Islamic Educational, Scientific and Cultural Organization - ISESCO -

2.1.1 Utilisation des embryons avortés à des fins de recherche et de thérapeutique

Dr HASSAN HATHOUT
Centre islamique de la Californie du Sud, U.S.A.

Il serait faux de croire qu'il y a consensus au sujet de l'exploitation de l'embryon à des fins scientifiques, car en dépit des applications nombreuses faites dans ce domaine, le débat est loin d'être clos. Le sujet continue donc à susciter de vives controverses. Les uns sont favorables à cette exploitation si elle vise la préservation de la santé et des intérêts communs des hommes. D'autres la dénoncent au nom des valeurs morales en mettant en exergue les danger qu'elle comporte pour la personne humaine.

L'une des premières utilisations du tissu foetal, d'ailleurs très peu sujette à contestation, a été la mise en culture des cellules embryonnaires ; ainsi une infime partie de ces cellules peuvent être cultivées et poursuivre leurs croissance donnant lieu à plusieurs générations de cellules filles. Le processus peut continuer de façon presque infinie. Cette application s'est révélée d'un grand intérêt dans le domaine de la virologie et la mise au point de vaccins (exemple, le vaccin contre la poliomyélite).

Le sujet a connu un regain d'intérêt avec la découverte, faite récemment par certains scientifiques, des avantages thérapeutiques directs du tissu foetal. C'est le cas, par exemple, du tissu nerveux provenant de la glande corticosurrénale qui peut être transplanté sur une zone déterminée du cerveau des patients atteints de la maladie de Parkinson. Ce tissu sécrète une substance à même de corriger la déficience responsable de la maladie et donc de donner au patient une chance de survivre. D'autres maladies sont également concernées par ce type de thérapie, parmi lesquelles le diabète (que l'on soigne par la transplantation des cellules du pancréas), certains cancers de la moelle osseuse à propos desquels la radiothérapie s'est révélée plus dangereuse que la maladie elle-même alors que le recours à la moelle toute fraîche d'un embryon peut sauver le patient.

En effet, l'embryon a le mérite de posséder des cellules en croissance active, potentiellement adaptables à n'importe quel tissu et ne provoquant pas de réactions de rejet immunitaire.

Jusqu'ici, on pourrait croire qu'il ne s'agit que des transplantations d'organes, et donc d'un sujet qui concerne aussi bien des docteurs de la Loi et que les autres. Mais cette question prend une toute autre ampleur lorsqu'on pense à la manière dont les organes sont obtenus. En effet, la majeure partie des embryons objet d'exploitation proviennent d'un avortement médicalement provoqué. Dès lors, des voix se sont élevées pour dénoncer cette pratique pour des raisons à la fois légales et humaines, et pour exprimer leur crainte de voir des organes embryonnaires faire l'objet d'un commerce lucratif ou de dons au profit d'un proche parent ou d'une tierce personne. Cette pratique est dangereuse et indigne de l'homme. Car le but de la procréation est d'obtenir des enfants vivants et non pas de produire des embryons sur commande. Or, les faits attestent qu'ils sont nombreux ceux qui se livrent à  ces pratiques, qu'il s'agisse des médecins utilisant le tissu foetal à des fins thérapeutiques, ou provoquant l'avortement, ou encore des femmes qui vendent leurs embryons.

Des comités et autres institutions oeuvrent en vue d'assurer le contrôle de ces pratiques en fixant des garanties et des conditions à même de prévenir toute dérive dangereuse. Ces garanties, consistent notamment à :

1. Prohiber l'avortement destiné exclusivement à l'utilisation de l'embryon. Il va sans dire que cette prohibition est sans effet dans les pays où l'avortement est légalisé, sous prétexte du droit de la femme à disposer d'elle-même.

2. Interdire la vente ainsi que toute exploitation lucrative de l'embryon par la mère.

3. Interdire au médecin pratiquant l'avortement de prélever les organes ou tissus recherchés.

4. Empêcher les médecins pratiquant l'avortement ou utilisant l'embryon à des fins thérapeutiques, de participer aux travaux de recherche scientifique, et faire en sorte que leurs noms ne figurent pas dans les publications scientifiques relatives à ce domaine

5. Refuser à toute femme qui le demande l'utilisation de son embryon en vue du traitement d'un malade.

6. Mettre sur place une instance indépendante chargée de recueillir les embryons après l'avortement et d'assurer leur distribution aux médecins aux fins de recherches et/ou de traitement, en évitant toute connivence entre ceux qui pratiquent l'avortement et ceux qui utilisent l'embryon pour la recherche.

D'aucuns s'inquiètent du fait que le taux d'avortements spontanés atteint, en moyenne, 10 à 20% des cas de grossesses. Ce taux, assurent-ils, répond largement aux besoins thérapeutiques ou de la recherche scientifique utilisant l'embryon. Aussi préconisent-ils que l'on se limite dans ce domaine aux embryons avortés spontanément. Mais cette opinion, en apparence logique, est contestable. L'on sait, en effet, que les embryons avortés spontanément comportent un taux élevé d'erreurs chromosomiques, lesquelles sont responsables d'environ 50% d'avortements avant le 3ème mois de grossesse et de 20% d'avortements survenus plus tard. Il a été également constaté que les embryons avortés spontanément sont, dans une grande proportion, infectés par des agents bactériologiques, ce qui les rend inutilisables à des fins thérapeutiques.

Malgré la discordance radicale entre les deux tendances évoquées plus haut, celles-ci ont, cependant, un dénominateur commun : elles considèrent légitime l'interruption volontaire de grossesse, lorsqu'il y va de la vie de la mère; dans ce cas-là, il n'y aurait aucun inconvénient  à ce que le tissu des embryons ainsi avortés soit utilisé  à des fins thérapeutiques ou de recherche.

Chez nous, tout le monde s'accorde sur la nécessité de respecter l'intégrité physique de l'homme. Le corps de celui-ci et toutes ses parties doivent êtres préservés et traités dignement. C'est dans cet esprit qu'un embryon qui meurt après avoir été animé de l'esprit reçoit toutes les funérailles dues à un être humain :lavage rituel, mise  en linceul et la prière des morts.

Mais la réalité est plus compliquée qu'il n'y paraît. Le monde d'aujourd'hui tend à sacrifier les valeurs sur l'autel du pragmatisme et de l'utilité. Lorsqu'il s'agit de traiter les maladies et de corriger les déficiences du corps humain, l'invocation du principe de l'inviolabilité de l'individu, vivant ou mort, est perçue comme un sentimentalisme béat, doublé d'une foi en des croyances qui seraient d'un autre âge. Or, si la société humaine devait s'attacher au respect de la dignité humaine, elle verrait reculer la criminalité et cesser l'agression individuelle et collective tant au plan social que politique ou militaire.

Notre époque se caractérise par sa tendance à privilégier les intérêts immédiats et tangibles aux oeuvres fructueuses de longue haleine. L'homme moderne est passé maître en tactique, mais il a perdu le sens de la stratégie.

Pour revenir à notre sujet, il nous faut admettre qu'en dépit des normes appliquées et des réserves formulées, nous avons été témoins, sur le terrain, des faits pour le moins stupéfiants.

Les embryons avortés font l'objet, en effet, d'un intense trafic, tant sur le plan régional et qu'international. Ce commerce a été découvert par hasard par un prêtre qui remarqua, aux alentours de son église, deux grandes caisses déposées là, semble-t-il, par erreur. Elles étaient destinées  à un centre de recherche tout proche de l'église, puisqu'elles contenaient des centaines d'embryons humains embaumés. Un journaliste, ayant eu vent de l'affaire, mena une enquête et dévoila l'existence d'un accord commercial entre ce centre et un fournisseur originaire d'un pays du sud-est asiatique chargé de lui livrer des embryons humains destinés à la recherche. Poussant plus loin ses investigations, notre journaliste a levé le voile sur des pratiques plus surprenantes encore : certains hôpitaux respectables des USA utilisent les recettes qu'ils tirent des avortements pour acheter le thé et les pâtisseries destinés aux médecins et, peut-être aussi, pour payer des professeurs consultants.

Des expériences ont été menées sur des embryons vivants in utero, au motif que la mère avait décidé l'avortement, l'embryon se trouvant de facto condamné  à la destruction. Des substances médicales et chimiques ont été injectées afin de tester leur degré de fixation sur les embryons et examiner leurs incidences après l'avortement. Il s'agit là à l'évidence d'un faux prétexte: il ne saurait y avoir d'expérimentations sur l'embryon avant à   sa mort définitive, même si l'on sait pas ailleurs que celle-ci est inévitable.

D'autres expériences ont été réalisées sur des embryons vivants après avortement et maintenus en vie pendant une certaine période ; ces essais avaient pour objet de tester sur les embryons l'effet de certains rayonnements ou substances toxiques. Pis encore, une entreprise de production de cosmétiques étudiait l'impact des produits chimiques sur la peau, utilisant pour ce faire des embryons avortés vivants.

Dans la même optique, des opérations chirurgicales sans anesthésie ont été pratiquées sur des embryons vivants immédiatement après avortement ; elles visaient soit le prélèvement du cortex surrénal de l'embryon,  soit l'introduction d'une seringue dans le coeur palpitant de celui-ci, ou encore l'injection de certains produits pour en étudier les effets sur l'organisme. Or, il s'agit d'embryons animés de la vie, pouvant ressentir la douleur mais sans défense.

Pour justifier ces expériences, on invoque le principe de l'intérêt commun, le bien-être de l'humanité, les besoins de la recherche scientifique constructive, ayant pour finalité la lutte contre les maladies. Or si le but est noble, et le moyen justifié, pourquoi alors protester?

A cela, il convient d'ajouter le problème des oeufs surnuméraires fécondés in vitro et qui sont à leurs premiers stades de divisions. Il s’agit, en l’occurrence, des fameux bébés éprouvettes.

La technique de la procréation extra-corporelle consiste à ponctionner sur l'ovaire un certain nombre d'ovules que le praticien met en contact avec les spermatozoïdes, sans savoir combien parmi ces ovules seront fécondés, ni combien parmi ceux qui seront fécondés se fixeront dans l'utérus. Il arrive donc qu'un surplus d'ovules soit conservé en prévision d'une nouvelle expérience en cas d'échec de la première fécondation. Mais en cas de grossesse, les ovules restants peuvent être congelés et maintenus ainsi en vie pendant une longue période.

On comprendrait donc aisément que la recherche et les expérimentations scientifiques sur l'embryon soient poussées très loin, animées par le désir de comprendre toujours davantage. Cela d'autant plus que les résultats des expériences et observations faites sur les embryons animaux se sont révélées en partie inopérantes pour l'être humain. Avec l'embryon humain désormais entre leurs mains, les scientifiques disposent d'un matériel précieux pour étudier le développement précoce, les malformations, l'impact des produits chimiques et des rayons sur l'embryon, la manipulation génétique par suppression ou introduction de fragments d'ADN. Les scientifiques se sentent en présence d'une somme inestimable de connaissances sur le développement normal du corps, sur les causes des anomalies congénitales et les possibilités de leur traitement, le tout en travaillant directement sur l'être humain au lieu de se contenter d'étendre à l'homme, par extrapolation, les résultats obtenus sur les animaux.

Là encore, on a vu apparaître deux tendances opposées, l'une est favorable à ces pratiques et l'autre est contre. Ceux qui sont pour, le font au nom des intérêts immédiats comme la prévention de certaines maladies ; les autres estiment que l'utilisation de l'être humain comme un animal de laboratoire aboutira, à terme, à la désacralisation de l'homme et, partant, à l'atteinte à son intégrité.  De fait, l'inviolabilité du corps humain n'est plus qu'un mot vide de sens. Cherchant une solution modérée, la Commission Warnock (Angleterre) a autorisé les expérimentations sur les embryons  n'ayant pas dépassé le 14ème jour de gestation, au motif que la formation du système nerveux ne commence qu'après ce stade. Les vives controverses et les remous qui ont accompagné cette affaire, ont amené l'Allemagne à prendre une décision qui a eu un effet retentissant, en interdisant toutes expériences sur l'embryon humain. S'agissant des embryons surnuméraires fécondés in-vitro, elle n'en a pas seulement prohibé l'usage à  des fins expérimentales ; elle a en condamné purement et simplement le principe.

Le médecin ne doit féconder in vitro que les ovules destinés à être implantés dans l'utérus. Le nombre doit en être limité au minimum nécessaire pour obtenir une grossesse. Ainsi, si le nombre  maximum indispensable à la fécondation est quatre ovules, il ne doit pas en féconder plus de quatre. L'expérience peut être renouvelée si aucun des ovules mis en contact avec le spermatozoïde n'est fécondé. Les ovules peuvent être conservés par congélation, mais non pas les oeufs fécondés ayant entamé leurs premières divisions cellulaires. Car l'être humain ne doit pas,  à l'aube de sa vie, être prisonnier d'un congélateur, réduit en morceaux ou exploité comme cobaye pour les expériences scientifiques.

L'Allemagne de l'Ouest a été la première à  prendre pareille décision, probablement mue par le souvenir encore vif des expériences médicales des nazis sur les prisonniers. Ce triste héritage semble ainsi rendre ce pays plus sensible aux valeurs humaines et à l'intangibilité de l'homme. Peut-être que d'autres pays lui emboîteront bientôt le pas. Car partout existent des hommes qui partagent les mêmes valeurs. En tous cas, la décision allemande mérite d'être saluée.

 

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