Islamic Educational, Scientific and Cultural Organization - ISESCO -

2.1.3 Exploitation des embryons avortés et surnuméraires à des fins de transplantation
d'organes et d'expérimentation

Dr ABDALLAH HUSSEIN BASSALAMAH
Royaume d'Arabie Saoudite

Embryons avortés

Introduction

L'observation des grossesses montre que 20% des embryons sont sujets à l'avortement spontané et naturel. Mais si l'on tient compte des cas d'interruption volontaire illégale de grossesse on obtiendra un taux d'environ 40%.

Rien qu'en Amérique, on recense plus de 25 millions d'interruption de grossesse chaque année, selon la revue "Human Rights" (1983). D'après un rapport de l'Organisation Mondiale de Santé, publié pour l'année 1984, il y aurait annuellement plus  25 millions de cas d'I.V.G.

L'avortement est dit spontané, ou naturel, lorsque l'embryon, inapte à poursuivre son développement à terme, est expulsé hors l'utérus. Le Très Haut ne dit-Il pas : "O hommes! si vous doutez au sujet de la Résurrection, c'est Nous qui vous avons créés de terre, puis d'une goutte de sperme, puis d'une adhérence, puis d'un embryon [normalement] formé ou informe pour vous montrer [Notre Omnipotence] et Nous déposerons dans les matrices ce que Nous voulons jusqu'à un terme fixé. Puis Nous vous en sortirons [ à l'état] de bébé" (Sourate Le Pèlerinage, Verset 5).

Dans le même esprit, le Prophète, (paix et salut sur lui), dit: "Lorsque la goutte de sperme est déposée dans la matrice, Dieu envoie un ange qui demande : Seigneur, est-il normalement formé ou informe? Si Dieu décrète que l'enfant soit informe, la matrice le rejette comme une masse de sang".

Ainsi, l'embryon malformé est expulsé naturellement hors l'utérus. C'est le cas d'avortement spontané le plus répandu. Mais l'avortement peut être provoqué de façon illégale, alors que l'embryon poursuit normalement son développement au sein de la mère. Cette I.V.G. peut être alors motivée par des raisons d'ordre familial, social ou autres.

Les embryons avortés sont, par conséquent, de deux types :

1- Embryons non encore formés (ou malformés) : ceux-ci n'ont pas, dans la plupart des cas, d'organes exploitables à des fins de transplantations.

2- Embryons normalement formés ayant déjà atteint un certain stade de développement et possédant des organes pouvant être transplantés sur autrui.

Possibilités d'exploitation des embryons avortés

Indépendamment des causes de l'avortement (il s'agit dans le cas qui nous concerne d'embryons issus d'avortements provoqués illégalement et ayant des organes exploitables à des fins médicales), l'on peut dire, sur le plan médical, que certains embryons peuvent être exploités. Ceci dépend, cependant, dans une large mesure, du degré de développement des organes embryonnaires. Or, l'on sait que pendant les huit premières semaines de la grossesse (correspondant respectivement aux stades de la nutfa (goutte de sperme), de la 'alaqat (adhérence) et de la moudgha (chair mâchée)) l'embryon ne possède pas d'organes ou de tissus pouvant servir pour les transplantations. Ce n'est qu'après cette période que les membres et organes de l'embryon commencent à se mettre en place et à se développer progressivement. Plus les organes sont développés, plus grand est le profit qui peut en être tiré. En d'autres termes, les embryons avortés au cours des premiers mois de grossesse ne peuvent pas servir à grand-chose. Ce n'est qu'à partir du quatrième mois, (c'est-à-dire après l'insufflation de l'esprit) que les organes embryonnaires deviennent réellement exploitables.

Conclusion

Ainsi, l'on peut conclure que la transplantation des organes provenant d’embryons avortés est possible et scientifiquement utile. Mais pour que celle-ci réponde aux besoins thérapeutiques, il faut que l'embryon ait déjà atteint un degré avancé de développement in utero, qu'il ait donc dépassé le stade d'insufflation de la vie (quatre mois), qu'il demeure, enfin, vivant, ou que ses tissus soient maintenus en vie jusqu'au moment de leur prélèvement, de leur transplantation ou de leur congélation.

C'est  à ce stade que des questions surgissent. En effet :

1- A qui revient le droit de disposer de cet embryon? aux parents? au centre médical? N'est-il pas la propriété de Dieu, et donc inviolable?

2- La manière dont l'embryon a été avorté, se répercute-t-elle sur la légitimité de son exploitation? Peut-on être sûr  que les perspectives d'exploitation des organes à des fins de transplantation ne constituent pas une incitation à l'avortement?

3- Pour que la transplantation soit praticable, il faut que les organes soient prélevés sur des embryons vivants in utero ou extra-utero. Dans ces conditions, le prélèvement d'organes peut constituer une atteinte à l'intégrité ou à  la vie de ces embryons.

Embryons surnuméraires

Il est évident que la technique des bébés éprouvettes - ou la procréation artificielle visant à conjurer la stérilité, la F.V.E.T.E - qui se pratique actuellement dans bon nombre de centres tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du monde islamique, donne lieu à un surplus d'embryons. A titre d'exemple, dans un seul centre pratiquant la F.V.E.T.E, 432 d'opérations de fécondation in vitro ont donné lieu à 1208 embryons surnuméraires qu'on a été amené à conserver en congélation.

Dans chacun des centres de procréation artificielle, on trouve un grand nombre d'embryons surnuméraires. En effet, une F.V.E.T.E (fécondation in vitro et transfert d'embryon) requiert la fécondation in vitro de plusieurs ovules prélevés sur la femme, de 4 à 8 ovules en moyenne. Dans certains cas, ce chiffre s'élève à 50. Ces ovules sont prélevés sur l'ovaire et mis en contact avec le spermatozoïde in vitro ; trois oeufs fécondés seulement sont ensuite replacés dans  l'utérus, le surplus étant conservé par voie de congélation.

Le sort de ces embryons surnuméraires est devenu un problème préoccupant tant sur le plan médical que du point de vue de la Charia. Notre propos n'est pas d'aborder tous ces aspects en détail, mais d'examiner dans quelle mesure ce surplus d'embryons peut être utile pour les expérimentations ou les transplantations d'organes. Mais il convient, au préalable, de voir comment se constituent les embryons surnuméraires et comment les rendre éventuellement exploitables.

A propos des embryons surnuméraires

Un ovule mature ponctionné sur l'ovaire est mis en contact in vitro avec des spermatozoïdes et on obtient ainsi un oeuf fécondé ; cette cellule oeuf possède un noyau résultant d'apports maternels et d'apports paternels. Quelques heures plus tard (de 4 à  6 heures) l'oeuf fécondé se scinde en deux cellules filles, d'abord, puis en quatre, en huit, et ainsi de suite. A ce stade, chaque cellule peut se multiplier et donner naissance à  un nouvel embryon qui peut évoluer à terme. Ces segmentations de l'oeuf fécondé en laboratoire, peuvent ainsi donner naissance à plusieurs embryons (8).

Il a été par ailleurs démontré, scientifiquement, que si l'on associe  à ce stade des premières divisions des cellules provenant d'embryons   différentes, l'on obtiendrait également un nouvel individu normalement constitué.

L'embryon représente donc, à ce stade, une collection de cellules identiques, possédant toutes les potentialités de développement à terme (totipotentes). Après ce stade, les cellules se multiplient, passant de 8  à 16 cellules, puis à  32, et ainsi de suite. Mais à ce stade, elles perdent leurs potentialités de développement à terme une fois séparées; car elles commencent alors à se spécialiser.

Cette étape de développement correspond aux stades de 2, 4, 8 et 32 cellules.

Etape pré-embryonnaire

Il s'agit de la première semaine de la vie embryonnaire. Au bout de cette phase, l'embryon compte 32 cellules. A l'intérieur de la masse embryonnaire se forment des cavités et des saillies ayant chacune un rôle spécifique. A partir de la deuxième semaine de grossesse, on entre dans le stade embryonnaire proprement dit.

Ainsi, les embryons surnuméraires peuvent être : soit au stade préembryonnaire, se présentant alors sous forme d'un amas de  8 ou de 16 cellules totipotentes ; soit au stade embryonnaire, s'ils comptent plus de 32 cellules.

Les préembryons n'ont pas une apparence humaine. Il s'agit encore d'un oeuf fécondé en phase de nidation. D'après les données scientifiques,  30 à  40% de ce type de préembryons peuvent atteindre leur plein développement si on les laisse faire. Les comités de bioéthique occidentaux avancent trois thèses à propos de l'utilisation de l'embryon à ce stade :

1- La première considère le stade préembryonnaire comme une phase de la vie humaine. Les préembryons ont donc le droit de bénéficier du respect dû à l'être humain, d'être déposés dans l'utérus de leurs mères et d'être préservés dans leur intégrité. Cela n'empêche pas leur conservation par congélation. Rien non plus ne s'oppose à l'analyse de leurs constituants, si cette analyse peut conduire à  diagnostiquer des anomalies éventuelles.

2- L'autre point de vue estime que ce stade préembryonnaire ne jouit pas du caractère d'inviolabilité, l'embryon étant alors semblable à n'importe quel tissu du corps humain. Aussi est-il possible, avec l'approbation des parents, d'en disposer librement.

3- Le troisième courant de pensée, de loin le plus dominant, adopte une position intermédiaire en vertu de laquelle l'embryon doit être traité avec plus de respect qu'un simple tissu humain, sans pour autant avoir le caractère inviolable de la personne humaine. C'est que l'embryon possède, à ce stade, plus de qualités et de propriétés qu'un simple tissu, sans être assimilable à un individu pleinement développé (rapport de la "Ethic Committee of American Fertility Society, 1986).

Après la première semaine

Passé la première semaine, l'oeuf fécondé devient un embryon pouvant poursuivre son développement et donner naissance  à un nouvel être.

Avec la spécialisation des cellules, l'embryon devient plus complexe. Selon les comités d'éthique scientifique, il jouit déjà de l'inviolabilité et de certains droits, mais à un degré moindre par rapport à un enfant ou à un adulte.

Certains sont favorables à l'exploitation expérimentale de l'embryon avant le stade du 14 ème jour de gestation, étape pendant laquelle l'ébauche du système nerveux commence à se mettre en place (apparition de la ligne primitive). Après ce stade, l'embryon devient sensible  à la douleur (Commission Wornock, 1984).

Exploitation des embryons surnuméraires

De ce qui précède, il ressort que les embryons surnuméraires (provenant de l'insémination artificielle) ne sont rien d'autres qu'une "réserve" de cellules, âgés d'une semaine environ, et dont le développement n'a pas atteint le stade de la formation des organes tels les reins, le coeur ou les membres. De fait, aucun oeuf fécondé en laboratoire ne dépasse le stade de 8-32 cellules. Car, avant ce stade, on décide soit de les réimplanter dans  l'utérus de la mère, soit de les conserver par congélation.

Je ne vois pas, dans l'état actuel des choses du moins, de possibilité d'utilisation des embryons surnuméraires à des fins de transplantations d'organes, pour la bonne raison que ceux-ci ne sont pas encore suffisamment développés à ce stade. Par contre, certaines des cellules de ces embryons peuvent être exploitées.

En effet, comme je l'ai souligné précédemment, chacune des cellules en développement possède des capacités nécessaires à  la formation du tissu humain. Leur transplantation sur un receveur humain peut favoriser le traitement de certaines maladies, ce qui constitue, en soi, un intérêt scientifique considérable.

L'exploitation des embryons surnuméraires à cette fin serait, à  mon sens, une bien meilleure perspective que leur destruction, ou leur conservation dans un congélateur avec les risques de dégradation que cela comporte.

Utilisation des embryons à des fins d'expérimentation

La question des expérimentations pratiquées sur les embryons, fort controversée, préoccupe toutes les instances scientifiques internationales. En Amérique, en Europe et ailleurs, les scientifiques sont pour l'utilisation des embryons dans la recherche scientifique jusqu'au quatorzième jour de leur vie utérine, considéré comme le moment de la mise en place de l'ébauche du  système nerveux.

A ma connaissance, aucune fatwa (avis juridique) n'a été formulée au sujet des expériences pratiquées sur les embryons humains. Mais j'estime, pour ce qui me concerne, que l'Islam est on ne peut plus clair sur ce point, puisqu'il consacre l'inviolabilité de l'embryon dès sa fixation sur l'utérus. Or, les expériences scientifiques conduisent à la destruction des embryons.

Il convient de rappeler, à cet égard, que les malékites, l'Imam Ghazali, des Shaâféites et Ibn Rajab Al-Hanbali déclarent illicite toute atteinte à l'embryon dès le stade de la nutfa (goutte de sperme fécondée), considérant que cette étape représente le début de la vie humaine. Mais rien dans les autres Ecritures saintes ne renseigne sur des questions telles que l'intangibilité des embryons, le début de la vie humaine, l'insufflation de la vie, etc.

Aussi les expérimentations réalisées sur les embryons vivants ou sur les tissus maintenus en vie (la vie d'un tissu étant un préalable à son utilisation pour les besoins de la science) constituent-elles une atteinte à la vie dont ils sont animés.

- Président, Dr Ahmad Sidqi Al-Dajjani

Je remercie notre confrère, Dr Abdallah Hussein Bassalamah pour cet excellent exposé qui soumet à notre débat un certain nombre de questions. Mais avant de donner la parole au troisième intervenant, je voudrais souligner que l'Académie du Royaume du Maroc, dont j'ai l'honneur d'être membre, tout comme notre Honorable Cheikh Dr El-Habib Belkhodja, avait consacré une session entière aux problèmes éthiques engendrés par les nouvelles maîtrises de la procréation humaine. Cette session a vu la participation de nombre de juristes ainsi que des théologiens chrétiens et juifs. Mais il semble que les débats se soient focalisés sur les aspects juridiques préoccupant les pays concernés. Je donne la parole maintenant au Dr Maâmoun Ali Ibrahim qui traitera de la même question que son prédécesseur.

 

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