Islamic Educational, Scientific and Cultural Organization - ISESCO -

2.3.3 Utilisation des embryons avortés ou surnuméraires
à des fins d'expérimentation et de transplantation

Prof. OMAR SOULAYMANE EL-ASHQAR
Faculté de la Chari’a et de Droit,
Université de Koweït

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

L'objet du présent exposé est de faire ressortir les règles légales touchant au sujet soumis à examen, à l'intention de médecins, de sociétés et d'individus qui ont choisi l'Islam pour religion et pour source de lois. Notre recherche poursuivra sa démarche sans se laisser influencer par l'état de chaos qui règne en la matière en Occident. Car elle s'adresse au Monde islamique qui, toujours fidèle à la Charia, se trouve épargné par les problèmes liés à l'avortement. Ainsi, alors que le Musulman tient l'interruption de grossesse pour un péché grave, on voit chaque année des dizaines de millions d'embryons avortés illégalement un peu partout en dehors du monde islamique.

Avec l'accroissement du nombre de ces embryons en Occident, les médecins se trouvent fortement tentés de les exploiter d'une façon ou d'une autre. Toutes les restrictions et les normes élaborées en la matière par les pays non musulmans restent, quelque que soit leur caractère contraignant, inacceptables parce que inaptes à réprimer les meurtres commis contre les embryons avortés.

Si on se tenait aux commandements de la Charia, on n'aurait pas vu tant d'embryons sacrifiés et l'avortement n'aurait pas atteint l'ampleur qui est la sienne aujourd'hui.

Mais la situation anarchique dans laquelle se débat le monde non islamique n'affectera en rien les conclusions de notre exposé. De fait, les solutions inspirées de la Charia n'engagent que ceux qui acceptent volontiers de s'y soumettre.

L'Islam inculque à ses adeptes le respect absolu de l'homme, depuis le premier instant de sa conception jusqu'à la fin de ses jours, et même après sa mort. Ainsi, maintes traditions du Prophète interdisent aux vivants de s'asseoir sur les tombes. L'atteinte à la vie de l'embryon est considérée par la Charia comme un crime passible d'une indemnité estimée au dixième du prix du sang. Ce respect voué par l'Islam à l'homme dans les différents stades de sa vie, constitue un vrai rempart contre les dérapages qui sévissent actuellement en Occident, et dont les exposés de nos collègues médecins nous ont donné un aperçu.

En vérité, la dévotion et la crainte révérencielle de Dieu est, pour l'homme, la meilleure défense contre les errements qui le guettent dans ses intentions tout comme dans ses actes. Sans cette protection, l'homme se serait fourvoyé ; ses entreprises auraient pour seule inspiration les passions et, pour seul critère, l'intérêt immédiat. Or, l'homme peut se tromper en croyant voir un bien là où un préjudice l'attend, et vice versa. Bien plus, des fois, les bonnes et les mauvaises choses s'entremêlent au point de devenir indiscernables. Les solutions émanant de la Loi divine, qui échappe à l'emprise des caprices et des faux intérêts, restent donc le seul refuge sûr pour un peuple qui compte plus d'ignorants que de savants, et qui est plus enclin aux erreurs qu'aux conduites éclairées.

Le titre de notre exposé indique la démarche à suivre, en précisant qu'il s'agit de deux types d'embryons :

- Embryons surnuméraires ;

- Embryons avortés.

Il est également indiqué que l'examen du sujet va être orienté dans deux directions :

- Les expérimentations scientifiques ;

- L'utilisation des organes embryonnaires à des fins de transplantation.

Je voudrais d'emblée rappeler que la plupart des points qui vont être traités ici ont déjà été examinés et leurs aspects élucidés lors des sessions précédentes, de même qu'ils ont fait l'objet de décisions et de recommandations.

Ainsi, le problème de l'utilisation des embryons surnuméraires issus de la procréation artificielle ayant pour but le traitement de la stérilité, a été abordé lors de la précédente session tenue par l'Organisation sous le thème "La vision islamique de certaines pratiques médicales". Une recommandation émanant de cette session énonce à ce sujet : "L'idéal, s'agissant des oeufs fécondés, serait d'éviter d'en constituer en surnombre. A cette fin, les médecins sont appelés à poursuivre leurs recherches en vue d'assurer la conservation des ovules non fécondés, en essayant de trouver le meilleur moyen de préserver intactes leur "fécondabilité". En outre, il est recommandé aux scientifiques de n'utiliser pour la fécondation extracorporelle que le minimum nécessaire d'ovules. Si l'on tient compte de ces restrictions, il n'y aura plus lieu de se préoccuper du sort à réserver aux oeufs fécondés surnuméraires.

Mais si, malgré tout, on se trouve avec des oeufs fécondés surnuméraires, il n'est pas interdit de les détruire de quelque façon que ce soit, puisque la majorité des opinions déclarent qu'ils n'ont, légalement, aucun caractère intangible, avant d'être implanté dans l'utérus.

Certains considèrent, toutefois, que l'oeuf  fécondé constitue le premier stade de la formation de l'homme, cet être honoré par Dieu, le Très-Haut. Alors, de trois choses, l'une : ou bien on détruit ces oeufs surnuméraires ; ou bien on les utilise pour la recherche scientifique ; ou bien on les laisse mourir de leur mort naturelle. La dernière possibilité semble la moins condamnable, puisqu'elle ne comporte pas une atteinte "active" à la vie"(1).

La plupart des participants à la session précédente, ont déclaré permises les expérimentations sur les oeufs surnuméraires, aussi bien avant qu'après la fécondation. Ils se sont prononcés de même en faveur de leur utilisation à des fins utilitaires. De la sorte, le sujet semble être suffisamment approfondi ailleurs pour être repris ici. Au demeurant, cela ne devrait pas pouvoir aider les chercheurs à s'entendre sur une question si controversée.

Il y a, cependant, une norme restrictive qui doit régir les expérimentations dans ce domaine, et qui est soulignée dans les recommandations issues de la session consacrée à "la procréation au regard de l'Islam", et réaffirmée lors du colloque sur "la vision islamique de certaines pratiques médicales" ; la norme en question, c'est de ne pas modifier la prime nature donnée par Dieu à l'homme, en le créant (fitra), et de se garder d'exploiter la science à des fins inavouables de perversion et de destruction (2).

Passer outre ces règles, revient à enfreindre un principe légal établi par la Loi islamique et inspiré des Commandements du Coran qui affirme à ce sujet : "C'est la nature que Dieu a donnée aux hommes, en les créant. Aucun changement n'est possible dans la création de Dieu"(XXX, verset : 30). L'interdiction est ainsi faite aux hommes d'altérer la création de Dieu.

Le Saint Coran nous éclaire également sur les mauvaises actions qui plongent l'homme dans le plus profond des égarements : "Que Dieu le maudisse (le diable) ! Il dit : "oui, je prendrai un nombre déterminé de tes serviteurs ; je les égarerai et je leur inspirerai de vains désirs ; je leur ordonnerai, assurément, de fendre les oreilles des bestiaux ; je leur ordonnerai de changer la création de Dieu"(IV, versets 118-119).

Les recherches qui visent à modifier ce que le Créateur a mis dans l'oeuf fécondé ou dans l'embryon avorté se livrent ainsi à des pratiques perverses aux visées malsaines. En effet, toutes les expérimentations subversives et nuisibles - qui sont légion de nos jours - sont autant de crimes abominables aux yeux de la Charia. Dieu ne tolère pas les actes destructeurs. Et la pire destruction est celle qui a pour cible la progéniture. On lit à ce propos dans le Coran : "Il en est des hommes dont la parole concernant la vie de ce monde te plaît. Il prend Dieu à témoin du contenu de son coeur ; mais c'est un querelleur acharné. Dès qu'il te tourne le dos, il s'efforce de semer la corruption sur la terre ; il détruit les récoltes et la progéniture. Dieu n'aime pas la corruption"(II, 204).

Avant de passer au point suivant, je voudrais signaler qu'il est approprié de ne pas confondre oeufs fécondés et embryons (ajinnat), comme l'ont fait certains de nos confrères médecins. Car, le mot arabe "janîne", vient de "ijtinâne", qui veut dire "le fait d'être caché"(istitâr) ; le mot "janîne" ne s'applique donc qu'à ce qui se trouve (caché) dans l'utérus maternel. Ibn Manzoûr (l'auteur du dictionnaire Lisân al-arab) écrit :

"janna ash-shayëa jannan" : veut dire cacher une chose (satara); protéger contre quelque chose ; "jannahu al-laylu :" la nuit l'a caché, (en l'enveloppant dans l'obscurité). Exemple du hadith : "wa janna alyahi al-laylu" : la nuit l'enveloppe (=le surprend). Le "janîne"(embryon) est ainsi appelé parce qu'il est "caché" dans le ventre de sa mère"(3).

Il ne peut être question d'utiliser les embryons avortés intentionnellement et destinés à un usage spécifique ; car la Chari’a n'autorise l'avortement que pour des motifs d'impérieuse nécessité. Ce sujet a été déjà examiné lors du colloque sur "la procréation au regard de l'Islam", dont l'une des recommandations relatives à l'avortement provoqué intentionnellement stipule: "Le colloque, après avoir passé en revue les avis des jurisconsultes anciens, qui témoignent d'une grande fécondité d'esprit et d'une vision judicieuse des choses, relève que ces savants sont unanimes pour déclarer illicite l'avortement après l'insufflation de l'esprit, soit après le quatrième mois de grossesse ; que leurs avis sont partagés s'agissant de l'avortement avant l'insufflation de l'âme : les uns l'interdisent sans appel, ou le tiennent pour répréhensible ; les autres le considèrent prohibé après quarante jours, mais l'autorisent avant ce stade, en étant partagés sur la nécessité ou non de fournir un motif légal à cet effet.

Par ailleurs, le colloque, partant des donnés et des faits scientifiques et médicaux mis en évidence par les recherches et les techniques médicales modernes, en conclut que l'embryon est vivant dès le début de sa conception, que sa vie est inviolable dans toutes les étapes de son évolution, plus particulièrement après l'insufflation de l'âme ; qu'il est inadmissible d'y porter atteinte, par avortement, sauf pour des motifs médicaux impérieux. Mais certains participants soutiennent un avis différent, en déclarant que l'avortement est autorisé avant le quarantième jour de gestation, surtout en cas de nécessité"(4).

La solution en la matière est donc claire : l'atteinte à la vie de l'embryon et son expulsion intentionnelle sont considérées comme un délit au regard de la Chari’a ; les Musulmans sont donc appelés à sanctionner quiconque se rend coupable d'un tel acte, car il s'agit là de la destruction de la "progéniture"(nasl) et de la corruption condamnées formellement par le Coran.

Il ne reste donc que les embryons avortés accidentellement ou pour des raisons médicales ; ces embryons peuvent faire objet d'expérimentations et d'utilisations à des fins de transplantations ou thérapeutiques. Cette utilisation est soumise aux mêmes conditions que la transplantation d'organes provenant du corps d'un adulte mort, avec son consentement exprimé de son vivant, ou avec l'autorisation de ses ayants droit ; le prélèvement d'organe est également permis sur un vivant s'il n'est pas de nature à causer la perte du donneur ou à lui faire subir une mutilation lourde,  s'il est fait à titre gracieux...bref, ces opérations doivent respecter toutes les conditions et restrictions fixées par les nombreux colloques consacrés à ce sujet.

L'utilisation à des fins utilitaires de l'embryon est donc régie par les mêmes principes que l'utilisation de l'être humain à n'importe quel âge, à cette différence près que, pour l'embryon, on est tenu d'avoir le consentement de son représentant légal.

REFERENCES

1. Voir l'étude intitulée : "ar-ru'yat al-islâmiyyat li ba'di l-mumârasât at-tibiyyat" (vision islamique de certaines pratiques médicales), Collection "publications de l'Organisation Islamique des Sciences Médicales", vol. III, p. 757.

2. Ibid.

3. Ibn Manzour, "Lisân al-'arab", vol. I, p. 515.

4. Voir : "al-injâb fî daw'i l-islâm"(La procréation au regard de l'Islam), Collection "publications de l'Organisation Islamique des Sciences Médicales", vol. I, p. 351.

- Président de séance, Dr Ahmad Ghandouri

Je remercie très vivement le Docteur Omar Ashqar, ainsi que les deux autres intervenants qui ont exposé devant nous les aspects du sujet proposé à notre réflexion, en s'appuyant sur les règles du droit islamique et sur des arguments tirés du Coran, de la Sunna (tradition du Prophète) et de la jurisprudence islamique. Merci donc à tous et que Dieu récompense généreusement vos efforts.

A présent, nous avons le plaisir d'ouvrir la liste pour inscrire les noms des personnes qui vont intervenir et participer au débat. Mais permettez-moi d'abord de faire une petite remarque à l'adresse du collègue qui a dit que la religion n'a rien à voir avec la science, et que l'une ne fait pas bon ménage avec l'autre...je ne voudrais pas ici m'étendre sur la question, mais je rappelle tout simplement que la science doit absolument avoir pour base la foi et que la religion, contrairement à ce que prétendent certains de nos coreligionnaires, ne peut se passer de la science, autrement, elle se fige dans l'immobilisme.

Je remercie notre collègue pour ses nobles sentiments, car, quoi qu'il en soit, l'on doit respecter les opinions de chacun et, comme on dit, une divergence de vues n'affecte en rien l'affectueuse connivence des sentiments. L'essentiel, c'est que nous cherchons tous la vérité.

 

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