Islamic Educational, Scientific and Cultural Organization - ISESCO -

3.2 Discussions des exposés médicaux

Président de séance, Issam Charbîni
Rapporteur, Dr Adil Tawhid

 

- Président, Dr Issam Charbîni

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Monsieur le Professeur, Kamal Najib, vous avez la parole.

- Dr Kamal Najib

Je voudrais faire trois brèves remarques:

1- La première remarque, qui s'adresse au Docteur Talaat Qasbi, je la résume comme suit : l'utérus, la trompe de Fallope et n'importe quel autre tissu du corps, portent les caractères héréditaires mais ne les transmettent pas ...

2- La greffe de glandes génitales (testicules ou ovaire) impliquant les jumeaux homozygotes ne posent aucun problème, ces jumeaux étant par définition identiques en toute chose ; il faudra voir alors s'il y a ou non possibilité que l'un fasse un don en faveur de l'autre...

3- Lorsqu’on nous a chargés, Mme le Professeur Al-Awadi et moi, de faire un exposé sur les greffes de glandes génitales, nous avons commandé tout ce qui a été écrit sur ce sujet, mais nous n'avons rien reçu. Il semble donc qu'il ne s'agisse que de quelques tentatives individuelles de transplantation de testicules ou d'ovaire, concernant un ou deux cas. Bref, les choses en sont encore à l'état expérimental.

- Président, Dr Issam Charbîni

Même s'il ne s'agit là que de tentatives expérimentales, le fait est là, et il  soulève des problèmes d'ordre légal. Il nous appartient donc de faire le point des aspects médicaux de la question et d'appeler, ensuite, les docteurs de la loi à exprimer le point de vue de la Charia.

- Dr Mokhtar Mahdi

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Je voudrais juste soulever quelques questions : lors des colloques précédents, on a interdit la procréation par recours aux "mères porteuses", et voilà qu'aujourd'hui on considère que la transplantation de l'utérus n'est pas condamnable, n'induisant pas un "mélange de filiation". Y a-t-il une différence entre une grossesse obtenue dans un utérus de location (mère porteuse) et une autre, faite dans un utérus transplanté ? Ne s'agit-il pas dans les deux cas de procréation par déplacement ? Je voudrais connaître le point de vue de la Charia sur la question.

- Président, Dr Issam Charbîni

Médicalement parlant, il s'agit là effectivement de deux cas distincts. On verra ensuite ce qu'en pensent les Honorables docteurs de la loi.

- Dr Mokhtar Mahdi

Toujours à propos de la transplantation de glandes génitales d'une personne à son jumeau homozygote : je crois, d'après ce que je viens d'entendre, que le transfert de ces glandes, porteuses de même équipement chromosomique, n'entraîne pas de "mélange de filiation" : c'est le même oeuf qui a donné naissance aux jumeaux vrais qui, génétiquement, ne font qu'un : peuvent-ils pour cela échanger leurs glandes génitales ?

- Président, Dr Issam Charbîni

Je crois, cher collègue, que les choses ne sont pas si simples que ça. Vous dites qu'il n'y a aucune différence sur le plan génétique entre deux jumeaux. Peut-être. Mais, du point de vue de la paternité, ton enfant n'est pas celui de ton frère jumeau. J'aimerais que le problème soit abordé de façon plus précise.

- Dr Mokhtar Mahdi

Sur le plan génétique, aucune différence.

- Président, Dr Issam Charbîni

Nous sommes d'accord sur ce point.

- Dr Mokhtar Mahdi

Et donc, le problème de "brassage de filiations", ne se pose pas.

- Président, Dr Issam Charbîni

L'équipement chromosomique est une chose, la paternité en est une autre : les enfants des frères jumeaux sont absolument différents.

Docteur Kamal, vous voulez ajouter quelque chose à ce sujet, sinon on continue...

- Dr Kamal Najib

Je suis d'accord avec le Docteur Mokhtar pour ce qui est de l'identité génétique des vrais jumeaux. Encore faut-il préciser que le don de gamètes (mâles ou femelles) fait intervenir un tiers dans l'acte procréatif.

- Président Dr Issam Charbîni

Merci, Docteur Kamal. Si nos confrères médecins voudraient bien utiliser le terme "volet génétique ou immunologique", cela permettra d'éviter la confusion entre le côté héréditaire et les liens de paternité.

- Cheikh Mohammad Soulaymane Al-Ashqar

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Pour mieux clarifier les choses, il convient d'examiner les questions suivantes :

- Comment se déroule le processus spermatogénique dans les testicules? S'agit-il de sécrétions comme celles produites par d'autres glandes (thyroïde, hypophyse, surrénale) ? Ou, au contraire, les spermatozoïdes se forment-ils à partir de divisions de cellules préexistantes, semblables aux segmentations de l'oeuf fécondé? Si c'est la deuxième hypothèse qui est retenue, ces cellules en division (qui donnent naissance aux spermatozoïdes) se situent-elles dans les testicules ou dans une autre partie du corps ? Existent-elles avant la puberté (comme les gamètes femelles dans l'ovaire, d'après ce qu'on a déjà entendu)  ? Ou se renouvellent-elles sans cesse ?

- Président, Dr Issam Charbîni

Docteur Maamoun El-hadj, vous avez la parole.

- Dr Maamoun El-hadj

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Pour répondre aux questions de notre collègue, je rappelle que les cellules souches des gamètes mâles (spermatogonies) commencent, à la 4-6ème semaines de développement embryonnaire, à se former dans les testicules primitifs avant même que ces derniers soient descendus dans les bourses. Mais c'est à partir de la puberté que ces cellules germinales souches entament leur division réductionnelle (méiose) aboutissant aux spermatozoïdes (qui n'ont plus qu'un seul jeu chromosomique, soit 23 chromosomes). J'espère que ma réponse vous satisfait, cher confrère.

- Président, Dr Issam Charbîni

Il s'agit donc de cellules souches qui se multiplient par divisions successives et non de sécrétions...

- Cheikh Soulaymane Al-Ashqar

Les gamètes mâles existent-ils dans les testicules ou dans une autre partie du corps ?

- Dr Maamoun El-hadj

Ils se forment dans les testicules à partir de la 4ème à la 6ème semaines de développement embryonnaire.

- Cheikh Soulaymane El-Ashqar

Ces cellules souches qui entrent en division, sont-elles localisées dans les testicules ou ailleurs ?

- Dr Maamoun El-hadj

La spermatogenèse se déroule dans les testicules qui se forment d'abord dans la région lombaire puis descendent dans les bourses au terme de développement embryonnaire.

 

- Président, Dr Issam Charbîni

Le docteur Kamal voudrait fournir quelques détails supplémentaires sur l'embryogenèse et la formation de la gonade mâle.

- D Kamal Najib

Je voudrais rappeler d'abord que le sexe de l'embryon est déterminé dès le début de la fécondation, par les chromosomes sexuels (gonosomes). Ainsi, la paire chromosomique XX caractérise le sexe femelle et la paire XY, correspond au sexe mâle. Chez l'embryon mâle, l'ébauche des testicules se met en place à la 6ème semaine de vie utérine. Ces glandes commencent ensuite à sécréter les hormones mâles qui vont commander la formation des autres organes génitaux, internes et externes.

Les testicules possèdent déjà, dès leur mise en place (à la 6ème semaine de grossesse) les "matériaux", les cellules souches, à partir desquelles ils vont fabriquer leurs produits. Mais, leurs fonctions, hormonales et spermatogéniques, continuent à se développer et à s'affiner jusqu'à la puberté. Merci.

- Président, Dr Issam Charbîni

J'espère que ces précisions satisferont notre honorable Cheikh, Soulyamane El-Ashqar.

- Cheikh Soulyamane El-Ashqar

Je crois que c'est clair maintenant.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je voudrais apporter d'autres précisions : au début de la formation embryonnaire, les cellules sont d'abord toutes semblables, indifférenciées, puis commencent à se spécialiser pour assurer des fonctions particulières. La première ébauche génitale ou éminence génitale, se forme sur le côté médian du mésonéphros. Elle est d'abord indifférenciée, puis se distingue en gonade mâle ou femelle. La première, les testicules, se développe petit à petit en descendant vers les bourses. Sa migration s'achève au terme de la vie utérine.

 

- Cheikh Soulaymane El-Ashqar

Après quoi, se forment ces corps (=cellules germinales souches) qui se divisent...

- Président, Dr Issam Charbîni

Pas du tout ! les cellules souches existent déjà dès le début de la conception. Elles se développent de la première à la sixième semaine de gestation. Au bout de la 9ème semaine, elles se différencient, donnant lieu, soit à une gonade mâle (testicules), soit à une gonade femelle (ovaires). En dehors de ces cellules souches, aucun apport cellulaire nouveau et extérieur aux glandes génitales n'interviendra ensuite dans la gamétogenèse. Ne confondons pas gamètes et hormones.

- Cheikh Soulyamane El-Ashqar

Si vous le permettez, j'ai une deuxième question : Est-il faisable de vider définitivement les testicules du liquide spermatique et des spermatozoïdes pour s'assurer qu'il y a un renouvellement total de ces produits, soit sur un sujet qui possède sa propre glande génitale ou bien sur un receveur d'une glande provenant d'une tierce personne. Je crois que cela est déjà expliqué dans la réponse donnée à ma première question. Mais le problème que je soulève ici m'est inspiré par un article publié ici même au Koweït. Il s'agit en fait d'un entretien avec le Docteur Hassan Abdelali, professeur de vénérologie à l'Université El-azhar. Ce vénérologue -à moins que le journaliste qui a recueilli ses propos ne les ait déformés- affirme qu'il sera possible dans un avenir proche de vider définitivement les testicules de leur contenu spermatique, et, par conséquent, de transplanter ces organes sans difficulté ni risque de consanguinité douteuse.

- Président, Dr Issam Charbîni

Même si on arrive à vider les testicules de leur contenu, les nouveaux spermatozoïdes qui vont se constituer, seront issus de cellules souches déjà existantes ; ce ne seront pas des cellules tout à fait originales.

- Cheikh Soulaymane El-Ashqar

Le vénérologue qui a émis  cette thèse s'est donc trompé.

- Dr Maamoun El-hadj

Je crois qu'il faut distinguer les spermatozoïdes, d'une part, et le liquide séminal, d'autre part. Ce dernier provient des sécrétions des glandes autres que les testicules : vésicules séminales et la prostate. La spermatogenèse, qui se réalise dans les testicules, se décompose en plusieurs phases : Les spermatogonies se transforment en spermatocytes I, puis en spermatocytes II qui, en évoluant, donnent naissance, en fin de parcours, aux spermatozoïdes. La maturation des spermatozoïdes dure environ 3 mois. Ces spermatozoïdes, qui, à ce stade, ne sont pas encore fécondants, passent par l'épididyme et vont ensuite se mélanger avec le liquide séminal (acquérant par là-même leur pouvoir fécondant).

- Président, Dr Issam Charbîni

Pourriez-vous nous donner plus de précisions à propos du "liquide séminal". Car, ayant assisté hier à un débat autour du terme "mâ"(liquide), utilisé dans le langage du droit islamique pour la "semence" mâle et femelle, je voudrais en savoir plus sur cette notion de "liquide" : Qu'est-ce cela veut dire au juste?

- Dr Maamoun El-hadj

Le liquide séminal est une sécrétion provenant de la prostate et des vésicules séminales. Il a pour fonction majeure d'apporter l'élément nutritif nécessaire aux spermatozoïdes. En cas d'ablation de testicules, les spermatozoïdes qu'ils contiennent ne sont plus fécondants. Ils ne le deviennent qu'une fois passés par l'épididyme.

- Président, Dr Issam Charbîni

Merci, docteur Maamoun. Mais la question du Dr. Ashqar reste posée : d'où viennent les spermatozoïdes qui se forment et acquièrent leur fécondance dans les testicules transplantés sur une tierce personne ?

- Dr Kamal Najib

Personnellement, j'insiste sur le point que j'ai déjà souligné : les testicules ne sont pas un simple "sac" renfermant des spermatozoïdes ; ils constituent, au contraire, une véritable "usine" contenant les matières premières à partir desquelles sont fabriqués les spermatozoïdes.

- Président, Dr Issam Charbîni

Ces "matières premières", ce sont des cellules ?

- Dr Kamal Najib

Ce sont des cellules souches (spermatogonies) qui se développent pour donner naissance aux spermatozoïdes. Ces cellules qui sont là et se renouvellent de façon constante, portent l'équipement génétique de l'individu, transmissible à sa descendance. En cela, les testicules se différencient de l'ovaire qui renferme un stock limité d'ovogonies.

- Dr Mokhtar Mahdi

Il me semble que le collègue qui parle d'évider les testicules des spermatozoïdes entend par là que ces glandes renferment deux "usines": l'une produisant les hormones mâles, l'autre, les spermatozoïdes ; et dans ce cas, les testicules se réduisent à des simples glandes endocrines produisant des hormones. Je crois que c'est là la signification qui se dégage des propos du vénérologue cité tout à l'heure.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je pense qu'il ne s'agit pas d'évider les testicules : ces derniers sont composés d'un ensemble de cellules qui, en passant par des stades de divisons (spermatocytes I, spermatocytes II...) donnent naissance aux spermatozoïdes qui achèvent ainsi leur maturation. Ce qui peut être évacué, ce sont les vésicules séminales et l'épididyme par lesquels passe le liquide spermatique. Je crois que c'est comme ça qu'il faut interpréter l'expression déjà citée d'évacuation des testicules.

- Dr Maamoun El-hadj

L'absence des cellules germinales souches - à partir desquels sont produits les spermatozoïdes- entraîne la stérilité masculine. Ces cellules peuvent être détruites sous l'effet de certaines radiations, ou par suite des infections virales. Cette dégénérescence se traduit par la perte de la fécondité masculine, mais n'entame pas la fonction hormonale des glandes mâles.

 

- Dr Abdelmounim Obeid

Les testicules contiennent des cellules propres à l'individu donneur et des hormones presque spécifiques à cet individu, bien qu'on les retrouve chez tous les hommes. Trois facteurs influent sur le sexe : 1) les cellules sexuelles et autres qui ne sont pas spécifiquement sexuelles : celles-ci restent les mêmes une fois les testicules transplantés sur une tierce personne ; 2) les hormones mâles qui déterminent les caractères mâles, le désir etc ; 3) Des hormones sécrétés par les glandes situées dans le cerveau de l'individu et d'autres glandes autres que les testicules.

Ces trois facteurs contribuent au processus sexuel et jouent un rôle capital dans le développement des testicules à la puberté. Celle-ci atteinte, l'individu n'aura plus besoin d'hormones générales : la testostérone et les spermatozoïdes lui suffiront. La transplantation des testicules d'une personne sur une autre induit le transfert du génome du donneur sur le receveur. De fait, dans le corps humain, il y a deux organes spécifiques à l'individu, qui déterminent sa particularité propre : le cerveau et les testicules.

Pour conclure, je dirais que dans toutes les transplantations d'organes ( coeur, pancréas etc.), le transplant est spécifique à l'individu donneur. Cela est plus vrai encore pour les organes sexuels qui déterminent la nature particulière et intrinsèque de l'individu.

- Président, Dr Issam Charbîni

Merci, Docteur Abdelmounim. J'espère que les éclaircissements donnés satisferont notre confrère, Dr. Soulyamane El-Ashqar.

- Dr Soulyamane El-Ashqar

Oui, c'est tout à fait clair.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je crois que l'un de nos confrères experts en droit islamique a une question à poser avant de passer à la suite : si votre question a trait au point qu'on est en train de discuter, allez-y ! sinon, vous attendrez votre tour.

 

- Cheikh Mohammad Fadil Amine

Je voudrais demander à nos collègues médecins quelques précisions à propos de la distinction, établie par l'un d'entre eux, entre les testicules et les ovaires. Ce dernier semble être une espèce de sac contenant une quantité limitée d'ovaires et qui peut-être épuisé si l'on se donne 20 ans pour l'étudier. En est-il de même pour les testicules ? En d'autres termes : ces derniers renferment-ils un stock épuisable au bout d'un certain temps ? Si la réponse est négative, les testicules seraient une simple machine (spermatogénique). Supposons que l'on transplante les testicules d'un animal sur l'homme, ou inversement, le produit en sera-t-il de l'autre espèce? Les testicules greffés sur un homme continueront-ils, après dix ans par exemple, à produire des cellules germinales porteuses du patrimoine génétique du donneur ? Ou changeront-ils au bout d'une année ? Enfin, quelle est l'influence du reste du corps sur les sécrétions hormonales des testicules ?

- Dr Maamoun El-hadj

Pour répondre à la question qui vient d'être posée, je dirai que l'influence sur les sécrétions hormonales est, semble-t-il, négligeable. S'agissant des gamètes, je précise que leur contenu génétique ne change pas, même dix ans après la transplantation sur une tierce personne des glandes qui les produisent. Ils gardent toujours l'équipement chromosomique du donneur. Les gamètes mâles sont issus des cellules souches qui se multiplient par divisions successives, engendrant des cellules filles identiques. La production des spermatozoïdes se poursuit ainsi durant toute la vie d'un homme, sauf en cas d'affections induisant une stérilité masculine. La femme, par contre, dispose d'un stock limité de gamètes qui s'épuise à la ménopause.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je répète ce qui a été déjà dit par le Docteur Kamal : la machinerie gamétogénique s'appuie sur un lot de cellules souches qui se multiplient par divisions successives (et non pas sur des constituants qui composent ces cellules); ces cellules souches existent déjà dès le début de développement embryonnaire.

- Dr Mohammad Soulyamane El-Ashqar

J'ai une autre question à propos des ovaires : Dans leur exposé, les Docteurs Sadiqat Al-Awadi et Kamal Najib ont affirmé que les ovogonies sont stockées dans les ovaires à un stade précoce du développement embryonnaire. Par la suite, ces ovogonies entament leur processus de maturation, de sorte que, à chaque mois, un ovule mature se détache (après rupture du follicule) devenant ainsi fécondable. Supposons qu'on parvienne, à l'aide d'une technique donnée, à éliminer totalement ces ovocytes : pourront-ils se renouveler une fois que l'ovaire ainsi "évidé", est transplanté sur une autre femme?

- Président, Dr Issam Charbîni

Ma réponse est non ! mais je crois que le Docteur Talaat Qasbi a quelque chose à ajouter.

- Cheikh Soulaymane El-Ashqar

Avez-vous des certitudes à ce sujet ou s'agit-il de simples suppositions?

- Dr Talaat Qasbi

L'ovaire est composé d'une médulla centrale et d'un cortex périphérique. La zone corticale, ou cortex ovarien, contient plusieurs millions d'ovogonies. Ces derniers sont sous la dépendance des hormones produites par l'hypophyse et la post-hypophyse. Après la puberté, un ovocyte (parfois deux ou trois) parvient à maturité, à chaque cycle menstruel ; mais une grande partie des follicules dégénèrent pendant leur évolution (atrésie folliculaire) et n'achèvent pas leur développement.

Il est donc impossible de séparer l'ovaire de ses réserves folliculaires. Car, sans ses follicules, un ovaire se réduit à une médulla ; celle-ci est richement vascularisée, mais n'a aucune incidence sur la production des hormones ou sur la formation des ovules. Ces deux fonctions sont assurées par le cortex ovarien. Il ne peut donc être question d'évider l'ovaire de son contenu en ovules.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je pense qu'il s'agit là d'une réponse fondée sur les faits avérés et non pas sur de simples déductions logiques.

- Dr Talaat Qasbi

En effet, c'est vérifié à cent pour cent !

- Cheikh Mohammad Soulaymane El-Ashqar

Ma question (c'est la quatrième) a trait à la transmission des caractères héréditaires en cas de transplantation des testicules ; les intervenants, médecins compris, semblent être d'accord là dessus, mais personnellement, j'incline à penser qu'il s'agit là de simples hypothèses, ou de déductions logiques. Qu'en est-il donc au juste : conclusions théoriques ou faits scientifiques établis ?

Car, chacun sait que les vérités médicales ne peuvent pas se fonder sur des spéculations rationnelles : le raisonnement logique peut élaborer des hypothèses, mais celles-ci doivent être vérifiées par l'observation des faits, par l'expérimentation. C'est le fondement même de la méthode scientifique qui était déjà à l'honneur chez nos savants anciens musulmans. Pour en avoir le coeur net, il nous faudra donc des données scientifiquement assurées. Or, les interventions qu'on a entendues nous disent que les cas réussis de transplantation de testicules ne concernaient que les organes prélevés sur le sujet lui-même ou sur son jumeau homozygote. Or, dans ce dernier cas, le donneur et le receveur sont génétiquement identiques. L'expérience n'est donc pas probante. Nous en sommes encore, paraît-il, au stade d'hypothèses qui attendent leur confirmation. Peut-on, dès lors, être sûr que les testicules transplantés sur un tiers, après avoir été vidés de leur contenu spermatique, produisent des spermatozoïdes porteurs du patrimoine génétique du donneur et non pas celui du receveur ? Ceci d'autant plus que on lit dans le Saint Coran : "Il (l'homme) est créé d'une eau jaillissante, sortie d'entre les lombes et les côtes..."(LXXXVI, 6-7). Ces versets semblent indiquer (d'après leur sens apparent du moins) que le liquide à partir duquel se forme l'embryon provient d'un endroit donné situé au-dessus des testicules et non pas à l'intérieur de ces derniers.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je n'ai pas bien saisi la dernière partie de votre intervention, surtout la conclusion que vous avez tirée des versets coraniques qui, d'après vous, situent l'origine du liquide spermatique quelque part au-dessus des testicules : pourriez-vous nous éclairer davantage à ce sujet ?

- Cheikh Soulyamane El-Ashqar

Les versets en question sont les suivants : "Que l'homme considère donc ce avec quoi il a été créé. Il a été créé d'une eau jaillissante, sortie d'entre les lombes et les côtes"(LXXXVI, 6-7). On peut comprendre que les testicules, d'où sort le liquide spermatique, se trouvent entre les lombes et les côtes, bien que ce ne soit pas là la signification littérale du passage coranique cité. Mais si des indices existent qui permettent de conclure avec certitude que les semences mâles n'ont pas leur origine ailleurs, on peut les accepter. Est-on donc en mesure de trancher là-dessus ?

- Dr Kamal Najib

Je vais répondre à votre question en commençant par les observations que vous avez émises à la fin de votre intervention. Le verset selon lequel le liquide dont l'homme est créé "sort d'entre les lombes et les côtes", apporte une preuve éclatante de “I’jâz", c'est-à-dire du caractère miraculeux du Coran. Car, les testicules primitifs, embryonnaires, se forment effectivement dans cette zone. 

S'agissant des caractères génétiques, j'ai déjà expliqué que l'individu se forme à partir d'une seule cellule oeuf dont le noyau contient l'équipement chromosomique intégral de cet individu (46 chromosomes), fourni, à moitié par la mère, à moitié par le père. Ces chromosomes renferment un nombre extraordinairement élevé de gènes, soit environ deux millions, dont 4340 seulement ont pu être décryptés jusqu'ici. La partie identifiée avec certitude est encore plus minime. Il s'agit surtout de gènes responsables des maladies héréditaires.

Portés par l'équipement chromosomique, les caractères héréditaires se transmettent donc de génération en génération sans modification, sauf en cas de mutations, lesquelles peuvent se manifester, chez les descendants, par des maladies indécelables chez leurs parents. De la cellule oeuf (avec son matériel génétique au complet) vont se constituer tous les tissus et les organes de l'organisme. Merci.

- Président, Dr Issam Charbîni

Cette réponse vous satisfait-elle, cher confrère !

- Cheikh Mohammad Soulaymane El-Ashqar

Oui, je crois que c'est tout à fait satisfaisant . Mais j'ai une dernière question : D'après nos confrères médecins, l'ovaire et les testicules remplissent une double fonction : production des gamètes et sécrétion des hormones qui déterminent les caractères sexuels secondaires (mâles ou femelles). Ma question est la suivante : peut-on dissocier ces deux fonctions ? En d'autres termes : une femme qui subit une ovariectomie, sa glande génitale étant sérieusement abîmée, peut-elle recevoir un ovaire de remplacement dont la partie produisant les ovocytes aura été enlevée, de sorte qu'il ne garderait plus que sa fonction hormonale ? La réponse est-elle là encore le fruit de simples hypothèses ou se fonde-t-elle sur des données vérifiées?

- Président, Dr Issam Charbîni

Je pense que ce genre d'expériences ne se justifient pas.

- Dr Talaat Qasbi

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

L'ovaire est la glande génitale de la femme qui produit à la fois les ovules et les hormones femelles. Ces deux fonctions sont inséparables. En plus, la transplantation de cette glande est extrêmement délicate, étant donné la difficulté qu'il y a à préserver sa vascularisation intacte. Or, sans les artères qui l'alimentent, un ovaire s'atrophie.

- Dr Maamoun El-hadj

En fait, il y a à ce sujet une différence entre  l'homme et la femme (qui procède également du caractère prodigieux de la création). Ainsi, chez la femme, le follicule, en se développant, sécrète lui-même les hormones qui vont préparer l'utérus à recevoir l'ovule, une fois fécondé. Par conséquent, il ne peut y avoir une séparation chez la femme des fonctions hormonales et gamétogéniques.

Il en va tout autrement chez l'homme, puisque les hormones mâles sont produites par des cellules autres que les cellules germinales souches (qui donnent naissance à des spermatozoïdes). Ce qui explique que chez l'homme les cellules sexuelles se multiplient de façon très active pendant la vie d'un adulte et sont emmagasinées (dans l'épididyme) en attendant d'être projetés dehors, pendant la cohabitation sexuelle. Un éjacula comporte ainsi des millions de spermatozoïdes dotés de leur pouvoir fécondant. Il est donc possible de détruire les cellules germinales souches d'un homme tout en gardant les cellules productrices d'hormones mâles. Cela explique également que la durée de la fécondité, quasiment infinie pour les hommes, s'arrête pour les femmes  à la ménopause. Mais, en fait, tout cela est relatif.

- Dr Kamal Najib

Pour répondre à la question du Cheikh Ashqar à propos des besoins en hormones, je dirais que ces besoins peuvent être satisfaits sans avoir à recourir à une opération lourde et onéreuse. Merci.

- Président, Dr Issam Charbîni

Il existe en effet des préparations hormonales disponibles dans les pharmacies et qui peuvent être administrées comme des médicaments.

- Dr Abdelmounim Obeid

Merci, monsieur le président, vous avez répondu à ma place.

- Dr Mahmoud El-Bouz

Pour répondre à la question posée (par Cheikh Ashqar), je dirais qu'il est possible théoriquement de séparer fonction hormonale et fonction gamétogénique. Pour ce faire, on peut, par exemple, transplanter l'ovaire sur une partie du corps de la receveuse autre que sa place habituelle (sous la peau, à l'intérieur d'un muscle ou ailleurs), le déconnectant ainsi des trompes en dehors desquelles il ne peut y avoir de fécondation, même si par ailleurs des ovules qu'il contient parviennent à maturité et s'en détachent.

En revanche, les hormones femelles, elles, peuvent continuer à assurer leurs fonctions de façon normale. Cela vaut également pour les testicules : transplantés sur un endroit du corps hôte où ils ne seront pas reliés aux conduites génitales, ils produiront des spermatozoïdes sans aucune capacité fécondante ; mais les hormones qu'ils vont sécréter auront une incidence sur les caractères mâles de l'individu receveur, tout comme les hormones femelles déterminent la féminité de la femme.

Je crois donc que ce type d'opérations sont réalisables sur le plan anatomique ; elles peuvent à l'avenir donner lieu à des interventions expérimentales et chirurgicales.

- Président, Dr Issam Charbîni

Merci, Docteur Mahmoud.

- Dr Mohammad Soulaymane El-Ashqar

S'il est possible de transplanter l'ovaire sur une autre partie du corps, ne serait-il possible de le mettre à sa place dans l'appareil génital de la receveuse, mais en le séparant des trompes...?

- Président, Dr Issam Charbîni

Permettez-moi, cher confrère, de vous rappeler que la question de la transplantation de l'ovaire a été abordée par le Docteur Talaat Qasbi dans son exposé que vous avez entendu, j'imagine. De cet exposé, il ressort que le succès de ce genre d'intervention est très mitigé. Les propos tenus par le Docteur El-Bouz sont de simples projections d'ordre théorique. Car, à ma connaissance, aucune transplantation d'ovaire (ou de testicules) n'a été entreprise dans le but de produire des hormones ; d'autant plus que celles-ci peuvent être obtenues sous forme d'injections. Ceci dit, on recourt tout de même, actuellement, à la transplantation des cellules du pancréas sur des sujets diabétiques pour assurer la sécrétion de certaines hormones.

Je donne la parole au Dr Talaat.

- Dr Talaat Qasbi

La greffe d'un ovaire provenant de la patiente elle-même (autogreffe) ne sert à rien du moment qu'il s'agit d'obtenir des ovules. Le problème des hormones est facile à résoudre : on peut enlever carrément l'ovaire tout en assurant les fonctions vitales de la femme au moyen d'hormones synthétiques. On peut en faire de même pour les glandes génitales mâles. A quoi ça sert donc de greffer un ovaire sur une partie du corps en dehors de l'appareil génital femelle, surtout qu'il s'agit là d'une opération extrêmement délicate, à cause d'une vascularisation difficile à rétablir.

La transplantation des testicules sur une tierce personne est également sinon impossible, du moins difficile à réaliser, là encore en raison du caractère éminemment délicat de la vascularisation testiculaire. Autre difficulté : pour la viabilité des spermatozoïdes, le testicule doit être greffé à l'extérieur du corps, car il a besoin d'une température ambiante moins élevée que celle des organes intérieurs (impossible par exemple de le transplanter dans la paroi ou dans la cavité abdominale), autrement, il se réduit à sa fonction hormonale. Voilà pourquoi - par la grâce de Dieu-  les testicules sont placés dans des bourses externes, bénéficiant ainsi d'une température inférieure de 2-3 °C à celle de l'organisme. Cela leur permet de fabriquer des spermatozoïdes sains à partir des cellules germinales primordiales, et donc d'assurer la fécondité de l'homme.

- Dr Maamoun El-hadj

Pour ce qui est des cellules germinales, il est justifié effectivement de prendre des précaution nécessaires ou d'interdire la transplantation des glandes génitales (testicules, ovaires) au motif qu'elles fabriquent les gamètes porteurs du patrimoine génétique de l'individu. Mais les hormones sexuelles n'ont rien à voir là-dedans, qui ne diffèrent pas de ce point de vue des hormones sécrétées par les autres glandes du corps. La question posée par notre confrère (Cheikh Ashqar) est donc pertinente : pour y répondre, je dirai qu'il est tout à fait possible, notamment chez l'homme, de détruire les cellules germinales souches tout en conservant intactes les autres cellules productrices d'hormones mâles. C'est faisable sur le plan technique. Il arrive d'ailleurs que les cellules germinales mâles soient détruites par certaines affections, réduisant l'homme à la stérilité mais sans affecter la fonction hormonale de ses testicules. Que Dieu vous bénisse.

- Président, Dr Issam Charbîni

Merci, Dr. Maamoun. Je crois qu'il y d'autres intervenants qui veulent poser des questions.  Dr. Kamal : vous pouvez intervenir si vous avez des éclaircissements à donner à propos du point qu'on est en train de discuter, mais sans soulever de nouveaux problèmes.

Merci...  En fait, les questions du Cheikh Ashqar ne portent pas sur les aspects techniques de la chose, mais visent à obtenir des explications nécessaires pour  se prononcer du point de vue de la Loi islamique.

- Dr Talaat Qasbi

Je crois que mon exposé a été clair sur ce point : la transplantation de la trompe de Fallope, qui n'est qu'un organe parmi d'autres, n'induit pas un transfert du patrimoine génétique du donneur sur le receveur. C'est l'ovaire qui véhicule avec lui le génome de la donneuse. Le Docteur Mahdi dit que l'utérus doit être transplanté avec la trompe de Fallope. C'est faisable.

 

- Président, Dr Issam Charbîni

Je répète qu'il ne s'agit pas de problèmes techniques, mais de dégager les aspects ayant des implications d'ordre légal.

- Dr Adil Tawhid

Le but de cette séance est d'éclairer les Honorables docteurs de la loi à propos de la question de savoir si, oui ou non, la transplantation des organes et des glandes sexuels entraîne un transfert de patrimoine génétique. Ces explications sont nécessaires pour permettre à ces docteurs de formuler le point de vue de la Charia en la matière lors de la séance de l'après-midi.

A ce sujet, il semble qu'on s'accorde pour dire que les glandes génitales transplantées sur une tierce personne, portent avec elle le matériel génétique du donneur. Mais la plupart des intervenants ne se sont pas suffisamment expliqué au sujet des organes sexuels secondaires : contribuent-ils au transfert du patrimoine génétique ? Ou sont-ils de simples "canaux de transmission" ? Certaines études indiquent en effet que l'épididyme, par exemple, participe à la formation du génome humain, ou à la fabrication des spermatozoïdes. On voudrait également s'assurer si la trompe de Fallope contribue ou non à la transmission des caractères héréditaires. Je souhaite que nos confrères médecins se focalisent sur ces questions pour préparer le terrain aux interventions prochaines qui présenteront le point de vue du droit islamique.

- Dr Talaat Qasbi

La trompe de Fallope est un organe qui n'a rien à voir avec l'ovaire. En effet, tout comme le pancréas, les reins ou le foie, cet organe n'intervient pas dans la transmission des caractères héréditaires. Mais sa transplantation est difficile à réaliser à cause d'une vascularisation hautement délicate et non moins nécessaire pour la survie de l'organe. La trompe de Fallope possède par ailleurs des cils qui se dégradent facilement une fois l'organe transplanté sur une tierce personne. Or, ces cils ont un rôle formidable qui consiste à faciliter le mouvement des spermatozoïdes vers l'ovule et à pousser l'ovule fécondé vers l'utérus. Ils sécrètent également des hormones, régule la position et la température de l'ovule, entre autres fonctions fondamentales.

- Président, Dr Issam Charbîni

Merci, Docteur Talaat. Vous êtes d'accord avec Dr Kamal pour considérer que la trompe de Fallope, comme n'importe quel autre organe ou tissu de l'organisme, possède des spécificités génétiques mais ne les transmet pas.

- Dr Khalil Khalidi

On a parlé de l'identité génétique des jumeaux issus du même oeuf ; mais je voudrais demander aux spécialistes de nous éclairer davantage sur ce point : si on prélève sur un même sujet des spermatozoïdes différents, ces derniers transmettent-ils l'intégralité des gènes, sachant que le nombre de ces derniers s'élève à plus de 2 millions, dont 4000 seulement ont été identifiés ? Je voudrais des éclaircissements à ce sujet.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je crois qu'il convient d'abord d'apporter cette précision : le spermatozoïde en question va s'unir à l'ovule. La question est de savoir ce qui se passe une fois que  l'oeuf fécondé donne lieu à deux jumeaux.

- Dr Kamal Najib

Aucun tissu en dehors des testicules ne contribue à la transmission des caractères héréditaires des pères en fils. C'est un fait. S'agissant des jumeaux homozygotes, il faut rappeler que ces derniers sont issus d'un même oeuf, qui, après avoir été fécondé par un spermatozoïde, se fragmente en deux cellules, lesquelles vont se développer séparément donnant lieu à deux embryons génétiquement identiques parce qu'ils ont hérité d'un même patrimoine héréditaire.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je crois qu'on a fait le tour de la question posée par Cheikh Ashqar. On a vu donc que les caractères héréditaires sont déterminés par les 46 chromosomes (23 venant de la mère et 23 apportés par le père). 4000 gènes ont été plus au moins identifiés et localisés sur les chromosomes qui les portent.

Docteur Khalidi, vous avez la parole.

- Dr Khalil Kkalidi

Si les vrais jumeaux sont génétiquement identiques, est-ce que cela veut dire qu'ils ont des empreintes digitales semblables ?

 

- Président, Dr Issam Charbîni

Je crois que cette question n'entre pas dans le cadre du sujet qui nous préoccupe ici.

- Dr Khalil Khalidi

Autre question : comment expliquer que deux ovules provenant de la même femme et fécondés par deux spermatozoïdes, provenant également d'un même homme, donnent lieu à deux individus différents ?

- Dr Mohammad Houwari

Je crois qu'il convient d'expliquer ce que nous entendons par "équipement génétique" pour que les choses soient bien claires aussi bien pour les médecins que pour les docteurs de la loi. Quand on parle de la transmission du matériel génétique, s'agit-il d'un transfert quantitatif ou qualitatif ? Pour simplifier les choses, je rappellerai que l'équipement chromosomique est composé d'un ensemble 2n chromosomes (soit 46 pour l'homme).

Les chromosomes sont organisés en forme de filaments très pelotonnés. ILs se composent (entre autres) des molécules de l'ADN. Chaque molécule est formée de deux chaînes enroulées l'une autour de l'autre et reliées entre elles par des liaisons transversales. Un gène correspond à une séquence donnée de bases constitutives de l'ADN. Si les chaînes de l'ADN se séparent puis se recombinent sans aucune modification dans leur ordre, le caryotype dont elles sont le support ne changera pas.

Le stock chromosomique de l'individu provient à part égale du père et de la mère. Deux arbres arrosés par la même eau peuvent être identiques ou dissemblables, lit-on en substance dans le Saint Coran. Sur la plan quantitatif, les individus héritent donc du lot intégral de chromosomes et donc de caractères propres à l'espèce humaine ; ils n'en demeurent pas moins différents de leur parents par des traits qualitatifs. Mais nos connaissances, pour ce qui est des "caractères qualitatifs", sont encore rudimentaires et imprécises. Nous nous bornerons donc à préciser, à l'intention de nos confrères docteurs de la loi, que le transfert des caractères héréditaires est non pas qualitatif mais quantitatif. Cette mise au point va permettre de déterminer le lien entre l'équipement génétique et  la parenté légale. Ce sera l'objet de la séance de cet après-midi. Je vous remercie.

- Président, Dr Issam Charbîni

Merci, Docteur Houwari. Je crois que les précisions qui viennent d'être faites permettent de faire une distinction entre frères jumeaux et frères germains.

- Dr Hamid Rifai

Je crois qu'il faut déterminer le rôle des gènes dans la transmission des caractères héréditaires. Supposons que tous les gènes contenus dans les gamètes (mâle et femelle) soient "détruits" : Quelles en seront les conséquences sur la fécondation ?

- Président, Dr Issam Charbîni

C'est une question difficile ; car le génie génétique en est encore à ses débuts. Il a fait quelques progrès dans l'étude du matériel génétique de certaines bactéries et de certaines espèces animales et végétales. Sur le génome humain, la recherche est encore balbutiante.

Docteur Kamal, vous avez la parole.

- Dr Kamal Najib

L'individu humain est issu d'une cellule oeuf qui renferme dans son noyau un lot chromosomique (46 chromosomes). Chaque chromosome porte un certain nombre de gènes qui sont responsables à la fois des caractères sains et des anomalies génétiques. La déficience d'un seul gène se traduira par une maladie. Les anomalies de nombre (la présence de chromosomes surnuméraires par exemple) est une cause évidente de mortalité. A plus forte raison, l'altération de l'ensemble du patrimoine génétique ne peut être que fatale. Je vous remercie.

- Dr Hamid Rifai

Ma question est la suivante : Est-on en mesure aujourd'hui de localiser et d'identifier les chromosomes ou les gènes ? Les innombrables caractères de l'homme (couleur des yeux, prédispositions, qualités morales etc) sont déterminés par les gènes. Est-il possible de repérer chaque gène, d'intervenir sur les gènes pour les séparer les uns des autres, pour en activer les uns et désactiver les autres ?

 

- Président, Dr Issam Charbîni

Je pense que ces questions relèvent de la science-fiction! Docteur Kamal : vous avez la parole.

- Dr Kamal Najib

L'intervenant se demande s'il est possible de repérer chaque gène sur les chromosomes. C'est une tâche à la fois exaltante et malaisée. L'homme possède un stock de chromosomes sur lesquels sont alignés les gènes qui commandent ses caractères. Mais le phénotype de cet individu (avec ses aspects normaux ou ses malformations) est le résultat de l'interaction entre son matériel héréditaire et le milieu ambiant. Ainsi, les facteurs du milieu (le climat, la nourriture, les médicaments, les radiations,) agissent sur le physique de l'individu et déterminent son aspect morphologique ( la taille, la couleur etc).

De la même façon, on peut dire que certaines maladies sont purement héréditaires, induites par la déficience de gènes (dominants ou récessifs), alors que d'autres sont déterminées à la fois par des agents héréditaires et des facteurs du milieu. Peut-on localiser et séparer les gènes ? C'est là l'un des buts du génie génétique. Certains gènes responsables de maladies génétiques ont été effectivement identifiés, ce qui permet de diagnostiquer ces maladies, de connaître les sujets prédisposés génétiquement à les développer. On verra plus tard si le génie génétique fournira une thérapie efficace contre les tares héréditaires.

Merci.

- Dr Maamoun El-hadj

J'ajouterai dans le même ordre d'idées que certains gènes ont été effectivement identifiés grâce à la technique dite de l'ADN recombinant. On est parvenu ainsi à connaître les gènes responsable de certains dysfonctionnements ou maladies génétiques.

- Président, Dr Issam Charbîni

Quelqu'un voudrait-il ajouter quelque chose ?

- Dr Talaat Qasbi

Je voudrais apporter quelques précisions à propos d'un certain nombre de points que j'ai abordés ce matin dans mon exposé. Tout d'abord, je ne peux appeler "embryon", les ovules fécondés surnuméraires ; mais j'utilise la terminologie coranique qui parle de "nutfa"(goutte de sperme = oeuf fécondé) de "alaqa"(oeuf qui s'accroche) de "moudgha"(masse de chair flasque). Les ovules fécondés surnuméraires correspondent donc à la "nutfa".

Par ailleurs, le Prophète de l'Islam a dit que chaque fois que deux choses se présentent à lui, il en choisit toujours la plus facile, à moins que celle-ci ne soit religieusement condamnable.

D'autre part, je dois dire que je ne partage pas le point de vue émis par certains confrères, hier, selon lequel il n'est pas nécessaire de lutter contre la stérilité. Je pense au contraire que pour un couple stérile, avoir des enfants est un besoin des plus impérieux. Il ne faut donc pas généraliser. Et puis le Prophète a dit : "O serviteurs de Dieu ! Cherchez des remèdes à vos maladies, car Dieu n'a créé aucune maladie sans lui avoir donné un remède". Peut-on dès lors arrêter le progrès de la recherche scientifique ?

- Président, Dr Issam Charbîni

L'intervention hier du Cheikh Ashqar a donné des réponses à même de dissiper vos inquiétudes et celles d'autres médecins gynécologues et obstétriciens.

- Dr Talaat Qasbi

Une dernière chose à propos des testicules...

- Dr Hamid Rifai

Du moment que la température affecte les cellules germinales souches et que celles-ci se forment à un stade très précoce de développement embryonnaire, au sein de la mère où la température est constante, elle est où, alors, "l'organisation merveilleuse" (la descente des testicules dans les bourses) dont on a parlé ?

- Président, Dr Issam Charbîni

Je crois que la température élevée a un effet non pas sur les cellules germinales souches mais sur les gamètes mûrs (spermatozoïdes) ...

- Dr Talaat Qasbi

Il existe des hormones qui agissent sur ces cellules germinales  souches à la puberté. Ces dernières s'abîment définitivement si les testicules restent bloqués dans l'abdomen, et ce à cause de la température élevée qui règne à l'intérieur du corps. Mais -par la grâce de Dieu- les testicules sont formés de façon telle qu'ils ne sont pas affectés par la chaleur pendant la vie embryonnaire. Mais, ce qui se passe dans l'utérus, on ne le sait pas : "...il y a en vous-mêmes des signes pour ceux qui croient fermement. Ne les voyez-vous pas ?"(Coran, LI, 20-21) .

- Dr Abdelmounim Obeid

Je voudrais adresser les questions suivantes au Docteur Maamoun : Y a-t-il des possibilités pour qu'un embryon se développe jusqu'au terme de gestation en dehors de l'utérus, soit in vitro, soit dans une autre partie du corps humain ? La technique des "bébés-éprouvettes" va-t-elle connaître une grande expansion ?  Est-il envisageable d'implanter des embryons humains dans des animaux ? Enfin, lorsque un enfant est né avec une indifférenciation gonadique, va-t-on lui transplanter des testicules ou des ovaires ?

- Dr Maamoun El-hadj

Je répondrai de façon brève : Dans l'état actuel des connaissances scientifiques, il est impossible qu'un embryon se développe à terme en dehors de l'utérus maternel. Mais je ne sais ce qui va se passer à l'avenir.

- Dr Abdelmounim Obeid

Moi, j'ai appris autre chose à ce sujet : d'après une émission de la télévision koweïtienne, un bébé s'est développé à terme en dehors de l'utérus, le placenta étant fixé sur les organes intérieurs du ventre.

- Dr Maamoun El-hadj

Si vous voulez dire par là qu'il s'est développé dans la cavité abdominale, je suis d'accord.

- Dr Abdelmounim Obeid

Oui, c'est ça.

- Dr Maamoun El-hadj

La gestation peut se réaliser et se poursuivre jusqu'à des stades avancés de développement embryonnaire, en dehors de l'utérus, oui, mais à l'extérieur du corps, cela je n'en suis pas sûr.

- Dr Abdelmounim Obeid

Jusqu'à l'accouchement...?

- Dr Maamoun El-hadj

Absolument ! l'accouchement se fait alors  par césarienne, mais cela comporte des risques pour la mère .

- Dr Abdelmounim Obeid

On voit ainsi que les perspectives qui viennent d'être évoquées suscitent déjà de vives discussions quant aux conséquences qui pourront en découler. On parle déjà de la possibilité de "grossesse" pour les hommes et des risques qu'ils peuvent ainsi encourir. Une telle grossesse est théoriquement réalisable à partir d'un oeuf fécondé, mais à quel prix!

- Président, Dr Issam Charbîni

Cher confrère,  ce n'est pas là l'objet de nos discussions !

- Dr Abdelmounim Obeid

Dernière question : qu'en est-il de la transplantation des testicules ou des ovaires à un enfant au sexe indifférencié ?

-  Dr Maamoun El-hadj

Vous voulez savoir si une telle opération est possible sur le plan chirurgicale?

- Dr Abdelmounim Obeid

En d'autres termes : si la technique de transplantation des glandes sexuelles se perfectionne, va-t-elle permettre de déterminer le sexe d'un enfant ?

- Dr Maamoun El-hadj

Le problème, c'est de trouver les testicules à transplanter...

- Président, Dr Issam Charbîni

Je crois que la question posée comporte deux volets : le premier concerne les hormones et le deuxième, la production des spermatozoïdes. Pour ce qui est des hormones, on peut les obtenir sans recourir à une transplantation de testicule ; quant à la spermatogensèe, on en a déjà longuement parlé ; reste à savoir ce qu'en pensent les docteurs de la loi.

A présent, nous allons entendre l'intervention du Docteur Mahir Mahran.

- Dr Mahir Mahran

Monsieur le président,

Permettez-moi d'abord de vous exprimer mes vifs remerciements pour l'honneur que vous m’avez fait, en m'invitant à participer aux travaux de ce colloque.

Pour répondre à la question qui a été posée tout à l'heure, je rappelle d'abord qu'on en peut pas parler d'indifférenciation sexuelle, puisque le sexe d'un enfant est déterminé dès le premier instant de sa conception. Ainsi, il est possible, déjà pendant la vie utérine, de vérifier si un embryon est de sexe masculin ou féminin. C'est là un fait indiscutable. Quant à savoir s'il faut greffer à un enfant (présentant une indifférenciation gonadique) des testicules ou un ovaire, cela dépend de son sexe : il recevra des testicules s'il est de sexe masculin, et un ovaire, s'il est de sexe opposé. Mais, nous avons déjà exprimé, ce matin, notre opposition catégorique à ce genre d'opérations qui induisent un brassage illicite de filiations. Ce problème est donc tranché, à l'unanimité, ou presque.

Je voudrais, par ailleurs, formuler quelques brèves observations à propos des interventions de ce matin. Tout d'abord, je dois dire que je ne partage pas l'avis du Docteur Talaat Qasbi selon lequel la technique des "bébés-éprouvettes", est une technique onéreuse mais facile, accessible, et qui ne demande pas de grandes compétences. Il s'agit au contraire d'une pratique complexe qui nécessite un savoir-faire poussé. Je ne suis pas d'accord non plus pour ce qui est des résultats de ces opérations. Ces résultats doivent, à mon sens, êtres ramenés à leur véritable proportion. Ainsi, lorsque la mise en contact de l'ovule et du spermatozoïde réussit in vitro, le succès n'est encore que partiel.  Car, l'oeuf fécondé peut ne pas entamer sa division, ou cesser de se développer après les premières divisions au terme desquelles il doit normalement être implanté dans l'utérus. Et même après son replacement dans la matrice maternelle, il peut ne pas s'y fixer, ou s'en décoller quelques jours après sa nidation.

Le succès d'une fécondation in vitro n'est donc pas garanti à cent pour cent. L'opération n'a le plus souvent qu'un intérêt scientifique. Or, pour les femmes en mal d'enfants, ce qui compte, ce n'est pas le succès technique de l'intervention, ou les tests de grossesse a priori positifs, mais de pouvoir devenir mères. Si cet objectif n'est pas atteint, l'intervention doit être considérée comme un échec. De fait, le taux de succès de la fécondation in vitro ne dépasse guère 18 % des cas dans les meilleurs centres médicaux du monde où cette technique est utilisée. C'est peu de chose, surtout si l'on  tient compte du fait que ces centres ne respectent pas les impératifs déontologiques qui s'imposent dans ce domaine.

Je parle ici en connaissances de cause, puisque j'ai eu l'occasion de visiter plusieurs de ces centres et de voir ce qui s'y passe, concernant les aspects éthiques de cette pratique. Je considère par conséquent que la technique des "bébés-éprouvettes" présente certes une avancée scientifique non négligeable, qui peut être mise à profit, mais qu'il ne faut pas en exagérer l'importance.

Et comme je l'ai dit tout à l'heure, ces interventions sont coûteuses ; or, les pays musulmans ont bien d'autres priorités en matière de dépenses. Je vois mal, en effet, un pays musulman consacrer dans sa politique de santé une enveloppe budgétaire importante à la technique des "bébés-éprouvettes", surtout si ses ressources sont limitées par rapport aux besoins à satisfaire et s'il doit faire face à des maladies aussi préoccupantes que l'anémie, la bilharziose, le cancer, etc. IL s'agit là d'un problème éthique qui a suscité beaucoup de discussions et a fait l'objet de nombreuses rencontres. Il faut donc que la position islamique soit claire, en ce qui concerne l'identification des priorités en matière de dépenses pour éviter les gaspillages des ressources même dans des domaines considérés par ailleurs comme accessibles ou intéressants.

Lors d'une réunion précédente, on s'est demandé dans quelle mesure on peut faire confiance à des cliniques privées européennes qui pratiquent la fécondation in vitro et transfert d'embryon (FIVETE) à l'intention des femmes musulmanes. Personnellement, je condamne sans appel le  recours à ces cliniques étrangères et j'apprécie par la même occasion l'expérience de la Jordanie où la fécondation in vitro est pratiquée dans les hôpitaux publics et sous le contrôle du syndicat des médecins. C'est une manière de s'assurer que la méthode utilisée est bonne et d'éviter que la pratique de la fécondation in vitro ne soit justifiée par des motifs purement lucratifs comme c'est déjà le cas dans un grand nombre de pays arabes.

J'en arrive au problème de l'absence de l'utérus. Dans ma pratique de médecin, il m'arrive une fois tous les deux mois de constater une telle anomalie chez une jeune fille qui, voyant que les règles ne viennent pas après 16 ans, s'inquiète ainsi que sa famille et décide d'aller consulter un médecin. A cet égard, il semble que la transplantation de l'utérus peut être une bonne solution médicale. Les expériences ont déjà été entreprises dans ce sens en Occident, où les problèmes sont abordés, évidemment, dans une optique qui n'est pas celle de l'Islam.

Le monde islamique est donc appelé à apporter sa propre contribution dans ce domaine. Pour de nombreuses femmes souffrant d'une absence de l'utérus, la transplantation de cet organe peut être une solution envisageable. Cela d'autant plus que ces femmes possèdent le plus souvent des ovaires qui fonctionnent normalement, libérant des ovules de façon régulière.

L'absence du vagin est un autre problème qui rend impossible les rapports sexuels et donc la fécondation. On ne s'en aperçoit parfois qu'après le mariage. Il n'y a pas eu jusqu'ici de transplantation de vagin. Mais à supposer qu'elle puisse se réaliser un jour, elle n'aurait aucune incidence d'ordre génétique, comme cela a été expliqué ce matin. Elle serait donc soumise au même principe général qui s'applique aux autres transplantations d'organes comme l'utérus.

A l'Université ‘Ayn Shams, nous utilisons des tissus des muqueuses embryonnaires pour former un vagin à des femmes qui n'en ont pas. Par ailleurs, on a beaucoup écrit sur la location de ventres ("mères porteuses") ; c'est une pratique moralement inadmissible. Nous sommes d'accord là dessus. Personnellement, je pense que ce qui est condamnable, c'est la "location". Mais il y a des cas où il ne s'agit pas de location, mais d'un acte consenti bénévolement au profit d'un tiers : lorsque une femme par exemple se propose de tirer de difficultés une soeur en acceptant de porter en son sein l'enfant de celle-ci. Pour ce qui est des glandes génitales, je suis d'accord qu'elles portent le matériel génétique du donneur, mais elles ne le transmettent pas au receveur. Peut-on donc en autoriser la transplantation ?

- Président, Dr Issam Charbîni

Je pense que le problème soulevé par notre confère, Dr. Mahir, a déjà été examiné et a fait l'objet d'une décision : l'intervention d'un tiers dans l'acte procréatif, soit par le don d'utérus, ou par le don de gamètes,  est absolument exclue. C'est clair et net.

- Dr Mahir Mahran

J'ai retenu des points importants dans ce qui a été dit ; mais il faut préciser ce qu'on entend par "intervention d'un tiers".  Dans le ventre de la mère, des réactions chimiques et hormonales s'opèrent entre le corps maternel et l'embryon. Ces échanges n'affectent certes pas le matériel génétique que l'enfant a reçu à parts égales de son père et de sa mère ; mais ils n'en contribuent pas moins à son développement. Il y a ensuite l'allaitement au sein maternel, l'allaitement par une nourrice, le partage du même sein avec un autre enfant : autant de cas où on peut parler d'intervention d'un tiers.

Je voudrais par ailleurs souligner l'importance des colloques comme celui qui nous réunit en ce moment. Cependant, tant que les résultats de ces colloques ne sont pas traduits dans les faits et tant que la pensée qui s'y élabore ne parvient pas aux médecins opérant sur le terrain et en contact avec les patients, leur impact réel restera limité. La déontologie médicale veut que le médecin n'entreprenne aucune intervention sans le consentement préalable des intéressés. Mais avant de donner son consentement, le patient doit d'abord être suffisamment informé au sujet de l'opération qui lui est proposée.

Pour cela, le médecin doit user d'un langage simple et clair. A ce sujet, j'ai quelques suggestions à faire à propos de la terminologie médicale arabe. J'ai entendu en effet certains termes que je n'aimerais pas qu'on utilise même s'ils sont corrects. Dire par exemple "al-juzë al-wahshi", pour la partie évasée de la trompe de Fallope, ce serait utiliser un langage trop savant pour être accessible au patient. Pour se faire comprendre, il faudra donc s'exprimer de façon claire et simple. Je n'aime pas non plus qu'on utilise le terme "haywan manawi"(animalcule spermatique = spermatozoïde), car pour le commun des gens l'animal a une toute autre signification. Je préfère donc que l'on dise "cellule sexuelle mâle". J'ai relevé d'autres termes de ce genre dans les communications qui m'ont été envoyées. Or, l'arabe est une langue assez riche pour proposer des mots plus jolis et plus agréables à entendre.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je crois dans les recommandations issues des colloques précédents, on a utilisé le terme "manawi" (spermatique) sans "haywan"(animalcule).

- Dr Maamoun El-hadj

Je pense que c'est inexact ! il faudrait dire "nutfa"(semence mâle).

- Président, Dr Issam Charbîni

Je crois qu'il faut de toute façon laisser le choix des termes qui conviennent au comité chargé de la formulation. Je vous remercie, Docteur Mahran, pour vos suggestions et je vous signale que l'Organisation Islamique pour les Sciences Médicales se penche sur les problèmes que vous avez soulevés et cherche des solutions appropriées. Et peut-être, la première démarche entreprise dans ce sens a été de faire participer à nos assises l'Académie du Fiqh.

Notre honorable confère, Cheikh Mokhtar Sulami, a un commentaire à faire.

- Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux,

Que la paix et les bénédictions soient sur le Prophète Mohammad, sa famille et ses Compagnons,

Je vous remercie, monsieur le président, pour m'avoir accordé la parole. J'essaierai d'être bref et de ne pas dépasser le temps qui m'est imparti. J'ai suivi une partie de ces séances et lu les documents qui m'ont été fournis. J'ai ensuite écouté les interventions de la deuxième partie. La conclusion à tirer de tout cela, c'est qu'il faut s'entourer de maximum de précautions pour éviter le mélange de filiations, et de ne pas autoriser la transplantation d'organes ayant une incidence sur le matériel génétique. Des précautions s'imposent également en ce qui concerne l'ensemble des organes sexuels : ces derniers constituent des parties intimes de la personne que nul n'a le droit de toucher ou de voir.  Pas question, par conséquent, d'en tolérer la transplantation.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je vous remercie, Cheikh Sulami, pour cette mise au point importante. Il nous reste quelques minutes et je crois que Cheikh  Abderrahman voudra intervenir...

* Cheikh  Abderrahman Abdelkhaleq

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Je voudrais juste demander quelques éclaircissements à propos d'une information publiée il y a deux semaines par le journal "Asharq al-awsat" et reprise par d'autres journaux, comme "Al-hadaf", selon laquelle : un ovule prélevé sur une femme vénézuélienne (ou mexicaine) aurait été fécondé par le sperme d'un chien et l'expérience se serait traduite par une grossesse et par la naissance d'un bébé. Le journal "Al-hadaf" a même publié des photos pour illustrer cet événement. Ma question est la suivante : Est-il scientifiquement possible que l'ovule d'une femme soit fécondé par le sperme d'un animal autre que l'homme ?

- Président, Dr Issam Charbîni

C'est une histoire plus invraisemblable encore que celle évoquée par Dr Mohammad Ali El-bar. Cela relève, à mon avis, de la science-fiction. Mais on va voir ce qu'en pensent nos confères médecins.

- Dr Abdelmounim Obeid

Je sais qu'un tel événement s'est produit et a fait l'objet, il y a un mois, d'une grande polémique scientifique et médiatique aux U.S.A, qui a duré plusieurs semaines.

- Dr Issam Charbîni

Nous savons que la moindre anomalie chromosomique entraîne des maladies, peut coûter la vie à l'individu. Comment serait-il donc possible scientifiquement de réussir un brassage de chromosomes humains et de chromosomes non humains ! Personnellement, je doute fort que ce soit réalisable.

- Dr Hussein Jazaïri

Merci, monsieur le président. Je ne reviendrais pas sur la question posée, et je crois que vous avez déjà à ce sujet la réponse qu'il faut. Tout cela n'est pas sérieux et ne mérite pas qu'on s'y attarde. Mon intervention, je la résume en deux points : le premier, qui a été déjà souligné par mes confères, Dr Mahran et Dr Mohammad Ali El-bar, concerne la prise en considération des priorités en matière de dépenses de santé. Il convient donc de se demander si le problème des transplantations d'organe soumis à notre examen relève vraiment des priorités.

Le deuxième point, également abordé par nos confrères gynécologues et obstétriciens, se rapporte aux causes de la stérilité masculine ou féminine. Je voudrais rappeler que la cause principale de ces stérilités réside dans les inflammations, elles-mêmes imputables dans la plupart des cas à des relations sexuelles généralement extra-conjugales et à des maladies sexuellement transmissibles. Je crois que cette mise en garde est nécessaire pour mieux sensibiliser nos sociétés musulmanes aux dangers inhérents à ces pratiques. Car, les préjudices ne sont pas seulement d'ordre religieux mais aussi sanitaires. Ici, la foi et la santé se renforcent et se protègent mutuellement. Merci.

- Président, Dr Issam Charbîni

Merci, Docteur Hussein Jazaïri. Je rappelle qu'une autre séance sera consacrée à l'examen des aspects médicaux ; car on s'est aperçu qu'il reste encore des points à approfondir, surtout que certains de nos confrères qui avaient d'autres engagements ont pu nous rejoindre et nous faire l'honneur d'assister à nos discussions. Je pense que le Docteur Ahmad Rajai El-Jjoundi sera d'accord pour réserver la séance de l'après-midi aux aspects médicaux.

- Dr Maamoun El-hadj

Je voudrais apporter une réponse scientifique brève à la question du Cheikh Abderrahman Abdelkhaleq. Ce qu'on a raconté au sujet de la fécondation d'un ovule humain par le sperme d'un animal est une fumisterie médiatique. Scientifiquement, un spermatozoïde ne peut pas pénétrer l'ovule d'une espèce autre que celle du donneur. L'ovule de la femme, par exemple, est entouré d'une membrane dite "zone pellucide". Or, même si on enlève cette membrane, un spermatozoïde d'une autre espèce animale (exception faite du hamster) ne pourra pas traverser les autres zones de l'ovule humain. D'ailleurs, un seul spermatozoïde pénètre dans l'ovocyte, après quoi tous les autres spermatozoïdes sont repoussés. Je crois donc que, d'après les données scientifiques disponibles, la fécondation entre espèces est une pure mystification

- Président, Dr Issam Charbîni

Nous allons à présent clôturer les débats et nous nous donnons rendez-vous pour cet après-midi, juste après la prière, pour une nouvelle séance à laquelle vous êtes tous appelés à participer. Je vous remercie.

- Dr Talaat Qasbi

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

La fécondation in vitro et transfert d'embryon (FIVETE) est une opération qui nécessite effectivement une grande expérience. Elle est pratiquée actuellement dans des cliniques privées en Angleterre et à Singapour. Les taux de succès, d'après les données à ma disposition, varient entre 30 à 33 %. Pour ce qui est du coût de l'opération, c'est tout à fait relatif, car une femme en mal d'enfant est prête à payer tout ce qu'on lui demande pour satisfaire son désir de maternité. Mais, comme l'a souligné le Docteur Mahir, il existe un ordre de priorités pour les gouvernements. De fait, il est plus urgent de s'attaquer à des maladies comme la Bilharziose que de dépenser des sommes importantes en matière de la fécondation artificielle. Cela dépend donc des individus. Et à ce sujet, les opinions sont loin d'être unanimes.

- Président, Dr Issam Charbîni

Merci, Docteur Talaat.

- Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

La question concernant la technique des "bébés-éprouvettes" est importante. Le recours à cette technique procréative est un acte qui se classe dans la catégorie des interdits religieux. Un croyant qui fait appel à une telle pratique aura d'abord, sa vie durant, à souffrir moralement pour avoir commis une faute durable et irrémissible. En Islam, commettre des actes formellement interdits tout en refusant catégoriquement de les considérer comme tels, relève de l'apostasie. Mais, violer un interdit présumé, ou ne pas reconnaître cette interdiction présomptive, ce sera commettre un péché, certes, mais un péché pardonnable. Vu la tolérance de l'Islam, le problème en question, n'est donc pas si grave que ça.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je remercie notre confrère, Cheikh Mokhtar Sulami pour ces précisions.

- Dr Hamdâti Mâalaynayn

Il est certain, comme l'a signalé notre confrère Cheikh Mokhtar Sulami, que beaucoup de manquements reprochés au Musulman ne constituent pas d'infractions formelles et expresses. Mais, il était d'usage dans les sociétés islamiques, qui, tout au long de leur histoire, tiraient leurs lois de la Charia, de fixer des règles répressives pour sanctionner tout acte portant atteinte aux valeurs spirituelles et à la religion islamique. A partir de là et compte tenu du fait que ces pratiques gagnent de plus en plus du terrain et que les jeunes d'aujourd'hui tournent de plus en plus le dos aux valeurs civilisationnelles islamiques, le présent colloque devra recommander aux Etats islamiques, à travers l'Académie du Fiqh, de prévoir dans leurs lois nationales respectives des sanctions contre ce genre d'infractions. Merci.

- Président, Dr Issam Charbîni

Nous allons écouter à présent l'intervention du Dr Hussein Jazaïri.

- Dr Hussein Jazaïri

Merci, monsieur le Président. Lors des assises précédentes, nous avons  parlé de la greffe du rein que nos confères docteurs de la loi ont approuvée, après de longues discussions, considérant que cet organe est nécessaire pour le maintien de la vie. Aujourd'hui, nous sommes en train d'aborder des problèmes secondaires dont ne dépend pas la vie d'un homme. En fait, l'objet de la présente session, n'est pas la fécondation extra-utero avec le sperme du conjoint. Cette pratique a déjà fait l'objet de décisions légales émanant des Académies du Fiqh et de vos différentes assises.

La question soumise à notre examen en ce moment est la transplantation des organes sexuels internes et externes. Pour ce qui est des organes externes une interdiction a déjà été prononcée par l'Honorable Mufti ; reste le problème des organes internes. S'agit-il ici de sauver une vie humaine ? Devons-nous nous contenter d'aborder les problèmes du point de vue théorique et juridique, de prononcer des avis pour ou contre, en laissant toute latitude de décider aux médecins, sachant que l'Islam est une religion qui conjugue le spirituel et temporel ?

L'expérience montre que lorsque les médecins ont la liberté d'action, soit ils agissent en fonction des fonds publics mis à leur disposition, - mais la gestion de ces fonds est une affaire qui concerne tout aussi bien les docteurs de la loi que les hommes politiques-, soit dans le cadre privé et donc mûs par des motivations lucratives.

Ce dernier point a déjà été souligné par le Docteur Mahran, qui a demandé que des limites soient fixées dans ce domaine pour éviter les abus. Par ailleurs, il faudra insister beaucoup sur la question des priorités, déjà évoquée.

Je voudrais enfin poser une question à l'adresse de nos Honorables docteurs de la loi : dans le cas comme celui que nous discutons aujourd'hui, est-ce qu'il ne s'agit pas aussi de sauver une vie humaine ? Nos confrères psychologues diront peut-être que le cas en question est important sur le plan psychologique. Mais on sait qu'il y a une infinité de problèmes humains qui ont une dimension psychologique. Quand un patient souffre d'un ulcère duodénal, par exemple, le médecin se contente de lui donner ce conseil simple : décontractes-toi et ne te démoralises pas! Mais qui pourrait de nos jours être à l'abri de la déprime et du désespoir ! Merci.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je vous remercie, Docteur Jazaïri, pour les points importants que vous avez soulevés. La présente séance étant consacrée aux aspects médicaux, nos confrères médecins sont appelés à montrer le degré d'importance des pratiques soumises à notre examen, par rapport à l'ordre des priorités en matière de dépenses ou ailleurs. Leurs précisions seront nécessaires pour formuler des avis juridiques appropriés.

- Dr Abdelmounim Obeid

S'agissant des questions médicales, elles méritent d'être quelque peu approfondies. J'avais par ailleurs suggéré à mon confrère, le secrétaire général adjoint, de faire en sorte que les questions économiques soient traitées avec un intérêt égal à celui manifesté par le Docteur Hussein Jazaïri.

Concernant les pratiques médicales, je pense que Dr Mahir Mahran a fait un pas en avant et deux pas en arrière. Il a fait un pas en avant, par sa contribution importante au sujet de la procréation par remplacement qui consiste à implanter l'oeuf fécondé d'une femme dans l'utérus de sa soeur ou de sa mère. C'est un point qui mérite d'être réexaminé, même s'il a déjà fait l'objet d'une décision précédente. Les données scientifiques ne sont pas immuables. On peut en retenir aujourd'hui ce que nous avons rejeté hier. Aux docteurs de la loi, il incombe de nous tracer la voie à suivre, en puisant aux sources de notre Sainte religion et dans les valeurs impérissables de notre glorieux patrimoine. 

Le deuxième point concerne l'enfant dont l'identité sexuelle à la naissance n'est pas identifiée. Je sais que les analyses cytologiques permettent de mettre en évidence le sexe d'un tel enfant. Mais je parle de la fonction sexuelle, mâle ou femelle, qui sera celle de cet enfant durant toute sa vie. Et là j'ai pensé que la transplantation pourrait être une solution, sous réserve évidemment des restrictions qui s'imposent et de nombreuses difficultés inhérentes à sa réalisation.

Ma troisième remarque s'adresse au Cheikh Sulami : le fait de dévoiler les parties intimes ('awrat) du patient ne devra pas poser problème dans le domaine de la pratique médicale. Je souhaite donc que notre honorable Cheikh fasse preuve de souplesse en la matière. Et puis, les parties honteuses n'ont pas toutes le même degré d'intimité ; certaines sont plus "intimes" que d'autres. Par ailleurs, on ne peut prévoir dans quelle direction la médecine va évoluer et on ne sais pas si une greffe d'organes sexuels externes a déjà été pratiquée. Une telle opération aura-t-elle des incidences négatives sur le receveur outre que les effets psychologiques ?

- Président, Dr Issam Charbîni

Je constate que des problèmes sont soulevés qui ne figurent pas au programme d'aujourd'hui. En tant que médecin, je voudrais ajouter que je ne suis pas d'accord avec Dr Obeid, qui a déclaré qu'en médecine, la notion de "parties intimes", n'existe pas ; au contraire, elle existe et les médecins en connaissent les limites ; ils savent également ce qui leur est permis de découvrir en cas de nécessité. Mais personne n'a dit que en médecine on peut tout dévoiler.

- Dr Ibrahim Badran

Merci, monsieur le président. Je crois que certains intervenants ont compris l'importance des interventions chirurgicales pour résoudre le problème d'hermaphrodisme, caractérisé par la présence chez le sujet à la fois des structures ovariennes et des structures testiculaires. Je pense que le Coran fait allusion à ce phénomène dans le verset suivant : "...ou bien il réunit par couple des fils et des filles"(XLII, 50). Si mon interprétation est bonne, l'expression coranique "réunir par couple" pourrait signifier "donner à l'enfant des caractères mixtes, masculins et féminins".

Des cas d'hermaphrodisme, j'en ai rencontré deux fois pendant mes 42 ans de carrière. L'un des sujets concernés était un "homme" qui a des enfants. Mais lorsque nous l'avons examiné, on s'est aperçu qu'il a des testicules et un ovaire.  Chez certains enfants déclarés à la naissance de sexe féminin, on découvre, après examen, des testicules suspendus dans le ventre en même temps qu'une vulve hypoplastique. La sage-femme ou un médecin débutant peut prendre un tel sujet pour fille. On peut l'inscrire comme tel dans le registre de l'Etat civil. A l'âge de cinq ans, on voit apparaître des caractères indiquant que le sexe du sujet n'est pas celui qu'on avait supposé à sa naissance. Les cas d'hermaphrodisme ont été fréquents depuis la Deuxième Guerre mondiale. Dans certains pays où l'on se marie tardivement comme en Angleterre et en France (40 ans), ces anomalies sont de l'ordre de 1 sur 2000 ou 2500.

Il y a des cas également où des filles sont nées avec un utérus et des ovaires mais sans vagin. La transplantation du vagin dans ce cas-là est une solution qui pourra même permettre à ses femmes de procréer et de prendre conscience de leur féminité. Je crois que ce sujet mérite d'être débattu. Merci monsieur le président.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je vous remercie, Docteur Badran. Une petite précision : je crois que pour les sujets dont le sexe génétique est féminin, mais qui présentent des anomalies gonadiques, la chirurgie réparatrice peut être envisagée sans problème. Mais là où les choses se compliquent, c'est lorsque les médecins décident de transformer en femme, un sujet de caryotype mâle. C'est sur ce point que nous devons en référer à l'avis des Docteurs de la loi. Enfin, pour ce qui est la transplantation du vagin, je voudrais savoir si l'organe en question provient de la patiente elle-même ou d'une tierce personne.

- Dr Ibrahim Badran

L'opération consiste à prélever un morceau de chair sur la cuisse de la patiente elle-même et à en faire un conduit qui s'étend entre l'urètre et le rectum.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je passe la parole au Cheikh Abdallah Ibn Bey.

- Cheikh Abdallah Ibn Bey

A propos de la manipulation des organes génitaux, tout le monde est d'accord pour la déclarer inadmissible. Il ne s'agit pas là d'un problème juridique épineux. Les interventions en question n'ont pas un caractère de besoin, et encore moins de nécessité. Tout au plus s'agit-il des pratiques de luxe qui n'occupent qu'une place inférieure dans l'échelle des priorités répondant aux grands desseins de la Charia"(maqâsid ash-sharî'a).

Par ailleurs, je voudrais demander quelques éclaircissements à propos des sujets féminins évoqués par le Docteur Badran : s'agit-il de vraies femmes ? ou d’hermaphrodites (khunthâ) féminins dont la chirurgie permet simplement de réparer les anomalies sexuelles ? Car, si elle vise à changer carrément le sexe, l'intervention doit être, à mon sens, interdite. Bien plus, une telle intervention, comme l'ont déjà souligné certains de nos confrères, est passible d'une punition correctionnelle sévère (ta'zîr).

Un jurisconsulte malikite, Khalil Ibn Ishaq, écrit à ce sujet : "pour toute atteinte aux droits de Dieu ou des hommes, le gouvernant inflige au coupable des peines d'emprisonnement et de flagellation, même s'il faut pour cela que la sévérité du châtiment entraîne la mort du contrevenant". 

Les peines dissuasives (ta'zîr) peuvent être extrêmement sévères, surtout si on a affaire à un récidiviste. Celui-ci mérite une lourde peine d'emprisonnement et une interdiction d'exercer ; ainsi il sera mis hors d'état de nuire aux Musulmans. Pour terminer, je répète que la transplantation des organes génitaux est une pratique inadmissible.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je donne la parole maintenant au Cheikh Zandâni.

- Cheikh Zandâni

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Je voudrais préciser d'abord que le sujet débattu ici comporte deux volets : un volet scientifique et un volet  religieux. Il y a, d'une part, les progrès scientifiques et leurs applications pratiques, d'autre part. Or, j'ai constaté qu'une confusion a été faite entre ces deux aspects de la chose qui méritent pourtant d'être distingués. Pour cela, nous devons être au fait des réalités de la science, suivre avec attention accrue ses découvertes et ses évolutions.

Les opérations qui coûtent aujourd'hui des millions pourront demain devenir accessibles à bon marché. Ces opérations, nous les avons refusées pour des motifs financiers, politiques etc, alors que nous devons laisser les portes ouvertes sur la science, mettre en place des centres pour en suivre les derniers développements, des conseils scientifiques où des docteurs de loi siégeront aux côtés des spécialistes de différentes disciplines scientifiques. On verra combien la femme musulmane sera ravie de savoir que dans un pays arabe un hôpital propose des interventions chirurgicales à des prix très raisonnables. Cela ne vaudra-t-elle pas mieux pour elle que d'aller se faire opérer en Grande-Bretagne ou en France ? Doit-on attendre que des problèmes de ce genre se posent pour les porter devant les parlements et les instances responsables et de voir ensuite si les décisions prises sont appliquées ou pas, si le budget prévu permet de faire quelque chose ? Il faut donc faire la part des choses.

Le deuxième point de mon intervention concerne la procréation. Dieu a fait de celle-ci un moyen pour réaliser de nombreuses fins, sociales et psychologiques. Mais l'Occident, ignorant ces fins, réduit la procréation à sa dimension sexuelle, à un comportement purement animal. Ainsi, s'inscrivant dans une optique qui n'est pas fondée comme la nôtre sur la loi divine, les occidentaux en viennent à accepter la fornication sous le couvert de "fécondation médicalement maîtrisée avec don de gamètes " : une manière de jouer avec les mots et de fausser les réalités. En abordant ce sujet, il importe donc d'en examiner toutes les facettes. Par ailleurs, je suis d'accord pour ne pas revenir sur les interventions destinées à corriger les anomalies et les malformations. A cet égard, le don de gamètes (mâles ou femelles) paraît moins grave que la transplantation d'organes (génitaux). Les précisions du Docteur Badran au sujet de l'intervention réparatrice du vagin sans recours à une tierce personne sont éclairantes pour la formulation d'un avis juridique en la matière. Merci.

- Président, Dr Issam Charbîni

Je vous remercie, Cheikh Zandâni. Je rappelle que la tenue des colloques comme celui qui nous réunit en ce moment, le choix des sujets relatifs à des pratiques médicales intéressant directement ou indirectement le Koweït et les autres pays islamiques-  tout cela a précisément pour but de suivre l'évolution de la science, définir notre attitude à son égard et se préparer à accompagner le progrès en marche. Ecoutons à présent l'intervention du Docteur Mohammad Naim Yassine.

- Dr Mohammad Naim Yassine

Je voudrais préciser que toutes les pratiques médicales soumises à l'examen de nos confrères docteurs de la loi et autorisées par eux lors des assises précédentes de l'Organisation, ont ceci de commun qu'on ne leur trouve pas d'alternatives. Si elles étaient donc acceptées, c'est à cette seule condition : l'absence d'autres solutions de substitution artificielles, thérapeutiques, animales etc. Si une telle solution a été trouvée pour une pratique donnée, celle-ci redevient soumise au principe général qu'est l'interdiction.

Or, à la lecture des exposés médicaux, j'ai constaté que ces derniers ne précisent pas s'il existe des moyens de remplacement pour les opérations comme la transplantation du vagin, de la verge, de l'utérus, ou même de l'oeil. Car la science est en perpétuelle évolution, et il n'est pas exclu qu'elle nous propose un jour -si Dieu le veut- des traitements substitutifs qui permettront de résoudre les problèmes soumis aujourd'hui à la réflexion des docteurs de la loi. Je souhaite donc que nos confrères médecins nous éclairent sur ce point.

- Président, Dr Issam Charbîni

Merci, Docteur Mohammad Naim. Je crois que certains collègues ont parlé des solutions de substitution. Mais il s'agit de voir ce qui se pratique à l'étranger, y compris dans les pays voisins, pour élaborer les solutions juridiques qui s'imposent. Je passe la parole au Docteur Badran.

- Dr Ibrahim Badran

Les propos tenus par notre confrère, Docteur Zandâni, m'incitent à donner quelques détails à propos de l'hermaphrodisme. J'ai parlé de deux sortes d'hermaphrodites : le premier est caractérisé par la présence chez le même sujet de caractères mixtes, masculins et féminins ; lorsque la gonade mâle ne s'est pas suffisamment développée, l'hermaphrodite est considéré comme féminin. A l'inverse, une "fille" peut s'apercevoir qu'elle n'a pas de vagin, ou d'utérus, -ce qui se signale par l'absence de menstruation - Pour en avoir le coeur net, on recourt dans ce cas-là à l'échographie. Mais on a découvert un autre type d'hermaphrodisme, l'intersexualité, dont on a commencé à parler en 1982. Les sujets intersexuels, mâles ou femelles, se caractérisent par une production hormonale typique du sexe opposé, accompagnée de troubles psychologiques dûs au sentiment d'appartenir à l'autre sexe. On a beaucoup écrit à propos de l'intersexualtité. Une surproduction hormonale peut entraîner une tumeur de la glande surrénale, ce qui se traduit, chez une fille de cinq ans, par une force physique exceptionnelle. L'ablation de cette tumeur peut remettre les choses dans leur état normal. Je vous remercie.

- Président, Dr Issam Charbîni

Merci, Docteur Badran. La parole est donnée au Docteur Fawzi.

- Dr Fawzi Faydallah

Je voudrais formuler deux brèves remarques. D'abord, étant donné leur caractère présomptif, le non respect des avis juridiques prononcés aux sujets des pratiques médicales en question n'entraîne pas une peine légale, mais seulement une sanction dissuasive (ta'zîr), laissée à l'appréciation du juge. Cette sanction pourra être spécifiée dans les recommandations finales de la présente session.

La deuxième remarque concerne la question des priorités en matière des dépenses. C'est là un grand problème, du fait que les Musulmans, dans leur vécu quotidien, ne tiennent guère compte d'un ordre de priorités donné. Vouloir leur en imposer un, serait contraignant et pénalisant pour beaucoup d'entre eux. Une telle exigence aura, par conséquent, peu de chance d'être respectée.

En revanche, il faudra entretenir à ce sujet la ferveur religieuse des Musulmans en les sensibilisant aux dangers du laisser-aller et de l'esprit du lucre. Par ailleurs, il est difficile de dire si les pratiques en question ont un caractère de besoin ou de nécessité. Je ne pense pas en tout cas qu'il s'agisse d'un luxe, comme l'ont déclaré certains intervenants. Au contraire, il s'agit là d'opérations qui ont une importance cruciale pour la vie  conjugale et, plus encore, qui mettent en jeu  les buts assignés par la Charia au mariage. Je pense donc qu'il faudra concentrer les débats de nos colloques sur les aspects médicaux et juridiques. Laissons aux colloques économiques et juridiques le soin d'examiner le volet économique de la chose, en fixant une ligne de conduite à suivre en matière de dépenses individuelles et collectives. Je vous remercie et vous adresse les salutations bénies de l'Islam.

- Président, Dr Issam Charbîni

Merci, Docteur Fawzi Faydallah. La recommandation que vous avez faite, nous la transmettons à son Excellence le Président de l'Organisation et à MM. le Secrétaire et le Secrétaire adjoint. Notre confrère le Docteur Hamdi Mas'oud va nous entretenir des aspects éthiques et économiques du problème qui nous préoccupe ici. Mais avant de lui donner la parole, je demande à nos confrères docteurs de la loi d'intervenir s'ils ont encore des questions à poser.

- Dr Sidqi Dajjani

Merci monsieur le président. Je voudrais poser une question à mes collègues médecins et plus particulièrement au Docteur Badran qui nous a fait un riche exposé sur l'hermaphrodite - cette autre forme de créature conçue par Dieu, le Très-haut- Je rappelle d'abord que le problème de l'hermaphrodisme a été abordé de longue date par le droit islamique et voilà qu'on le redécouvre à l'époque actuelle. Ma question, la voici : pour les filles qui n'ont pas de vagin, on leur en forme un, avec de la chair prélevée sur leur propre cuisse, y a-t-il des cas d'hermaphrodisme où il est nécessaire, pour réparer l'anomalie sexuelle, de faire appel aux organes provenant d'un tiers, surtout pour les sujets à la recherche d'une apparence masculine ? Mais, pour stimuler un processus de différenciation, une prise d'hormones sera nécessaire, d'où cette question subsidiaire : que pensez-vous de cet apport hormonal ? Quand est-ce qu’on peut considérer que la dose administrée est normale ou artificielle et donc contraire au plan divin ? Merci.

- Dr Ibrahim Badran

Les deux questions sont liées. Pour la femme, l'opération permet, même en l'absence de l'utérus, de constituer artificiellement un vagin avec de la chair prélevée sur la patiente elle-même, et, par conséquent, de donner à celle-ci une chance de vivre une vie normale.

Pour l'homme, l'opération consiste à construire, à partir de la peau du ventre (ou d'autres parties du corps) un tube branché sur la terminaison de l'urètre ; à l'intérieur de ce tube, on introduit une prothèse en plastique (phalloplastie) ou un segment de tissus cartilagineux. Le phallus ainsi constitué peut assurer certaines fonctions, de façon un peu artificielle. L'opération a l'avantage de ne pas faire appel à un tiers donneur.

Pour ce qui est de l'administration d'hormones, elle peut être autorisée dans les cas d'intersexualité, mais pas à des fins de déviation sexuelle ;  car on sait que les travestis utilisent des hormones féminisantes pour se donner une forme féminine :  douceur de la peau, disparition de la pilosité faciale, aspect moelleux de certaines parties du corps etc. Cette pratique, devenue courante dans certains pays d'Europe, est inadmissible tant au plan religieux que médical.

Mais malheureusement, les défenseurs des déviations sexuelles affichent leurs opinions un peu partout dans le monde. -Prions Dieu que leurs idées perverses ne nous atteignent pas- Ils s'expriment à travers les chaînes de radio et des colloques, s'organisent en associations pour défendre leur cause et réclamer leurs droits. Ceux parmi nos confrères qui sont venus d'Amérique et qui y vivent savent combien les mouvements d'homosexuels sont puissants dans ce pays, où ils constituent des groupes de pression semblables aux lobbies politiques qui imposent au gouvernement des législations allant dans le sens de leurs intérêts.

D'autre part, pour les sujets, mâles ou femelles, souffrant d'une sous-production hormonale, il n'y a aucun inconvénient, à mon avis, à ce que des hormones leur soient administrées. Troisième et dernier point : il existe une variété d'hormones qui, si elles sont utilisées de façon incorrecte ou en fortes doses, provoquent une suractivité de certains glandes, ce qui induit une cancérisation de celles-ci. Par conséquent, la prise de ces hormones doit être contrôlée de façon rigoureuse pour prévenir tout abus.

- Dr Sidqi Dajjani

Juste une petite question : d'après ce que nous avons entendu, l'opération de changement de sexe pour un homme utilise la peau de celui-ci pour en former un vagin artificiel, en raison, dit-on, d'une sensibilité meilleure de cette peau, est-ce que la même technique a déjà été utilisée pour transformer une femme en homme ?

- Dr Ibrahim Badran

Il se peut qu'elle soit utilisée, mais en fait notre expérience en ce domaine est quasiment nulle.

- Président, Dr Issam Charbîni

Merci, Docteur Badran. Je passe la parole au Dr Kamal Najib.

 

- Dr Kamal Najib

Le Centre des maladies héréditaires a une grande expérience pour ce qui est des cas d'hermaphrodisme. Après l'intervention du Docteur Hathout, J'aimerais revenir sur ce point pour en donner de plus amples explications à nos confères docteurs de la loi.

- Dr Hassane Hathout

Je voudrais m'adresser à nos confères docteurs de la loi pour leur poser une question à propos du phallus artificiel : l'homme souffrant d'une érection déficiente ou dont la verge ne se gonfle pas, enfile sur celle-ci une prothèse de taille et de capacité d'érection raisonnables, pour pouvoir donner du plaisir à sa femme pendant l'acte sexuel. Ma question est la suivante : est-il licite ou non d'utiliser une telle prothèse ? Merci.

- Président, Dr Issam Charbîni

La réponse à cette question sera donnée lors de la séance suivante, consacrée aux volets juridiques. A présent, écoutons l'intervention du Docteur Kamal Nadjib.

- Dr Kamal Najib

Dans l'exposé que j'ai présenté ce matin, j'ai dit que la différenciation sexuelle est un processus à cinq temps. Il y a d'abord le sexe génétique, fixé par la formule XX, pour les femmes, et XY, pour les hommes. La présence du chromosome Y dans le caryotype détermine la formation de la gonade mâle, le testicule, qui, à son tour, produit les hormones mâles nécessaires à l'élaboration des autres organes génitaux, internes et externes. Telles sont les quatre étapes de différenciation sexuelle mâle dont nous avons déjà parlé.

La cinquième étape intervient après la naissance : l'enfant porteur de la paire chromosomique XY ou XX se développe normalement. A l'inverse, une anomalie dans la formule chromosomique définissant le sexe, se traduit par l'apparition de caractères mixtes, intermédiaires entre le sexe masculin et le sexe féminin : on a alors affaire à un hermaphrodite. En réalité, il y a deux sortes d'hermaphrodisme : il peut s'agir d'hermaphrodisme vrai ou de pseudo-hermaphrodisme. Dans le premier cas, le sujet possède à la fois un ovaire et des testicules. Dans le pseudo-hermaphrodisme,  les gonades sont indiscutablement mâles ou femelles, (en conformité avec le sexe génétique) mais les organes génitaux externes, malformés, évoquent plus au moins le sexe opposé.

 

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