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1.2 Discussions des exposés médicaux
-
Dr Issam Charbîni
Il
me semble que les deux termes "muhk" (cerveau) et "jid’al-mukh"
(tronc cérébral) ont été utilisés comme synonymes, ce qui
crée une confusion notamment dans l'esprit des docteurs de
la loi ; cela est apparu clairement dans l'exposé du Docteur
Bakr Abu Zayd, qui, à propos de l'enfant né sans cerveau, se
demande comment on peut parler de l'absence du cerveau (mukh)
et affirmer en même temps que la mort du tronc cérébral (jidc
al-mukh) entraîne la mort du bébé. Or, ou bien le bébé est
né sans cerveau, et dans ce cas il ne peut être vivant, ou
bien il vous faudra revoir les décisions que vous avez
émises auparavant et qui considèrent que la mort du tronc
cérébral (jid’ al-mukh) est le critère décisif pour définir
la mort tout court.
-
Réponse du Dr Mokhtar El-Mahdi
Le
système nerveux comprend le cerveau (mukh), la moelle
épinière et le système nerveux périphérique ; le cerveau (mukh)
se compose de deux hémisphères, du cervelet et du tronc
cérébral (jidc al-mukh). Ce dernier constitue la partie la
plus importante du cerveau ; ainsi, la vie peut continuer
même en l'absence des deux hémisphères cérébraux, car, le
tronc cérébral maintient la respiration et donc la survie du
patient. Mais, la disparition des hémisphères, cela veut
dire la perte de la sensibilité, de la motricité, de la
perception, de la parole, de l'audition, etc; mais, malgré
cela le sujet peut ne pas mourir. On parle dans ce cas-là de
vie végétative (nabatiyya). Or, il serait plus exact de dire
"vie somatique"(jasadiyyat), car le corps vit, même si le
patient a perdu ses facultés auditive et motrice, la
communication et la conscience etc. Ainsi, dire qu'un enfant
est né sans cerveau (anencéphale), cela veut dire que les
deux hémisphères sont absents, mais le tronc cérébral existe
et, à ce titre, l'enfant anencéphale est considéré vivant.
-
Dr Mohammad Ali Al-Bar
Au
nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux,
Je
voudrais d'abord remercier le Docteur Mokhtar Mahdi qui a
admirablement bien expliqué ce sujet qui, comme chacun le
sait, est éminemment difficile ; ainsi beaucoup d'entre nous
ont pu comprendre de quoi il s'agit.
Le
Docteur Issam Charbîni a, pour sa part, attiré l'attention
sur un point très important, car j'ai constaté moi même chez
les docteurs de la loi une confusion entre "dimâgh"(encéphale)
et "mukh"(cerveau) ; ces malentendus s'expliquent à mon sens
par les raisons suivantes :
1.
Il y a d'abord le fait qu'on n'est pas très familier avec
ces sujets scientifiques ; on trouve fréquemment, du reste,
ce genre de confusions chez nos collègues médecins. Or,
les auteurs du Dictionnaire médical arabe unifié (al-mu’jam
al-’arabi al-muwahhad), ont convenu, après mûres réflexions,
de désigner par "dimâgh" (brain) l'ensemble des constituants
qui se trouvent dans l'encéphale : les hémisphères
cérébraux, le cerveau, le cervelet ; tout ceci correspond à
"encephalon" ou "brain" en anglais ; le terme "mukh" ne
désigne que les hémisphères cérébraux. Il correspond donc au
"cerebellum" ou "cerebrum" (cervelet). Ce flottement
terminologique a été à l'origine de la confusion que l'on
trouve chez certains auteurs qui ont traité de cette
question, mais aussi chez les lecteurs qui ne connaissent
pas grand chose à l'anatomie cérébrale. Cette imprécision
terminologique vient donc du fait qu'on ne se tient pas aux
traductions données par le Dictionnaire médical arabe
unifié, qui sont le fruit d'une longue et mûre réflexion. Il
convient donc d'employer le terme "dimâgh" pour désigner
l'ensemble des éléments contenus dans l'encéphale et de
réserver le mot "mukh" aux deux hémisphères cérébraux,
correspondants selon nous à "cerebrum", "cerebellum".
Le
deuxième point que je voudrais relever ici, c'est que
beaucoup de ceux qui ont lu les exposés présentés - docteurs
de la loi et certains médecins compris- imaginent qu'il
existe réellement un projet de transplantation de tout le
cerveau (dimâgh) ou du cervelet (mukhaykh) ou encore d'une
grande partie de ces organes. Or il n'en est rien, comme l'a
bien expliqué le Docteur Mokhtar El-Mahdi - même s'il a
lui-même entretenu une certaine confusion notamment au début
de son introduction dans le film qui nous a été présenté-;
en fait, il s'agit tout simplement de greffes de certaines
cellules provenant du système nerveux ou d'autres parties du
corps. La glande surrénale est considérée également comme
faisant partie du système nerveux. Or, qu'elles proviennent
d'embryons ou de la glande surrénale, les cellules à
transplanter restent toujours limitées ; et la greffe ne
peut servir que pour un certain type de maladies. De plus,
ces expériences en sont encore à leurs débuts. Elles ont
commencé à Stockholm, en 1980. Les résultats ont été publiés
à l'époque dans une revue scientifique. Et il y aurait
actuellement à peu près 120 cas concernés par ces
recherches. Mais de grandes perspectives sont ouvertes qui,
d'ici l'an 200 mille, mettront peut-être à la disposition de
l'homme de redoutables techniques avec la cohorte de
problèmes qu'elles comportent. Actuellement les résultats de
ces expériences restent modestes.
Par
ailleurs, d'autres moyens thérapeutiques existent qui
peuvent suppléer les greffes d'organes. On dit souvent que
le système nerveux et la chambre intérieure de l'oeil ne
connaissent pas les phénomènes de rejet. Cela n'est pas tout
à fait vrai. Les problèmes de défense immunitaire existent
là aussi, même s'ils ne se manifestent pas avec la même
fréquence qu'ailleurs. C'est pour cette raison que les
organes d'embryons, mieux tolérés encore par l'organisme
hôte, constituent des transplants privilégiés.
Je
voudrais enfin souligner deux points:
-
les greffes de cellules nerveuses peuvent être remplacées
par d'autres procédés thérapeutiques qui font appel au génie
génétique. Ces méthodes qui existent déjà et sont
accessibles, suscitent de grands espoirs ;
-
il n'est pas question, du moins dans les dix années à venir,
d'envisager la transplantation du cerveau, mais tout
simplement de quelques cellules provenant du système nerveux
central ou périphérique (la glande surrénale par exemple).
Merci.
-
Dr Mokhtar Mahdi
Le
sujet abordé est extrêmement vaste ; il est donc difficile
d'en faire une présentation exhaustive en si peu de temps.
Le cerveau (mukh) a des prolongements partout dans le corps
: la rétine, l'oreille etc. Donc envisager une
transplantation du cerveau, ("dimâgh" ou "mukh") cela veut
dire transférer aussi sur un autre corps, l'oeil, le nez,
l'oreille, la langue, les nerfs, les artères qui les
irriguent - le tout en quatre minutes, sachant que, passé ce
délai, le cerveau ne peut pas supporter le manque d'oxygène.
Cela est, bien entendu, irréalisable. Merci.
-
Dr Soulyamane Al-Ashqar
Louange à Dieu et que la paix et le salut soient sur notre
Prophète.
Je
voudrais demander des éclaircissement à propos d'une
expression relevée dans l'intervention du Dr Mokhtar Mahdi;
l'expression en question est la suivante : En examinant en
profondeur ses fonctions, on s'aperçoit que le cerveau
constitue le substratum de la personnalité et de l'intégrité
du sujet et qu'il contient en lui tout l'être humain. Tous
les autres organes sont mis à son service".
Or,
d'après les données coraniques, c'est le "coeur" (qalb) qui
constitue le siège de la réflexion, de la perception et de
la méditation, comme en témoignent les versets suivants :"
Ne vont-ils pas méditer ? ou bien les coeurs de certains
d'entre eux sont-ils verrouillés ?" (XLVII, 24) ; "Ne
parcourent-ils pas la terre ? N'ont-ils pas des coeurs qui
comprennent et des oreilles qui entendent? Ce ne sont pas
leurs yeux qui sont aveugles, mais ce sont leurs coeurs qui
sont aveugles dans leurs poitrines"(XXII,46).
Les
Oulémas de l'Islam soutiennent que l'âme (rûh) réside dans
le "coeur" (qalb), qui constitue le siège de la perception
et de la connaissance.
L'intellect (‘aql) est un potentiel (makhzan) que l'âme
peut utiliser au besoin ; mais, c'est cette dernière qui en
fait commande toutes les activités humaines et c'est elle
qui détermine la personnalité de l'individu. Merci.
-
Dr Mokhtar Mahdi
Je
crois que le Docteur Ahmad Al-Qadi a publié il y a quelques
années une étude où il a essayé de faire le départ entre le
coeur allégorique (qalb) et le coeur réel ; il y soutient
également que le mot "qalb" (coeur) désigne aussi le cerveau
(mukh). Je pense qu'il peut apporter quelques
éclaircissements sur la question.
-
Dr Ahmad Al-Qadi
Nous avons effectivement distingué le coeur "réel" (cette
pompe qui propulse le sang dans les autres parties du corps)
et le coeur allégorique (ma’nawî) auquel il est fait
allusion dans le Coran. De fait, différents indices portent
à croire que le coeur dans son acception coranique est
l'équivalent de l'intellect (‘aql) et qu'il aurait son siège
dans le cerveau (dimâgh). Au demeurant, plusieurs emplois
figurés dans la langue arabe confirment cette hypothèse. Le
coeur/intellect au sens coranique est donc ce qui permet à
l'homme d'exercer ses activités intellectuelles (réflexion,
perception etc). C'est mon opinion, mais seul Dieu détient
la Vérité.
Le
mot "qalb" (coeur) est également associé en arabe à "sadr
(poitrine), à "jawf"(entrailles) à "tajwîf"(cavité) qui
dénotent ainsi ce qui se trouve en avant, à l'extrémité
supérieure, comme le crâne (jumjumat) ; j'entends par là que
le mot "sadr" désigne aussi bien la poitrine (partie du
corps qui s'étend de la tête à l'abdomen) que la "cavité"
située à l'extrémité antérieure et supérieure du corps, dans
le crâne. Je crois que toutes ces interprétations lexicales
sont plausibles.
-Dr
Mokhtar Mahdi
Cela veut dire que lorsque nous disons en arabe un tel
"occupe le haut" d'une réunion (tasaddara), nous entendons
par là qu'il en est le "chef"(au sens étymologique du mot :
caput) qu'il la préside ; la "poitrine" (sadr) désigne donc
ici la "tête", et l'expression coranique "les coeurs qui
sont dans les poitrines" renvoie au cerveau (mukh) qui se
trouve dans la tête.
-
Dr Ahmad Al-Qadi
Je
rappelle que ce sujet est déjà abondamment discuté lors du
précédent colloque de l'Organisation, qui avait pour titre
"la vie : son commencement et sa fin".
-
Dr Mohammad Soulaymane Al-Ashqar
Je
voudrais souligner qu'il s'agit là d'un vieux problème :
ainsi les partisans de la Sunna et de la majorité
communautaire (Ahl as-sunna wa l-jamâ’at) soutiennent que le
siège des facultés intellectuelles est l'intellect (‘aql)
qui est situé dans la tête, alors que les Mutazilites
affirment que l'intellect réside dans le coeur (qalb). C'est
donc une question qui a préoccupé les théologiens musulmans,
sunnites et mutazilites, depuis les premiers siècles de
l'Islam. Ce n'est pas un problème nouveau.
-
Dr Youssef Al-Qaradawi
J'ajoute à ce qui a été dit par le Docteur Mohammad
Al-Ashqar que l'Imam Abû Hanîfa situe lui aussi l'intellect
dans la tête. Il s'agit là donc d'une vieille polémique qui
n'opposait pas seulement les Mutazilites aux Sunnites, car
les divergences existent au sein même du mouvement sunnite
traditionniste.
-
Président de séance, Dr Salah al-Atiqi
Merci M. le Professeur al-Qaradawi ; je passe la parole au
Dr. Dari.
-
Dr Dari Izzat
Les
questions abordées par Dr Mokhtar Mahdi sont extrêmement
importantes et suscitent beaucoup d'intérêt et de
controverses, notamment dans le domaine de la psychiatrie.
Il affirme en effet que des médecins tchèques ont
transplanté des cellules dopaminergiques embryonnaires dans
le cerveau de certains sujets atteints de la schizophrénie
et que l'expérience a été très concluante, surtout pour ce
qui est de l'amélioration de la mémoire. Personnellement,
j'ai quelques réserves sur cette question, que je vais
résumer comme suit:
Premièrement:
a-
La théorie selon laquelle l'excès de la dopamine est à
l'origine des symptômes de la schizophrénie n'est qu'une
théorie parmi d'autres ;
b-
L'embryon sur lequel seront prélevées les cellules supposées
sécréter la dopamine de façon équilibrée, normale, fait
problème : car comment être sûr que cet embryon n'est pas
potentiellement schizophrène, et donc sujet à développer la
maladie une fois devenu adulte ; et si c'est le cas,
prélever ses cellules pour les greffer sur le cerveau d'un
patient présentant les symptômes de la schizophrénie,
revient à injecter à ce dernier, pour ainsi dire, le
"microbe" de cette maladie, ce qui risque d'aggraver
davantage son cas.
En
outre, il existe des médicaments psychotropes, simples et
efficaces, qui peuvent réguler l'activité aussi bien de la
dopamine I que de la dopamine II. Il faut donc prendre avec
beaucoup de réserves les résultats des greffes de cellules
embryonnaires supposées améliorer les performances de la
mémoire, d'autant plus que d'autres médications psychotropes
se sont révélées efficaces dans le traitement de la
schizophrénie.
Deuxièmement: Ces greffons tissulaires peuvent-ils modifier
la personnalité, donner naissance à un individu nouveau ? Je
ne le pense pas, car la personnalité est déterminée par un
ensemble d'interactions, intérieures et extérieures ; elle
ne dépend pas uniquement de l'activité de quelques cellules
ou tissus dont la présence ou l'absence pourraient en
modifier le comportement ; ce qu'il convient de considérer
dans ces transplantations, nerveuses ou autres, c'est les
réactions psychologiques du sujet receveur immédiatement
après l'intervention. Car beaucoup de patients qui ont subi
de telles opérations se sentent déprimés, mélancoliques,
culpabilisés pour avoir reçu le tissu ou l'organe d'une
personne morte, privée d'une partie de son corps pour qu'un
autre individu vive ...ces patients ont donc besoin d'une
préparation psychologique importante avant l'opération mais
aussi d'un soutien moral prolongé après. C'est le seul
moyen de conjurer les souffrances psychologiques
postopératoires.
Bref, ce sujet est vaste, mais je laisse aux autres
collègues le soin d'apporter d'autres éclaircissements.
Merci.
-
Dr Abd al-Moun'im ‘Abid
Je
remercie notre confrère Dr Mokhtar Mahdi qui a abordé dans
sa communication des questions hautement importantes pour
l'avenir de l'humanité ; mais il convient d'apporter
d'autres éléments complémentaires pour enrichir l'exposé du
Dr Mahdi, lequel a d'ailleurs fait un tour d'horizon complet
des questions qui vont être discutées aujourd'hui ou demain.
Je pense que le Dr Mohammad Ali al-Bar ne pourra qu'en
apprécier la richesse. J'espère qu'on aura tout le temps de
le lire avant la fin de nos séances.
Je
voudrais ensuite formuler deux remarques:
Premièrement, l'exposé fait par le Dr Bakr Abdallah Abu Zayd
crée une certaine confusion. Il y a d'une part la remise en
cause de la question de la mort du sujet à l'arrêt de la
respiration artificielle et la mise au point faite par le
Professeur George Abouna au sujet de la nécessité des
transplantations d'organes ; et voilà qu'on considère
maintenant que la mort du tronc cérébral n'est pas une
destruction de la vie. Il y aurait donc trois sortes de
"morts": la mort du tronc cérébral, en cas de traumatises
graves, par exemple ; la mort du cerveau primitif (qui
commande l'activité intellectuelle chez le sujet végétatif),
et la mort du bébé né sans cerveau mais avec un tronc
cérébral. Il faudrait ainsi distinguer ces différents cas
pour pouvoir entreprendre des transplantations de reins et
d'autres organes, avec tous les avantages qu'elles
représentent pour la Oumma islamique et pour le reste de
l'humanité.
Deuxièmement, nous allons devoir réfléchir sur un certain
nombre de principes et de questions concernant:
a)
la transplantation de tissus embryonnaires, la qualité de
l'embryon, son âge, (10 jours, 11 jours, plus), son
développement cérébral etc;
b)
La culture in vitro des tissus en vue d'une transplantation
;
c)
L'utilisation des oeufs fécondés : c'est l'une des
questions soumises à notre réunion et que nous devons
examiner à la fois du point de vue islamique et dans une
optique prospective en accord avec notre religion et tenant
compte des intérêts communs (masâlih mursala) de la Oumma
islamique;
d)
Si on éprouve une certaine gêne à propos des tissus
embryonnaires humains, y a-t-il des inconvénients à recourir
à des embryons animaux ?
e)
Les formidables progrès qui vont révolutionner le génie
génétique animal et les innombrables perspectives qu'ils
ouvrent (exemple : la maîtrise de l'ADN, support de
l'information génétique), tout cela pourra avoir des
applications fort utiles pour l'homme.
-
Dr Sayed Abdeljawad Es-sawi
Ma
question comporte un volet scientifique et un volet relatif
de la Charia. Elle rejoint ce qui a été dit par Dr Omar
al-Ashqar à propos du cerveau humain ; ce dernier est
considéré par un grand nombre d'auteurs comme le siège des
facultés psychologiques de l'homme : conscience, perception,
émotions, mémoire, capacité d'apprentissage, les sensations
du plaisir et de la douleur et autres activités psychiques.
Or, jusqu'à l'heure actuelle, il n'est pas établi
scientifiquement que les centres de ces activités sont
localisés dans le cerveau. En vérité, nous apprenons tous la
médecine selon l'école européenne qui sépare la science et
la religion et considère toutes les manifestations du
psychisme comme des réactions chimiques complexes qui se
produisent à l'intérieur des cellules cérébrales. Or, rien
de tout cela n'a été jusqu'ici confirmé par la science. Un
médecin a d'ailleurs écrit un livre sur ce sujet, intitulé
"La théorie spirituelle" et que nous aurons le plaisir de
faire découvrir à notre confrère le Professeur Mokhtar
Mahdi, aux psychologues et aux savants musulmans intéressés
aux aspects religieux du problème.
La
question de savoir si, oui ou non, les manifestations du
psychisme sont localisées dans les cellules du cerveau est
cruciale. Elle interpelle les docteurs de la loi qui devront
apporter la réponse valable du point de vue de la Charia.
Donc, de deux choses l'une:
-
ou bien les facultés mentales et psychiques (mémoire,
souvenirs, conscience, idéation) sont localisées dans les
cellules du cerveau, comme le soutiennent les savants
occidentaux, auquel cas ces cellules ne devraient en aucun
cas être remplacées si elles viennent à être détruites ;
-
ou bien elles ne sont pas localisables dans le cerveau, et
donc on devrait chercher une autre explication.
C'est cette dernière hypothèse que nous retenons et qui
recevra - si Dieu le veut- sa confirmation. A notre avis,
ces phénomènes sont à rattacher plutôt à l'âme ou à l'esprit
qui contrôle le corps et commande donc toutes les cellules,
y compris celles du cerveau. Prenons par exemple la
perception : c'est un processus éminemment complexe où
interviennent plusieurs zones du système nerveux : centres
visuel, auditif, aires d'association visuelle et auditive
dans l'écorce cérébrale et d'autres centres encore,
sympathiques et parasympathiques.
Et
puis, des scientifiques ont constaté qu'il existe des
signaux qui partent du cerveau, mais dont on ne connaît ni
le point de départ ni l'aboutissement final. L'hypothèse
selon laquelle les cellules cérébrales représentent l'unité
intégrale de l'homme, ou qu'elles constituent le siège de
toutes les fonctions mentales, devrait donc d'être soumise à
la critique scientifique.
J'espère que nos collègues scientifiques ici présents
pourront élucider ses questions avant que l'on puisse se
prononcer là dessus du point de vue de la Charia.
-
Dr Mokhtar Mahdi
Je
crois que je suis mal compris sur un point : en déclarant
dans mon exposé que l’homme est un cerveau vivant, je
n'entends pas par cerveau (mukh), les substances grasses
contenues dans l'encéphale ; car, tous les tissus du corps
humain changent et se renouvellent. Ainsi, une personne
rencontrée aujourd'hui n'aura plus tout à fait le même
physique dans six mois. Et il est prouvé que les atomes qui
constituent l'organisme sont en perpétuelle mutation. Ils se
perdent et s'éliminent avec les déchets du corps. Ils se
renouvellent grâce aux apports nutritifs. De ce point de
vue, dans l'expression "l'homme c'est le cerveau vivant",
le "cerveau" renvoie à toutes les activités commandées par
cet organe et non seulement à l'encéphale, avec ses
composants tissulaires et autres.
-
Cheikh Abdallah Ibn Bay
Je
voudrais dire un mot sur ce qui a été dit dans l'exposé (de
Mokhtar Mahdi) de façon un peu péremptoire sur ce qu'il
appelle le "bagage génétique" ; il a affirmé en effet que
celui-ci contient des caractères physiques mais non pas des
prédispositions comportementales. Je crois - avec tout le
respect que je dois à l'auteur- que cette assertion est
quelque peu hasardeuse. Comment pouvait-il être sûr que le
physique et la conduite humaine sont séparés ? Que cette
dernière n'est pas génétiquement programmée ? Il serait plus
sage pour un scientifique de reconnaître qu'il n'en sait
rien. Autrement, comment interpréter les versets coraniques
suivants : "Par une âme! comment Il l'a bien modelée, en lui
inspirant sa conduite libertine et sa piété" (XCI, 8). Les
quatre mots que l'Ange a reçu l'ordre d'enregistrer et qui
resteront gardés secrets jusqu'au jour où le voile sera
levé... Il y a donc, le côté physique, qui est accessible et
l'autre qui reste inconnaissable, dont on ne peut mettre en
évidence la "programmation". Cette remarque vaut également
pour la notion de "coeur"(qalb) mentionnée dans le Saint
Coran : "Ce ne sont pas leurs yeux qui sont aveugles, mais
ce sont leurs coeurs qui sont aveugles dans leurs poitrine"(XXII,
46) ; ce qui est "dans les poitrines", relève de la
connaissance exclusive du Créateur ; nous autres humains,
nous ne pouvons qu'y croire. L'homme pourra peut-être, dans
un futur lointain, percer une partie du mystère ; peut-être
que celui-ci restera à jamais caché. Difficile donc
d'expliquer tout cela.
Je
formule cette autre remarque à l'adresse de notre confrère
Dr Mahdi : Prenons un groupe d'enfants vivants tous dans le
même milieu, et bien on remarquera qu'ils n'agissent pas de
façon identique ; certains d'entre eux auront une tendance
agressive, d'autres seront plus calmes. Comment expliquer
ces différences de caractères si l'on considère que le
milieu est le seul facteur déterminant et si on exclut
d'emblée toute prédétermination de la conduite humaine ? Je
crois qu'on est tous d'accord pour reconnaître qu'une telle
prédétermination existe. Elle ne faut cependant la confondre
avec la prédestination (jabrat) ; il s'agit en fait de
reconnaître qu’il y a un plan divin, que le Créateur est
omnipotent, qu'Il assigne à chaque chose sa place, que tout
procède de Son Ordre et de Son Vouloir (qu'Il soit glorifié
et Exalté).
J'espère que mes observations n'auront pas été trop sévères.
-
Dr Mokhtar Mahdi
Je
me contenterai de faire une petite mise au point : j'ai
parlé de l'éventuelle influence des cellules greffées sur le
receveur, mais j'ai dû préciser que cette influence est
difficile, ou peut-être impossible à établir avec certitude.
Je ne soutiens donc qu'il s'agit là d'un fait déjà confirmé.
Je n'ai fait qu'exprimer mes appréciations personnelles sur
la question.
-
Dr Abdallah Ibn Bay
Une
petite remarque : j'ai entendu le conférencier dire que
"l'homme naît comme une page blanche" : c'est une vieille
idée...
-
Dr Mokhtar Mahdi
L'homme vient au monde avec sa pureté naturelle originelle (fitra)...
-
Cheikh Abdallah Ibn Bay
"Tout enfant naît selon la fitrat (nature première et
originelle, le plan de Dieu), ce sont ses parents qui en
font un juif ou un mazdéen..." : c'est un hadith authentique
; mais la fitrat, cela veut dire être né selon la religion
première, l'Islam. Dieu -qu'Il soit exalté - a dit dans le
Coran : "...Il a inspiré (à l'âme) sa conduite libertine et
sa piété". L'enfant qui vient au monde est donc prédisposé à
la Religion Vraie, la religion de rectitude.
-
Dr Mohammad Naim Yassine
J'ai d'abord une question à poser au docteur Mokhtar Mahdi ;
ensuite je formulerai quelques remarques à propos de
l'intervention du docteur Mohammad Ali El-Bar. Ma question
est la suivante : comment les spécialistes sont-ils parvenus
à connaître les fonctions de chacune des zones cérébrales,
à déterminer la localisation de la conscience, de la
sensation, de la perception, de la déduction, des
sentiments...Je pense pour ma part, sans être spécialiste en
la matière, mais par simple intuition, qu'il doit y avoir
deux modes de fonctionnement (ou deux modes parmi d'autres)
pour chaque partie du cerveau ; le premier se manifeste par
des signes positifs qui peuvent être observés par des
instruments appropriés ; le second se signale par des
indices négatifs ; je veux dire que c'est la façon de voir
de nos médecins et savants anciens : il ne disaient pas
qu'il y a une partie déterminée (dans le cerveau) liée à
certaines réactions du corps et qui serait responsable de
telle ou telle activité...
Y
a-t-il donc - oui ou non - des signaux positifs qui se
manifestent de façon systématique dans les cellules du
cerveau et qui peuvent être décryptés ou mis en évidence par
les moyens de la science moderne ? Ou au contraire les
médecins se sont-ils basés sur des signes négatifs pour
conclure que telle zone commande telle activité ? Je crois
que ma question est claire.
Quant au docteur Ali El-Bar, il a parlé de l'impossibilité
de la transplantation du cerveau d'un homme sur le corps
d'un autre. En entendant cela, une idée, une scène
imaginaire, m'est venue à l'esprit que je livre à votre
méditation: soit un sujet admis en réanimation et dont le
cerveau, selon le diagnostic médical, vient à mourir. Dans
le même temps, une autre personne est condamnée à mort par
décapitation dans un pays où cette pratique est encore en
vigueur. Or, d'après vos interventions précédentes, le
cerveau peut survivre pendant trois minutes (sans oxygène et
éléments nutritifs apportés par le sang) et qu'il pourrait
également être congelé pour une durée plus longue ; ainsi
donc, du moment qu'on a réussi la congélation d'autres
organes, les scientifiques parviendront, je pense, à
conserver le cerveau pour une longue période ; de cette
façon, on aura le temps qu’il faut, un cerveau, voire une
tête en entier sans corps, et un corps sans cerveau, sans
tête qui attend dans la salle de réanimation...peut-on
procéder alors à la transplantation du cerveau sur un
cadavre ?
En
tant que Musulman, je pense que c'est inconcevable, car
lorsque le cerveau est séparé du corps, l'âme s'éteint
immédiatement. Cette idée, je l'ai déjà développée dans une
étude sur "la conception islamique de la mort" présentée
lors d'un colloque précédent ; j'ai expliqué alors que l'âme
perd son contrôle sur le corps et s'éteint dès que le
cerveau meurt définitivement.
-
Cheikh Mohammad Mokhtar Es-Sulami
Je
voudrais aborder les points suivants:
Je
dois commencer par ce qu'a dit le Docteur Mokhtar Mahdi,
dans sa remarquable et riche communication, à savoir que le
matériel génétique ne concerne que les caractères physiques.
Je suis d'accord avec lui sur ce point qui est d'ailleurs
incontestable. L'autre dimension (mental, psychologique) n'a
pas encore été élucidée par la médecine, ce qui ne permet
pas d'en juger. Or, l'un des plus grands chirurgiens
français, le Docteur Marshal, pense que le patrimoine
génétique contient, entre autres, les caractères physiques,
psychologiques ou affectifs, et qu'il définit ainsi l'être
humain dans sa globalité. La question reste donc à l'étude
et ne peut dans l'état actuel de nos connaissances être ni
confirmée ni invalidée.
S'agissant des observations formulées par notre confrère le
Docteur Issam Charbîni au sujet de l'intervention du Docteur
Abou Zayd, je pense que le temps n'est pas encore venu de se
prononcer là-dessus.
Le
troisième point concerne la question de savoir si le coeur (qalb)
est synonyme de la raison (ou intellect) ou si le cerveau
est la même chose que l'esprit. Je crois que cette question
ne devrait même pas se poser. Car, il est évident qu'il
existe une parfaite complémentarité, une interdépendance
entre les différents organes de l'organisme ; l'on sait par
exemple que le cerveau ne peut pas fonctionner s'il est
privé du sang et de l'apport nutritif qu'il lui fournit. Il
y a également interaction entre le cerveau, le tronc
cérébral et les autres parties du système nerveux qui sont
toutes tributaires du sang. Aucun médecin ne pourra me
contredire sur ce point. Si le coeur s'arrête de propulser
le sang dans les vaisseaux et donc d'irriguer le cerveau,
celui-ci s'en trouvera irrémédiablement affecté. Cela vaut
également pour les autres parties du système nerveux. On lit
dans le Coran : "C'est les coeurs qui sont aveugles dans les
poitrines"(46). Or, étant donné que c'est le coeur qui
propulse le sang dans l'organisme et rend ainsi possible
l'activité intellectuelle qui se déroule dans le cerveau, on
comprend aisément le lien de cause à effet qui existe entre
ces deux organes et qui justifie donc l'emploi métonymique
du "coeur" pour "cerveau". Ce genre d'emplois figurés et
allégoriques sont du reste courants en arabe. Ce serait une
erreur d'interpréter tout le langage coranique au sens
propre, car il est évident que le Livre sacré emploie
fréquemment des figures de style comme la métonymie, la
métaphore, l'hypallage etc, comme dans le verset suivant:
"Ils mettent leurs doigts dans leurs oreilles...",
Dans ce verset, il ne s'agit pas d'enfoncer tous les doigts
jusqu'au fond de l'oreille ; c'est donc un emploi figuré.
Les exégètes coraniques ont d'ailleurs fait beaucoup
d'efforts pour interpréter ce genre d'expression et en
saisir la signification. Merci.
-
Dr Hassan Hathout
S'agissant de la "programmation génétique", je rappelle
qu'il est communément admis dans les milieux médicaux que
les gènes portent les caractères physiques mais aussi les
qualités psychologiques et morales. Par ailleurs, l'on parle
aujourd'hui du projet d'une cartographie complète du génome
humain avec ses trois milliards de paires de bases. Il
existe un autre programme dont le but est de déchiffrer
d'ici dix ans le code génétique humain. Concernant le génie
génétique, on se pose des questions du genre : si l'on
estime que ce serait rendre un grand service à l'homme que
de pouvoir remplacer des gènes défectueux par des gènes
sains, qu'adviendra-t-il lorsqu’on aura découvert les gènes
responsables des conduites morales comme la couardise,
l'irascibilité etc ? Cela ne conduirait-il pas à une
manipulation de la personnalité des individus et de leurs
qualités ?
Concernant le mot "coeur"(qalb) et ce qu'il désigne dans le
Coran, je rappelle tout simplement que les sujets qui ont
reçu un coeur artificiel en lieu et place de leur coeur
normal, n'ont pas pour autant perdu leurs sentiments, leur
affectivité et leur comportement n'a pas changé ; de là on
déduit qu'il est nécessaire d'interpréter le texte
coranique, en se référant aux modes d’interprétations
existanst. Merci.
-
Cheikh Abdallah Ibn Bay
Je
voudrais faire une remarque: d'éminents spécialistes des
sciences modernes et d'illustres docteurs de la loi sont
ici réunis ; aucun d'entre eux ne met en cause ni la
révélation coranique ni les donnés scientifiques
authentiques. Mais il y a deux points importants qu'il faut
se rappeler : notre connaissance du Coran et de la science
est loin d'être parfaite. En plus, beaucoup de données
scientifiques restent encore de pures théories. Il en est
ainsi de la question de l'activité mentale et de sa
localisation. C'est un sujet extrêmement délicat que le
Coran évoque mais sans trop s'y attarder. Il n'en parle pas
en termes concerts, mais le traite comme il traite les
autres notions qui s'y rattachent telles que "basîrat"
(discernement, clairvoyance). Le Coran dit "Ce ne sont pas
les yeux qui sont aveugles mais les coeurs qui sont dans les
poitrines". On connaît le sens de "absâr" (yeux, regards)
mais "basîrat" qu'est-ce qu'elle signifie au juste?
Relève-t-elle de l'optique ? Non! les problèmes d'optique ne
sont plus un mystère pour la science moderne. Il s'agit donc
d'autre chose. On devrait d'abord définir la notion de "basîrat"
avant de chercher une localisation quelconque.
Je
voudrais, si le président des séances le permet, revenir
ultérieurement sur la question de "’aql" (raison, activité
mentale) parce que j'ai encore des choses à dire là dessus.
Je
crois que le mot "qalb" (coeur) dans le Coran veut
peut-être dire autre chose que ce à quoi nous pensons
habituellement, à savoir l'organe où circule le sang, car ce
viscère peut être enlevé et remplacé par un coeur artificiel
sans que cela n'affecte la fonction à laquelle il est
destiné. Peut-être que la science découvrira un jour que le
terme "coeur"(qalb), désigne une certaine façon de propulser
le sang, de lui imprimer un certain souffle, une énergie qui
se fait lumière chez certaines personnes, quelque chose qui
procède de "basirat" (intuition, clairvoyance).
-
Président de séance, Dr Salah al-Atiqi
S'il n'y plus d'intervention, nous clôturons ce débat en
remerciant le Professeur Mokhtar Mahdi pour sa remarquable
communication, ainsi que tous ceux qui ont participé ou
assisé à la discussion.
Wassalamu Alykoum wa rahmatu Allah wa barakatuhu.
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