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2.1.4 Exploitation des embryons avortés ou surnuméraires à
des fins d'expérimentation scientifique et de
transplantation d'organes
Dr
MAÂMOUN ALI IBRAHIM
Chef de Département de Gynécologie et Obstétrique, Maternité
de Koweït
L'objet de cette recherche est d'examiner les possibilités
d'exploitation des embryons surnuméraires issus d'une
fécondation in vitro ou de l'avortement dans les expériences
scientifiques ou pour des transplantations d'organes.
Le
présent exposé comporte une introduction, une partie
centrale et une conclusion. L'introduction tentera de
définir les termes avortement et embryon et d'expliquer la
notion d'inviolabilité des embryons surnuméraires et
avortés, sur le double plan légal et médical. Nous
examinerons ensuite les besoins scientifiques et
thérapeutiques pouvant justifier le recours aux organes
embryonnaires. Vient enfin une conclusion sommaire.
Définitions
Le
terme "ijhâd", désigne, dans la langue arabe et dans le
vocabulaire du droit islamique, l'expulsion de l'embryon
avant le terme, soit naturellement, soit par intervention
d'un tiers. L'Académie de la Langue Arabe (du Caire) réserve
le mot "ijhadh" à l’expulsion de l'embryon avant le
quatrième mois de grossesse et propose le vocable "isqat"
pour l'avortement intervenu entre les quatrième et septième
mois.
Dans cet exposé, nous emploierons le terme "ijhâd" pour
désigner l'avortement en général, hormis dans les cas où il
s'agit d'embryons ayant déjà donné des signes de vie, soit
directement perceptibles (vagissement, toux, mouvements etc),
soient reconnaissables par les médecins experts
(respiration, battements de coeur). S'il vient à mourir, un
tel embryon né prématurément est soumis aux dispositions
légales applicables aux morts : en cas de nécessité, il peut
faire l'objet d'une biopsie ou d'un prélèvement d'organe,
sous réserve du consentement des parents. Le foetus abortif
n'a pas, quant à lui, le même caractère inviolable et son
examen ne nécessite pas d'autorisation préalable. Je
voudrais souligner, au passage, que dans bon nombre
d'avortements, on n'obtient que des débris de tissus et des
cellules inutilisables à des fins de culture ou de
transplantation.
Le
terme "janine" (embryon) désigne, étymologiquement, le fait
de se dissimuler, de se cacher, en l'occurrence à
l'intérieur du ventre maternel. On lit ainsi dans le Coran :
"Ne vous voit-il pas des "ajinnat" (des embryons cachés)
dans le ventre de vos mères" ; "Lorsque la nuit l'enveloppa
(janna)".
C'est la même racine qui a donné naissance aux mots
"djinn"(génie) et "jounoun"(démence). Dans cet exposé, le
terme "janîne" sera employé au sens figuré pour désigner les
ovules fécondés in vitro. Peut-être que les termes "oeuf
fécondé" ou "mudgha" sont-ils plus appropriés. Les
significations de ces termes doivent être, à mon avis,
précisées lors de la formulation des recommandations. Celles
émanant du colloque sur le point de vue islamique à l'égard
de certaines pratiques médicales relèvent que les oeufs
fécondés ne sont pas, légalement parlant, inviolables. Ils
ne le deviennent qu'une fois incrustés dans l'utérus. Avant
ce stade, ils peuvent, de ce fait, être employés pour
quelque motif que ce soit. C'est sur la foi de cette
recommandation que des oeufs fécondés surnuméraires ou
inviables sont utilisés pour la recherche scientifique.
Cette utilisation pourra, à mon avis, se justifier pour des
raisons médicales ou thérapeutiques. L'exploitation à des
fins utiles est en tous cas préférable à une destruction
pure et simple.
Quel intérêt y a-t-il à utiliser des embryons avortés ou
surnuméraires pour la recherche scientifique ?
Avortement
Il
est procédé actuellement à des recherches en vue de
déterminer les causes de l'avortement. Celles-ci peuvent
être liées soit à des facteurs génétiques (déficience ou
non-séparation des chromosomes), soit à des causes relevant
du milieu environnant (le fait d'attraper certaines maladies
au cours des premiers mois de grossesse) soit, enfin, à
des complications provoquées par des rayons X ou des
substances chimiques toxiques, etc. La recherche peut
recourir à la biopsie des débris du foetus et à la mise en
culture in vitro de tissus embryonnaires qui seront ensuite
examinés en laboratoire en vue d'identifier d'éventuelles
déficiences et d'en déterminer l'ampleur ; les résultats
ainsi obtenus peuvent servir pour prévenir les anomalies
mises en cause. Il est établi médicalement que les
malformations congénitales constituent la cause principale
de fausses couches survenues aux premiers stades de
grossesse. La Providence divine veut ainsi que les embryons
malformés n'évoluent pas à terme.
Exploitations des oeufs fécondés surnuméraires à des fins de
recherche
Ces
oeufs, comme cela a été souligné plus haut, proviennent de
la fécondation in vitro, pratique connue sous le nom de
"bébé-éprouvette".
Il
importe de souligner que la découverte de cette technique
formidable, qui fait désormais la fierté de la médecine, est
le fruit d'une recherche scientifique patiente et soutenue.
De cette méthode de procréation, des milliers de personne,
dans les pays islamiques et ailleurs, ont profité. De
nombreux cas de stérilité naguère irréversibles ont trouvé
ainsi leur solution. Déclarer donc légitime cette méthode de
traitement de l'infécondité, c'est rendre hommage aux
efforts de recherche qu'elle a valu aux scientifiques. Il
est un principe selon lequel "ce qui est prohibé ne peut
légitimement faire l'objet d'une demande, ni,
corrélativement, d'une offre". La procréation in vitro passe
par deux étapes principales:
Premièrement: Il y a d’abord le côté technique de
l'opération qui nécessite une parfaite maîtrise et qui peut
être décrit comme suit :A la suite d’administration des
hormones spécifiques (pour stimuler l'ovulation), on procède
au prélèvement des ovules destinés à la fécondation in
vitro ; ces ovules sont ensuite placés dans un milieu de
culture approprié, enrichi d'éléments biochimiques adéquats,
avant d'être mis en contact avec les spermatozoïdes. Pour
réussir, l'opération doit se dérouler dans une atmosphère
gazeuse spécifique et à une température déterminée. Quelques
temps après sa fécondation, l'oeuf entame ses divisions et
au bout d'un certain nombre de cellules, il est transféré
dans l'utérus pour y poursuivre son développement.
Deuxièmement : Il faut ensuite surveiller la grossesse de
façon très stricte pour avoir l'assurance d'une évolution
normale de l'embryon.
Les
recherches méritent d'être poursuivies dans ce domaine pour
des raisons que j'ai expliquées dans une étude antérieure et
que je vais résumer comme suit :
1.
Le taux de succès des fécondations in vitro est très faible,
environ 15% seulement des femmes sous traitement dans la
plupart des centres. Il est indispensable de pousser encore
plus loin les recherches si l'on veut améliorer ce
pourcentage, et, surtout, pour mieux comprendre pourquoi
certains oeufs fécondés et transférés dans l'utérus ne s'y
accrochent pas.
Les
résultats sont meilleurs pour ce qui est des premières
phases de l'opération, à savoir, la stimulation de la ponte
ovulaire, le recueil des ovules et la mise en contact des
gamètes in vitro. Il s'agit à présent d'étudier les méthodes
de conservation des ovules, en vue de leur utilisation
ultérieure. Ce travail est d'autant plus nécessaire qu'il
permettra de déterminer si les longues périodes de
congélation puis de décongélation n'altèrent pas les ovules,
ce qui expliquerait ainsi certaines malformations
congénitales. En effet, les expériences réalisées sur des
animaux de laboratoire ont démontré que les risques de
fécondation par plusieurs spermatozoïdes (polyspermie) sont
grands lorsque les ovules ont été congelés pendant de
longues périodes.
2.
Recherches sur la stérilité masculine : Les études indiquent
que le taux de la stérilité masculine est 25 à 40%, alors
que le taux de couples infertiles représente environ 17%.
Mais, les moyens de diagnostic de la stérilité masculine
sont actuellement imprécis, comparativement aux méthodes
employées pour identifier la stérilité chez la femme. En
effet, il est encore impossible de déterminer avec précision
les raisons de la non-fécondance des spermatozoïdes, ni
celles qui amènent la pénétration dans l'ovule de plusieurs
spermatozoïdes (polyspermie). Dans ce dernier cas, la
fécondation échoue ou, sinon, elle donne lieu à un amas de
cellules cancérogènes et dangereuses pour la vie de la mère.
Parmi les causes de stérilité chez l'homme, on peut citer
l'insuffisance des spermatozoïdes ou la faiblesse de leur
mobilité. Des recherches sont actuellement en cours visant à
introduire les spermatozoïdes à l'intérieur de l'ovule à
travers une fine incision pratiquée dans la membrane de
celui-ci. Cette opération se pratique sous microscopie afin
d'observer la fusion des noyaux des deux gamètes et de
surveiller leur développement. Dans certains pays, on
recourt tout simplement au don de sperme pour vaincre la
stérilité masculine. Or, la Charia interdisant
l'insémination artificielle avec sperme de donneur, et vu
les taux élevés de stérilité masculine chez nous, j'estime
qu'il est de notre devoir de mener des recherches dans ce
domaine.
3.
Etude des cas d'avortements répétés : L'avortement répété
est l'un des problèmes critiques auquel la médecine est
confrontée. Celui-ci peut s'expliquer par une déficience
des gènes de l'oeuf fécondé qui commandent les facteurs de
développement ou de la fixation sur la paroi utérine. On
peut en effet observer sous la microscopie des ovules
fécondés qui se développent dès le départ de façon anormale
avant de dégénérer. Aussi est-il nécessaire que des
recherches soient entreprises dans ce contexte afin de
déterminer les causes de ce phénomène.
4.
Étude des caractéristiques génétiques portées par de l'acide
désoxyribonucléique (ADN) dans l'ovule fécondé: ceci afin de
dépister les anomalies génétiques pour pouvoir les traiter
plus tard. Certaines de ces déficiences, par exemple, ne
touchent que les mâles. Actuellement, le diagnostic des
maladies génétiques peut se faire dès le premier trimestre
de grossesse en examinant des cellules prélevées sur le
tissu chorionique. Si le test s'est révélé positif, on
procède à l'avortement, (sauf empêchement légal).
Il
serait préférable, à mon sens, que des échantillons d'ovules
fécondés soient cultivés et analysés en laboratoire, afin
d'éliminer ceux d'entre eux qui présentent des défauts
génétiques pour ne transférer ensuite dans l'utérus que les
ovules sains.
Par
ailleurs, on nourrit l'espoir de parvenir, dans un avenir
proche et grâce au génie génétique, à identifier et à
réparer les gènes responsables des différentes maladies
génétiques. Les recherches dans ce domaine devront, à mon
avis, se concentrer sur les ovules fécondés in vitro avant
leur implantation dans l'utérus.
5.
Étude des malformations congénitales dues à des facteurs
relevant du milieu ambiant : J'avais déjà cité des cas de
maladies provoquées sous l'effet de rayons X, de produits
chimiques et toxiques et autres facteurs indéterminés. La
recherche sur les ovules fécondés est susceptible d'apporter
des réponses à bien d'interrogations et de donner des
résultats pouvant servir à des fins diagnostiques et
préventives.
Il
existe de nombreux autres domaines de recherche sur les
oeufs fécondés surnuméraires, tels que la planification
familiale, les moyens de contraception, l'étude des cas de
grossesses multiples et des jumeaux homozygotes.
Sur
le plan thérapeutique, les oeufs fécondés surnuméraires
peuvent être utilisés dans les domaines suivants :
Embryons avortés
Comme cela a été indiqué précédemment, ceux-ci sont, dans la
plupart des cas, réduits en morceaux et donc inutilisables.
S'agissant des cas de foetus abortifs, certains de leurs
organes peuvent servir à des fins de transplantation sur un
tiers receveur. Le droit islamique autorise d'ailleurs la
transplantation des organes provenant d'un cadavre humain,
ce qui est une façon de les garder en vie. Cela peut se
justifier en vertu du principe légal : un préjudice mineur
peut être toléré en vue d'un avantage plus grand. Prélever
les organes d'un embryon mort constitue ce moindre mal.
Certains organes d'embryons avortés sont actuellement
exploités à des fins thérapeutiques : la glande pancréatique
dans le traitement du diabète ou la moelle osseuse dans le
cancer du sang. Il convient de signaler cependant que les
tentatives de transplantation d'organes tels le rein, le
foie et le coeur ont échoué en raison de leur taille
minuscule.
Exploitation des oeufs fécondés à des fins thérapeutiques
Conservés en laboratoire, les oeufs fécondés ne peuvent pas
se développer au delà de 5 à 6 jours. Mais replacés dans
l'utérus, ils peuvent poursuivre leurs divisions successives
pour donner lieu à des cellules chorioniques et
embryonnaires. Les cellules du système nerveux et du système
circulatoire apparaissent au 14ème jour de grossesse. Les
cellules embryonnaires se caractérisent, à ce stade, par
l'absence d'antigènes, dont le rôle consiste à produire les
anticorps destinés à détruire tout élément étranger à
l'organisme cible. Cette propriété immunologique permet de
prélever des cellules embryonnaires pendant les trois
premières semaines de grossesse pour les utiliser à des fins
de transplantation sur des sujets atteints de certaines
formes d'hémiplégie (provoquées par des lésions nerveuses).
Les cellules ainsi greffées sur la zone atteinte peuvent se
connecter avec les cellules du tissu cible et restaurer
ainsi l'équilibre perdu.
Des
recherches sont actuellement entreprises pour l'utilisation
des cellules de la glande pancréatique pour traiter des
enfants diabétiques ou des cellules du rein sur les
personnes souffrant d’insuffisance rénale. Les perspectives
dans ce sens semblent prometteuses.
Pour conclure, il importe de souligner que l'exploitation
des embryons surnuméraires à des fins de recherches ouvrent
de nouveaux horizons. Il me semble qu'aucun empêchement
légal ou médical ne devra justifier l'interdiction de ces
recherches. Bien au contraire, le bon sens nous recommande
de les encourager et de les promouvoir. Il y va de la santé
de l'homme.
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