments architecturaux islamiques tels la façade du Palais de Mshatta de l’ère Omeyyade. L’archéologie est la science qui s’intéresse à l’étude, sur le terrain, des vestiges apparents et souterrains de l’architecture islamique, et ce, afin de déterminer l’époque, le type d’architecture et le rôle de ces monuments. En outre, les fouilles architecturales sont soumises à des réglementations mondiales qui régissent la méthode de recherche en ce qui concerne l’examen des couches en creusant à l’intérieur de surfaces carrées numérotées où l’on exécute des opérations de fouilles, carré par carré. De son côté, l’archéologue est aidé dans son travail par un ingénieur en archéologie, un paléographe et un botaniste. Ainsi, l’examen des matières organiques se fait au laboratoire en utilisant le carbone qui facilite la datation. Ce dernier est un élément organique radioactive qui perd sa radiation après 5600 années et c’est la perte de ces radiations qui permet la datation des matières organiques, tels que les plantes, les os, l’argile et le bois, principaux éléments de l’architecture ancienne 

C/5- L’étude en matière d’archéologie se base sur une grande culture artistique et sur une connaissance des pièces découvertes qu’elles soient en verre, en argile, en métal ou en bois, ainsi que sur la connaissance de la calligraphie arabe. Il suffit d’observer les débris d’un objet en céramique pour en savoir la forme complète et, partant, son âge et son origine. Les symboles et les dessins sont les principaux déterminants de l’identité des pièces archéologiques.

Par ailleurs, il faut louer les efforts des départements universitaires d’archéologie qui ont formé malgré leur récente création une génération d’archéologues capables de combler les grandes lacunes que connaît le monde de la recherche archéologique. Il est cependant nécessaire de dispenser des cours sur l’étude d’opérations d’assistance aux fouilles dans les facultés de génie civil et d’architecture, pour permettre à un certain nombre d’architectes de se joindre aux groupes de recherche archéologique. 

C/6- Le rôle de l’archéologie est de fournir des connaissances historiques et scientifiques et de faciliter les opérations de conservation, de maintenance et de restauration selon les besoins et les résultats des fouilles. Il est indispensable de respecter le moindre aspect lors de la restauration car tout ajout est susceptible d’altérer la réalité architecturale et, par la même occasion, l’histoire du monument. Il est également indispensable d’utiliser les mêmes matériaux au cours de la restauration et de respecter totalement les formes architecturales ainsi que la manière dont elles sont exécutées au plan historique. De même qu’il faut authentifier les données architecturales du patrimoine afin d’assurer la pérennité du caractère authentique originel dans l’architecture moderne, après une longe période de rupture avec l’art traditionnel.

D-  La recherche de l’esthétique islamique dans le domaine de l’architecture et de l’art

D/1-  Des efforts ont été consentis quant à la recherche de l’esthétique en matière d’architecture et d’art, par Olique Grabar(18) et Alexandre Papadopoulo(19). Mais ces études faisaient état d’une vision subjective où l’on a opté pour un courant ou une tendance islamique précise. En outre, elles sont basées sur des sources non vérifiables dans leur analyse de l’art architectural islamique.

D/2 -  Certains penseurs arabes ont traité des sujets propres à la pensée islamique et ont réussi à mettre en valeur les fondements de la pensée islamique en écartant toute question doctrinale ou dogmatique. Cependant, rares sont les chercheurs arabo-musulmans qui ont traité des questions relatives à l’esthétique. C’est pourquoi nous aspirons à établir une théorie de l’esthétique islamique qui s’inspire de la pensée et de la philosophie islamiques.

Notre intérêt a porté sur la philosophie esthétique de Abou Hayyan Al-Tawhidi(20), telle qu’il l’a exposée dans les ouvrages qui ont échappé au feu qui a détruit la majeure partie de son œuvre. Nous avons fait à ce sujet une étude comparative de l’esthétique et de sa terminologie.

Ainsi, nous avons  pu mettre à la disposition des lecteurs un ouvrage-modèle sur la conception de l’art islamique en nous inspirant de la philosophie d’un des plus grands érudits musulmans en matière de pensée et d’art au sein du monde arabo- islamique. Reste encore une large étude à faire à ce sujet à partir des oeuvres de Al-Jahiz, Ikhwan As-Safa, Ibn Khaldoun, El Farabi et autres.

D/3- Le caractère distinct de l’esthétique islamique par rapport aux autres conceptions, notamment la conception occidentale fondée par des philosophes allant de Platon à Hegel en passant par Kant, avant de devenir avec Baumgarten une science à part entière, nous incite à mettre l’accent sur la nécessité d’étudier l’esthétique “indépendamment” ou en “comparaison” avec l’esthétique occidentale. On ne peut donc étudier l’art architectural islamique sans faire autant pour l’art architectural mondial, car on ne peut faire ressortir la spécificité de notre art qu’en comparaison avec les autres arts, à savoir l’art indien, mexicain et  classique ainsi que l’art chrétien, à travers ses diverses écoles notamment celles de la Renaissance en Europe.

D/4- Il est également nécessaire d’étudier les origines de l’art islamique qui remontent à l’époque pré-islamique, notamment l’art égyptien, perse, mésopotamien, yéménite et phénicien.

Certains historiens ont commis l’erreur de séparer la civilisation islamique des civilisations arabes anté-islamiques, comme la civilisation mésopotamienne, amorrite, phénicienne, yéménite et nabatéenne. Ces civilisations ont en fait baigné la région-berceau de l’islam qui couvrait l’Irak, la grande Syrie, le Yémen et la péninsule arabique. Il s’agit, en l’occurrence, des civilisations perse et byzantine qui marquent la période transitoire entre les anciennes civilisations et la civilisation islamique.

Par ailleurs, l’architecture et les art persans se sont inspirés de l’ancienne civilisation mésopotamienne, constituant même son prolongement, et lorsque cette civilisation fusionna avec celle des Arabes bédouins, dont sont issus les Arabes lakhmides de Hira et les Arabes de Palmyre lors du règne de la famille Hairàn notamment avec Zénobie, sont apparus les caractéristiques de l’art et de l’architecture arabes malgré la prédominance politique et culturelle grecque et romaine. Des monuments tels ceux de Palmyre, Khawarnaq et Assadir à Hira, sont encore les témoins de ces caractéristiques locales, distinctes du cachet classique.

D/5- De tout temps, notamment pendant les époques sassanides, classiques et byzantines, les artistes et batisseurs étaient des maîtres architectes autochtones qui ont dû renoncer à leur identité sous l’emprise des autorités étrangères régnantes.

Les historiens mettent l’accent sur la part prise par les architectes syriens dans l’édification de somptueux monuments, dont les plus célèbres se trouve à Rome, à savoir les bains de Caracalla, l’arc de Trajan, l’arc de Triomphe de Septime Sévère et le pont de Dobroudja sur le Danube. L’architecte syrien Apollodor compte parmi les génies de l’architecture sur la scène romaine.

D/6- Les historiens citent également les architectes syriens qui ont réalisé la Basilique Saint-Sophie selon les normes architecturales syriennes connues à l’ère byzantine et adoptés plus tard par les architectes ottomans musulmans. Dans ce domaine, l’architecte Senan, considéré comme le Léonard de Vinci des musulmans, était un génie de l’architecture, comme en témoignent ses centaines de monuments islamiques dont le plus célèbre est la mosquée Salimiya à Ederne. Ainsi, les arabes musulmans ont pu, grâce à leur patrimoine pré-islamique, réunir des éléments architecturaux importants qui ont enrichi l’architecture islamique. Les minarets cubiques et spiralés, conçus sur le modèle des Ziggourats de Mésopotamie, illustrent le lien puissant qui rattache ces édifices à leurs origines.

E- Les théories architecturales islamiques

E/1- La théorie de l’architecture islamique est une des plus importantes disciplines universitaires spécialisées. Nous ne pouvons concevoir les caractéristiques de cette architecture sans avoir étudié les théories sur lesquels reposent les éléments de cette architecture ainsi que les symboles spirituels qu’elle véhicule. Outre les mathématiques exactes qui nous permettent d’analyser la structure des entités architecturales, tels les arcs, les dômes, les piliers, les mihrabs, le minaret, les mathématiques symboliques directement liées à la foi islamique nous permettent de mieux comprendre les raisons qui ont suscité l’émergence des éléments architecturaux islamiques, et partant, de déterminer l’identité de l’architecture et des arts islamiques, et de mettre en évidence les grandes valeurs que l’architecte a puisées dans les principes immuables de l’islam.

E/2- L’enseignement de l’histoire de l’architecture islamique, de sa philosophie et de ses théories a pour object de perfectionner l’architecture islamique du futur qui s’épuise à étudier l’architecture et les arts mondiaux, alors que l’architecture et les arts islamiques, essences de sa propre culture et témoins du génie créateur de sa civilisation, sont délaissés. Le premier objectif didactique est de permettre à l’étudiant musulman arabe ou non arabe de comprendre l’architecture islamique et de l’analyser sur les plans scientifique et esthétique.

L’étape de la création originale nécessite, quant à elle, un long parcours qui dépasse le cadre de l’enseignement dispensé : il n’est pas aisé de préparer un  architecte islamique qui ignore ou ne croit pas à son appartenance à la religion, à la pensée et au patrimoine islamique. Cette appartenance ne peut être acquise que par le truchement de la connaissance, raison pour laquelle les études universitaires ont été  le moyen idoine pour affermir l’appartenance islamique et tracer les jalons pour la phase de l’art engagé.

E/3- La création d’une architecture authentique adaptée au présent et à l’avenir constitue désormais le meilleur moyen pour ancrer les caractéristiques civilisationnelles de la religion islamique.

Il nous appartient de préserver la civilisation islamique de la passivité intellectuelle et des politiques erronées en instaurant les bases d’une renaissance culturelle qui commence par la restauration de l’identité de la cité islamique. L’architecture constituerait  alors le creuset et l’essence même de la civilisation qui sont les indices du progrès socio-économique d’une société islamique saine.

F- La conception architecturale islamique

F/1- La conception architecturale islamique est une matière qui exige un grand nombre de travaux pratiques, d’où son importance. Il est donc obligatoire de multiplier les exercices pratiques concernant l’esquisse des plans en accompagnant ces derniers d’une explication détaillée qui aide l’étudiant à corriger ses erreurs et les idées fausses qu’il a des fondements esthétiques et théoriques de l’art architectural islamique. En outre, l’étude de ces plans se compose de points importants qui constituent le pivot central de tout dessin précis de plan. Ces points sont les suivants :

1- Respecter la pensée esthétique islamique inspirée de la Charia et de la doctrine de certains philosophes et chercheurs anciens et modernes, tout en se conformant au verset suivant : "Est-ce que celui qui a fondé son édifice sur la crainte  révérencielle de Dieu et pour lui plaire n’est pas meilleur que celui qui a fondé son édifice sur le bord d’une berge croulante, rongée par une eau qui fait crouler la bâtisse et son bâtisseur dans le feu de Géhenne ? Dieu ne dirige pas un peuple injuste" (Attawba, 109).

2- Respecter la fonction de l’édifice, qu’elle soit religieuse ou urbaine.

Dans ce contexte, l’architecture islamique s’est distinguée par son respect de la fonction et du besoin pour lequel les constructions ont été édifiées.

3- Etablir la sécurité, la paix et la stabilité, qui sont des conditions générales, tout en respectant les traditions et l’environnement islamiques qui sont des conditions propres à l’architecture islamique.

4- Etudier la faisabilité économique des plans pour répondre aux exigences de la situation économique et du budget consacré au projet.

5- Respecter le côté sanitaire en recourant aux systèmes d’aération traditionnels "Badghirs". Assurer l’isolation thermique, utiliser l’énergie électrique et solaire ainsi que les matières isolantes traditionnelles et éviter, enfin, d’utiliser le ciment qu’en cas de besoin extrême, car c’est un conducteur de chaleur et de froid à l’opposé de l’argile et du bois.

6- Recourir aux techniques modernes dans la mesure où celles-ci n’altèrent pas le caractère authentique de l’architecture, tout en évitant d’augmenter les coûts de construction et de compliquer les opérations de maintenance et de fonctionnement.

7- Réaliser une harmonie architecturale entre les constructions, les espaces vides, les jardins, les rues et les ponts.

8- Etudier l’architecture intérieure en respectant la conception de l’esthétique traditionnelle tout en invitant à la création et à l’innovation. Utiliser les matériaux modernes requis par l’architecture intérieure contemporaine pour satisfaire aux besoins de la vie moderne, tout en respectant les techniques d’aération traditionnelles.

9- Restituer dans la limite du possible le principe de "l’intériorité" dans l’architecture islamique et prendre soin de l’enceinte intérieure, du hall et des seuils auxiliaires qui contribuent au maintien du climat intérieur.

G- Découvrir des talents en matière d’architecture

Il est indéniable que les matières d’enseignement théoriques et pratiques aident l’étudiant dans l’esquisse de ses plans architecturaux selon les données culturelles, économiques, sociales et environnementales. Si le dessein de l’université est d’amener l’étudiant  à exécuter ses plans suivant des conditions académiques, la découverte des talents demeure le moyen efficace pour ouvrir de nouvelles perspectives pour l’architecture du futur. Cette architecture ne doit pas être une imitation servile de l’architecture ancienne, pas plus que le patrimoine n’est un modèle pour l’imitation ou la reproduction. Cette architecture nous permet de sauvegarder notre identité, car une fois ses secrets dévoilés, notre attachement en sera d’autant plus renforcé que nous en éprouverions alors la liberté créatrice, condition sine qua non pour ressusciter le patrimoine architectural et l’enrichir avec d’innombrables créations individuelles. Le temps des courants architecturaux est révolue et les individualités font désormais partie intégrante de l’art et de l’architecture moderne.

Il s’avère donc nécessaire d’établi une architecture future basée sur un style variable au niveau des conceptions et des plans, mais constant de par son appartenance et son identité. La diversité de création doit être un objectif à long terme qui nécessite des manuels universitaires à condition que la créativité ne se départe de ses racines et de ses origines, sinon elle finira aux oubliettes.

C’est le sort que connaît l’architecture moderne qui s’est départie de ses racines et de sa pensée et s’est fourvoyé dans les labyrinthes du vagabondage créatif. Elle est aujourd’hui à la recherche des racines perdues, mais en vain.

H- Le vocabulaire et la terminologie de l’architecture

H/1- L’architecture est le langage des symboles qui nous permet de lire à travers l’histoire, la civilisation et l’identité nationale, et de déterminer le niveau de créativité authentique. Pour que cette langue soit comprise de ses destinataires, il est obligatoire d’unifier sa terminologie. La langue arabe, qui est celle de la civilisation et de la religion islamique, est marquée par une terminologie flottante qui nous empêche d’aboutir à une lecture unifiée de l’art architectural et à élaborer le plan architectural.

H/2- La terminologie architecturale créée par les maîtres de l’architecture dans chaque pays islamique n’a pas permis de mettre au point des termes communs en matière d’architecture, à même d’aider à l’institution d’un même langage pour les architectes et les études en architecture. Des efforts ont été déployés par certains orientalistes pour la collecte, la normalisation, la comparaison et la clarification des termes(21).

Des efforts ont été également déployés pour traduire la terminologie d’architecture du français et de l’anglais vers l’arabe(22).

H/3- L’objectif est de normaliser la terminologie universitaire et de l’enseignement, mais l’écart entre les différentes variantes locales de cette terminologie est toujours présent. Ainsi, le jargon architectural syrien est diffèrent de celui usité au Maroc, alors que ces jargons peuvent être unifiés grâce à la terminologie arabe classique. Jusqu’à présent aucune étude comparative unifiée n’a été réalisée. Il incombe aux centres de recherche et aux académies de langue d’effectuer un tel travail.

I- Le métier et l’art architectural islamique

I/1- L’enseignement des arts architecturaux islamiques et de la spécialisation dans ce domaine ont pour objectif de permettre l’exercice du métier d’architecte conformément aux principes, théories et techniques de l’architecture islamique lesquels constituent les spécificités et les traditions de l’architecture islamique. Il est à signaler que l’architecture est une spécialité nouvellement introduite dans les études universitaires islamiques. L’architecture islamique, elle, est une matière inexistante dans l’enseignement universitaire. Jusqu’alors cette spécialité était détenue par le maître-architecte qui était probablement analphabète et avait à sa disposition des moyens et des matières de construction traditionnels et limités.

En dépit de ces conditions, cet architecte a pu réaliser des constructions extraordinaires qui témoignent d’un génie et d’un talent inégalés à ce jour par l’architecte instruit. Dans les institut d’arts appliqués, l’enseignement est dispensé par ces maîtres architectes qui ont atteint l’apogée du succès à l’époque moderne grâce à l’édification de constructions majestueuses comme le mausolée Mohamed V à Rabat et la Mosquée Hassan II à Casablanca.

En outre, on continue à faire appel, pour les opérations de restauration, à ces maîtres architectes qui se font malheureusement de plus en plus rares, en l’absence d’encouragements de la part des autorités pour inciter les jeunes générations à assurer leur succession.

Il est utile de signaler que ces maîtres architectes assument avec succès les opérations de restauration des édifices islamiques au sein du monde arabe, d’Ispahan à Baghdad, de Damas au Caire, de Tunisie au Maroc et à Cordoue.

I/2- La grande lacune de l’enseignement universitaire, en général, et de l’enseignement des arts architecturaux, en particulier, est de se confiner aux études théoriques, négligeant l’aspect pratique et la formation. Aussi, la spécialisation demeure-t-elle incomplète, nécessitant un long parcours, d’où la difficulté de préparer les architectes islamiques par le biais des seuls cours théoriques.

I/3- L’habilitation de l’architecte passait par le travail en atelier où l’architecte passait par plusieurs étapes à commencer par les tâches les plus élémentaires comme la préparation de l’argile, le ciselage de la pierre et l’esquisse de plans sous la supervision de maîtres talentueux qui lui apprennaient chacune des opérations de la construction.

L’architecture a continué à se développer grâce à leurs talents et leurs expériences professionnelles. Il est à noter  que les architectes spécialisés qui ont exercé auparavant dans le domaine de la construction réunissent mieux la conception et la réalisation de leur projet en concordance avec le caractère architectural traditionnel et conformément aux critères de l’architecture islamique.

I/4- L’enseignement universitaire n’a pas la vocation exclusive de former des spécialistes de l’architecture islamique. Il tend plutôt à rendre l’ensemble de la communauté plus sensible aux secrets de l’architecture islamique, ce qui est de nature à favoriser la sauvegarde de son patrimoine et à pérenniser ses schémas traditionnels en les incorporant dans l’architecture moderne. C’est là le meilleur moyen d’assurer des opportunités de travail pour les architectes.

I/5- Il est bien regrettable que le passage de la population de l’ancienne médina aux quartiers modernes, dans les années cinquante, ait entraîné la négligence de l’ancienne cité devenu parfois un objet de dédain. Cet état de fait a freiné le transfert du style architectural islamique aux bâtiments des villes modernes.

Aussi l’enseignement compte-t-il parmi ses principaux objectifs la sensibilisation du citoyen aux atouts de l’architecture islamique pour l’amener à changer d’attitude à son égard. De cette façon, il ressentira de la fierté pour son patrimoine et aura des dispositions plus favorables pour opter en faveur d’une architecture moderne authentique.

Il va sans dire que la formation d’un architecte musulman productif doit être menée parallèlement à celle du bénéficiaire des prestations de cet architecte, en préparant les esprits à l’acceptation de cette architecture. Pour ce faire, il ne suffit pas seulement de susciter des sentiments passionnés pour le patrimoine et la patrie. Il importe surtout de vulgariser les notions de la culture architecturale islamique au sein des écoles, en faisant connaître ses joyaux et ses spécificités à travers les différents moyens d’information. Il convient aussi d’organiser, sur une vaste échelle, des rencontres, des conférences et des expositions qui visent à mettre en exergue l’importance de cette architecture.

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