|

Chapitre I
Spécificités de l’art architectural islamique
A-
Apparition de l’art architectural
A/1- La
pratique de l’art est née avec l’apparition de l’homme sur
terre. En témoignent les chefs-d’œuvre rupestres qui ornent,
depuis des millénaires, les grottes habitées jadis par les
hommes préhistoriques comme celles de Lascaux et d’Altamira.
Ces peintures ornementales, représentations coloriées
d’espèces animales éteintes, démontrent l’habileté et le
réalisme de l’homme d’antan et attestent de l’antériorité
de ce vecteur de communication qu’est l’art par rapport à la
langue et à la littérature.
A/2- Avec
l’évolution de la civilisation humaine, l’habitat est devenu
l’espace par excellence où s’affirment le génie et le talent
des artistes. On en veut pour preuve les motifs ornementaux
qui garnissent les maisons découvertes à Wadi An-Nutuf
(Palestine) et à Mourybet (Syrie) et qui datent du septième
millénaire avant Jésus- Christ.
A/3-
L’architecture, avec ses manifestations externes et ses
représentations matérielles ne tarda pas à intégrer la
sphère de "l’art" pour devenir l’objet d’une activité
artistique à proprement parler, où le sens de l’agencement
et de la création est un élément fondamental. Elle continua,
néanmoins, à englober d’autres disciplines appartenant aux
Beaux-Arts comme la sculpture et la représentation
picturale. Cette synthèse, nous en retrouvons un des modèles
les plus représentatifs dans l’architecture islamique. Pour
s’en convaincre, il suffit de contempler les palais des
Omeyyades qui offrent le spectacle de sculptures colorées et
non colorées, doublées de dessins en mosaïque colorée. Ces
éléments d’architecture restent nettement visibles dans des
palais comme ceux d’Al-Hir, de Mshatta, d’Al-Mafjar et de
Qusyr ‘Amra.
A/4- Si
l’art pictural se démarque de l’architecture en choisissant
comme matériaux de travail les objets meubles tels les
manuscrits, les ustensiles, les accessoires d’architecture
et le mobilier, ses techniques n’en restent pas moins
similaires à celles de l’architecture. Tantôt
représentatives et réalistes, tantôt ornementales et
abstraites, ses représentations reflètent la diversité et
l’évolution des canons esthétiques qui se prolongent à nos
jours.
Ayant
choisi un langage autre que celui des lettres et des
couleurs, l’architecture fait de la combinaison du volume et
du vide son principal mode d'expression. Elle s’affirme
ainsi comme une discipline à part entière dont les
caractéristiques propres la différencient nettement des
autres styles architecturaux contemporains de l’architecture
islamique.
A/5-
L’art plastique, représenté par la peinture et la sculpture,
s’imprègne aisément de l’essence des autres genres
artistiques auxquels il se mélange. Ce fut le cas pour la
miniature qui a été détournée de sa vocation première en
subissant l’influence de l’art européen. En revanche, la
moindre déviation de l’architecture compromet son
authenticité et lui fait courir le risque de se fondre
complètement dans le moule des styles architecturaux de
l’Occident, supposés être faciles d’exécution, plus
pratiques, plus proches de l’idéal de modernité et
d’esthétique, mais en rupture avec la matrice
civilisationnelle qui les a engendrés.
A
l’époque où la région arabe a dû subir la domination
politique et sociale étrangère, l’oblitération du cachet
architectural qui lui était propre a été l’un des aspects
les plus visibles de la déliquescence de son identité
civlisationnelle.
En tant
qu’œuvre d’art, l’architecture ne peut se développer qu’au
sein d’une société empreinte de "liberté". Pour les pays
arabo-islamiques colonisés, la création artistique n’était
plus possible alors que toute la latitude a été donnée aux
influences occidentales de s’infiltrer au cœur de l’art
local. C’est ainsi que le style architectural colonial était
venu s’afficher sur les immeubles des villes arabes, tels
que le Caire, Alexandrie, Alger, Rabat, Casablanca, Alep et
Beyrouth.
A/6-
L’architecture moderne a pris naissance en Allemagne sous le
vocable "Jugenstil". Le monde allait découvrir lors de
l’exposition universelle de Barcelone de 1929, le pavillon
allemand fait en verre et en métal, oeuvre de l’architecte
Mies Van Der Rohe. Cet événement allait marquer la fin de
l’architecture classique et le début d’une nouvelle ère
caractérisée par la création débridée et abstraite. La
nouvelle tendance allait être consacrée par l’école Bauhaus
apparue à Weimar. C’était là le prélude à l’avènement de
l’architecture moderniste qui rompt avec l’ensemble des
traditions architecturales et préconise le retour aux formes
et volumes abstraits.
Désormais, le travail architectural n’était ni plus ni moins
qu’un assemblage arbitraire de formes cubiques et
pyramidales, isolées ou imbriquées dans des compositions
fantaisistes. Par sa configuration extérieure, l’ouvrage
ainsi conçu doit produire un effet d’émerveillement par le
jeu confus et dissonnant des volumes, des masses et des
vides. Les espaces intérieurs sont généreusement exploités
de manière à remplir des fonctions spécifiques. Ceci ne se
fait pas sans grande peine puisque l’environnement interne
pose des difficultés liées à l’installation des équipements
électriques et électroniques assurant le déplacement,
l’ascension, le chauffage, l’aération et la sécurité.
Aujourd’hui, on est en droit de s’interroger sur les
parentés et les dissemblances qui existent entre
l’architecture moderne et les traditions architecturales
antérieures.
Pour y
répondre, Xanakis affirme que “les techniques de
construction ne conservent plus que les représentations
symboliques. Et pour cause, l’expression architecturale,
poussée à son extrême, s’est coupée de l’histoire et de
l’homme". Il appelle de ses voeux l’architecture post-
moderniste.
Aux
Indes, au Mexique, en Italie, comme dans les pays arabes et
ailleurs, l’architecture classique assiste non sans regret
à l’évanouissement de son essence sous le coup de
l’abstraction chaotique de l’architecture moderne. Mais, les
partisans de l’art authentique commencent à s’insurger, au
sein de facultés d’architecture, contre les nouvelles
théories, exprimant par là leur indignation face à cette
modernité qui, selon aux , a ravalé l’architecture à son
plus bas niveau(1).
B-
Construction et architecture
B/1-
Quand il est question d’étudier l’art architectural
islamique, il importe de convenir des notions de base de cet
art. Bien que construction et architecture soient deux
concepts qui prêtent à confusion, il existe des spécialités
universitaires qui font la nette distinction entre l’art
architectural et la technique de construction. Partant de
là, nous définissons la construction comme le mode de
conception de bâtiments destinés à remplir une fonction
sociale donnée, comme le logement, le culte, les études, les
soins médicaux et la commémoration. La pratique de la
construction nécessite une connaissance avérée des
spécificités de l’environnement, du matériau de construction
et de sa capacité à remplir sa fonction dans des conditions
de confort et de sécurité. Il importe aussi de connaître les
plans urbanistiques qui structurent l’espace de la cité, de
manière à y intégrer harmonieusement les bâtiments à
construire.
Quant à
l’architecture, elle se définit comme étant un art qui se
préoccupe de la mise en place et de l’ornementation du
bâtiment de manière à mettre en relief les éléments
constitutifs de son identité et de sa fonction. Cet art
s’exprime sous deux formes. La première, externe, est liée
au panorama de la ville où le bâtiment s’insère
harmonieusement dans la structure générale. Elle a trait à
l’identité de la cité.
Ainsi, le
style architectural confère-t-il son cachet spécifique à la
cité, confirmant, ce faisant, son caractère authentique,
imitateur ou innovateur. Ceci fait que les concepteurs de
cité s’appliquent à imaginer un système architectural qui
détermine la configuration générale de la cité, synthétise
le mode de vie social établi et assure l’unité
architecturale, génératrice de liens sociaux empreints de
l’unité d’ensemble.
B/2- La
facette interne de l’architecture reflète les besoins des
individus et des familles en ce sens qu’elle doit répondre
aux attentes des habitants qui souhaitent disposer d’un
intérieur de bâtiment confortable et serein.
L’architecture islamique a ceci de particulier qu’elle
privilégie l’intérieur à la façade extérieure. C’est ainsi
que l’espace intérieur se trouve être richement décoré de
motifs ornementaux qui garnissent les murs, les colonnes,
les corniches, les piliers, les fenêtres, les portes, les
fontaines, les jardins et les bassins desquels s’exhalent
les senteurs odoriférantes des fleurs et du jasmin. Les
orangers, les cédratiers et les ceps de vigne y sont plantés
en abondance si bien que la demeure offre l’apparence d’un
véritable site paradisiaque. Le Hadith l’atteste en
affirmant: "Le paradis de chacun de vous, c’est bien sa
demeure".
B/3-
L’architecte se soucie au premier chef de la conception de
la forme et des éléments structurants du bâtiment, en
l’occurrence les colonnes, les coupoles, les dômes et les
voutes. L’architecture a accompagné l’évolution de la
société et les systèmes des villes modernes. L’apparition de
nouveaux matériaux comme le ciment, le métal et le verre a
eu un impact décisif sur le développement de l’architecture
moderne qui n’a pas manqué de se dépeindre sur notre
architecture.
Il était
donc devenu indispensable d’utiliser ces nouveaux
ingrédients sans pour autant s’écarter des principes de
l’architecture traditionnelle et du cachet architectural
authentique.
C- Le
langage et le vocabulaire de l’architecture islamique
C/1- La
culture architecturale islamique est sortie des mains du
maçon traditionnel qui donna libre cours à son imagination
et mobilisa son savoir-faire et son appartenance sociale et
religieuse pour exercer son métier. Sans aucune instruction
théorique, ce maçon s’érige par son génie en école et en
référence pour les générations futures.
L’art de
construire a ainsi donné lieu à un jargon professionnel
propre au corps des maçons et des architectes. Richement
fourni en termes techniques, cette langue technique était le
reflet de la diversité qui caractérisait les approches des
maîtres architectes, de leurs environnements respectifs et
de leurs idiomes. C’est là l’explication de la coexistence
de plusieurs terminologies qui se sont imposées ensemble en
l’absence d’un effort de normalisation. Cependant, cette
profusion n’ôte rien de leur spontanéité à ces différentes
terminologies qui s’affirment avec la plus grande fluidité.
C/2-
Avec l’essor culturel et la prépondérance de la langue
arabe, langue du Saint Coran, sur les variantes
linguistiques locales, le besoin s’était fait sentir de
procéder à une normalisation de ces différents jargons.
C’est dans ce sens que les académies de langue ont fait le
nécessaire. Les instituts d’architecture devaient ensuite
adopter cette terminologie unifiée qui a la vocation
d’exposer les rudiments de l’art architectural et de lui
appliquer une seule grille de lecture, veillant ainsi à
l’unité de l’identité architecturale islamique.
D-
Caractéristiques de l’art architectural islamique
D/1-
Quand bien même construction et architecture réfèrent à deux
concepts distincts, l’art architectural islamique présente
des caractéristiques génériques et s’articule autour de deux
catégories de principes, le principe architectural
scientifique et le principe artistique et créateur.
En Egypte
et en Mésopotamie, comme en Inde et en Occident, la théorie
de l’architecture a épuisé tous ses thèmes. Les livres
dédiés à l’histoire de l’architecture ont été enrichis de
traités sur les théories de l’architecture. Objets d’étude
pour les spécialistes du monde entier, ces références nous
sont parvenues sous forme de textes traduits où il n’est
fait aucune mention des spécificités de l’architecture
islamique. Il était donc impératif de combler ce manque à
travers un certain nombre de données.
D/2- Il
importe de préciser que l’art architectural islamique est
bien antérieur à toute démarche intellectuelle visant la
détermination préalable de ses caractéristiques propres.
Autrement dit, celles-ci sont directement puisées des
monuments représentatifs de cette architecture. Il est
cependant une seule caractéristique qui a façonné les
contours de l’art architectural islamique et lui a même
conféré son cachet islamique. Il s’agit de la dimension
religieuse qui a imprégné l’esthétique, les arts et
l’architecture islamiques.
D/3-
L’architecture et la religion islamique ont ceci de commun
qu’elles procèdent du dogme monothéiste, des enseignements
et des traditions de l’islam. Le monothéisme est la
reconnaissance de l’existence d’un dieu unique qui n’a point
d’égal, “Et nul n’est égal à Lui” (Al-Ikhlass, verset 4).
C’est le Dieu des deux mondes, des cieux et de la terre.
L’acception monothéiste de la divinité diffère de celle des
autres religions et croyances ayant une vision
anthropomorphiste et relative de Dieu.
Selon le
credo monothéiste, l’absolu est l’objet d’une quête
perpétuelle et la foi une somme de pratiques
civilisationnelles qui visent l’élucidation du mystère de
l’absolu et de ses pouvoirs incommensurables qui se
manifestent à travers les créatures et la nature.
D/4-
Premier édifice érigé sur le principe de la piété, la
mosquée a été un espace de ralliement de tous les croyants
appelés à se recueillir devant la majesté de l’absolu et
méditer, publiquement ou en secret, le mystère de ce
principe éternel. L’architecture de la mosquée était ainsi
dictée par les règles de la prière.
A son
tour, la foi en un dieu sauveur et salutaire a déterminé la
configuration architecturale des autres édifices comme
l’école, le mausolée, le palais et la maison.
D/5-
Zarkachi(2) a expliqué dans le détail les principes qui
devaient présider au mode de construction des mosquées.
Les
croyants devaient prier dans un climat empreint de sérénité
et suivre sans difficulté le sermon du prédicateur. Parmi
ces principes, on peut citer :
1- La
cohésion des rangées des croyants ;
2-
L’absence, dans l’enceinte de la mosquée, de colonnes
susceptibles de rompre l’alignement des rangées des
croyants en position de prière.
3- La
nécessité de satisfaire à l’impératif de la succession des
rangées en éliminant tout ce qui est de nature à rompre un
tel ordre.
4- La
présence d’une ouverture dans le mur séparant l’enceinte du
sanctuaire.
5-
L’accès à l’enceinte de la mosquée ne doit pas être direct.
D/6- Dans
son ouvrage "Hadaiq Attamam Fi-al-Kalam Ani-al-Hammam", qui
est un traité sur les bains publics, Al-Kawkabani a énuméré
les critères de propreté, d’intimité et d’hygiène auxquels
ces édifices doivent répondre, affirmant que c’est là le
moyen le plus sûr de prêter aux bains publics la vocation de
propreté et de traitement de certaines maladies. Il y a
aussi la prestation de services par la mise en place d’un
dispositif administratif, l’aménagement de vestiaires, d’une
cave et d’armoires. Le traité évoque aussi les règles
d’architecture qui président à la construction du bain
public sur un niveau élevé, l’aménagement des canalisations
d’eau et la multiplication des jours pratiqués dans les
dômes pour assurer un meilleur éclairage du bain.
Par
ailleurs, le bain doit être divisé en trois compartiments
qui vont du froid au chaud sec en passant par le tiède.
Cette disposition sert à prémunir les usagers du bain des
brusques changements de température.
D/7- Les
établissements de cure répondent à des critères fixés par le
préposé à la gestion des habous et du marché et se
conforment à un plan de construction bien déterminé.
D/8-
Outre les critères relatifs à l’architecture des bâtiments,
il existe d’autres conditions auxquelles doit satisfaire le
plan d’urbanisation. Le calife Omar Ibn Al-Khattab a été le
premier à imposer pareils critères, dont les plus importants
ont été évoqués par Ibn Rami dans l’un de ses ouvrages(3).
Celui-ci a arrêté les usages des terrains immobiliers, les
droits de servitude et ceux de l’utilisation des voies.
Par
ailleurs, on retrouve dans les traités de géographie et les
récits de voyage, la mention de critères relatifs à la
planification urbaine. On peut en citer notamment l’ouvrage
intitulé : "Histoire de la Mecque", de son auteur Al-Azerki,
"Histoire de Damas", écrit par Ibn Assakir, "Histoire de
Bagdad" d’Al-Khatib Al-Baghdadi, "Kitab Al Mawaith wa
Al-Itibar", d’Al-Maqrizi qui a décrit le plan urbain complet
de la ville du Caire. Dans son ouvrage, Al-Maqrizi a fait
une description des "mosquées, des jardins, des zaouias
(confréries), des hôpitaux, des bains et des cafés, en
indiquant leur emplacement dans le plan du Caire".
Voilà
pourquoi l’ouvrage d’Al-Maqrizi est considéré comme la
meilleure référence en matière de science de la
planification urbaine et, tout particulièrement, de la
description du Caire(4).
E- La
dimension humaine
E/1- Ibn
Qotaiba compare la demeure à l’habit. Comme l’habit est
taillé à la mesure de celui qui va le porter, il en est de
même pour la demeure qui est bâtie à la mesure de celui qui
va l’habiter. De ce fait, Ibn Qotaiba aura été le premier à
évoquer la notion de dimension humaine dans l’architecture
islamique(5).
E/2- La
dimension humaine s’est affirmée par rapport à la logique
mathématique qui a régi l’art architectural occidental,
depuis les Romains et les Grecs jusqu’à l’époque
contemporaine.
La
grandeur mathématique signifie la mainmise de l’Ordre créé à
l’aide des combinaisons géométriques et mathématiques et des
outils comme la règle et le compas. A l’opposé,
l’architecture islamique repose sur le principe de
l’interaction organique entre l’homme et son environnement
climatique et social, de ses croyances et de sa symbolique.
Dans son
travail, le maçon se sert de ses bras, de ses mains, de ses
doigts et du fil qui sert à mesurer les longueurs et les
diamètres de cercle lors de la construction des arcs, des
dômes et des caves. C’est ce même fil qui sert à vérifier la
verticalité du bâtiment. Outre son intelligence, le maçon se
fiait à son intuition pour la conception, l’ornementation,
la construction et le renforcement du bâtiment.
Il s’est
aussi préoccupé du confort de l’habitant, de ses besoins
familiaux et sociaux, de son profil psychologique et de sa
capacité à entrer en harmonie avec son environnement. A ce
propos, le Saint Coran a évoqué la position centrale que
l’homme doit occuper au sein de son environnement : "C'est
pour vous qu'il déploya la nuit, le jour, le soleil, la
lune, les étoiles. Ce sont autant de preuves tangibles pour
ceux qui écoutent la voix de la raison" (Annahl, verset 12).
E/3- En
architecture islamique, la notion de dimension humaine est
perçue en accord avec les conditions climatiques, les
coutumes et l’essence de la civilisation islamique. Il n’est
pas aisé d’importer les éléments de cette dimension pour les
acclimater dans un contexte différent de leur milieu
d’origine. Tout comme il n’est nullement possible
d’appliquer la grandeur géométrique et mathématique dans
l’analyse et l’étude de l’art architectural islamique. De
fait, toute habitation est érigée en harmonie avec le milieu
où évolue son occupant, avec son histoire, ses croyances,
sa civilisation et sa culture islamique.
E/4- Le
fait d’être investie de cette dimension humaine n’a pas
empêché l’architecture islamique de s’imprégner de la
logique scientifique et mathématique. De fait, les musulmans
ont contribué à la conception des principes mathématiques
de base qui devaient présider à la construction des
bâtiments. Al-Khawarizmi a été parmi les premiers savants à
développer le calcul numérique et à déterminer les positions
des chiffres. C’est lui qui inventa le zéro et fonda la
science de l’algorithme qui porte son nom.
Dans son
traité Al-Jabr wa Al-muqabalat, (simplification des
équations), il présenta les équations fondamentales de
l’algèbre. Par ailleurs, Abou Kamel Chojae Ibn Aslam, savant
égyptien mort en 240 de l’Hégire (correspondant à 951 du
calendrier grégorien), a résolu les équations à cinq
inconnues. En tant que mathématicien, Thabet Ibn Qorah a
fait ses recherches sur les volumes cubiques et les formes
carrées. Quant aux fils de Moussa Ibn Chaker, ils ont
composé un ouvrage intitulé “kitâb ma’rifat misâhat
al-achkâl” (mensuration des surfaces des figures
géométriques), traduit en latin sous le titre “liber trium
fratrum de geometrica”, dans lequel ils ont résolu le
problème de la trisection d’un angle.
A son
tour, Ibn Al-Haytham s’est intéressé à des problèmes de
géométrie encore plus épineux, parmi lesquels on peut citer
l’exemple suivant : "si une droite coupe deux autres droites
et que la somme des angles situés du même côté est
inférieure à celle de deux angles droits, les deux droites,
prolongées à l’infini, se croiseront dans le sens opposé aux
angles dont la mesure est inférieure à celle des deux angles
droits".
E/5- En
architecture islamique, le principe fondamental de la
dimension humaine se manifeste à travers la protection de
l’individu contre les intempéries, la pollution, les
nuisances sonores et les mauvaises odeurs. C’est ainsi que
l’architecture musulmane a pu adapter les bâtiments en
fonction de ces besoins.
Dans le
bâtiment islamique, l’enceinte intérieure est l’endroit le
plus important. Dans les mosquées, il est appelé “cour”.
C’est la partie du bâtiment qui se trouve exposée
directement au ciel. Les portes et les fenêtres situées aux
deux étages supérieurs la surplombent. Imperméable à tout
courant d’air en provenance de l’extérieur, cette cour est
reliée à la porte principale par un vestibule sinueux, qui
empêche l’air, le vent, la fumée et la poussière de pénétrer
à l’intérieur.
L’expérience a montré que l’air pénétrant d’en haut effectue
un mouvement hélicoïdal au-dessus de la cour sans pouvoir y
pénétrer, sauf lorsque le vestibule et la porte principale
donnant sur la rue sont ouverts. En d’autres termes, qu’il
soit chaud ou froid, propre ou pollué, l’air émanant d’en
haut n’altère pas la température ambiante de la cour, ni la
pureté de l’air qui y circule.
E/6- A
l’instar de l’enceinte de la mosquée, les chambres ont été
conçues de manière à ce que le sol soit situé à un niveau
supérieur à celui de la cour ou le patio. La raison tient au
fait que l’air froid, plus lourd que l’air chaud, est
maintenu au fond de la cour et ne peut, de ce fait,
s’infiltrer dans les chambres, celles-ci étaient protégées
par des seuils élevés disposés en bas des portes. Ce système
est beaucoup plus apparent dans les chambres où le sol
s’élève sous forme d’une ou de deux estrades qui
fonctionnent comme un second obstacle à l’infiltration de
l’air froid.
E/7- Le
maçon a pris le soin d’utiliser la pierre, la brique et le
bois comme matériaux de travail. Le volume de chaque
matériau était étudié de manière à protéger les occupants du
bâtiment du froid et de la chaleur extérieurs.
E/8- Dans
l’ensemble des constructions, l’eau des fontaines coulait
sous les formes les plus diverses et contribuait à l’hygiène
de l’habitation mais aussi au rafraîchissement de l’air. De
plus, l’emplacement du bâtiment était étudié de manière à
satisfaire aux besoins en chaleur et en lumière du soleil,
tout en prenant la précaution de prévenir la propagation des
odeurs de cuisson et des cabinets d’aisance.
E/9-
L’architecture islamique a un trait singulier qu’il
conviendrait d’appeler "intériorité". Qu’il s’agisse d’une
mosquée, d’une école ou d’une habitation quelconque, tout
bâtiment islamique recèle cette spécificité qui prête une
attention beaucoup plus importante à l’intérieur qu’à
l’architecture extérieure. Cette préférence prononcée pour
l’architecture intérieure est bien apparente dans les
premières mosquées comme la mosquée Omeyyade à Damas, la
mosquée d’Okba à Kairouan et la mosquée de Cordoue.
Elle se
manifeste aussi dans les habitations et les palais. Cet
intérêt évident pour l’espace intérieur traduit le souci de
prêter au bâtiment une autonomie par rapport à son
environnement extérieur. Voilà pourquoi cet intérieur est
richement décoré et orné des plus beaux motifs
architecturaux. Par contre, les façades sont délaissées pour
diverses raisons dont la plus importante reste le désintérêt
manifeste pour toute velléité d’ostentation et
d’affectation.
De ce
fait, la notion d’intériorité rejoint le principe de la
dimension humaine.
E/10-
L’expansion de l’automobile comme véhicule de transport et
de locomotion a été à l’origine du changement du système
architectual de la cité islamique.
L’aspect
originel des bâtiments allait en être modifié, cédant la
place à des blocs de construction qui longent les bordures
des chaussées devenues le nerf des agglomérations et le
régulateur des rapports sociaux et économiques.
L’organisation urbaine moderne s’articule autour de la
répartition des centres urbains autonomes en des blocs
d’immeubles disposés tout le long des avenues ou des jardins
environnants. De ce fait, l’intérêt a changé d’objet en
privilégiant l’architecture de la façade à l’aménagement de
l’espace intérieur. Désormais, l’architecture donne sa
préférence aux devantures et aux jardins et voit s’amoindrir
son intérêt pour les aménagements intérieurs. Au lieu de
s’ouvrir comme c’était le cas auparavant sur l’air pur et
tempéré du patio, les différents compartiments de
l’habitation sont devenus directement exposés à l’air pollué
provenant de l’extérieur, tout autant qu’aux influences
climatiques extérieures et aux nuisances sonores.
La maison
étant désormais livrée à la curiosité indiscrète des
voisins, l’intimité inviolable d’antan a cessé d’être. Le
nouveau système imposé par l’expansion du véhicule
automobile a altéré la configuration générale de la cité.
Alors que le cachet architectural donnait à l’ancienne cité
son ordre et son harmonie, la nouvelle tendance a inversé
les rôles en subordonnant l’ordre architectural aux
impératifs de l’urbanisme.
En outre,
ce revirement de tendance a renversé l’ordre social en
supprimant l’influence des coutumes de famille sur l’aspect
architectural d’ensemble. Cette influence estompée, ce sont
les nouveaux usages liés à l’avènement de l’ère de
l’automobile qui structurent désormais le panorama urbain,
architectural et social.
F- Les
principes islamiques d’urbanisation et d’architecture
F/1- De
par ses préceptes et ses traditions, l’islam a octroyé à
l’architecture son cachet spécifique. Un dépouillement
exhaustif de ces éléments permettrait de reconstituer le
soubassement théorique de l’architecture islamique.
Le
second calife Omar Ibn Al-Khattab a été le premier à donner
des consignes propres à l’architecture islamique. Il a ainsi
ordonné au gouverneur d’Al-Basra et d’Al-Koufa de respecter
strictement les dimensions qu’il a lui même fixées pour
l’aménagement des routes et des rues, l’agencement des
habitations, leur hauteur et leur disposition circulaire
autour de la mosquée et de la résidence du gouverneur.
Par
ailleurs, des philosophes et des penseurs comme Ibn Sina,
Ibn Khaldoun et Ibn Qotayba ont édicté des principes
d’architecture similaires et tout aussi importants.
Il en est
de même pour les docteurs de loi, comme Ibn Arrami (mort en
376 H) qui a exposé dans son ouvrage "Al-Ilan Fi Ahkam
Al-Bonyane"(5bis), des règles d’organisation et d’hygiène
fort importantes. Il a par ailleurs fait la part large aux
vices de construction dont il a indiqué les effets négatifs.
On peut en citer le défaut qui consiste à ne pas prémunir le
bâtiment contre l’infiltration de la fumée, des odeurs, du
bruit et du rayonnement solaire. Il a fait obligation aux
habitants de ne pas violer l’intimité de leurs voisins par
la vision dérobée tout comme il a recommandé de mettre
l’habitation à l’abri du regard des passants.
F/2-
L’art et la technique architecturaux ont été imprégnés de
l’essence de la charia islamique qui leur a conféré leur
identité propre au fil des siècles. Toutefois, la diversité
des coutumes, des langues et des civilisations qui ont
embrassé la religion islamique, de la Chine à l’est à
l’Atlantique à l’ouest, a donné lieu à une grande variété de
styles architecturaux qui se rejoignent autour de
l’impératif de fonctionnalité. A la différence de l’art grec
qui prêtait un style architectural unique à toutes sortes de
bâtiments, l’architecture islamique veillait à créer un
accord harmonieux entre le cachet architectural du bâtiment
et sa fonction. De ce fait, la mosquée, l’école, le
cimetière, l’hôpital ou la maison avait, chacun, sa propre
structure architecturale. Le simple fait de regarder
l’aspect extérieur de n’importe quel bâtiment suffit à nous
renseigner sur sa fonction. Mieux encore, la valeur d’un
bâtiment s’apprécie en fonction de son adaptation à la
fonction qui lui est assignée. De ce fait, est déclaré
commode tout bâtiment qui satisfait aux critères de sérénité
et de sécurité. Ibn Qotayba a parlé des critères auxquels
doit satisfaire n’importe quel bâtiment, qu’il s’agisse
d’une tente ou d’une structure construite. Il a aussi parlé
des constructions faites de plâtre, des édifices aux formes
dépouillées et surmontés de dômes, des habitations
présentant un mur de soutènement qui soulève le toit. Il a
désigné chaque chambre par une appellation spécifique
correspondant à sa fonction comme le patio, l’enceinte, les
chambres, l’étable réservée aux chameaux et les cabinets. Il
a par ailleurs souligné l’importance des matériaux de
construction en tant que gages de la sécurité et de la
robustesse du bâtiment.
F/4- Le
rapport entre l’architecture et l’urbanisme est l’un des
principes fondamentaux de la théorie architecturale
islamique. Il est très rare que les géographes, les
voyageurs ou les poètes décrivent les éléments
d’architecture sans spécifier les éléments de
l’environnement urbain général qui abrite ces bâtiments.
A ce
propos, le poète Asaad Tubba’ a dit :
Notre
demeure est la meilleure de toutes.
Ne
prêtant jamais le flanc au dénigrement des ennemis.
Renfermant vignes, palmiers, cultures et tous bels arbres.
Nos
empreintes témoignent de nous; considérez après nous les
empreintes.
Parlant
des critères qui déterminent l’emplacement des habitations
en milieu rural, Al-Masoudi a affirmé que : "L’emplacement
est choisi en fonction des vertus et des avantages qu’on
pourrait lui trouver"(6). A son tour, Al Hamadhani(7) a
défini les paramètres à respecter en milieu urbain, comme
pour la ville de Sanaa. Il a ainsi exigé que les bâtiments
soient adaptés à l’environnement urbain, en les disposant
dans la direction où souffle le vent. Il a en outre parlé de
la nécessité d’aménager des potagers de légumes pour
l’approvisionnement des habitants, de veiller au
rafraîchissement de l’air, d’alimenter les bâtiments en eau
potable, et de mettre en place un système d’irrigation. Il a
aussi évoqué les matériaux et techniques de construction, la
mesure des dimensions et des surfaces et les
caractéristiques structurelles du bâtiment.
G/Le
système d’aération naturelle
G/1- Dans
nombre de villes islamiques comme Ispahan, Dubai et Alep, il
y avait un système d’aération et de climatisation qui
faisait partie du plan de construction initial connu sous le
nom de "Badghir". Ce système se composait d’une tour qui
s’élevait au-dessus du bâtiment, munie de fenêtres percées
d’en haut et divisée par une cloison disposée en forme
diamétrale.
Cette
tour servait à acheminer l’air extérieur vers les chambres
après avoir traversé un bassin d’eau qui l’imprègne de sa
fraîcheur(8).
G/2- Un
système d’aération, plus simple, consiste à ériger des
barrières disposées en haut des tours, où sont pratiquées
des ouvertures horizontales servant à capturer l’air
extérieur destiné à rafraîchir les personnes éveillées ou
endormies occupant la terrasse du bâtiment.
G/3- Dans
certains édifices archéologiques, un système d’aération a
été découvert, dont le principe consiste à utiliser des
tuyaux disposés horizontalement et servant à distribuer
l’air acheminé de l’extérieur entre les chambres du
bâtiment. Les fenêtres grillagées ont été couramment
utilisées pour capturer l’air extérieur.
G/4- Le "Malqaf"
reste le système d’aération et de climatisation le plus
performant pour les bâtiments islamiques qui sont souvent
érigés dans un milieu sec et chaud. Il s’agit d’un système
peu coûteux et propre qu’il faut réhabiliter au sein de nos
demeures modernes, moins en tant qu’objet de décoration
esthétique comme c’est le cas au Mont Ali, à Dubaï, que
comme élément de bâtiment ayant une fonction hygiénique et
économique.
H-
Architecture et ornementation
L’ornementation est l’une des caractéristiques les plus
marquantes de l’art architectural islamique. Il est vrai que
la mosquée du prophète, premier édifice dans l’histoire de
l’islam, avait été édifiée dans un style dépouillé et sobre,
composée simplement d’un toit aménagé avec des feuilles de
palmier et monté sur des troncs de palmier.
Dépourvue
à l’origine de tout motif de décoration, cette mosquée a
fait plus tard l’objet d’une restauration ordonnée par
Al-Walid Ibn Abdul Malik au gouverneur de Médine, Omar Ibn
Abdulaziz. Cette œuvre a été entreprise sur de nouvelles
bases d’architecture qui déploient une profusion de motifs
ornementaux et de mosaïques, à l’image de ce qui s’est fait
dans la mosquée de Damas. Dans l’ouvrage qu’il a consacré à
cette mosquée(9), le savant français Sauvagier en a donné
une description minutieuse et dessiné les motifs ornementaux
qui la décorent.
H/2-
L’art islamique de construction s’inspire des plans conçus
dans la pure tradition de l’architecture islamique et
conformément aux impératifs de fonctionnalité. Il repose
aussi sur la création de motifs ornementaux qui sont à la
fois d’inspiration florale, géométrique ou calligraphique.
Les techniques d’ornementation se sont développées à tel
point qu’elles ont fini par occulter le plan lui-même. La
prédominance de l’ornementation est manifeste dans la
mosquée de Cordoue, notamment dans la section érigée par
Abdurrahmane Addakhil à l’image de la mosquée Al-Aqsa et de
la mosquée Omeyyade de Damas. L’aspect extérieur de cette
mosquée a ensuite subi des modifications enrichissantes.
C’est ainsi qu’en 848, Abderrahmane II a entrepris une
extension en profondeur de la mosquée de l’ordre de vingt
six mètres. En 965, Abderrahmane Annasser a ordonné à son
tour une extension sur le côté sud de la mosquée, en
parachèvement de la première et tout au long de la mosquée
de Abderrahmane Addakhil. Cette succession d’extensions
témoigne de la prépondérance croissante de l’ornementation
qui a fini par pénétrer jusqu’au mihrab. De ce fait, le
mihrab de la mosquée situé dans la section d’Al-Hakam, est
l’un des plus beaux exemples de la décoration islamique. A
ce chef d’œuvre splendide s’ajoutent les coupoles de la même
section considérées à leur tour comme de véritables joyaux
de l’art ornemental islamique. Sur ordre d’Al-Hajeb
Al-Mansour, une troisième extension a été entamée en 992
tout le long de la mosquée, du côté est.
L’évolution des motifs ornementaux qui embellissent les
couronnes, les arcs et les dômes des différentes sections de
la mosquée de Cordoue illustre parfaitement l’influence de
plus en plus forte de l’ornementation sur l’architecture
islamique.
H/3 - Les
motifs ornementaux, appelés arabesques, sont les plus
représentatifs de la splendeur de l’art architectural
islamique. Toutefois, du fait de la prépondérance de ces
arabesques sur les autres éléments architecturaux, notamment
dans le palais d’Al-Hambra, à Grenade, l’architecture s’est
vue réduite au seul aspect ornemental.
H/4- La
création architecturale compte, parmi ses éléments les plus
remarquables, les inscriptions calligraphiques qui ornent
les toits et les bâtiments islamiques. Outre la portée
esthétique qu’elles présentent, ces écritures sont de
véritables témoins historiques de l’évolution de
l’architecture islamique. Le plus ancien de ces échantillons
continue à orner à ce jour les pourtours de la coupole du
dôme du Rocher.
Doublées
de versets coraniques transcrits en caractères Koufis et
sertis de morceaux de mosaïque ornant le dôme, ces
inscriptions permettent de reconstituer le contexte
historique qui a marqué l’édification du dôme. Il n’existe
presque aucun édifice islamique qui ne présente des
inscriptions gravées sur la pierre, le bois ou exécutées
avec des morceaux de mosaïque et de terre.
Les
versets coraniques constituent le thème majeur de ces
écritures. Les édifices les plus récents renferment des
transcriptions de ce genre qui relatent les qualités du
bâtisseur et ses apports à l’œuvre d’édification. Par
ailleurs, ces écritures sont autant de détails historiques
qui permettent de suivre l’évolution de la calligraphie
arabe depuis son éclosion jusqu’à l’apparition du style
koufi et du style étalé appelé Tulut.
D’autres
joyaux de la calligraphie arabe traditionnelle picturale ou
celle ressemblant à des échecs, se retrouvent dans les
mosquées persanes, mameloukes et ottomanes.
I- Unité
et diversité dans l’architecture islamique
I/1-
Trait saillant de l’art architectural islamique, l’unité se
manifeste dans les édifices de culte, les habitations
urbaines et dans toutes sortes de bâtiments publics ou
privés, transcendant de la sorte les contingences
spatio-temporelles.
De fait,
l’unité reste la pièce-maîtresse de l’identité propre de
l’architecture islamique. Bien que les édifices islamiques
de Chine aient dérogé à cette unité, la diversité des styles
architecturaux qui se déploient de l’Indonésie au Maroc
témoignent de cette unité. Mieux encore, en Europe, à Paris,
Londres ou Munich, les édifices de culte islamique ont
conservé les particularités de leur identité.
En
d’autres termes, et partout où l’islam existe ou que la
population musulmane est majoritaire, l’identité islamique a
toujours trouvé dans l’architecture une de ses
représentations les plus frappantes.
I/2- La
variété des styles d’architecture fournit la preuve de
l’apport enrichissant de la créativité à la conception
architecturale. Elle exprime aussi la symbiose qui existe
entre l’architecture et l’environnement urbain, social et
culturel qui la baigne. La diversité dans l’unité est l’un
des traits marquants de l’architecture islamique qui
contribue au développement d’une architecture moderne
mariant authenticité et ouverture au changement et à la
créativité.
I/3-
L’art islamique, en général, et l’architecture, en
particulier, se caractérisent par la diversité des styles et
des formes qui s’explique par les mesures encourageantes du
pouvoir en place et la force d’interaction avec les autres
cultures et environnements.
Il reste
néanmoins que l’extrême abondance des styles est le produit
de la liberté créative dont jouissaient l’artiste et
l’architecte.
L’islam a
toujours prôné l’action responsable tout comme il a
recommandé de cultiver le goût du beau, en conjuguant
esthétique et perfection. Les principes de base ont été
édictés dans le Saint Coran : "Nul n’aura à répondre des
fautes d’autrui” (Al-An’âm, verset 164) et "Oeuvrez, Dieu
verra votre œuvre" (At-Tawbah, verset 105).
Par
ailleurs, Dieu a investi l’Homme de la responsabilité de
peupler la terre en lui prescrivant : "Nous avons proposé
aux terres et aux cieux d’accepter le dépôt. Mais ils
refusèrent, craignant la lourdeur de cette responsabilité et
l’Homme a accepté de s’en charger. L’Homme est injuste
(envers lui-même) et ignorant" (Al-Ahzab, 72). Ce verset
coranique montre tout le poids de cette responsabilité qu’il
incombe à l’Homme d’acquitter, mais illustre le degré de
liberté dont il a été investi. Deux atouts qui dépassent de
loin la force attribuée aux cieux, à la terre et aux
montagnes. Ce pouvoir extraordinaire que détient l’homme
doit forcément le prédisposer à entrer en communion avec les
autres formes du vivant, en s’adonnant à des œuvres de
création. Jouissant de cette liberté à nulle autre pareille,
l’individu croyant, porteur du dépôt islamique, a pu
façonner la plus extraordinaire des civilisations humaines.
Sa force, il l’a toujours puisée dans la confiance et la foi
profonde en Dieu, qui le font tendre vers une finalité
suprême. Ignorant l’énergie qu’il lui faudra dépenser pour
atteindre cette fin ultime, l’Homme s’est ainsi montré
injuste envers lui-même et totalement inconscient de la
tâche qui est sienne.
Cette
responsabilité s’exprime à travers la nécessaire édification
de la civilisation qui intéresse tous les secteurs de la vie
: science, jurisprudence, architecture et art. Tout individu
inventif se doit donc de faire du Saint Coran sa principale
source d’inspiration. Il doit d’abord se conformer aux
commandements coraniques qui l’ont doté d’une liberté certes
large mais non moins responsable. C’est alors qu’il pourra
être attentif aux besoins changeants de sa communauté, tels
le statut social, le goût et les genres artistiques.
Si le
pouvoir a toujours cherché à promouvoir l’architecture et
l’art pour le grand bien de la communauté, la compétition
entre rois et gouvernants, occupés à relever le niveau de
leurs cités, n’a jamais manqué de virulence. Mais pour les
individus soucieux avant tout de stabilité et de bonheur,
chacun nourrissait des goûts particuliers qu’il voulait
traduire en réalité concrète. Cette multiplicité de goûts a
fertilisé l’esprit de l’artiste qui pouvait ainsi déployer
son habileté dans les limites d’une liberté suffisamment
large, inscrite au cœur de l’esthétique islamique.
Ainsi, la
diversité rimait toujours avec l’unité des principes
d’esthétique qui encadrent l’activité créatrice des artistes
musulmans.
I/4- Il
convient de considérer quelques échantillons d’art et
d’architecture provenant des autres civilisations, afin
d’illustrer la différence significative qui distingue le
génie créateur de l’art musulman des autres traditions
architecturales. L’architecture classique, grecque et
romaine, a toujours suivi trois schémas figés auxquels
s’astreignaient les architectes, en l’occurrence l’ordre
ionique, corinthien et dorique. Malgré ces différentes
appellations, ces trois ordres s’articulent autour d’une
même structure architecturale de base, en l’occurrence des
colonnes qui ne se distinguent guère que par la forme de
leurs chapiteaux et des entablements qui reposent sur eux
(ses derniers sont composés de l’architrave, la frise et la
corniche).
Si nous
prenons un autre exemple, à savoir l’art architectural
chrétien, qu’il soit romain, gothique ou byzantin, nous
constatons que ces différents styles obéissent presque tous
au plan de la basilique romaine, avec le déploiement d’une
profusion de statues pour l’architecture gothique, et des
dessins de vitraux et des peintures murales pour
l’architecture byzantine.
I/5- Dans
l’architecture islamique, le système de conception est loin
d’être limitatif. A preuve, la diversité des styles
architecturaux islamiques et des arts comme l’arabesque,
l’ornementation et la calligraphie, témoigne du génie
créateur de l’artiste musulman qui a le don d’imaginer un
nombre illimité de formes.
On en
veut pour preuve ces édifices imposants qui se dressent à
Ispahan, à Bagdad, à Damas, au Caire, à Kairouan et à
Cordoue. Ces constructions grandioses sont le fruit de
quinze siècles de civilisation islamique. Pourtant, cette
diversité, loin d’être le produit de la multiplicité de
gouvernants et d’Etats, reflète plutôt la créativité de
l’artiste qui est l’auteur exclusif de ces œuvres
magnifiques. Le roi mécène ou le propriétaire de ces chefs
d’œuvre n’ont fait office que de bailleurs de fonds. Voilà
pourquoi la création architecturale et artistique reste
l’œuvre unique du créateur lui-même qui investit son talent
et sa doigté pour sortir du néant des oeuvres d’art.
Aussi, la
veine personnelle, principe fondateur de l’art moderne,
a-t-elle déjà été, au fil du temps, au cœur même de la
civilisation islamique. |