Islamic Educational, Scientific and Cultural Organization - ISESCO -

2.2 Discussion des exposés médicaux

- Président, Dr Ahmad Sidqi al-Dajjani

Je remercie Dr Maâmoun Elhaj Ali Ibrahim pour son excellent exposé. Chers confrères, la parole est donnée au premier intervenant.

- Dr Mohammad Al-Fadil Mohammad Amine

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Il y a deux points que je voudrais aborder au cours des cinq minutes qui me sont imparties.

Il s'agit, d'abord, d'une question soulevée hier et reprise aujourd'hui, à  savoir la question de l'esprit. Je voudrais souligner, très brièvement, que cette question reste une énigme pour nous. Ne lit-on pas dans le Coran : "Et ils t'interrogent au sujet de l'esprit. Dis: "l'esprit procède du Commandement de mon Seigneur. Et il ne vous a été donné que peu de science" (le voyage nocturne, v. 85). Cela signifie que nous ne continuerons à ignorer ce qu'est l'esprit ; que celui-ci restera un véritable mystère pour l'entendement humain. Les corps, en résumé, passent par cinq étapes. Il y a l'état de la matière inanimée (pierre, verre etc), l'état des corps vivants (mais d'une vie périssable et végétative) comme les plantes, et, enfin, l'état des corps vivants animés de la vie de l'esprit : c'est le cas de l'homme pendant son éveil, comme l'indique le verset suivant : "Dieu recueille les âmes au moment de leur mort ; Il reçoit aussi celles qui dorment, sans être mortes. Il retient celles des hommes dont Il a décrété la mort. Il renvoie les autres jusqu'à un terme irrévocablement fixé." (les Groupes, v. 42).

S'agissant des embryons, je voudrais dire très brièvement que cette question est la plus délicate en Islam, vu le nombre des dispositions légales qui lui sont consacrées. Prenons l'exemple des oeufs fécondés (artificiellement) : ils peuvent donner lieu à des sanctions comme la flagellation (applicable en cas d'imputation calomnieuse de fornication, qadhf)) ou la lapidation, et à autres dispositions concernant l'organisation familiale et le consentement légal. Toutes ces dispositions visent le maintien de l'ordre et la paix sociale, pour le grand bien de l'être humain. J'estime donc que les scientifiques et les médecins devront faire attention à la question des  mélanges illégitimes de filiations et, pour cela, éviter carrément les fécondations des ovules (in vitro). Car, cette méthode procréative ne se justifie par aucune nécessité. Elle aurait tout au plus un caractère de luxe, (kamâliy). Le Coran dit "Mohammad n'est le père de l'un de vos hommes". Comment peut-on dès lors entreprendre une action qui va à  l'encontre des principes de la Loi et du Coran. Dieu ne dit-Il pas "... Nous l’avons (l’embryon) placé dans un lieu sûr (la matrice)" (Les envoyés, v.21).

A-t-on le droit de placer l'ovule (fécondé) ailleurs que dans la matrice de la femme à  laquelle il appartient ? Peut-on jouer ainsi avec les filiations ? Ces questions délicates méritent  plus de temps pour être débattues.

Wassalamu Alaykoum.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je remercie M. Mohammad Fadil Mohammad Amine, et j'invite notre frère Dr Issam Al-Charbîni  à prendre la parole...

- Dr Issam Al-Charbîni

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Je voudrais attirer votre attention sur certains points. Le premier porte sur l'importance de la recherche scientifique, évoquée par le Dr Maâmoun Elhaj. Jusqu'à  présent, nous nous sommes contentés de suivre, tout en moins dans les domaines médicaux, les conclusions des recherches des autres et de les exploiter. Il nous faut réaliser notre indépendance dans ce domaine. D'où la nécessité et l'importance de la recherche scientifique. Ceci nous permettra de combler bien de lacunes en matière de thérapeutique, conformément aux injonctions du Prophète incitant les Musulmans à se soigner et en vertu de la parole divine : "Quiconque a sauvé une vie humaine, c'est comme s'il a sauvé tous les hommes" (La Table Servie, 32).

Nous avons permis certaines choses à des fins thérapeutiques, de progrès médical et de recherche scientifique. C'est ainsi que nous avons légitimé l'autopsie, les traitements et certaines opérations de chirurgie esthétique, à l'exception de celles visant à altérer la forme donnée par Dieu à sa création. Nous avons, de même, autorisé l'avortement de l'embryon vivant lorsqu'il s'agit de sauver la vie de la mère. En dehors du domaine médical, il existe d'autres exemples où le droit islamique accorde des autorisations légales, telles que l'exécution d'un musulman coupable d'un meurtre. Sur ce plan, donc, la porte est grande ouverte à l'interprétation. Ce que je voudrais dire, rejoignant sur ce point le Dr Hassan, c'est que ces dispositions reposent sur le principe des précautions visant à prévenir les abus. Cela traduit l'esprit de souplesse de la Loi, tantôt sévère, tantôt plus accommodante, suivant les intérêts humains en jeu. Ainsi, si certaines questions ne peuvent être maîtrisées aujourd'hui, qu'à cela ne tienne ! Un jour viendra où elles seront maîtrisables.

Le thème de cette séance s'articule autour de deux axes, les embryons avortés et les oeufs fécondés. S'agissant des embryons avortés, nous souscrivons à l'avis de l'éminent Cheikh Mokhtar qui a expliqué, hier, que l'on ne peut exploiter que les avortements légitimes. Ainsi, l'embryon ne peut-il être exploité qu'après sa mort. Cela réduit certes les possibilités d'utilisation. Mais, à défaut de pouvoir prélever les organes, on pourra tout au moins utiliser les cellules ; en outre, les progrès scientifiques aidant, d'autres méthodes d'exploitation seront, à coup sûr, trouvées. Nous devons conserver toute latitude pour étendre ou réduire la marge d'utilisation des cellules en fonction des principes qui feront l'objet d'un consensus. Je vous remercie. Wassalamu Alaykoum.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je remercie Dr Issam Al-Charbîni. En fait, le vice-Président, Dr Mohammad Omar Al-Ashqar me rappelle que les questions d'ordre légal seront examinées lors de notre prochaine séance. Il est certain qu'il existe une intime interdépendance entre les aspects médicaux et de droit. Mais la présente séance a pour objet, conformément à l'ordre du jour de notre colloque, de centrer l'attention sur le volet médical dont il convient, par conséquent, de clarifier les différentes facettes. Je passe la parole au Dr Ahmad Al-Qadi.

- Dr Ahmad Al-Qadi

Louange à Dieu ! que la paix et le salut soient sur Son Prophète !

Certains de nos éminents confrères ont assimilé l'oeuf fécondé au spermatozoïde, prétendant que l'un et l'autre ne jouissent pas du principe d'inviolabilité, ce qui justifierait la destruction de l'un comme l'autre. C'est là, à mon sens, une confusion fâcheuse, car le spermatozoïde ne possède pas les caractéristiques humaines au complet. Il n'est qu'une cellule parmi d'autres qui renferme le code et le patrimoine génétiques de l'individu. Seul, un spermatozoïde ne donnera jamais naissance à un nouvel être humain. A l'inverse, l'oeuf fécondé contient l'ensemble des caractères individuels de la personne qui la distinguent même de ses parents. "Couvé" dans un milieu approprié, il donnera naissance à un nouvel être pouvant se développer à terme. Aussi, je ne vois pas comment on peut mettre sur le même plan l'oeuf fécondé et le spermatozoïde ou autre cellule vivante. Je vous remercie.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je vous remercie, cher confrère Ahmad Al-Qadi pour cette clarification. J'invite maintenant Dr Tawfiq Al-Wa’i à intervenir.

- Dr Tawfiq Al-Wa’i

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Je voudrais, en vérité, envisager la médecine dans une perspective réaliste : vise-t-elle à guérir les maux de l'humanité, ou à la rendre plus malheureuse encore ? Contribue-t-elle au bien-être des gens, en leur fournissant les secours dont ils ont besoin? Est-elle uniquement au service des nantis, abandonnant les couches les plus défavorisées à leur sort ? Autant de questions qui méritent d'être méditées. L'exposé du Dr Hassan Hathout en a soulevé d'autres. Celui-ci a estimé, en effet, que la mort d'un enfant anencéphale est déterminée sur la base du diagnostic de la mort du cerveau, en précisant qu'il est impossible dans des cas pareils de mesurer l'activité électrique du cerveau. Or,  à la fin de son exposé, il a approuvé l'exploitation des organes du bébé anencéphale après confirmation de la mort de son cerveau. Comment peut-il autoriser l'utilisation et le prélèvement de ces organes alors qu'il est impossible, selon lui, de diagnostiquer la mort du cerveau pour ce type d'enfants? A mon avis, un enfant anencéphale doit être traité comme n'importe quel être humain vivant. Les Oulémas ont autorisé la transplantation d'organes provenant d'un individu vivant. La  différence qu'il peut y avoir ici, c'est qu'on pourrait penser qu'un être sans cerveau n'a pas un caractère inviolable. Dr Hassan Hathout, si j'ai bien compris, s'est déclaré contre l'utilisation des oeufs fécondés. Personnellement, je souscris à l'avis exprimé lors des précédents colloques, selon lequel les prélèvements et les transplantations d'organes provenant de donneurs vivants doivent être soumis à des conditions fixées à cette fin.

Dès lors que les ovules fécondés n'ont plus d'utilité, leur exploitation   à des fins expérimentales devient nécessaire, sous réserve des restrictions permettant d'éviter les mauvais usages. Les Allemands ont imposé des conditions très strictes en la matière. Nos devons donc fixer des règles juridiques pour empêcher que l'être humain ne devienne un objet de la recherche manipulable à souhait. Car, les recherches devront avoir pour finalité le bien-être de l'humanité. Je vous remercie. Wassalamu Alaykoum.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je remercie notre honorable Cheikh et je passe la parole à son Eminence le Cheikh Mohammad Sayed Tantaoui.

- Le Mufti, Cheikh Mohammad Sayed Tantaoui

L'exposé qui nous a été présenté par notre frère Dr Hathout  se distingue à la fois par son élégance stylistique et par la richesse de ses informations. Ainsi nous a-t-il rappelé nombre de situations - inimaginables pour certains d'entre nous- où des actes illégitimes sont commis : grossesses sur commande, interruption illégale de grossesse avec la complicité du médecin, commercialisation des produits humains par des institutions à but lucratif, avortements à des fins exclusives de recherche scientifique et sans aucun motif légal ou médical.

J'ai beaucoup apprécié ces précisions qui m'ont personnellement éclairé sur des comportements illicites que j'ignorais. Les cas cités par le Dr Hassan Hathout, doivent être présents à l'esprit des experts en droit islamique, lorsqu'il s'agit de se prononcer sur les questions dont nous serons saisis, après consultation avec les experts et les hommes de science auxquels le Coran fait allusion dans les versets 43 et 7 des Sourates "Les Abeilles" et "Les Prophètes" : "Demandez donc aux gens du rappel (les savants ) si vous ne savez pas".

Je suis tout à fait d'accord avec Dr Hathout pour considérer les pratiques en cause comme prohibées, car préjudiciables à la dignité humaine. Dieu Tout-Puissant a donné à l'être humain, en le créant, une forme parfaite que nul n'a le droit d'altérer ou de modifier, sauf dans les cas de nécessité impérieuse, établis par les experts de compétence reconnue.

S'agissant de la communication du Dr Abdallah Hussein Bassalamah, je crois comprendre que l'intervenant (même si je n'ai pas son texte sous mes yeux), s'interroge sur la position de la Loi à l'égard des transplantations d'organes. J'estime, personnellement, qu'il n'y a pas d'empêchement légal à cela dans la mesure où l'avortement a été légitime. Le droit islamique prévoit, cependant, un certain nombre de dispositions en la matière, entre autres, le constat, affirmé par un médecin expert, que la poursuite de la grossesse présente une menace sérieuse pour la vie de la mère. Il n'y a donc, légalement, aucune objection à transplanter des organes provenant des embryons ainsi avortés, si leur utilité thérapeutique est reconnue par des médecins experts.

Dans l'exposé du Dr Maâmoun Elhaj, j'ai relevé trois points. D'abord, la définition des concepts, qui est une excellente chose en soi. Car les imprécisions terminologiques peuvent induire en erreur et donner lieu à des fausses interprétations avec les risques d'injustices qui s'en suivent. Les mots véhiculent des significations et des concepts ; mais leur utilisation impropre est source de beaucoup de confusions.

Par ailleurs, je souscris entièrement à l'opinion du Dr Maâmoun El-hadj au sujet de l'exploitation des embryons avortés ou excédentaires  à des fins thérapeutiques et de recherches. Je ne vois à cela aucune objection légale ou médicale. Bien au contraire, ces recherches doivent être encouragées en raison de leur utilité médicale, scientifique et humaine. Le savoir est la vertu primordiale recommandée au Prophète conformément à la parole divine : "... Ne te hâte pas [de réciter] le Coran avant que sa révélation ne soit achevée pour toi. Et dis: "Mon Seigneur ! augmente ma science! "(Taha, 114).

Finalement, Dr Maâmoun Elhaj se demande, à  la fin de son exposé, si la transplantation des cellules sur une tierce partie n'implique pas un transfert de parenté et donc des droits à l'héritage. Sans avoir une parfaite connaissance des cellules, je pense que si on entend par là les greffes d'organes comme les reins ou la cornée, par exemple, il n'y aura pas lieu de parler de transfert de parenté ou de droit à l'héritage. C'est clair : ces transplantations ont une visée thérapeutique, mais pas d'incidence sur la parenté. Je vous remercie.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je vous remercie, Cheikh Tantaoui et je passe la parole au Dr Kamal Najib.

- Dr Kamal Najib

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Dr Maâmoun Elhaj s'est interrogé,  à la fin de son exposé, sur les liens de parenté pouvant exister entre le donneur et le receveur. Cheikh Mahomet Tantaoui a déjà répondu sur ce point, mais je voudrais préciser qu'au plan génétique, les caractères héréditaires de l'être humain (portés par ses chromosomes et ses gènes), sont déterminés dès le moment de la fécondation. Aussi, la transplantation d'un tissu ou d'un organe quelconque n'affecte en rien le patrimoine génétique du receveur et ne peut, par conséquent, avoir des conséquences sur la parenté.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je vous remercie.

- Dr Maâmoun Elhaj Ali Ibrahim

Monsieur le Président. Je voudrais apporter une petite précision. J'avais parlé en réalité des cellules renouvelables. Je n'ai pas parlé de reins, mais des cellules de la glande pancréatique et de la moelle osseuse (productrice du sang) qui sont des cellules renouvelables. Ce sont ces cellules qui vont contribuer à  la formation de la chair et des os. J'ai donné l'exemple des frères de lait pour illustrer les conséquences des transplantations des cellules sanguines ou pancréatiques contribuant par leurs sécrétions à la formation de la chair et des os. La question est de savoir si ces cellules peuvent être assimilées aux frères de lait.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Merci beaucoup. Dr Kamal Najib peut reprendre la parole, s'il le désire, après l'intervention de notre Honorable Mufti.

- Cheikh Mohammad Sayed Tantaoui

A mon sens, et en dépit des explications fournies par Dr Maâmoun Elhaj, je ne pense pas que cela puisse conduire à la participation à l'héritage ou  à la parenté.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je donne la parole à présent au Cheikh Al-Ghazali.

- Cheikh Al-Ghazali

Il n'existe aucun lien entre l'allaitement et l'héritage. L'allaitement entraîne des prohibitions du mariage, entre autre conséquences. Mais nombreuses divergences existent entre les oulémas à propos du nombre de tétées (rada'ât) justifiant l'interdiction du mariage (5 ? 10.?..). La question est très controversée. Mais il s'agit là de questions d'ordre cultuel et qui ne peuvent, de ce fait, faire l'objet d'extensions analogiques (qiyâs). Le critère analogique est applicable aux actes humains de nature temporelle. Mais lorsqu'il s'agit de points purement religieux, il vaut mieux s'en tenir aux textes révélés ; que Dieu vous assiste.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je vous remercie, Honorable Cheikh. Je voudrais entendre le point de vue de Cheikh Youssef Al-Qaradawi, sur ces questions.

- Cheikh Dr Youssef Al-Qaradawi

L'Organisation a abordé la question de l'allaitement lors du Colloque sur la Fécondation dans l'optique islamique, où de nombreuses opinions ont été exprimées sur la question relative aux banques de lait. Ce que l'on peut dire, c'est que l'allaitement revêt un caractère spécial. Il découle de la maternité : " (vous sont interdites) vos mères qui vous ont allaités, vos soeurs de lait..." (Les Femmes, 23).

La prohibition de mariage pour cause d'allaitement se fonde sur un certain nombre de critères : l'âge des enfants allaités, la manière dont ils sont allaités, l'usage du lait et non pas d'autres choses....

Ainsi, personne n'a assimilé légalement la transfusion du sang d'un individu sur un autre à l'allaitement. Nous n'avons donc pas à tenir compte du facteur de l'âge. Il convient, comme le suggère Cheikh Ghazali, de fermer cette porte et ne pas faire usage ici des extrapolations analogiques. Car les interrogations soulevées par le Dr Maamoun Elhaj, n'ont rien à voir avec l'allaitement, la fraternité de lait ou la maternité. Je vous remercie.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Merci, cher confrère. Nous pouvons considérer, Dr Maâmoun Elhaj, que cette question est suffisamment élucidée et que nous pouvons passer à la discussion d'autres sujets. Je passe donc la parole au Mufti Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami.

- Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Je voudrais commencer mon intervention par quelques points qui ont  attiré mon attention dans la communication du Dr Abdallah Hussein Bassalamah ; celui-ci a dit,  (page 5) qu'il a été scientifiquement prouvé qu'une cellule embryonnaire peut se multiplier et donner naissance à un nouvel être humain complet. S'agit-il d'une vérité confirmée expérimentalement ou d'une simple hypothèse scientifique ? Car la théorie est une chose, l'expérience en est une autre. Je souhaiterais que le Dr Bassalamah nous éclaire sur ce point : une cellule prélevée sur un oeuf fécondé peut-elle réellement donner naissance à un nouvel embryon pouvant évoluer à terme ? Seule l'expérience pourra confirmer ou infirmer une hypothèse.

Dr Issam Charbîni, pour sa part, a souligné que certaines choses aujourd'hui imprécises pourront peut-être se clarifier à mesure que la science progresse. C'est pourquoi il convient de ne pas fermer les portes de façon définitive. En vérité, nous sommes appelés à nous prononcer sur des questions bien déterminées, mais non pas d'envisager des solutions à des situations hypothétiques qui, peut-être, ne se présenteront jamais.

Cette précision est d'autant plus nécessaire que le jurisconsulte est appelé à  donner un avis circonstancié qui ne laisse pas de place au doute ou à des conjectures propres à créer la confusion.

Il est vrai que les solutions présomptives existent, mais elles sont motivées par des circonstances particulières.

S'agissant de la prise de dispositions destinées à prévenir les abus, je pense que c'est une attitude qui répond à un besoin intrinsèquement humain. Le principe des précautions (sadd darâ'i) est reconnu tant par les médecins que par les docteurs de la Loi. Ce principe se trouve exprimé par Al-Qarafi, qui l'attribue à la doctrine malikite, mais aussi par des jurisconsultes appartenant à d'autres écoles juridiques.

Il s'agit donc d'un principe à la fois naturel et scientifique.

L'avis légal concernant l'oeuf fécondé ne repose pas sur l'assimilation de ce dernier au spermatozoïde. Il part, en fait, du principe que l'ovule ne jouit pas d'inviolabilité légale tant  qu'il n'est pas fixé sur l'utérus.

J'apprécie à ce sujet les exégètes qui, partant des données scientifiques, interprètent la 'alaqat non pas comme un caillot de sang, mais comme quelque chose qui s'accroche, 'ulûq, ce qui renvoie à l'embryon qui se niche sur la paroi utérine pour y poursuivre son développement à terme, tirant sa subsistance du corps maternel...

Je voudrais remercier le Dr Youssef Al-Qaradawi pour son commentaire à propos de l'allaitement. Avant de prendre la parole, j'ai discuté avec mon confrère, Cheikh Habib Belkhodja, et j'aimerais souligner que cette question revêt un caractère légal et que les prohibitions en matière de mariage sont éminemment strictes. Ainsi, est-il interdit d'épouser sa tante paternelle ou maternelle, mais pas leurs filles etc.

S'agissant de l'allaitement, il n'a d'effet légal que s'il a duré 2 ans, période durant laquelle le bébé est encore incapable de manger. Par ailleurs, seule le lait sucé par le bébé compte, mais pas la salive de la mère ou d'une autre femme.

La transfusion sanguine, comme cela a été déjà souligné, n'est pas assimilable à l'allaitement. Les mises en garde prononcées par les jurisconsultes peuvent être motivées de façon à ce qu'elles soient plus dissuasives. Mais les vérités les plus convaincantes sont celles révélées par Dieu. Nos argumentations peuvent s'avérer imparfaites ou inadaptées aux cas d'espèce sous examen. Les prescriptions divines infaillibles répondent à des finalités dont la sagesse nous échappent parfois: "Il ne vous a été donné que peu de science", dit le Coran (Le Voyage Nocturne, 85).

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je vous remercie, cher confrère pour ce précieux commentaire. Nous allons écouter maintenant le professeur Abdelmounim Obeid.

- Dr Abdelmounim Obeid

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Les recherches portant sur la vie comprennent deux volets, évoqués, l'un, par Dr Maâmoun Elhaj Ali Ibrahim ( qui a parlé de l'oeuf fécondé), et l'autre par Dr Hassan Hathout. Celui-ci a abordé la question des embryons avortés qui fait l'objet de recherches dans des disciplines scientifiques aussi variées que la physique, la chimie et de la biologie. Cette dernière marque actuellement un tournant critique dans son développement. Une véritable révolution dans la vision de l'univers et des choses s'en est suivie. On s'interroge sur la corrélation pouvant exister entre la théorie de la relativité d'Einstein et les théories relatives à la formation pré-atomique et sub-atomique. Les scientifiques en viennent à repenser leur manière d'aborder les atomes, puis les molécules et les macromolécules complexes. Certains d'entre eux parlent désormais des molécules dotées d'une mémoire, précisément celles qui portent le matériel génétique dans les chromosomes.

Les anatomistes concentrent aujourd'hui leur intérêt sur l'homme, cet  être qui occupe une place privilégiée dans l'ordre du vivant, ce qui lui a valu d'être honoré et de recevoir la charge du "lieutenant de Dieu" sur la terre. Il se trouve, par là même, doté de facultés créatives, artistiques, intellectuelles et culturelles ; c'est ces facultés mêmes qui nous permettent de confronter nos idées et d'engager une réflexion mutuellement enrichissante.

C'est dans cette perspective que nous avons envisagé l'étude du contenu chromosomique de l'ovule. D'où l'intérêt des idées exposées par le Dr Maâmoun El-hadj, au sujet de l'insémination artificielle, des oeufs fécondés surnuméraires et de leurs multiples usages dans le domaine de la recherche, des techniques d'insémination, de l'étude des malformations, du processus de la nidation, des transplantations de tissus à des fins thérapeutiques. Je souhaite donc que des critères stricts soient fixés permettant l'utilisation des embryons excédentaires à des fins utiles à l'homme. Je crains que la proposition du Mufti du Tunis de limiter au minimum le nombre  d'oeufs fécondés nous fasse perdre la possibilité d'étudier des problèmes aussi urgents que les malformations congénitales avec leurs incidences sur les naissances à venir.

Le deuxième point de mon intervention porte sur ce qui a été dit par Dr Hassan Hathout, au sujet des points de convergence entre la médecine et la Chari'a pour ce qui est de l'inviolabilité de l'individu, en matière, notamment, des transplantations de tissus d'embryons avortés. Sur le plan médical, le tissu foetal se distingue par son intense activité de croissance et ses potentialités de développement en dehors de toute influence extérieure. D'autre part,  l'embryon est intiment lié à sa mère via la membrane placentaire et les éléments biochimiques qu'elle produit, (et qui sont utilisés dans le domaine thérapeutique ou synthétisés artificiellement).

C'est un motif de grande satisfaction que des médecins et des docteurs de la loi se rencontrent pour discuter des questions aussi vitales, et qu'un consensus soit réalisé au plan mondial, à propos des normes éthiques devant régir la recherche scientifique.

Dans nos pays islamiques, le respect de ces normes est hautement recommandé en raison de la faiblesse des institutions de santé et des régimes de sécurité sociale accessibles aux malades pauvres. Ces carences amènent certains médecins à déshonorer la médecine en la transformant à une activité commerciale dans un monde dominé par l'esprit de lucre. C'est cet esprit qui explique la médiocrité des recherches scientifiques dans le tiers monde et l'émergence  d'une catégorie de médecins dont les intérêts personnels constitue la motivation principale, qu'ils opèrent dans des cliniques privées ou dans les établissements de santé publics. Mais, malgré les dérives commerciales constatées un peu partout dans le monde, l'on peut affirmer que les normes d'éthiques et les systèmes scientifiques sont plus développés ailleurs que dans nos pays. Aussi le monde islamique est-il appelé à mettre en place un arsenal plus important de mesures de contrôles éthiques et scientifiques très stricts.

Avant de conclure, je voudrais poser deux questions précises : d'abord, à quel âge l'embryon retiré vivant du ventre de sa mère par césarienne peut-il être médicalement utilisé ? Doit-on assurer à un tel embryon les soins intensifs nécessaires ou attendre qu'il meure, compromettant ainsi la possibilité d'en tirer profit ?

Personnellement, je suis favorable à la conservation de l'embryon à l'aide de moyens médicaux de réanimation, s'il est âgé de plus de 24 semaines ; les chercheurs auront alors le temps de se préparer à une exploitation judicieuse de cet enfant, dans la mesure où les moyens techniques et les règles d'éthique le leur permettent.

- Dr Hamid Rifai

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Nous débattons depuis deux jours d'une question qui a, depuis toujours, préoccupé les oulémas et les docteurs de la Loi islamique. Ces derniers se sont employés à élaborer des critères et des normes rigoureuses qu'ils appliquèrent dans leurs efforts d'interprétation des textes révélés, considérés unanimement authentiques. La jurisprudence islamique a forgé ainsi des outils d'analyses d'une efficacité remarquable en matière de la déduction des solutions légales à partir des sources de la Loi.

Or, je crois que nous abordons aujourd'hui les problèmes sans avoir au préalable défini les règles fondamentales à l'aune desquelles nous pouvons juger de la légalité des questions soumises à notre examen. Il me semble donc nécessaire de fonder notre démarche sur trois principes de base :

1. Vérifier la véracité du fait scientifique sur lequel on est appelé à se prononcer ;

2. Établir avec certitude la valeur normative du texte religieux pris pour référence de la solution légale envisagée ;

3. Évaluer du point de vue légal les avantages et les inconvénients de la chose objet d'examen.

Si nous parvenons à nous mettre d'accord sur ces trois principes, nous aurons par là même défini un cadre d'action à même d'orienter nos efforts d'interprétation de façon à éviter les faux pas. S'agissant des transplantations d'organes, je pense que cette question est soumise à des conditions sans cesse répétées hier comme aujourd'hui ; ces répétitions sont dues, à  mon sens, à l'absence des règles que j'ai évoquées tout à l'heure. Parmi les principes à respecter à ce sujet, j'ai noté le caractère intangible de l'être humain, mort ou vivant, comme valeur fondamentale en matière des transplantations d'organes. La  préservation de la vie humaine est un devoir dicté par le Coran : "quiconque a sauvé une vie, c'est comme s'il avait sauvé tous les hommes" (La Table Servie, 32). Il faut donc viser avant tout l'intérêt de l'homme et le respect de sa dignité.

Le second volet de mon intervention porte sur l'exposé de mon confrère, Dr Abdallah Hussein Bassalamah. Celui-ci, laisse, me semble-t-il, une marge de manoeuvre importante aux spécialistes des transplantations d'organes lorsqu'il identifie avec précision les stades de développement embryonnaire, de la goutte de sperme, à l'oeuf fécondé, capable au non d'évoluer à terme. Ces éléments ont été minutieusement exposés par l'intervenant qui précise que l'individualisation de l'embryon lui vaut le respect de son intégrité physique. Les cellules embryonnaires indifférenciées n'ont, selon lui, aucun caractère inviolable, étant semblables à n'importe quel tissu humain. Ces précisions ouvrent de larges perspectives d'interprétation devant les experts de la Loi intéressés aux problèmes des transplantations d'organes.

Dr Bassalamah a soulevé, d'autre part, une question qui mérite d'être approfondie, en disant que l'esprit, évoqué dans les textes religieux, est un tout dont les parcelles sont réparties sur l'ensemble des cellules. Il a ainsi généralisé l'idée de l'âme, attribuant celle-ci à toute cellule (humaine) vivante. Je pense qu'il nous faudra revenir sur cette  question, si le temps le permet.

J'en arrive à la question des gènes et, plus précisément, ceux contenus dans les cellules reproductrices. Je sais, de par ma spécialité de chimiste, que le gamète, mâle ou femme, est porteur des gènes avant même la fécondation. Peut-on considérer un spermatozoïde ou un ovule fécondé in vivo ou in vitro comme inviolables au motif qu'ils renferment le patrimoine génétique de l'individu ? Nous savons qu'une quantité considérable de cellules reproductrices se perdent à chaque rapport sexuel. Cette question mérite d'être clarifiée.

Je termine par une petite remarque à propos de l'esprit. Je trouve pertinentes les idées exprimées à ce sujet par Dr Mohammad Naim Yassine ; je suis d'accord avec lui qu'il s'agit là d'une question d'importance capitale pour toutes nos recherches. En effet, c'est notre conception de l'âme qui nous distingue, nous autres musulmans, dans notre vision de la vie et des choses. Je propose donc que l'on revienne sur ce sujet lors de la séance de ce soir pour en mettre en exergue les différents aspects définissant notre conception originale et globale du monde.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je passe la parole au Cheikh Abdallah Ibn Bey .

- Cheikh Abdallah Ibn Bey

En vérité, Monsieur le Président, la vivacité et la richesse de nos débats dénotent notre perplexité face à des situations où l'être humain est traité non plus comme un individu, mais comme un objet d'expérimentation et comme une marchandise. Ainsi, des organes humains, (l'utérus avec l'embryon qu'il renferme), font l'objet d'un commerce lucratif. La question est trop grave et il nous engage à revenir aux principes fondamentaux de la religion, pour trouver les solutions légales appropriées. Nous avons longuement parlé hier des sujets comme l'exploitation de la chair humaine en cas de nécessité. Mais il nous faudra, avant tout, nous référer aux fondements de l'Islam, qui est une religion soucieuse du respect de la nature humaine, voire de la nature des animaux, interdisant qu'ils soient mutilés. Cette modification de la forme naturelle donnée par Dieu à ses créatures est assimilée à une oeuvre du démon. On lit à ce sujet dans le Coran : "... maudit soit le diable qui dit: Assurément, je choisirai parmi Tes serviteurs un nombre déterminée. Assurément, je ne manquerai pas de les égarer ; je leur inspirerai de faux espoirs ; je leur ordonnerai : ils fendront les oreilles des bêtes; je leur ordonnerai : ils altéreront la création de Dieu". “Quiconque prend le Diable pour allié en dehors de Dieu, sera, certes, voué  à une perte certaine" (les Femmes, 117-119).

Le Prophète a interdit la modification de la création divine en mettant en garde contre des pratiques bien en deçà de celles qui nous préoccupent en ce moment. Ainsi a-t-il condamné les modifications de la forme du corps en maudissant "les femmes qui se font tatouer et celles qui pratiquent le tatouage sur d'autres femmes, à leur demande ; celles qui se font allonger les cheveux à l'aide de cheveux rapportés ; celles qui se font espacer les dents pour paraître plus belles...".

C'est par un retour aux préceptes de l'Islam que nous pouvons sortir de cette impasse et présenter au monde, sinon des inventions médicales, du moins une morale sans faille. Nous avons appris que l'Association Européenne d'Éthique a pris des décisions plus strictes que les nôtres, alors que c'est nous les adeptes de la dernière religion, la religion Vraie, la religion immuable, révélée par Dieu au dernier de ses Prophètes afin qu'elle devienne le message universel pour l'humanité jusqu'à la fin des temps. Comment pourrons-nous aujourd'hui renoncer au rang d'honneur que Dieu nous a assigné ? A quoi bon d'essayer de trouver des solutions à des problèmes qui ne se posent même pas !. Je ne pense pas que ce soit nécessaire de provoquer la procréation artificiellement ; elle peut s'obtenir de façon naturelle: "Cohabitez avec elles (vos épouses) suivant les prescriptions de Dieu" (La Vache, 222).

Tel est le mode naturel de la fécondation, associant dans une même rencontre intime un homme et une femme. Nous sommes dépassés par les événements. Certains de nos confrères parlent de centres d'insémination artificielle qui  utilisent l'être humain comme un cobaye. Il est temps que nous fassions entendre la voix de la Vérité, crier haro sur ces pratiques. L'être humain doit être épargné. Les champs de la recherche et de l'expérimentation sont larges pour quiconque désire exercer ses talents et faire preuve de sa créativité. Aux scientifiques nous disons : renoncez à des expériences sur l'homme, sur vous-mêmes. Nous sommes tous formés à partir des ovules. Il nous incombe donc à  tous de respecter ces ovules, d'observer les règles de la Loi qui interdisent l'exploitation de l'humain comme objet.

La Loi nous enseigne qu'un mal ne saurait être repoussé par un autre mal. Elle définit les limites à ne pas dépasser sous peine de glisser vers les abus dangereux. Or, le mal redouté est déjà consommé. Ainsi, certains de nos confrères parlent des avortements provoqués, du commerce d'embryons. L'Islam prohibe l'adoption, l'adultère et toutes pratiques sexuelles de nature à induire le mélange des filiations. Telles sont les règles de la loi. La dissémination des ovules permettra à chacun d'en user, à titre adoptif, ce qui donnerait lieu à un véritable chaos ainsi à qu'à une altération de la création divine. Les musulmans sont unanimes pour condamner le prélèvement d'organes sur une personne vivante, même en cas de nécessité absolue. De même qu'on ne doit pas utiliser les embryons ou les exploiter, à moins, bien entendu, qu'ils ne proviennent d'une fausse couche ou qu'ils ne soient morts. On prétend qu'on ne peut tirer profit que d'un embryon en vie. Dans ce cas là, il vaut mieux ne pas chercher à  en profiter du tout. Telle est l'attitude conforme à la Chari'a et qu'il n'est pas question d'enfreindre. Wassalamu Alaykoum.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je vous remercie, frère Cheikh Abdallah. Je passe la parole maintenant au Dr Omar Soulaymane Al-Ashqar et je vous rappelle qu'il reste encore quatre autres intervenants.

- Dr Omar Soulaymane Al-Ashqar

Je voudrais savoir si les expériences menées sur l'embryon dans le ventre de sa mère permettent de déterminer si à un stade donné de son évolution l'embryon reçoit un souffle de vie nouveau. On a beaucoup parlé de l'esprit en dépit du mystère qui l'entoure, tant pour les médecins que pour les oulémas. A mon avis, ce n'est pas l'esprit qui fait problème. Les études ont prouvé que l'embryon acquiert, à un stade déterminé, une vie indépendante. Il est indubitable que l'ovule n'est plus le même après insémination. Une vie l'anime alors, qui va évoluant avec le développement de l'embryon. Nous connaissons la vie animée par l'esprit. Lorsque celui-ci se retire du corps, les cellules demeurent vivantes pour un temps et, donc, exploitables à des fins médicales et scientifiques. Il y a donc une espèce de vie dans la première cellule de l'homme. La Chari'a islamique nous apprend que l'esprit est insufflé à l'embryon dès le 40ème jour de la conception, d'après certains oulémas, au 120ème jour, selon d'autres.

Les textes révélés indiquent formellement que l'esprit est insufflé d'une seule traite et qu'il est retiré également d'une seule traite, par l'Ange de la mort, selon un Hadith. Et avec son départ, tout s'éteint : la vue... Nous sommes d'accord avec nos confrères médecins lorsqu'ils affirment que des modifications majeures surviennent à un certain stade du développement de l'embryon, changeant radicalement la vie de celui-ci. Mais je voudrais savoir dans quelle mesure l'on peut affirmer scientifiquement que l'embryon, ou l'oeuf fécondé, devient, au bout du 32 jours de gestation, capable de sentir la douleur.

Le dernier point que je voudrais soulever porte sur la question abordée par Dr Maamoun Elhaj. Je me range volontiers à l'avis des médecins, mais je pense qu'ils devront nous fournir plus amples informations sur la question. La solution légale ne peut se fonder que sur des connaissances sûres.

Le problème de procréation par remplacement (le recours aux mères porteuses...) est normalement inadmissible du point de vue de la Chari'a, mais cela s'est déjà produit et nous devons formuler un avis sur la question : A qui attribuer la maternité, à la mère porteuse ou à la femme donneuse d'ovocyte ? Peut-on assimiler ce cas à l'allaitement d'un enfant par une femme autre que sa mère ? La question mérite d'être posée. Je vous remercie.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Merci beaucoup, cher confrère, Dr Omar pour ces observations. J'invite maintenant le professeur Dr Mohammad Soulaymane Al-Ashqar à prendre la parole.

- Prof. Dr Mohammad Soulaymane Al-Ashqar

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Le Dr Hassan Hathout a abordé, dans son exposé, plusieurs points, mettant en exergue les abus découlant des transplantations d'organes. Sa démarche s'inscrit dans le cadre des précautions légales visant à parer aux mauvais agissements (sadd ad-darâ'i). Or, le principe de précaution, comme cela a été souligné par certains de nos cheikhs, doit être appliqué avec mesure, et dans des cas limités, pour ne pas condamner définitivement les initiatives susceptibles de servir l'intérêt commun. C'est bien de s'entourer des précautions, mais à condition de ménager une marge de manoeuvre pour les actions visant le bien public. Nombreux sont d'ailleurs les avantages matériels qui ne peuvent être réalisés qu'à travers des opérations risquées. La chari’a fournit sur ce point des dispositions claires. Les embryons peuvent être mis à profit de façon légitime. Mais les mauvais usages comme l'exploitation mercantile des produits humains doivent être interdits et sanctionnés. Il faut donc faire la part des choses et ne pas prononcer des prohibitions à tout bout de champ.

Je voudrais rappeler que la question relative à  l'utilisation des oeufs fécondés non encore implantés sur l'utérus à des fins expérimentales a été longuement discutée et fait l'objet de décisions lors des colloques précédents consacrés à ce sujet. Au terme de ces débats, on avait abouti à la conclusion qu'il n'y a pas d'inconvénient  à  détruire ces oeufs tant qu'ils ne sont pas incrustés sur l'utérus. Pourquoi revenir alors sur ce sujet ? Pourquoi nous répéter et nous déjuger ? A moins de vouloir annuler les décisions précédentes, auquel cas il faudra consacrer une autre séance à la question, faire d'autres communications pour relever les failles des décisions déjà prises et apporter les aménagements et les rectifications qui s'imposent. On pourra citer, pour les compléter ou les modifier, les conclusions des colloques précédents, comme nous l'avons fait pour Dr Maamoun.

Dans son exposé, le Dr Hassane Hathout a parlé des erreurs génétiques. Or, le terme "erreur" peut faire croire qu'il s'agit là de défauts de la création. En vérité, il n'en est rien. Il s'agit tout simplement d'anomalies, de déficiences dans la constitution des gènes en question. Le créateur a décidé de toute éternité qu'il y ait le bien et le mal ; Il a créé des êtres sains et d'autres malformés. Tout procède de Sa sainte volonté. L'existence des maladies a aussi d'innombrables avantages : elle permet, par exemple, le progrès de la médecine et de la science en général.

On peut donc parler de déficience, de malformation du corps, mais pas d'erreur. Cette nuance n'échappe pas au Dr Hathout lui-même qui évoque à un moment donné de sa communication le terme "anomalie" (khalal).

Notre confrère, Cheikh Abdallah Ibn Bey a affirmé que l'on ne peut tirer profit d'un embryon encore en vie, pour quelque motif que ce soit. Voilà la question majeure sur laquelle il nous faudra revenir cet après-midi. Il y a aussi le cas où l'embryon est dans l'intervalle séparant la perte de la vie relationnelle et la mort définitive qui rend les organes inutilisables. Les docteurs assimilent les mouvements de l'embryon dans cet état à ceux d'un vivant égorgé : il est considéré légalement mort, bien que les organes restent encore vivants sur le plan médical. C'est cette phase intermédiaire qui peut être exploitée par la médecine.

Le Dr Mohammad Fadil prétend que la procréation n'est pas une nécessité. Une telle assertion est insoutenable. Nos grands oulémas, tels Cheikh Al-Chatabi et Al-Ghazali, n'ont-ils pas rangé la reproduction parmi les "cinq nécessités absolues" (à côté de la conservation de la personne humaine) ?. Al-Chatibi insiste sur une double exigence :  procréer et assurer la préservation de l'espèce humaine. Le désir d'enfant peut devenir pour certains plus pressant que le besoin de se nourrir. Une passion que seuls ceux qui l'ont éprouvée parmi les hommes et les femmes savent combien elle peut être ardente.

Comment peut-on dès lors affirmer que la procréation n'est pas une nécessité? Pour certains, avoir des enfants et les conserver est la plus impérieuse des nécessités.

Cheikh Tawfiq Al-Wa'i affirme que l'on peut mener des expériences sur les ovules, conformément aux décisions des précédents colloques, considérant qu'avant leur implantation sur l'utérus, les oeufs fécondés ne possèdent aucun caractère inviolable, et peuvent, donc, être détruits par quelque moyen que ce soit. Je souscris à cet avis, à condition que des précautions strictes soient prises pour éviter le replacement des ovules dans l'utérus d'une femme autre que la donneuse d'ovocyte.

Pour sa part, Cheikh Mohammad Al-Ghazali a affirmé que le procédé de déductions analogiques ne s'applique pas aux actes purement cultuels. En vérité, cette idée, qui se trouve exprimée par bon nombre d'auteurs contemporains, gagnerait à être nuancée. Du point de vue de la méthodologie des sources de la Loi (ouçoul), on distingue les obligations rituelles ('ibâdât) et les questions relevant du dogme (ta'abbudiyyat). Les premières admettent les solutions légales fondées sur le raisonnement analogique, dont il est fait abondamment usage, par exemple, en matière de la prière canonique (salât), du jeûne, de la zakat (aumône légale), du pèlerinage, des vices de la pureté rituelle, des motifs de la rupture du jeûne et de l'observation du croissant.

Il n'en va pas de même en matière des dogmes qui découlent de la foi en Dieu, mais dont les motivations et la finalité nous échappent.

Par ailleurs, Cheikh Al-Ghazali a considéré l'allaitement comme une affaire relevant du culte. Cette interprétation me paraît inexacte, à moins d'entendre par "culte" (ibâdat), par extension sémantique, l'ensemble des obligations et des enseignements de la Charia.

En fait, l'allaitement se range dans la catégorie des interdictions et des dispositions légales spéciales. Il a, en outre, donné lieu à des décisions légales fondées sur la déduction analogique. Ainsi, les docteurs de la Loi, ayant comparé le fromage fait à base du lait de la femme à l'allaitement, ont conclu, par extension analogique, à l'interdiction de ce fromage ; car la motivation de la prohibition est la même dans les deux cas, à savoir l'introduction de cet élément nutritif venant de la femme, sous forme de lait ou fromage, dans le ventre du nourrisson. Cependant, comme l'a souligné Cheikh Qaradawi, les interdictions de mariage pour cause d'allaitement n'offrent pas matière au raisonnement analogique, car elles ont  été fixées une fois pour toute par Dieu, en vertu du verset 24 de la sourate IV (Les femmes). Elles ne peuvent donc être modifiées. Wassalamu Alaykoum.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je vous remercie.

- Cheikh Abdallah Ibn Bey

Ibn Rushd le Petit-fils (Averroès) a abordé, dans de son ouvrage de droit Bidâyat al-Mujtahid, les questions relatives à  la foi, dont le but est, selon lui, la purification de l'âme et dont le sens échappe à la raison humaine. En fait, le Législateur a édicté des interdits (le mariage incestueux par exemple), mais on n'en connaît pas toujours les motivations. Par ailleurs, l'on confond parfois le sens des termes "ta'abbudi"(dogmatique) et "'ibâdiy"(cultuel) ; Ibn Rushd fait écho de cette confusion. Je vous remercie.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je vous remercie. La parole est donnée au Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami.

- Cheikh  Mokhtar sulami

Une solution légale peut être étayée soit sur une preuve scripturaire formelle, soit sur des indices présomptifs. Ce sont ces derniers qui sont le plus souvent utilisés.

Je voudrais rappeler, par ailleurs, que ce que j'ai dit hier à propos de la consommation de la chair humaine en cas de nécessité n'est qu'un exemple cité en guise d'illustration. C'est pour montrer aussi que l'on peut mettre à profit l'abondante littérature juridique qui nous a été léguée par les docteurs de la loi anciens. Mais ces derniers n'ont pas abordé des questions semblables à celles qui nous préoccupent aujourd'hui, à savoir la transplantation d'organes. Ils ont parlé en revanche de la consommation de la chair humaine, ce qui est répugnant certes ; mais l'essentiel pour nous est de trouver un principe légal pour fonder nos solutions relatives aux transplantations d'organes humains et à autres opérations d'utilité pour l'homme. Je vous remercie.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je vous remercie, notre cher collègue, Cheikh Mohammad Mokhtar sulami.

- Dr Hamid Rifai

On demande des éclaircissements complémentaires à propos de l'allaitement...

Je voudrais simplement rappeler que certains de nos confrères passent à côté de la question lorsqu'ils estiment qu'elle n'est pas motivée. Pour ce qui me concerne, je trouve qu'elle est pleinement justifiée, eu égard au rôle de l'allaitement dans la croissance cellulaire du nourrisson. La preuve, c'est que les prohibitions de mariage pour allaitement ne s'appliquent pas s'il a lieu à un âge où le corps est déjà mûr. Ainsi, les dispositions relatives à ce sujet n'ont pas d'effet pour un enfant qui aura sucé le lait d'une femme à cinq ans par exemple...

- Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Le critère basé sur la croissance des cellules ne tient pas.  Imaginons, en effet, le cas d'un enfant qui possède déjà la totalité de ses dents et qui, ne trouvant pas du lait chez sa nourricière, lui mord le sein et en prélève une partie qu'il avale : là aussi des cellules venant de la femme sont introduites dans le corps de l'enfant, y aurait-il pour cela interdiction de mariage ? Evidemment non ! car, la règle ne s'applique qu'au lait.

- Hamid Rifai

Il faut tenir compte de l'aspect scientifique du problème. La nourriture contribue au développement et au renouvellement des cellules. Le morceau de viande avalé par un enfant est une chose, le lait sucé à un stade de la formation des cellules, en est une autre. Il faut que les spécialistes éclairent les différents aspects du problème, pour permettre d'accorder la dimension scientifique et le volet légal. En faisant dépendre cette question de l'allaitement, notre confrère Dr Maamoun Elhaj en a réduit l'étendue, au lieu de l'élargir pour s'interroger sur d'autres éléments comme le sang. Celui-ci ne contribue-t-il pas à la formation des cellules et à leur développement ? Quelle est la position légale à cet égard ?

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Merci beaucoup. Il semble que le Dr Issam Charbîni souhaite intervenir. Je lui passe la parole.

- Dr Issam Charbîni

Les cellules humaines se renouvellent. Elles meurent et se régénèrent ; cela, le Dr Hamid le sait bien. Merci.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Merci. Je donne la parole au Dr Ahmad Al-Qadi.

- Dr Ahmad Al-Qadi

Je voudrais apporter quelques précisions. Il me semble que Dr Hamid Mahmoud a compris, d'après l'exposé de notre ami Dr Abdallah Bassalamah, que l'oeuf fécondé ressemble, à ses débuts,  à n'importe quelle cellule du corps. Or, je crois que l'orateur a parlé d'autre chose. Il a dit que les cellules embryonnaires ont à ce stade des propriétés spécifiques, chacune d'entre elles possédant les potentialités de se développer à terme. Certaines extrapolations sont source de confusions. On peut autoriser l'élimination de l'oeuf fécondé au motif qu'il n'est pas encore fixé sur l'utérus ou qu'il n'a pas reçu le souffle de l'esprit. Ces arguments peuvent être valables dans le cadre d'un effort d'interprétation légale. Mais est-il besoin de recourir à des causes imprécises ou à des hypothèses non vérifiées ? Ne risque-t-on pas ainsi d'induire en erreur le public non averti et de banaliser la destruction de l'oeuf fécondé (même après sa nidation). Or, nous avons déjà suffisamment d'indices pour nous prononcer sur la question et pour nourrir le débat. Nous devons donc être clairs et précis dans nos propos. Deux critères sont à ce sujet indiscutables : la nidation et l'insufflation de l'esprit.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Merci. Dr Abbadi, je vous donne la parole, en vous priant d'être bref.

- Dr Abbadi

Juste une petite remarque : vu qu'il nous reste peu de  temps, il serait bon que les questions de nos confrères médecins trouvent leurs réponses avant la fin de cette séance, afin que nous puissions nous consacrer au volet légal du sujet dans la prochaine séance.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Cette proposition est déjà prise en considération. Dix minutes sont accordées à chacun des intervenants. Nous avions parmi nous ce matin Dr Georges Abouna qui a élaboré, avec un groupe de professeurs universitaires, une réflexion. Dr  George, contraint de partir, a demandé au Dr Maamoun Elhaj de la présenter en son nom. La contribution de Dr George revêt une signification particulière dans la perspective de notre civilisation arabo-islamique ; on sait en effet que des chrétiens et des Gens du Livre, en général, ont participé à l'enrichissement de cette civilisation dont nous sommes légitimement fiers. Je passe donc la parole au Dr Maamoun Elhaj.

- Dr Maamoun Elhaj

Merci, Monsieur le Président. Le Dr Abouna m'a confié un texte de 3 pages sur l'anencéphalie et les transplantations d'organes, me demandant de vous le présenter. Je demanderai au Secrétariat et à vous-même, monsieur le président, la permission de le lire.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je vous remercie, Dr Maamoun et je remercie aussi Dr Georges Abouna pour sa participation. Je passe la parole au Dr  Mohammad Ali Al-bar.

-Dr Mohammad Ali Al-bar

Merci Monsieur le Président. Je donne la parole au Dr Abdallah Bassalamah

- Dr Abdallah Bassalamah

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Je voudrais faire quelques brèves mises au point. Lorsque nous avons été invités à ce colloque, nous avions dû choisir dans l'ordre du jour les points que nous pouvons traiter dans le cadre de nos compétences respectives, entre autres,  l'exploitation des embryons surnuméraires. Des intervenants se sont interrogés sur le caractère inviolable de ces embryons. Le Cheikh Soulaymane Al-Ashqar a rappelé une fatwa (avis légal), selon laquelle les embryons excédentaires peuvent être utilisés ou éliminés sans problème. Or, le fait même de revenir sur la question signifie qu'elle mérite d'être repensée. Pour ce qui me concerne, j'estime que les oeufs fécondés, que j'appellerai "janîne" (embryons) ont droit au respect. J'aimerai savoir, à ce sujet, si dans les textes coraniques et du Hadith, on trouve une différenciation précise des stades successifs de développement embryonnaire et si le mot "janîne" correspond à une étape bien déterminée de cette évolution.

Personnellement, j'utilise le terme "janîne", pour désigner l'embryon, même avant son incrustation dans l'utérus.

D'autre part, je considère - et je rejoins sur ce point les conclusions des Comités d'Ethique européens- que la destruction des embryons représente une forme d'infanticide. Plutôt que de les détruire, il vaut mieux les replacer dans les utérus de leurs mères. Nous aurons ainsi respecté leur inviolabilité car, à mon sens et comme je l'ai souligné auparavant, il y a une vie aussi bien dans le spermatozoïde que dans l'embryon. Mais quel type de vie? est-elle électrique? - non ! c'est quelque chose qui anime la cellule avant ou après l'insémination, une force qu'on ne peut créer artificiellement. Ce phénomène inaccessible à l'expérimentation, je l'appelle esprit ; il anime la cellule vivante et s'en retire une fois détruite. D'où le caractère inviolable de cette cellule ; celle-ci mérite d'autant plus le respect qu'elle est évoluée.

Pour répondre  à notre éminent professeur, Cheikh Mohammad Mokhtar sulami, je voudrais souligner que toutes les données que j'ai avancées sont vérifiées. Vous savez, d'ailleurs, que les sources scientifiques ne publient pas des théories, mais des vérités expérimentalement démontrées.

Nous devons, donc, selon moi, revoir la question relative  à l'inviolabilité de l'embryon, ou oeuf fécondé, pour empêcher qu'il soit livré à l'expérimentation, même si cette dernière présente une utilité scientifique ; les cellules embryonnaires peuvent cependant être utilisées à des fins de transplantation sur des sujets humains, (ce qui intervient à un certain stade de développement). Les oeufs fécondés, eux, doivent être déposés dans la matrice de la mère ; il appartient au Dieu de décider, ensuite, de leur sort.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je vous remercie, Dr Abdallah Bassalamah pour ces éclaircissements. Je passe la parole maintenant au Dr Maamoun Elhaj Ali Ibrahim .

- Dr Maamoun Elhaj Ali Ibrahim

Permettez-moi de commencer là où mon confrère et ami, Dr Abdallah Basslamat, s'est arrêté au sujet de l'embryon. J'insiste sur le fait que le terme "janîne" est inexact, sur le plan linguistique et sur le plan médical. Le mot "janîne" ne s'applique qu'à l'embryon fixé dans la cavité utérine. Avant la nidation, l'oeuf fécondé passe par plusieurs stades : la morula, le blastocyste... Les scientifiques occidentaux ont inventé le terme "préembryon", pour désigner l'oeuf fécondé en divisions. Pour moi, l'ovule n'a pas le même caractère d'inviolabilité avant et après l'insémination. Ceci m'amène à la question soulevée par le Dr Ahmad Al-Qadi qui a rappelé ce que j'ai dit sur l'intangibilité du spermatozoïde. Mais le caractère d'inviolabilité évolue suivant un ordre croissant : l'embryon animé de l'esprit étant plus inviolable qu'un embryon au début de la nidation, et celui-ci est plus inviolable qu'un oeuf fécondé, qui est lui-même plus inviolable qu'une cellule sexuelle...Il y a divers degrés de "sacralité" de l'être vivant.

Certains intervenants considèrent que l'oeuf fécondé représente un être humain en puissance et qu'il doit, de ce fait, jouir du même respect dû à la personne humaine. Selon ce raisonnement, le spermatozoïde peut également être considéré comme un être humain en devenir. Or, l'on sait que beaucoup de cellules sexuelles et même des ovules fécondés se perdent.

Certains collègues recommandent de réduire au minimum le nombre d'ovules employés à des fins de fécondation in vitro. C'est une exigence raisonnable, j'en conviens. Mais, dans la pratique, les choses ne sont pas si simples que ça. En effet, le taux de succès d'une FIVETE varie entre 80 et 90 % (jamais 100%). D'où la nécessité de féconder un nombre suffisant d'ovules. En outre, certains ovules s'avèrent défectueux et donc inutilisables. D'aucuns proposent la conservation des ovules par voie de congélation ; or, cette technique n'est pas sûre à cent pour cent. J'ai noté, dans ma communication, que les recherches entreprises sur les oeufs fécondés visent, en particulier, à perfectionner cette technique, car l'idée qui la sous-tend est en elle-même bonne. Mais elle est difficilement réalisable, sur le plan scientifique.

Dr Omar Al-Ashqar a évoqué, ou plutôt, s'est interrogé sur les indications scientifiques pouvant aider à la différenciation des divers stades embryonnaires d'avant et d'après l'insufflation de l'esprit. A ma connaissance, il n'existe pas de pareilles indications. La vie d'un embryon, les battements de son coeur,  peuvent être observés à l'aide d'appareils optiques ou sonores (tel la sonde). Or, ces moyens d'observation ne permettent pas de faire la différence entre la phase d'avant l'insufflation de l'esprit et la phase d'après (au 120ème jour de gestation). Je vous remercie.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Merci, Dr Maamoun Elhaj. Je passe la parole au Dr Hassane Hathout, dont nous avons attendu l'intervention avec impatience.

- Dr Hassane Hathout

Pour revenir sur  ce qui vient d'être dit : il est vrai que l'oeuf fécondé a moins de "sacralité" que l'embryon animé de la vie de l'esprit, lequel est moins sacré que le nouveau né. Les Arabes anciens disaient que certains maux "sont moindres que d'autres". Nous ne sommes pas là  pour établir une hiérarchisation des maux, mais pour apprécier les avantages et les inconvénients liés à l'utilisation des oeufs fécondés. Rappelons, tout d'abord, que l'ovule est la semence d'où émerge l'individu. Sa fécondation marque la première étape dans la vie de l'homme. La valeur de cette semence, le caractère inviolable de l'être qui en résulte, augmente à mesure que celui-ci s'achemine vers le stade de l'esprit, et, plus encore, au moment de la naissance.

Partant de ce principe, quel sort peut-on réserver au surplus d'oeufs fécondés? Plusieurs éventualités sont envisageables. Ainsi, on peut :

- soit les détruire ;

- soit les laisser dépérir naturellement ;

- soit décider légalement de les réimplanter dans l'utérus de la mère, après le terme de sa première grossesse;

- soit, enfin les exploiter à des fins expérimentales.

Peut-être que la meilleure solution serait de replacer l'oeuf fécondé, à ce stade précoce de son développement, dans l'utérus de la mère. Mais on ne peut  obliger celle-ci à accepter de le porter en son sein. On pourra, à l'instar de la Grande Bretagne, autoriser l'utilisation de cet embryon pour la recherche scientifique, jusqu'au quatorzième jour de la fécondation (l'Allemagne, elle, est résolument contre ce genre de pratiques, comme elle l'a exprimé récemment).

Discuter du sort des oeufs fécondés, c'est parler d'un fait accompli ; car le processus de la vie est déjà entamé. Or, prévenir un mal, - ce qui est notre but -, c'est empêcher qu'il se produise. C'est ce que l'Allemagne a bien compris qui a condamné dans son principe même la surproduction d'oeufs fécondés. Il faut barrer carrément le chemin aux pratiques de procréation artificielle avec leur lot de risques et de dérapages. L'Allemagne l'a déjà fait. J'ai lu dans un journal de l'été dernier que ce pays a interdit catégoriquement toute opération dans ce domaine, pour éviter les problèmes liés au surplus d'embryons.

On s'est demandé si l'embryon ressent la douleur. Bien sûr que oui! du moment qu'il possède un système nerveux. Ce dernier commence à se mettre en place dès la deuxième semaine de la grossesse. Chez un embryon normal, ce système atteint un développement notable entre la quatrième et la septième semaines de gestation. L'embryon devient alors sensible à la douleur, à la peur etc. On peut enregistrer les battements du coeur embryonnaire à partir de la cinquième semaine de grossesse au moyen de l'électro-cardiographie.

J'en arrive au problème de l'anencéphalie. D'habitude, la mort du cerveau  est établie sur la foi des tests comme les réactions de l'oeil. Or, chez l'anencéphale, cette réaction est absente, non pas en raison de la mort du tronc cérébral, mais plutôt à cause des anomalies congénitales de l'oeil lui-même. Le diagnostic basé sur ce critère s'avère donc ici inopérant. Voilà pourquoi on recourt à d'autres indices comme l'arrêt du coeur et de la respiration.

Pour sortir de cette impasse, les chirurgiens de l'hôpital américain de Lomaland (?) ont eu l'idée ingénieuse de mettre les anencéphales en couveuse, en les maintenant en vie à l'aide d'un respirateur artificiel qui permet d'indiquer le moment de l'arrêt définitif de la respiration, consécutif à la mort du tronc cérébral. Celle-ci établie, on passe alors au prélèvement d'organes recherchés :  coeur, rein ou autre. Mais deux obstacles majeurs demeurent : 1) l'efficacité des organes diminue après la mort ; 2), le nombre d'embryons anencéphales maintenus artificiellement en vie est minime, comparé à une demande d'organes sans cesse croissante.

Pour ces raisons, l'hôpital Lomaland, le seul qui  pratiquait ce type d'opérations, a dû renoncer à son programme.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je remercie vivement le Dr Hassane Hathout.

Chers confrères, éminents oulémas, nous voilà arrivés au terme de cette séance matinale qui a duré plus de trois heures. Je voudrais remercier tous ceux qui ont contribué à enrichir les débats, permettant ainsi d'aboutir à des conclusions fort éclairantes. Notre prochaine séance va traiter des aspects relevant du droit islamique. La réunion qui s'achève nous a fourni de précieuses données médicales, tout en rappelant les préceptes de notre religion recommandant le respect de la dignité de l'homme et de son intégrité.

J'espère que la prochaine séance accordera un intérêt particulier à  la dimension sociale, d'ailleurs étroitement liée au volet légal de la question soumise à examen. En effet, les cas d'avortement pratiqués en Occident sont, dans la plupart des cas, liés  à des facteurs d'ordre social.

Pour conclure, je voudrais remercier pour leur coopération mes confrères, le vice-président et le rapporteur. Puisse Dieu guider nos pas sur la voie du bien.

Wassalamu Alaykoum wa rahmatullahi.

 

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