|

2.4
Discussions des exposés traitant le point de vue du droit
islamique
Président de séance : Cheikh
Mohammad Habib Belkhodja
Co-président : Dr. Abdelhay El-Awadi
Rapporteur : Dr. Mohammad Soulaymane El-Ashqar
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhodja
Au nom de Dieu, le Clément,
le Miséricordieux,
Que la paix et le salut
soient sur le Prophète béni, Mohammad, sur sa famille et ses
Compagnons;
Notre Seigneur ! Nous croyons
en Toi et implorons Ton pardon ; vers Toi nous nous
repentons et c’est à Toi que nous nous confions, en toute
chose ;
Seigneur ! guide nos pas,
éclaire-nous, inspire-nous la vérité et le bien et
épargne-nous le mal.
Excellences,
Chers confrères,
Nous ouvrons cette séance
pour reprendre l'examen du sujet soumis à notre réflexion,
aujourd'hui, à savoir : les embryons avortés et les
possibilités de leur utilisation. Nous avons suivi avec
intérêt les exposés qui ont été présentés et qui ont abordé
en profondeur les divers aspects de la question, aussi bien
médicaux que ceux relevant du Droit islamique. Et c'est bien
un motif de réjouissance pour nous que de voir les sciences
juridiques islamiques animées - par la grâce de Dieu- d'un
nouveau souffle ; ces sciences ne restent plus en effet
confinées dans le domaine des pratiques cultuelles et de
dévotion, mettant en rapport l'homme et son Créateur ; elles
sont désormais ouvertes aux préoccupations aussi variées que
vastes, concernant, par exemple, la conduite qui doit être
celle du Musulman vis-à-vis du respect des droits du Dieu et
ceux d'autrui et son obligation de suivre la voie inspirée
par Dieu, en se conformant aux commandements de la religion,
de la foi et de la Charia dans tous les sphères de la vie :
dans les domaines économiques, sociaux, politiques et
médicaux.
L'on sait, par ailleurs, que
face aux mutations profondes qui ont marqué la société
actuelle, les Docteurs de la loi musulmans ont été amenés à
se pencher, avec leurs collègues économistes, sur les
questions économiques, et à se réunir autour d'une même
table pour débattre des divers problèmes se rapportant à ce
domaine. Dans le même esprit, ces jurisconsultes ont tenu
des rencontres avec les médecins pour examiner ensemble
diverses pratiques médicales vis-à-vis desquelles les
opinions, en Occident comme en Islam, sont partagées.
Il convient dès lors, pour
déterminer l'attitude à adopter en la matière, de s'en
rapporter à la Chari’a, en vue d'en tirer les principes et
les normes devant réglementer les pratiques en question.
Nous devons ainsi puiser aux sources du Coran, des
enseignements du Prophète (à lui bénédictions et saluts),
des règles de droit et de jurisprudence islamiques, bref, de
toutes ces inépuisables ressources qui nous sont offertes
par notre Sainte religion.
J'ai eu, il y a peu, un
entretien avec notre Honorable confrère, Cheikh Mohammad
Mokhtar Sulami ; celui-ci m'a confié qu'en Europe - et
précisément en Allemagne-, les gens, naguère très divisés
sur les questions touchant aux bébés-éprouvettes, et autres
problèmes du même genre que nous avons soulevés lors de
différentes réunions de l'Organisation et au sein de
l'Académie du Fiqh, en sont venus à admettre les conclusions
déjà formulées par ces deux instances islamiques au cours de
leurs successives rencontres. C'est là, à n'en pas douter,
un signe de grâce divine en notre faveur. De fait, notre
devoir n'est pas seulement d'édifier les musulmans, en leur
indiquant la voie du bien tracée par la Charia islamique ;
il nous incombe aussi d'éclairer, par nos directives et nos
conseils, tous les hommes, où qu'ils soient dans le monde.
La Charia islamique est, en effet, au service de l'humanité
toute entière ; elle est venue guider nos pas, nous
préserver tous de l'égarement, et nous inspirer les
conduites sages, conformes aux prescriptions divines.
Avant d'ouvrir le débat, je
rappelle à nouveau que les communications, médicales et
juridiques, qui ont été présentées, ont fait un tour
d'horizon complet du sujet qui nous préoccupe ici. Elles ont
été fécondes et se sont complétées et enrichies
mutuellement. Certaines d'entre elles n'ont pas manqué de
rappeler les décisions déjà prises en la matière par des
colloques précédents.
Il est temps à présent
d'entamer le débat, en donnant la parole à ceux qui désirent
intervenir ; ils ne sont à présent que sept à être inscrits
sur la liste, mais j'espère que d'autres vont se joindre à
eux.
La parole est donnée
maintenant au Docteur Issam Charbîni.
- Dr Issam Charbîni
Au nom de Dieu, le Clément,
le Miséricordieux.
Merci monsieur le président.
Je voudrais demander quelques éclaircissements au Docteur
Omar El-Ashqar : celui-ci n'a pas précisé dans son exposé
s'il est pour ou contre les expérimentations scientifiques
sur les oeufs fécondés. Et si je reviens sur ce sujet, c'est
parce qu'il soulève des problèmes d'ordre moral. Nous avons
accepté de traiter certains cas de stérilité en ayant
recours à la procréation extracorporelle artificielle. Mais
pour en arriver là, il nous a fallu un long et laborieux
travail de recherches. Ce qui ne veut pas dire que le
problème des bébés-éprouvettes est clos ; au contraire, il
nécessite encore d'énormes efforts pour développer et
perfectionner les méthodes utilisées. Là dessus, on n'a pas
le choix : ou bien on réalise nous-mêmes les recherches et
les expérimentations scientifiques qui s'imposent, en
s'assurant, par nos propres moyens, un niveau de progrès
viable ; alors on pourra dicter les normes et les conditions
morales inspirées de la Charia ; ou bien on reste
complètement tributaire des recherches de l'Occident, en
laissant aux occidentaux le champ libre pour travailler et
produire à leur guise, et en se contentant de consommer les
fruits de leur labeur ; et dans ce cas, on risque de se
trouver devant une situation contradictoire : d'une part, on
s'interdira à nous-mêmes certaines choses en laissant aux
autres toute latitude de s'y livrer ; et d'autre part, on
acceptera de profiter des résultats des travaux qu'on aura
réprouvés. Ce serait une impasse morale dont on ne sortira
pas grandi - Que Dieu nous en préserve!-
Nous devons donc nous garder
de tomber dans les erreurs reprochées aux nations
antérieures à L'Islam (les Gens du Livre) qui disaient,
d'après le Coran : "Les infidèles ne possèdent sur nous
aucun moyen de pression"(III, 75).
Pour terminer, j'espère que
notre réunion débouchera sur une recommandation claire sur
ce point. Merci.
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhodja
Merci monsieur le Professeur
Issam Charbîni ; la parole est donnée à présent au Docteur
Hamdâti Mâalaynayn.
- Dr Hamdati Mâalaynayn
Au nom de Dieu, le Clément,
le Miséricordieux.
Merci, monsieur le président.
Je dois dire, tout d'abord, que grâce aux remarquables
communications qui nous ont été présentées, nous avons
appris beaucoup de choses sur le sujet proposé à notre
réflexion ; ainsi, par leurs analyses fines et profondes,
les intervenants nous ont éclairés aussi bien sur les
aspects médicaux du sujet traité que sur les solutions
légales qu'il implique. -Que Dieu récompense leurs efforts!-
En réalité, le Musulman
d'aujourd'hui se trouve désemparé et pour cause: beaucoup
d'académies, d'instances médicales, d'organisations et
autres institutions islamiques sont favorables à la
limitation des naissances. Bien plus, certains, faisant fi
de la Loi, sont allés jusqu'à opter sciemment pour la
stérilité ou, à tout le moins, pour la contraception, sans
avoir beaucoup d'enfants à leur charge. Cette tendance
semble être encouragée même si elle n'est pas explicitement
cautionnée par les autorités religieuses. En tous cas, ces
autorités n'ont pas réagi contre ce phénomène comme elles se
doivent de le faire en vertu du Hadith du Prophète qui dit
:"Mariez-vous et multipliez-vous, car je veux tirer fierté
(de votre nombre) devant les autres nations, au jour de la
Résurrection".
A côté du laxisme en matière
de limitation des naissances, on trouve une autre attitude
non moins critiquable : l'encouragement des pratiques
procréatives qui ne sont pas toutes conformes aux
prescriptions du Coran et de la Sunna (Traditions du
Prophète). Parmi ces pratiques, on trouve l'insémination
artificielle, le transfert d'embryons et autres modes de
fécondation qui ont été abondamment étudiées dans leurs
exposés par nos confrères médecins, lesquels ont ainsi rendu
un inestimable service à l'Islam et aux Musulmans. -Que Dieu
les en récompense-
Pour être rassurés sur ce
point, pour avoir la conscience tranquille, nous avons
besoin de solutions légales conformes à la Charia et
susceptibles de dissiper toutes les incertitudes. Les
pratiques en question sont, de fait, récusables à plus d'un
titre: elles induisent le mélange de filiations interdit
sans nuance par la Chari’a, et la modification de la nature
donnée par Dieu à sa créature, modification dénoncée par le
Coran comme une oeuvre du diable qui dit, d'après le Livre
sacré : "Je leur intime un ordre : ils modifieront la
création de Dieu". Les commentateurs sont unanimes pour dire
que la castration entre dans la catégorie des actes de
dénaturation condamnés par le verset précité ; dans le même
ordre d'idées, un exégète d'obédience malikite, Tabari, et
un jurisconsulte, Al-Bajji, ont déclaré, le premier dans son
Commentaire, le second dans son ouvrage "Al-multaqi", que la
pratique de l'alchimie doit être prohibée, si elle conduit à
la transmutation de la créature. Par cette attitude, les
deux auteurs qu'on vient de mentionner, ont été très en
avance sur leur temps.
Nous nous trouvons
actuellement face à des cas nouveaux, nés des recherches
scientifiques et de leurs applications qui sont elles-mêmes
l'oeuvre de gens qui ne font aucun cas de la Loi divine ;
ces gens-là en sont venus à se demander, perplexes, si leurs
expérimentations scientifiques ont amené aux résultats
escomptés. Dans certains cas, oui, mais à quel prix, et avec
quelles conséquences pour la société, surtout si l'on songe
aux fameux bébés-éprouvettes ! A ce propos, justement, j'ai
lu, il y a un mois, un article dans le journal "Asharq
al-awsat", qui rapporte le fait suivant : Aux U.S.A, un mari
a eu avec sa femme une dispute qui s'est terminée par leur
divorce ; or, il se trouve que le couple en question a un
bébé-éprouvette que le mari refuse de reconnaître comme son
enfant, alors que sa conjointe s'y attache résolument, étant
le seul moyen pour elle de satisfaire son désir d'enfant.
L'affaire est portée devant les tribunaux...le verdict
devait tomber une semaine plus tard, selon le journal qui a
promis de donner la suite, le moment venu. Il n'a pas tenu
promesse, malheureusement…
On voit ainsi que ces gens-là
sont eux-mêmes aux prises avec les problèmes sociaux
suscités par des pratiques procréatives contre-nature et qui
sont, dans la plupart des cas, contraires aux commandements
de la Chari’a. Il nous incombe donc, à nous autres
Musulmans, de veiller au respect des prescriptions divines
en la matière. Pour cela, il faudra encourager les
rencontres des Oulémas destinées à réfléchir sur les
problèmes posés et à dégager les solutions légales
convenables. Ce genre de rencontres ne pourront
qu'approfondir les acquis déjà existants et ouvrir de
meilleures perspectives devant la société.
Merci et que Dieu vous
bénisse.
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhodja
Je remercie notre confrère
pour son intervention pertinente. Permettez-moi de vous
rappeler, chers collègues, qu'il vaut mieux de ne pas
revenir sur les questions déjà tranchées auparavant. Car, le
sujet qui nous préoccupe aujourd'hui concerne les embryons
avortés et les possibilités de leur utilisation. J'espère
donc qu'on se limite à ces questions, afin de pouvoir les
analyser de façon approfondie et fournir ainsi une riche
matière au comité chargé de rédiger les recommandations. La
parole est donnée maintenant au Docteur Abdelmounim Obeid.
- Dr Abdelmounim Obeid
J'ai deux remarques. La
première porte sur la question de savoir si l'embryon est à
considérer comme un individu humain dans toutes ses étapes
de formation ; cette question, signalée par le Dr. Naim
Yassine dans son intervention, gagnerait à être approfondie
et examinée par les Docteurs de la loi et leurs collègues
médecins. Le Professeur Naim cite le verset coranique qui
dit "...puis, nous en avons fait une autre création" pour en
conclure que cette transformation en "une autre créature"
correspond au stade de l'insufflation de l'esprit dans le
corps de l'embryon au terme de son développement et son
individualisation, soit au 120 ème jour de gestation. Cette
conclusion ressort, de façon claire, des versets coraniques
relatifs à ce sujet.
Mais je voudrais soulever ici
la question du rapport entre l'esprit "dont la connaissance
appartient à Dieu" et la vie relationnelle caractérisée par
la volonté, les perceptions, les actions, les réactions et
autres fonctions dépendant du cerveau, lesquelles sont
assurées à travers un réseau intense de zones et
d'interconnexions nerveuses - cette vie donc qui disparaît
avec la destruction du cerveau, même si, par ailleurs, le
tronc cérébral, resté intact, permet d'assurer les fonctions
cardiaques et respiratoires, et, partant, de maintenir en
vie des organes comme le coeur, les poumons, le pancréas, le
foie et autres. Je voudrais ainsi connaître le point de vue
de nos confrères médecins et docteurs de la loi à propos du
verset coranique suivant : "Ils t'interrogent au sujet de
l'esprit. Dis : "l'Esprit procède du commandement de mon
Seigneur"(XVII, 85). Je connais la réponse du Coran et je
l'accepte volontiers ; mais reste à savoir ce que les gens
qui ont interrogé le Prophète entendaient par "esprit"(rouh)
: S'agit-il du principe de vie (hayât) qui fait la
différence entre l'être humain et la matière inanimée ?
Est-il à propos de se contenter de dire que la connaissance
de l'esprit appartient à Dieu et relève de son Vouloir ?
Le système nerveux, qui
contrôle l'ensemble des fonctions et des organes de
l'organisme, est au service de l'être qui agit, commande,
décide, réfléchit, choisit, analyse et critique les données
qui lui sont soumises.
L'intervenant a abordé
d'autres questions ayant trait au fonctionnement de
l'intellect ('aql), au cerveau, aux réactions physiologiques
qui s'y déroulent, à ses influences extérieures, à l'esprit
pensant, dépendant des facteurs extérieurs, naturels ou
physiques ; il a évoqué de même les influences qui
s'exercent sur l'intellect ainsi que les interactions
infinies entre l'homme et son environnement, lesquelles
induisent une évolution incessante des facultés
intellectuelles. Ce point peut paraître quelque peu
philosophique et spéculatif. Il n'en mérite pas moins d'être
examiné à fond.
Ma deuxième remarque concerne
l'avortement. Je vais vous parler à ce sujet de ma propre
expérience en tant que médecin pratiquant au Koweït : dans
ce pays, le nombre de naissances dépasse annuellement 40000,
mais il y a chaque année plus de 7000 cas d'interruption de
grossesse. Et, qui plus est, la plupart des embryons avortés
sont déjà formés et animés de vie ; ces milliers d'embryons
avortés qu'on laisse mourir, sont enterrés ou détruits par
des substances chimiques corrosives. C'est le même sort
réservé à des millions d'embryons dans les pays islamiques
pauvres ; certains de ces embryons en sont à leur sixième
mois de gestation. En Occident, on travaille sur des
embryons toujours plus petits, à l'aide d'appareils
technologiques de plus en plus sophistiqués, dans le but de
leur sauver la vie. Chez nous par contre, on laisse périr
des embryons à un stade plus avancé de leur développement.
Or, le respect de l'embryon nous engage à entreprendre des
travaux de recherche et des actions en faveur de celui-ci et
pour les intérêts communs (masâlih mursalat) de l'homme en
général. Faut-il donc laisser mourir les embryons ? Ou
convient-il plutôt d'autoriser des recherches expérimentales
sur eux sous réserve de certaines conditions précises, et en
les soumettant au contrôle des comités d'éthique suggérés
par le Docteur Hassan Hathout ?
Que Dieu vous bénisse et vous
accorde le succès.
- Président, Cheikh Habib
Belkhodja
Merci, Monsieur le Professeur
Obeid pour ces remarques judicieuses qui, cependant, nous
ont entraîné, les unes, sur le terrain de la réflexion
philosophique, les autres, dans le domaine de l'éthique. Or,
l'aspect philosophique de la question ne rentre pas dans les
préoccupations de la présente session. Quant au volet
éthique, il relève, pour nous, des données de la religion.
Les Occidentaux parlent de "valeurs éthiques", mais il
s'agit, pour nous autres musulmans, de valeurs religieuses.
Et, à ce titre, elles sont au centre du problème soumis à
notre examen. Merci encore une fois. La parole est donnée
maintenant au Docteur Ahmad El-Qadi.
- Dr Ahmad El-Qadi
Louange à Dieu, que la paix
et les bénédictions soient sur le Prophète Mohammad.
Je voudrais faire une
remarque à propos de l'intervention du Docteur Mohammad Naim
Yassine. Mais permettez-moi d'abord de dire combien j'admire
le Professeur Naim, pour l'étendue de ses connaissances et
la sagesse de ses avis en matière légale. Les remarques qui
vont suivre n'entament en rien l'estime que je lui porte.
Le premier point concerne la
conclusion formulée par notre confrère Dr. Naim, qui,
partant du constat que certains déclarent interdit, ou du
moins comme ayant un caractère douteux, l'avortement
intervenu au 80e jour de gestation, ou avant le 120e jour de
grossesse, considéré par eux comme le moment de
l'insufflation de l'âme, se demande si ces indications
d'ordre temporel ne devraient pas constituer l'un des
critères devant permettre d'interdire ou d'autoriser
l'interruption de grossesse. Or, je pense que cette
conclusion est inexacte, car beaucoup de spécialistes, dont
moi-même, n'autorisent pas l'avortement au 80e jour de
grossesse.
Nous ne nions pas l'esprit.
Loin de là. Et si nous le citons parmi les critères devant
définir la qualification légale afférente à l'avortement,
c'est pour mieux en souligner le caractère sublime et
hautement noble, et aussi pour reconnaître que nous n'en
savons pas grand-chose. La démarche évoquée par notre
confrère Naim pourrait n'être qu'un subterfuge habile pour
réduire la marge de manoeuvre de ceux qui soutiennent une
opinion contraire sur la question, en déclarant prohibé
l'avortement à ce stade supposé précéder l'insufflation de
l'âme, d'après le hadith cité à ce propos. Cette démarche
laisse entendre que nous ne reconnaissons pas l'esprit ou
que nous soutenons une conception matérialiste de la vie, ce
qui est absolument faux, comme on va pouvoir l'expliquer, je
l'espère.
Deuxième point : cette
manière de définir le caractère interdit ou licite de
l'avortement au stade de 80e ou de 120e jours de gestation
risque d'induire des interprétations hasardeuses au sujet de
l'esprit dont on ignore la nature. Ce n'est pas là une
simple appréciation personnelle, mais une vérité
indiscutable soulignée par le Coran. Interpréter
littéralement le hadith relatif aux moments de
l'insufflation de l'esprit dans l'embryon, est tout aussi
aléatoire que le fait de prendre à la lettre le passage
coranique* où il est dit que les esprits sont retirés des
corps des hommes pendant leur sommeil : l'homme endormi
reste animé de la vie comme l'attestent les battements
cardiaques et l'encéphalogramme, mais l'esprit s'en est
retiré d'après l'interprétation littérale du verset
coranique en question ; il est donc comparable à l'embryon
au 80ème jour de gestation : Serait-il admissible pour
autant d'éliminer physiquement une personne endormie, en cas
de nécessité, comme on le ferait pour un embryon selon
l'avis du Docteur Naim? Je crois que personne parmi nous ne
souscrirait à une telle hypothèse.
Si donc on se prononce contre
la mise à mort d'un homme endormi, dont le corps doit être
préservé de façon à ce que l'esprit puisse le réintégrer,
une fois de retour, on doit on faire de même pour ce qui est
des embryons aux stades de 80ème, 119ème ou 120ème jours de
gestation.
Considérons également le cas
d'un patient en "coma dépassé" : celui-ci, plus encore que
la personne endormie, présente maints signes indiquant que
le souffle de l'âme est retiré de son corps ; d'abord parce
qu'on ne peut plus le ramener à la conscience, ni
communiquer avec lui par quelque moyen que soit, même si par
ailleurs ses fonctions respiratoires et cardiaques sont
assurées normalement, sans l'aide d'appareils de
réanimation. Là encore rien ne pourrait justifier la mise à
mort du sujet en coma. La même conclusion doit, ipso facto,
s'appliquer au cas de l'embryon au 80ème ou 119ème jours de
grossesse.
Je vous adresse, enfin, les
salutations bénies de l'Islam.
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhoudja
Je remercie le Docteur
El-Qadi pour ses précieuses remarques. Je voudrais ensuite
souhaiter en votre nom la bienvenue à son Excellence le
Grand recteur de la Mosquée-université El-azhar, Cheikh Jad
El-Haq Ali Jad. La séance d'aujourd'hui se trouve bénie de
sa présence et a été ainsi des plus fructueuses. La parole
est donnée à présent au Docteur Mokhtar Mahdi.
- Dr Mokhtar Mahdi
Au nom de Dieu, le Clément,
le Miséricordieux,
Je voudrais faire quelques
remarques à propos des exposés qui ont traité des enfants
anencéphales. Il me semble que certains collègues pensent
qu'il est facile d'établir la mort du tronc cérébral dans le
cas des anencéphales pour pouvoir, immédiatement après,
procéder au prélèvement d'organes. En fait, l'opération est
très délicate sur le plan clinique. Il existe cependant une
panoplie de moyens d'investigation qui permettent de
s'assurer de la mort du tronc cérébral dans le cas de
l'anencéphalie, comme d'ailleurs dans d'autres cas, et donc
de pouvoir obtenir les organes que l'on recherche. Merci.
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhodja
Merci monsieur le Professeur.
La parole est donnée à présent au Docteur Hamid Rifai.
- Dr Hamid Rifai
Au nom de Dieu, le Clément et
le Miséricordieux;
Je voudrais d'abord rappeler
à nouveau la mise au point faite ce matin à propos de la
problématique de l'esprit, qui revient dans certaines
interventions mais se trouve occultée dans d'autres.
L'esprit constitue le fondement principal et le critère
décisif dans la définition de nos conceptions, de notre
vision propre de la vie et du monde. J'espère donc que
chacun de nos collègues ici présents aura l'occasion de
s'exprimer sur ce point.
Concernant les exposés de cet
après-midi, je dois répéter le même reproche que j'ai déjà
formulé ce matin, à savoir qu'il y a, chez certains
collègues, un flottement conceptuel dû à l'absence d'un
effort original d'interprétation doctrinale au niveau de la
Oumma islamique. J'ai constaté ainsi que certains ont
confondu l'ordre des valeurs et celui des moyens et des
techniques, surtout lorsqu'ils ont abordé la question de la
modification de la créature divine. On n'a pas su distinguer
le moyen et l'action qui en résultent, en l'occurrence le
changement du plan du créateur. Il faudra donc clarifier les
choses et dissiper les confusions.
Le deuxième point concerne la
problématique des notions abstraites et leurs rapports avec
les réalités matérielles. Là encore nous n'avons pas su
établir de frontières nettes entre les termes abstraits que
nous utilisons dans le langage courant et les termes
renvoyant à des réalités scientifiques concrètes et
précises. Or, il ne convient pas d'appliquer aux réalités
scientifiques modernes des termes anciens puisés dans une
tradition juridique et religieuse séculaire comme :
l'intellect (aql), le coeur (fou'âd) et (qalb), l'âme (nafs),
l'esprit (rouh) et autres. Ces termes ont été utilisés et
longuement expliqués dans les ouvrages classiques. Mais
aujourd'hui la science a beaucoup évolué et a pu éclaircir
le sens concret des notions précitées. J'espère donc qu'à la
lumière des données scientifiques établies, nos savants
pourront réviser leurs définitions des notions en question.
J'ai entendu ce matin un intervenant se demander si l'ovule
peut être rangé, dès sa fécondation, sous l'appellation "janine"
(embryon) ou si ce dernier terme ne s'applique à l'oeuf
fécondé qu'à un stade donné de son évolution. C'est sans
doute une bonne question sur laquelle il faut se pencher
pour élargir l'acception du terme "janine"(embryon) et
permettre d'aboutir à une définition légale précise.
Je voudrais, enfin, dire un
mot sur les précautions devant entourer la formulation des
avis juridiques et leur rapport avec le principe de la
pondération (yusr) envisagé dans le cadre des intérêts
communs : si chaque savant s'entoure de ces précautions,
cette démarche reste individuelle ; or, il y a les intérêts
généraux de la Oumma qui doivent être pris en considération.
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhodja
Je vous remercie, monsieur le
Professeur Hamid Rifai ; mais permettez-moi de vous dire
qu'en vous écoutant pour la première fois, lors de la
première et de la deuxième séances, j'ai cru avoir affaire à
un docteur de la loi. Je ne savais pas que vous êtes aussi
un homme de science avant de vous entendre parler des
questions relevant de la physique et de la chimie et qui
n'entrent pas habituellement dans les préoccupations des
spécialistes du droit islamique. Mais je suis surpris qu'un
homme d'une double compétence comme vous parle du Fiqh
(droit islamique) comme du patrimoine du passé. Le droit
islamique est loin d'être un savoir traditionnel pétrifié.
Il est au contraire une source vitale qui doit inspirer
notre vécu quotidien. Et c'est lorsque nous avons oublié
cette vérité que nous avons flanché, devenant ainsi la proie
facile d'une croisade culturelle acharnée. Notre identité
s'en est trouvée sérieusement entamée.
S'agissant des termes que
vous avez cités, en nous engageant à les redéfinir de façon
plus précise en tenant compte des données de la science
moderne, je dois dire que les jurisconsultes et les docteurs
de la loi utilisent des termes qui peuvent être étudiés et
examinés comme tout autre vocabulaire de spécialité. On ne
doit pas se disputer pour des subtilités de langage, dit un
adage ancien. De plus, l'exemple que vous avez cité ne pose
pas de problème de terminologie : le mot "janine"(embryon)
correspond à un emploi établi dans la langue. L'essentiel,
c'est de s'attacher à saisir la signification profonde et la
réalité conceptuelle à laquelle renvoie ce vocable, afin
d'éviter les emplois abusifs et ambivalents.
Par ailleurs, j'ai remarqué
que vous répétez sans cesse, ce matin comme au cours de la
présente séance, que l'on doit définir les choses de façon
claire et détaillée. Cette tâche, c'est à vous qu'il incombe
de la remplir, lors des débats. En vérité, il est plus
facile de donner des conseils que de les exécuter. Il
convient donc de faire ce travail de clarification
terminologique, en laissant au comité désigné à cet effet le
soin de rassembler les données qui lui seront fournies et de
formuler les recommandations et les décisions finales, dont
nous pourrons tous tirer profit.
Je reviens sur le terme
"patrimoine" que vous avez cité : Vous savez que le Monde
islamique et les savants musulmans, font l'objet d'une
compagne de dénigrement tous azimuts, qui vise à
dévaloriser la culture, la science et les courants de
pensée islamique, en les rangeant sous l'étiquette de
"patrimoine", et ce, dans le but de les identifier aux
éléments hérités des Grecs, des Romains et d'autres nations.
Or, nous voulons prouver que
la culture islamique n'est pas un simple héritage du passé,
qu'elle est, au contraire, une réalité vivante qui nourrit
notre vécu quotidien. L'Islam, comme en témoignent maints
faits indiscutables, est une religion éternelle sans cesse
revigorée. La Loi comme la science islamiques demeureront
vivaces pour toujours.
Je vous remercie.
- Cheikh Mohammad Fadil Amine
Monsieur le président, je
voudrais, tout d'abord, suggérer que l'intervenant donne les
explications qu'on attend de lui ; et j'espère être au
nombre des dix personnes qui n'ont pas encore pris la
parole...
Je voudrais, ensuite, dire un
mot sur les "étapes"(atwâr) auxquelles il est fait allusion
dans ce verset coranique : "Pourquoi n'attendez-vous pas de
Dieu un comportement digne de lui, alors qu'il vous a créés
par phases successives" (LXXI, 14). Dieu nous a créés d'une
goutte de sperme, de mélanges (amshâj) ; la première phase
de notre formation commence ainsi lorsque l'élément mâle et
l'élément femelle sont réunis en une seule cellule.
On s'est interrogé
aujourd'hui -on y reviendra aussi demain- sur l'attitude de
la Chari’a à l'égard des banques d'embryons que nous avons
empruntées à l'Occident. En fait, il s'agit là d'un produit
de la science qui appartient à l'humanité toute entière. Une
découverte de la science ne peut pas nous être imposée, au
mépris des préceptes de notre religion.
Pour celle-ci, l'être humain,
ennobli par Dieu, est digne du respect et de tous les
honneurs. Dans cet esprit, l'embryon est considéré comme un
individu humain et mérite d'être traité comme tel dès le
premier instant de sa conception, même avant d'avoir reçu le
souffle de l'âme. Une fois animé de l'esprit, il accède à un
rang plus élevé encore.
S'il est permis de prélever
des organes sur un adulte, pour sauver la vie d'un homme, il
devra en être de même, a fortiori, sur les embryons. Mais le
problème, c'est de savoir comment obtenir ces embryons. Je
crois que, d'après les interventions d'aujourd'hui, un
accord s'est dégagé qui considère inadmissible l'avortement
provoqué pour le bénéfice d'un tiers. Seuls sont licites
l'avortement pratiqué pour préserver la santé de la mère ou
la fausse couche spontanée. L'intervention d'un médecin pour
interrompre une grossesse est interdite aux yeux de l'Islam.
Merci.
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhodja
Je vous remercie, monsieur le
Professeur Fadil Amine ; la parole est donnée maintenant au
Dr Cheikh Qaradawi.
- Dr Cheikh Qaradawi
Au nom de Dieu, le Clément,
le Miséricordieux ;
Que la paix et les
bénédictions soient sur le Prophète Mohammad.
Je voudrais rappeler quelques
principes qui doivent être pris en considération, lorsqu'on
aborde des questions comme celles qui sont soumises à notre
examen. Le premier de ces principes est le suivant : il n'y
a aucun mal à ce que les opinions soient partagées du moment
qu'il s'agit de se prononcer sur des problèmes nouveaux et
inédits. Au demeurant, ces divergences sont de mise chaque
fois qu'on se trouve face à des cas d'espèce sans précédent
qui exigent un effort original d'interprétation de la Loi.
Je suis d'ailleurs frappé de constater que les médecins
peuvent également avoir des avis différents sur les mêmes
questions, tout comme leurs collègues jurisconsultes. Ainsi,
le Docteur Hassan Hathout est résolument contre les
pratiques en question, en faisant valoir avec vigueur le
principe d'interdiction préventive par crainte d'abus (saddu
darâëi’), tandis que son confrère, le Docteur Abdallah
Basslamat, adopte une attitude plus conciliante. Le
Professeur Maamoun El-hadj, lui, les considère plutôt comme
obligatoires. Ainsi donc, ce qui est permis pour les uns est
obligatoire pour les autres.
Personnellement, je suis pour
une autorisation conditionnée ; je veux dire par là que nous
devons soumettre les pratiques abortives à des normes et à
des restrictions légales strictes pour prévenir tout mélange
de filiations (ikhtilât al-ansâb) ; il convient également de
s'opposer à la procréation dont le seul but est de fournir
des foetus avortés et d'empêcher toute forme illégale
d'avortement, comportant des préjudices pour les uns ou pour
les autres.
Bref, nous ferions mieux
d'élaborer des normes réglementaires au lieu de prononcer
des interdictions absolues. Car, selon nos Oulémas, la
tendance excessive aux interdictions préventives et
précautionneuses (saddu darâëi’) est tout aussi
répréhensible que la démarche contraire, c'est-à-dire, le
laxisme extrême qui ouvre la voie à des abus. Ces deux
approches peuvent également faire perdre aux Musulmans
beaucoup de bonnes occasions. Un préjudice (mafsadat)
redouté mais incertain ne doit pas nous détourner d'un
avantage (maslaha) considéré majeur. Plutôt que de renoncer
par crainte d'un mal potentiel, il vaut mieux s'attacher à
tirer le meilleur parti de la situation qui se présente.
S'agissant des principes de
précaution (tahawwut) et de souplesse accommodante (yusr)
mis en avant par certains de nos confrères, je dois dire que
le premier s'impose pour tout individu statuant sur une
affaire personnelle ou adoptant un choix pour lui-même ou
pour sa propre famille, mais lorsqu’il s'agit de se
prononcer sur une question intéressant la communauté, il est
préférable d'opter pour une attitude plus souple (aysar).
Rappelons, à ce propos, l'exemple du Prophète (à lui
bénédictions et salut) qui, chaque fois qu’il a le choix
entre deux choses, il en retient toujours la plus facile.
Dans le même esprit, l'un des
Maîtres du droit islamique, Soufyâne Ibn Sa’id At-thawrî,
répétait ce principe, devenu depuis célèbre : la tâche du
jurisconsulte, c'est de proposer des solutions souples et
accommodantes, car formuler des dispositions rigoureuses est
à la portée de tout le monde.
C'est facile de déclarer
telle chose ou telle autre interdite ; de considérer qu'il
est plus prudent et plus commode d'éviter certaines choses.
Mais il est possible également, en considération de certains
intérêts communs, d'essayer de trouver des issues, sans
enfreindre des obligations canoniques, comme le propose
notre honorable confrère, Cheikh Mohammad Fadil.
Le désir d'enfant peut se
hisser au rang des nécessités ; il peut répondre à des
besoins humains, psychologiques, matériels ou sociaux. Ce
besoin d'enfant est exprimé par des Prophètes eux-mêmes, en
âge avancé, comme en témoignent ces prières prononcées, la
première par Ibrâhîm (Abraham), l'autre par Zacharie: "Mon
Seigneur! accorde-moi un fils qui soit parmi les
vertueux"(Coran,XXXVII,100) ; "...Accorde-moi un descendant,
venu de toi"(Coran, XIX, 5).
Comme je l'ai déjà dit, ce
désir d'enfant peut devenir une nécessité dans certaines
circonstances. Pourquoi donc ne pas tirer profit des
techniques disponibles et proposer aux gens des options plus
souples. Mais quoi qu'on fasse, il y aura toujours des
intransigeants et des modérés. Des attitudes rigoureuses
sont inévitables. On sait, par exemple, que sur certains
points de droit, des Compagnons du Prophète, comme Ibn Omar,
étaient plus sévères et d'autres, tel Ibn Abbas, plus
flexibles.
Personnellement, je penche
pour une attitude plus souple, concernant les questions
soumises à notre examen aujourd'hui. Je considère ainsi que
les oeufs fécondés non encore implantés dans l'utérus ne
constituent pas un individu humain ; d'ailleurs, -comme l'a
souligné le Dr Omar Ashqar et Dr Maamoun- une décision a
déjà été émise en la matière lors d'un colloque précédent.
Cette décision s'appuie sur le verset coranique suivant :
"Nous avons créé l'homme d'argile fine (sulâlat min tîne),
puis nous en avons fait une goutte de sperme contenue dans
un réceptacle solide..."(XXIII, verset 12).
D'après ce verset, l'être
humain, c'est ce qui se trouve déposé dans ce "lieu sûr" (qarâr
makîn) qu'est l'utérus. L'embryon qui ne s'implante pas dans
la matrice maternelle n'a pas le statut d'individu humain.
Je crois que nos collègues ici présents sont d'accord
là-dessus. Même notre confrère Dr. Naim Yassine, que je
croyais plutôt intransigeant sur ce point, s'est montré plus
souple en abordant le problème sous ces différentes facettes
et en fixant le moment d'interdiction d'avortement, à quatre
mois après la conception, même si, ensuite, il ramène ce
délai à 80 jours puis à 40.
L'essentiel, c'est que
s'ouvrent de larges possibilités de recherches et
d'expérimentations sur l'embryon -Mais, en fait, je ne sais
pas si nos collègues parlent d'expérimentations - .
S'agissant des embryons nés
avec une malformation, anencéphalie ou autre, je pense que
rien n'empêche de les utiliser à des fins utilitaires s'ils
sont déclarés, avec certitude, non viables. On peut ainsi
les conserver en prévision d'un prélèvement d'organe. C'est
ce qui s'est passé, par exemple à Doha (Capitale du Qatar)
lorsqu’un bébé est venu au monde avec une malformation le
rendant non viable. On a demandé au père de cet enfant
malformé, maintenu en vie à l'aide d'appareils de
réanimation, de faire don du rein de son fils au profit d'un
autre enfant hospitalisé pendant plusieurs mois dans
l'attente d'une greffe rénale. Ce qui est fut fait. Grâce à
ce don, l'enfant, qui souffrait d'une grave insuffisante
rénale, a été sauvé.
On voit donc qu'il ne sert à
rien d'adopter des attitudes extrêmes là où la religion
offre des solutions plus simples et plus souples. Ne
condamnons pas de façon absolue toutes les voies par crainte
d'abus ; Procédons plutôt avec mesure et modération, sans
pour autant oublier les restrictions et les normes
réglementaires qui s'imposent, lesquelles doivent être
formulées de façon précise par le comité désigné à cet
effet.
Je vous remercie en vous
adressant les salutations bénies de l'Islam.
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhodja
Je remercie le Professeur
Qaradawi pour ses directives précieuses et édifiantes qui
permettent de résoudre pas mal de problèmes et de mettre
chacun devant ses responsabilités lorsqu'il s'agit
d'élaborer les recommandations. La parole est donnée
maintenant au Docteur Mohammad Chabir.
- Dr Mohammad Chabir
Au nom de Dieu, le Clément,
le Miséricordieux;
Les problèmes soumis à notre
examen sont autant de cas d'espèces nouveaux à propos
desquels on ne trouve aucune disposition légale expresse ni
dans le Coran ni dans d'autres sources de la Loi islamique.
On est d'accord là dessus. Cependant, ceux qui sont contre
l'utilisation des embryons à des fins d'expérimentation et
de prélèvement d'organes et de tissus, s'appuient sur des
règles générales. Or, comme le note un jurisconsulte
musulman, Al-'Izz Ibn Abdessalam, il peut y avoir des
dérogations à ces règles pour des motifs de nécessité
impérieuse. Il importe donc d'évaluer les bénéfices qui
peuvent découler de ces opérations et qui sont nombreux,
comme cela a déjà été souligné par certains de nos
collègues. Ainsi, le Docteur Mohammad Naim Yassine, après
avoir pesé les avantages et les préjudices potentiels des
recherches expérimentales sur les embryons, en vient à fixer
des conditions et normes restrictives qui doivent être
respectées lors de l'élaboration des recommandations et des
décisions finales.
Par ailleurs, la question de
l'avortement, comme l'a fait remarquer notre confrère Dr.
Youssef Qaradawi, a déjà été longuement examinée et a fait
l'objet de recommandations et de décisions au cours des
assises précédentes. Il convient donc de ne pas revenir sur
ce sujet. Notre tâche à présent est d'examiner s'il est
possible au non d'utiliser les embryons avortés. Après tout,
pourquoi pas, si ces embryons sont issus d'un avortement
légal et s'ils peuvent servir à des fins utiles, répondant à
un besoin impérieux, comme dirait notre jurisconsulte, Al-‘Izz
Ibn Abdessalam.
En revanche, sont
condamnables, à notre avis, l'avortement provoqué
intentionnellement et sans motif valable et la procréation
sur commande destinée à fournir les embryons pour la
recherche expérimentale ou pour les transplantations
d'organes.
En ce qui concerne les
enfants nés sans cerveau, il ne faut pas s'empresser de
prélever leurs organes avant de recevoir le rapport du
comité compétent certifiant de façon assurée que le cas qui
lui est soumis est non viable.
J'en arrive, enfin, au
problème des oeufs fécondés surnuméraires. Comme cela a été
rappelé par certains intervenants, une décision a déjà été
prise à ce sujet par le colloque sur les pratiques médicales
; elle stipule que les oeufs en question n'ont aucun
caractère intangible et qu'ils doivent être détruits pour
éviter tout risque de mélange de filiations. S'il est
autorisé de les supprimer, il doit en être de même, a
fortiori, de leur utilisation à des fins utiles. Mais il est
impératif de prévoir dans les recommandations à élaborer,
les mesures de précautions et les restrictions qui doivent
être prises en compte dans ce domaine. Merci.
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhodja
Je vous remercie, monsieur le
Professeur Mohammad Chabir, et, pour vous rassurer sur le
dernier point que vous avez évoqué, je voudrais vous
rappeler que l'Académie du Fiqh a défini, dans sa décision
afférente à ce sujet, pratiquement toutes les précautions
qui doivent être prises. Il n'y a donc pas lieu de
s'inquiéter à ce sujet. Nous voudrions que les
recommandations qui vont être issues de la présente session
fassent la synthèse des avis exprimés en la matière.
La parole est donnée
maintenant à notre confère, Cheikh Abdallah Ibn Bey.
- Cheikh Abdallah Ibn Bey
Au nom de Dieu, le Clément,
le Miséricordieux;
louange à Dieu, Maître de
l'univers ; gloire à Toi, Notre Seigneur, nous ne savons
rien en dehors de ce que Tu nous as enseigné ; Tu est, en
vérité, Celui qui sait tout, le sage ;
que la paix et les
bénédictions soient sur le Prophète Mohammad et sa famille ;
Pour commencer, je dois dire
que c'est une tâche ardue que de vouloir statuer sur des
questions comme celles livrées à notre réflexion. Notre
collègue, le Professeur Qaradawi, a fait remarquer que les
questions dont il s'agit sont sujettes à des interprétations
doctrinales variées. Mais il n'est pas souhaitable qu'elles
fassent objet de désaccords ; ce qui serait recommandable,
en revanche, c'est de s'entourer de toutes les précautions
requises.
A propos du désaccord
doctrinal justement, Châtibî, l'auteur des Muwâfaqât, a dit
que les savants sont appelés à considérer le but de la fatwa
(consultation légale) ; un savant n'est pas autorisé à
prononcer un avis, même à propos d'une chose permise (mubâh),
si cet avis devrait donner lieu à un préjudice plus grand
(que le bénéfice pouvant être tiré de la chose permise).
C'est là l'une des règles de la déduction rationnelle en
matière de droit.
A une simple question comme
la suivante : "les médecins ont-ils respecté les normes
restrictives fixées ?", chacun peut répondre qu'il n'en sait
rien et qu'il n'existe aucun comité qui ait le contrôle sur
ces médecins ; j'ai proposé un certain norme de règles, mais
je n'y tiens plus. Aujourd'hui, nous avons écouté les propos
de nos confrères médecins. Mais ce que nous voulons, c'est
que les choses soient clarifiées: mission accomplie
aujourd'hui, puisque nous avons entendu des cris d'alarme
lancés par des médecins qui nous ont dit : gare aux
dérapages !
Dédramatisons la situation.
La tendance générale est, semble-t-il, pour une autorisation
conditionnée. Je souhaite pour ma part par les normes à
fixer en la matière soient tirées de la Charia. Il existe, à
cet égard, une règle du droit islamique qui dit que "la
prévention des préjudices passe avant la recherche des
avantages". Dans le même esprit, le Prophète a dit que
chaque fois que deux choix se présentent à lui, il en
retient toujours la plus facile, à moins qu'il ne s'agisse
d'une chose prohibée. Or, la mise à mort d'un être humain
est un péché : voilà bien le critère décisif qui doit être
pris en considération et face auquel les points de détail ne
comptent rien. Ceci est une autre règle de droit. Certains
de nos collègues, je le crois, en savent à ce sujet, plus
que moi.
Je voudrais donc une fois de
plus mettre en garde notre assemblée, et surtout les
médecins ici présents, contre ces pratiques qui risquent de
nous conduire sur un terrain glissant et de faire de nous
des cobayes. Car, comme cela a été souligné par certains
intervenants, les Européens, après avoir commencé à
interdire les pratiques en question chez eux, entendent les
exporter dans nos pays qui, peu conscients hélas du danger
qui les guette, se trouvent être tout désignés pour servir
de champ d'expérimentation. On veut nous entraîner dans des
débats dont le but est d'aboutir en fin de compte à un
compromis, ou plus exactement, à ce qu’on veut faire passer
pour un "compromis", alors qu'il s'agit en fait d'une
compromission. De là à se livrer à un commerce lucratif
illégal, il n'y a qu'un pas...Merci, monsieur le président.
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhodja
Je vous remercie, Cheikh
Abdallah Ibn Bey, pour vos remarques et les réserves que
vous avez émises. Le débat devait être clos, mais certains
collègues qui ont déjà présenté leurs exposés demandent la
parole. Nous accédons à leur demande, somme toute légitime,
et, pour commencer, nous donnons la parole au Docteur
Mohammad Naim.
- Dr Mohammad Naim
Au nom de Dieu, le Clément,
le Miséricordieux ;
louange à Dieu, Seigneur de
l'univers ;
que la paix et les
bénédictions soient sur le Prophète, sa famille et ses
Compagnons.
Les remarques qui ont été
faites à mon adresse ont été nombreuses et plus au moins
importantes ; elles ont soulevé plusieurs questions d'ordre
religieux et une question d'ordre psychologique dont je
parlerai en dernier.
Je commence d'abord par la
remarque de mon confère, le Docteur Ahmad El-Qadi qui touche
à un point sensible : Selon cet intervenant en effet,
j'aurais accusé ceux qui interdisent l'avortement avant le
120ème jour de grossesse de nier l'esprit. Or, dans le
résumé que j'ai exposé devant vous, j'ai tenu à répéter un
avis considérant l'avortement interdit avant l'insufflation
de l'âme. Mais il me semble important de ne pas mettre sur
le même plan l'avortement avant et après la réception de
l’esprit ; dans ce dernier cas, l'acte abortif est interdit
de façon formelle et absolue. Il est inacceptable de dire
que l'on peut sacrifier l'embryon pour sauver la vie d'une
tierce personne, sauf dans un seul cas : lorsque il s'agit
de sauver la vie de la mère. C'est du moins l'avis des
docteurs de la loi modernes. Les jurisconsultes anciens,
eux, soutiennent l'avis contraire. Ainsi, déclare Ibn
Abidîne, il n'est pas permis de démembrer un embryon resté
coincé (i'tarada) dans le ventre de sa mère, s'il est déjà
animé de l'esprit, même si celle-ci encourt un danger de
mort certain"... Après l'insufflation de l'âme, l'avortement
est absolument interdit.
Il est certes condamnable de
recourir à l'avortement pour des motifs ou pour des intérêts
qui n'atteignent pas le degré des nécessités. Mais être
intransigeant sur ce point, revient à ne pas considérer les
intérêts en jeu. Méditions la situation suivante : un homme
âgé de 50 ans perd ses capacités mentales et en vient à se
comporter comme un gamin de trois ans, n'est-ce pas là un
cas de nécessité (daruriyât) ? Certes, l'homme en question
n'est pas musulman, mais cela peut arriver à un musulman, à
un proche parent. D'un autre côté, si l'embryon n'est pas
considéré comme un individu humain avant l'insufflation de
l'âme, faut-il condamner en bloc l'avortement ? Ou
convient-il au contraire, pour sauver un homme victime d'une
maladie pareille, d'autoriser le prélèvement d'organes sur
l'embryon, à un stade donné de sa formation, et sous réserve
des conditions et des restrictions exposées dans mon
intervention ?
La mise à mort d'un être
humain est considérée comme l'un des plus graves péchés en
Islam - le deuxième dans l'ordre de gravité après
l'associationnisme*, la fornication venant en troisième
degré-. Cela est incontestablement vrai lorsqu'il s'agit
d'un être animé de l'esprit. Mais s'il est établi de façon
certaine que l'embryon n'a pas le statut d'un individu
humain, alors le préjudice de sa destruction comptera moins
que l'avantage qu'il y aura à l'utiliser au profit d'un
tiers. Il importe donc de faire la part des choses et ne pas
accorder le même poids à l'embryon avant et après
l'insufflation de l'âme. Appliquer la même qualification
légale à la destruction de l'embryon dans ces deux stades
différents de sa formation, équivaut à mettre sur le même
plan de gravité le baiser (en situation illégale) et la
fornication : dans les deux cas il y a un péché, certes,
mais il y a loin de l'un à l'autre.
Je sais que vous ne remettez
pas en cause l'esprit, tant s'en faut. Mais vous vous
attachez davantage à la défense de l'embryon. D'un autre
côté, on peut vouloir sauver un organe en détruisant un
autre plus vital. Cela est inacceptable et je voudrais que
nos confrères médecins le sachent bien. Ces derniers n'ont
retenu, semble-t-il, de leur formation initiale que des
choses matérielles. Ce sont évidement des musulmans,
imprégnés des préceptes de la foi islamique. Mais il arrive
parfois qu'on surestime certaines choses au détriment
d'autres autrement plus importantes.
Ainsi, l'esprit relève des
dogmes de la foi et a fait l'objet de longs développements
dans les traités de théologie. A ce sujet, on invoque très
souvent le verset coranique selon lequel "...l'esprit (rûh)
procède du commandement de mon Seigneur". En vérité, les
opinions sont partagées quant à la signification qu'il faut
donner au mot "esprit" dans le verset précité.
L'interprétation selon laquelle il s'agirait du souffle dont
le retrait marque la fin de la vie ne fait pas l'unanimité.
Plusieurs autres interprétations sont avancées. Ainsi, pour
les uns, l'esprit désigne le Coran, pour d'autres, il
renvoie un "Ange sublime"(malak 'adîm), ou encore à Jésus
etc.
Même ceux qui voient dans
l'esprit le souffle de la vie, ont soutenu que Dieu n'a pas
interdit au Prophète d'en parler ; le Coran ordonne à ce
dernier de déclarer que l'esprit procède du commandement de
Dieu, mais pas de se taire à son sujet. La preuve,
avancent-ils, c'est qu'une dizaine de Traditions
prophétiques en ont fait mention. Il en est ainsi dans des
Hadiths où il est question des épreuves subies dans la
tombe, "des esprits qui sont comme des soldats
mobilisés...,"des martyrs priant Dieu de les ramener ( à la
vie) et de leur rendre leurs esprits (arwâh)"... Tout cela
abonde dans le même sens.
Tout ce qui concerne
l'embryon, aux différents stades de sa formation, avant et
après l'insufflation de l'âme, sa capacité ou son incapacité
à se développer à terme, relève du domaine de l'esprit
reconnu comme donnée incontestable ; de cet esprit dont,
semble-t-il, aucun homme - à l'exception du Prophète - ne
peut cerner la nature. Mais, nier les effets et les qualités
de l'esprit revient à mettre en cause un élément vital de
nous-mêmes.
Je voudrais rappeler par
ailleurs cette assertion de Fakhr Râzi, selon laquelle une
foule de Traditions sont rapportées, qui parlent des
attributs (sifât) de l'esprit avant qu'il pénètre le corps
et après qu'il s'en retire, ce qui prouve que l'âme est une
chose et le corps en est une autre. Comment ne pas s'étonner
alors que, malgré la multitude des versets coraniques et des
Traditions prophétiques relatifs à l'esprit, certains en
viennent à prétendre que le Prophète est mort avant d'en
percer la nature. C'est incroyable comme hypothèse. Des
remarques éminemment pertinentes ont été formulées à ce
sujet par feu, Cheikh Mohammad Hassanine Makhlouf ; j'espère
que vous aurez l'occasion de les lire.
S'agissant du cas de la
personne en "coma dépassé" ou endormie, soulevé par Dr
Al-Qadi, je dois rappeler que nos savants sont clairs sur ce
point : aucun d'entre eux ne soutient que pendant le sommeil
l'esprit, insufflé par Dieu en l'homme, se retire
complètement du corps ; il s'agit en fait d'un état
particulier où la prise de l'esprit sur le corps se relâche
pour permettre à celui-ci de se reposer.
Pour ce qui est du coma,
force est de rappeler que la vie ne se résume pas à des
gestes perceptibles à l'oeil. Il ne suffit pas de vérifier
si le cerveau est encore vivant, s'il continue à assurer ses
fonctions...bref, il faudra ici, sans doute, s'en rapporter
aux médecins experts.
Par ailleurs, je voudrais
souligner que beaucoup de pratiques concernant l'embryon
sont interdites sous prétexte qu'elles donnent lieu à des
abus ; elles ne sont donc pas condamnables en soi, mais à
cause des mauvais usages qui pourront en être faits. Mais,
en fait, toute chose permise peut être utilisée de façon
perverse ; ce qui n'implique pas qu'elle doit être déclarée
interdite. Il suffit à cet égard de s'entourer des
précautions nécessaires. Ainsi, beaucoup de pratiques
médicales, qui ont pour objet le corps humain, peuvent
conduire à des abus ; il ne viendrait à l'idée de personne,
pour autant, de les considérer comme prohibées. Peut-on, par
exemple, interdire aux femmes d'accoucher dans les hôpitaux
au motif que cette pratique comporte le risque de mélange de
filiations ? Bien sûr que non! de même, la femme qui se fait
opérer, peut faire l'objet d'abus attentatoires à sa pudeur
et à son honneur ; sous anesthésie, on pourrait également
prélever sur elle des ovules comme on pourrait prendre les
spermatozoïdes d'un homme dans les mêmes conditions. On voit
ainsi que les risques d'abus existent dans nombre de
pratiques médicales, mais nous ne les interdisons pas pour
autant.
J'en arrive à la remarque
soulevée par notre confrère Cheikh Qaradawi : Je n'ai pas
dit qu'il y a interdiction précautionneuse à 80 jours (de
grossesse) par rapport à 40, mais plutôt à 40 jours par
rapport à 80, vu la difficulté qu'il y à déterminer avec
précision l'âge de l'embryon. C'est par prudence, donc, que
je considère qu'il doit y avoir interdiction (d'avortement)
au 40ème jour de gestation. De fait, certains embryons
peuvent paraître avoir 60 ou 80 jours alors qu'ils ont en
réalité 120 ; il faut, par précaution, prévoir une marge
d'erreur (de 40 jours). Car, comme dit le Coran en
substance, celui qui tue une âme humaine, c'est comme s'il a
tué toute l'humanité. D'où la nécessité de prendre des
mesures de précautions et de faire appel en la matière à
l'expertise des médecins ; si ces derniers établissent que
la marge d'erreur ne peut dépasser 10 ou 20 jours, alors je
rectifierai mon opinion émise plus haut, laquelle est fondée
sur une appréciation (40 jours) que je ne considère pas trop
exagérée.
Que Dieu vous bénisse!
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhodja
Je remercie notre collègue,
Mohammad Naim Yassine pour son intervention. Avant de clore
ce débat, je crois que le Professeur Abbadi demande la
parole.
- Prof. Abdessalam Abbadi
Au nom de Dieu, le Clément,
le Miséricordieux.
Je suis d'accord avec notre
Professeur, Cheikh Belkhodja, pour dire qu'il convient de
mettre l'accent sur les aspects légaux du sujet qui méritent
d'être approfondis davantage afin de dégager les points
essentiels et faciliter le travail du comité chargé de
rédiger les décisions finales. Il reste cependant un certain
nombre de points qui nécessitent encore quelques
éclaircissements au point de vue médical, comme c'est le cas
pour l'avortement.
Pour ce qui est de
l'expulsion en dehors de l'utérus des embryons vivants ayant
achevé leur formation, on pourra, évidemment, leur appliquer
une solution légale s'inspirant des règles générales
réglementant ce genre d'affaires. Qu'en est-il des embryons
qui n'ont pas encore atteint leur plein développement mais
qui présentent des signes de vie (respiration, battement du
coeur etc), qu'ils soient ou non animés de l'esprit ?
Peut-on les utiliser à des fins médicales indépendamment du
fait qu'ils soient ou non arrivés au stade de l'insufflation
de l'âme ? ou doit-on au contraire s'en tenir aux embryons
qui en sont encore au stade d'avant le souffle de l'âme ? En
d'autres termes, est-il opportun de soumettre cette
utilisation à la condition que l'embryon ne soit pas animé
de l'âme ?
S'agissant des embryons
déclarés médicalement non viables, doit-on ou non attendre
qu'ils soient effectivement morts avant de les utiliser ?
Quelle attitude adoptent les médecins actuellement à l'égard
des embryons non encore arrivés au terme de leur
développement ? Ces questions doivent être examinées à la
lumière de normes restrictives et rigoureuses pour aboutir à
des décisions légales éclairées. On parle également de l'âge
embryonnaire comme critère ou indicateur pour déterminer le
moment de l'insufflation de l'âme ; que pensent les médecins
à ce sujet ? On peut s'interroger à propos d'autres critères
médicaux concernant le diagnostic établissant l'inviabilité
de l'embryon, ou la nécessité d'attendre qu'il soit
effectivement mort (les appareils de réanimation assurant
alors le maintien en vie des organes embryonnaires). Autant
de questions qui gagneraient à être élucidées.
Lors d'un colloque précédent,
on s'est prononcé pour la destruction des embryons
surnuméraires (issus d'une FIVETE) au motif de prévenir le
mélange de filiations. Mais si on ne peut invoquer en
l'espèce les besoins de la recherche, pourquoi ne pas
interdire carrément la constitution d'embryons surnuméraires
pour ne pas devoir les détruire ensuite par crainte "de
mélange de filiation"? En revanche, si on voudrait justifier
le recours à ces embryons à des fins de recherche
expérimentale, il n'y aurait pas lieu alors de craindre les
doutes de consanguinité. Or, comme l'a souligné le Docteur
Hassane Hathout dans son exposé, et comme le montre
l'expérience de certains pays dans ce domaine, il n'existe
pas vraiment de nécessités scientifiques justifiant
l'utilisation des embryons surnuméraires. Il est donc tout à
fait opportun d'interdire formellement la création de ces
embryons en raison des risques de consanguinité douteuse
qu'elle comporte. Cette interdiction permettra également de
faire l'économie de divergences inutiles en la matière.
S'agissant du verset
coranique relatif à la création de l'homme, je suis d'accord
avec le Professeur Qaradawi qu'il faut faire montre de
souplesse à ce sujet ; mais à y réfléchir de très près, le
verset en question qui parle de la formation de l'homme à
partir d'une "extraction" (sulâlat) de terre fine, puis
d'une goutte de sperme (nutfat) déposée dans un lieu solide
(makîn)(c-à-d, l'utérus maternel)...or, la question est de
savoir si on a le droit de supprimer, de détruire cet oeuf
"déposé dans un endroit solide". Je crois, en ce qui me
concerne, que le verset en question peut servir d'argument
justifiant les réserves émises par certains au sujet de la
destruction d'embryons et d'oeufs fécondés.
J'en viens enfin à la
question de savoir s'il est possible ou justifiable de faire
entorse aux règles dites générales. D'abord, ce qui est en
jeu ici, ce n'est pas tant les critères scientifiques que la
vie d'un être humain formé ou en devenir. De surcroît, il
s'agit en l'occurrence non pas de règles générales,
d'opinions prévalantes, mais de dispositions légales
formelles. Dès lors, si on se trouve face à des embryons
surnuméraires, je considère inadmissible de les détruire. Il
convient en revanche de les utiliser pour ce à quoi ils sont
destinés, à savoir l'implantation dans l'utérus maternel.
Bref, le problème n'aura plus lieu de se poser, si, en
matière de fécondation extracorporelle, on s'en tient au
nombre minimum d'embryons nécessaires à la réalisation de la
grossesse. Je vous remercie.
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhoudja
Merci, monsieur le Professeur
Abdessalam Abbadi pour cette intervention. A présent, c'est
le Docteur Omar Ashqar qui demande la parole.
- Dr Omar El-Ashqar
Je voudrais faire quelques
remarques et quelques mises au point, en commençant par le
but qui doit être assigné aux rencontres comme celle qui
nous réunit en ce moment. Ce but, c'est, à mon avis,
d'éclairer les médecins au sujet de certaines interventions
qu'ils ne doivent pas entreprendre avant de connaître l'avis
de l'unanimité ou de la majorité des docteurs de la loi.
Mais, vouloir enfermer les docteurs de la loi dans un canal
déterminé dont d'aucuns peuvent se servir, à l'occasion
d'une réunion, pour justifier telle ou telle attitude, est
inadmissible. Cette remarque m'a été inspirée par les
révélations faites ce matin par le Docteur Ali El-bar, selon
lesquelles il a été procédé, à Djedda, au prélèvement
d'organes sur des enfants anencéphales, avant leur mort. La
même constatation ressort de l'exposé présenté ce matin par
le Docteur Mohammad Bissiou - et aussi par les professeurs
Ali Moussa et George Abouna- lequel précise que les enfants
en question peuvent être utilisés de trois façons :
i- L'enfant anencéphale peut
dès sa naissance être placé sous surveillance médicale pour
faire l'objet ensuite de prélèvements d'organes en prévision
d'une transplantation. Cette méthode a permis un taux de
réussite de 100% dans les quatre cas qui ont été rapportés.
Elle est particulièrement efficace pour les greffes du
coeur, du rein et du foie...
ii. Il est possible de
soumettre l'enfant anencéphale à une série de soins médicaux
variés, en attendant l'arrêt des fonctions du tronc
cérébral.
Dans le premiers cas,
(concernant les quatre interventions réalisées au Koweït),
l'enfant est encore vivant, et continue à respirer après sa
naissance ; dire que ce genre d'interventions sont
pratiquées - si j'ai bien compris le Docteur Ali El-bar-
dans les établissements dépendant du Ministère de la
santé!...je pense donc - et je rejoins sur ce point
l'opinion prévalente des docteurs de la loi- que ce type
d'interventions ne doivent pas avoir lieu avant la mort
définitive du tronc cérébral et l'arrêt de la respiration et
du battement cardiaque. Cette pratique est d'autant plus
condamnable chez nous qu'en Occident les médecins qui y
avaient recours y ont renoncé ensuite, à en croire le
Docteur Hassan Hathout...
S'agissant de la question
posée en mon absence au sujet des expérimentations faites
sur les oeufs fécondés, je dois vous rappeler que j'ai lu
quelques avis exprimés à ce sujet et que je souscris à
l'avis émis par le précédent colloque, selon lequel la
destruction de l'oeuf, ou son utilisation à des fins de
recherche, est admise :
- à l'unanimité, ou presque,
si l'oeuf n'est pas fécondé ;
- à la majorité, si l'oeuf en
vient à être fécondé.
Je vous remercie.
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhodja
Je remercie le Professeur
Omar Ashqar. Nous clôturons ainsi cette séance bénie à
laquelle vous avez tous apporté des contributions
enrichissantes...
- Dr Maamoun El-hadj
J'apporte une petite
rectification à ce qui a été dit par le Docteur Omar ashqar
: à propos du rapport fait par le Docteur Abouna et autres
collègues, il y a une référence aux cas d'interventions (sur
les anencéphales) réalisées au Koweït ; elle porte le numéro
6 ...
- Dr Abdallah Basslamat
Une autre mise au point,
également adressée au Cheikh Ashqar : dans son intervention,
le Docteur Ali El-bar dit en fait qu'à Djedda, après avoir
extrait les embryons des ventres de leurs mères, on a trouvé
un meilleur moyen de conserver les reins dans de bonnes
conditions jusqu'à la mort de l'embryon ; ce moyen consiste
à introduire dans le rein, pour le congeler, un tube conçu à
cette fin et de l'y maintenir jusqu'à ce qu'on s'assure de
la mort définitive de l'embryon, à l'aide de dispositifs
appropriés, après quoi, on procède au prélèvement de
l'organe. Merci.
- Cheikh Abdallah Ibn Bey
Au nom de Dieu, le Clément,
le Miséricordieux.
D'abord, je souscris sans
réserve à l'avis exprimé par le Docteur Abbadi, à propos de
l'oeuf fécondé : pourquoi produire ces oeufs si le besoin de
les utiliser ne se fait pas sentir. Je pense que cet oeuf (nutfa)
est destiné, selon l'expression coranique, au "lieu
solide"(l'utérus), pourquoi donc l'empêcher d'y être
replacé. D'autre part, je m'étonne que l'on s'interroge à
propos de l'embryon qui respire, mais qui n'est pas animé de
l'esprit...Comment peut-il respirer avant qu'il ne reçoive
le souffle de l'âme! Cela veut dire que l'opinion selon
laquelle l'avortement est interdit au 40ème jour de
conception est valable si tant est que l'embryon respire.
Car, l'esprit, c'est bien ce souffle de vie qui anime
l'embryon.
Je voudrais rappeler par
ailleurs que le Prophète - à lui bénédictions et salut-
interrogé par ses Compagnons, connus pour leur très grande
ferveur religieuse, au sujet du retrait de la verge (‘azl),
a répondu que "c'est une forme atténuée du "waëd"(le fait
d'enterrer, vivant, un enfant, généralement une fille) ;
cette tradition autorise le retrait, soumis ensuite par les
docteurs de la loi à certaines conditions, parmi lesquelles,
le consentement expresse de l'épouse, de condition libre.
Cette pratique devient ensuite...l'homme, l'être conscient,
est formé d'une goutte de sperme (nutfa), déposé dans un
habitacle sûr...Je vous remercie.
- Président, Cheikh Mohammad
Habib Belkhodja
La séance est levée.
|