|

1.4 Discussions des exposés traitant le point de vue du
droit islamique
Président
de séance : Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Co-président : Dr Talaat Qasbi
Rapporteur: Dr Abdessattar Abou Ghada
Nous poursuivons nos assises cette soirée avec la discussion
du sujet proposé pour la séance d'aujourd'hui par le
Secrétariat général, à savoir "les greffes de cellules
cérébrales". Les interventions que nous avons écoutées ont
sans doute quelque peu anticipé sur des questions prévues
pour les prochaines séances. Je demande donc à tous ceux qui
vont intervenir dans le débat de bien vouloir s'en tenir au
sujet qui concerne, je le répète, les transplantations
nerveuses.
Le
débat est ouvert ; celui qui veut prendre la parole est prié
de se présenter.
-
Cheikh Abdallah Mohammad Ibn Bey
Je
crois qu'il est à propos de rappeler ici ces paroles du
Calife Omar (que Dieu lui accorde son agrément) : "ce fut
une interprétation (Ijtihad) valable pour cette époque-là,
et à nous d'aujourd'hui de trouver une interprétation
valable pour notre époque".
Les
questions dont il s'agit ici relèvent de la religion ; or,
les questions de ce genre n'en finissent jamais de nous
interpeller, surtout celles qui n'ont pas déjà reçu de
réponses satisfaisantes ; c'est le cas du sujet qui nous
préoccupe ici. Pour ma part, je considère qu'il est interdit
d'utiliser les hommes, morts ou vivants.
Notre Honorable confrère Cheikh Mokhtar Sulami a abordé le
problème du point de vue de l'école shafi'ite, en laissant
de côté sa propre école juridique, le Malékisme, dont l'un
des représentants, Khalil (Ibn Ishâq), a dit qu'il est
toléré, en cas de nécessité, de manger de toute chose qui
permet de ne pas mourir de faim, mais non pas des humains ;
on ne peut légalement consommer de la chair d'un homme,
fût-il un impie, quitte à mourir de faim.
Ibn
Abdessalam considère qu'il est permis de consommer de la
chair humaine ; mais les Malikites, eux, déclarent cet acte
inadmissible même en cas de nécessité, par égard à la
dignité de l'être humain. Certains Hanbalites sont également
du même avis. On avance pour argument le fait qu'il est
répréhensible de briser l'os d'un homme, qu'il provienne
d'un cadavre ou d'un individu vivant ; le respect de l'homme
est dans la nature de notre religion comme en témoignent ces
versets du Coran : "Nous avons ennobli les fils d'Adam. Nous
les avons portés sur la terre ferme et sur la mer. Nous leur
avons accordé d'excellentes nourritures. Nous leur avons
donné la préférence sur beaucoup de ceux que nous avons
créés "(XVII, 70).
L'Islam se distingue donc à mon avis sur ce point par ceci
qu'il respecte profondément l'homme ; partant de ce
principe, je considère que le fait de pratiquer une incision
dans le ventre de la mère pour en extraire l'embryon et
l'utiliser à des fins thérapeutiques est absolument
contraire à l'Islam. Un mal ne peut être repoussé par un
autre : c'est une règle bien connue. De là, je déclare ces
pratiques illégales, jusqu'à preuve du contraire. Merci.
-
Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Je
remercie Dr Abdallah Ibn Bay. Je répondrai à la fin à toutes
les questions et les remarques concernant ma propre
communication ; à présent, je donne la parole au Dr Hamid
Rifai.
-
Dr Hamid Rifai
Pour rendre justice à notre confrère Dr Mohammad Naim
Yassine, je dirai que son exposé n'est pas en dehors du
sujet, même si la manière quelque peu passionnée avec
laquelle il a exposé ses idées sur la question pourrait
effectivement donner à penser qu'il a débordé le cadre du
thème proposé. Mais, en vérité, il n'en est rien, car l'idée
directrice de son intervention est au fond du problème qui
nous préoccupe ici, puisqu'il s'agit des rapports pouvant
exister entre l'esprit et le cerveau et donc des risques
éventuels liés à la transplantation des cellules cérébrales.
Si ces dernières sont porteuses des qualités morales et que
ces qualités sont positives, alors elles sont transférées en
cas de transplantation au sujet receveur ; si leur effet est
positif, tant mieux ; en d'autres termes, si la
transplantation a pour objet de transmettre à un patient non
croyant, le contenu du cerveau d'un croyant, l'effet en sera
- par la grâce de Dieu - bénéfique ; mais dans le cas
contraire, le résultat sera bien entendu très mauvais ;
voilà donc le fond du problème. La question est certes
délicate, mais elle mérite d'être posée.
Cela d'une part. D'autre part, je voudrais apporter quelques
précisions. L'homme étant une créature de Dieu, il n'est pas
permis de lui porter atteinte ; son intégrité est par
principe inviolable, sauf pour des motifs formellement
définis par la Charia ; celle-ci est valable pour tous les
temps et dans tous les lieux. En outre, il nous est possible
-dans les limites établies par la Charia, et en vertu des
normes dogmatiques immuables et des critères formulés par
les docteurs de la loi - de faire l'effort d'interprétation
qu'exige chaque nouvelle situation.
Il
n'y a point de contradiction à mon avis entre le respect dû
à la personne humaine et le fait de déclarer cette même
personne déchue de son "inviolabilité" dans des cas
spécifiés par la Loi et que vous connaissez tous ; il faut
de surcroît, comme l'a rappelé notre confrère Abdallah, que
les motifs justifiant la levée de la protection légale (istibâha)
soient "positifs", ne mettant pas en cause la dignité de
l'être humain ; ainsi, nulle personne ne peut être sacrifiée
au profit d'une autre ; mais si une opération permet de
servir l'intérêt d'une partie sans porter préjudice à
autrui, alors, elle ne devra pas être condamnable. C'est
ainsi que nous pouvons être à même de répondre aux exigences
du moment, et de redonner au droit islamique l'élan
nécessaire pour s'adapter aux récentes évolutions
scientifiques et technologiques ; nous aurons par là même
apporté un démenti formel à la thèse selon laquelle la
religion a fait son temps et qu'elle n'est plus valable pour
l'époque actuelle, en démontrant que l'Islam est au
contraire une religion qui est une permanence dans le temps
et dans l'espace.
-
Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Merci le Professeur Hamid Rifai ; la parole est donnée
maintenant au Docteur Khalid Joumayli.
-
Dr Khalid Joumayli
Au
nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.
Je
voudrais rapidement faire une remarque à propos de la peine
de mort. Jusqu'à présent, il n'y a pas eu d'accord doctrinal
(ijmâ’) sur la question de savoir s'il est permis de couper
la tête d'un condamné à mort et donc d'extraire son cerveau.
Or, une sanction ne peut être établie que par une
disposition légale expresse (nass) ; il faudrait donc
modifier toutes les lois, en incluant dans le texte relatif
à la peine de mort une mention spécifiant les parties du
corps susceptibles de faire l'objet d'un prélèvement avant
que le condamné n'ait rendu l'âme. Car, autoriser l'ablation
du cerveau de ce dernier, c'est aussi autoriser l'amputation
de ses mains, de ses pieds et d'autres parties encore,
jusqu'à le réduire en morceaux. Or, le texte coranique parle
d’âme pour âme" :"Nous leur avons prescrit, dans la Tora :
âme pour âme"(V, 45).
Et,
comme je l'ai dit plus haut, cette conception de la peine de
mort ne fait pas l'objet d'un consensus doctrinal. Elle
n'est pas suffisamment fondée.
S'agissant de la remarque du Cheikh Abdallah concernant
l'interdiction de se nourrir d'un cadavre (humain), je
voudrais préciser qu'il s'agit là certes d'un acte
unanimement condamné, mais des exceptions sont prévues en
cas de nécessité. Les Malikites soutiennent que le cadavre
humain est inviolable ; les Shafi'ites leur répondent qu'un
homme vivant est plus sacré encore qu'un cadavre. De plus,
le texte coranique relatif à cette matière est d'une portée
générale ; il y est dit :"Dieu vous a seulement interdit la
bête morte, le sang, la viande de porc et tout animal sur
lequel on aura invoqué un autre nom que celui de Dieu. Nul
péché ne sera imputé à celui qui serait contraint d'en
manger, sans pour cela être rebelle, ni transgresseur"(II,
173).
Al-Aloussi soutient, dans Raëyu L-ma’ânî, que la nécessité
rend licites les choses normalement interdites, y compris la
consommation de la chair provenant d'un cadavre, car, le
devoir de sauver une vie passe avant l'obligation de respect
dû à un mort. Les Malikites, pour leur part, déclarent que
la consommation de la chair d'un mort est un acte dégradant
pour celui-ci ; c'est une opinion défendable. Seulement
voilà : il y a d'autres situations où les morts sont
inéluctablement profanés : lorsque par exemple une personne,
morte à bord d'un bateau, est lavée rituellement, ensevelie
dans un linceul, puis jetée par-dessus bord, devenant ainsi
la proie des poissons.
Bref, ces questions, comme l'a rappelé notre Honorable
confrère, Cheikh Youssef Qaradawi, ont déjà été abondamment
étudiées. Je voulais juste émettre quelques remarques à
l'adresse de notre confrère...
J'en arrive à l'intervention du Dr Naim Yassine. Celui-ci,
en parlant de l'esprit et du cerveau, affirme que toutes les
parties du corps sont sous la dépendance de l'esprit ; sans
ce dernier, aucun organe, d'après lui, ne fonctionnera ; or,
subordonner le cerveau à l'esprit nous obligera à déclarer
interdites toutes les transplantations d'organes, et donc,
de revoir nos décisions émises précédemment à ce sujet. La
question qui se pose ici est la suivante : a-t-on démontré
expérimentalement que les facultés mentales du donneur de
cellules cérébrales ont un effet quelconque sur le receveur
de celles-ci ? Si tel est le cas, les transplantations
nerveuses seront alors interdites. Car, pour qu'il y ait
interdiction, il faut qu'il y ait une raison légale la
justifiant.
-
Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Merci, Dr Khalid Joumayli; la parole est donné maintenant au
Docteur Ali Al-Bar.
-
Dr Ali Al-Bar
Au
nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;
En
parlant des transplantations nerveuses, nous devons préciser
qu'il s'agit en fait, dans l'état actuel des choses, de
greffes d'un nombre limité de cellules, provenant soit d'un
embryon n'ayant pas encore reçu le souffle de l'âme (entre
la 8ème et la 12ème semaines de gestation), soit de la
glande surrénale ; le transplant nerveux peut provenir du
sujet lui-même (autogreffe nerveuse), ou des cellules
nerveuses prélevées sur un embryon. On est encore loin des
problèmes concernant les aptitudes mentales ou les forces
considérées par la médecine comme l'origine de la
perception, de la vision, de la pensée. Ce n'est pas là
l'objet de la recherche dans l'état actuel des connaissances
scientifiques. On ne s'intéresse actuellement qu'aux
embryons non encore animés du souffle de l'esprit. Le Dr Ibn
Bay voulait savoir si cela intervient après 120 jours de
grossesse. En fait, le prélèvement en question s'effectue
beaucoup plus tôt que ça (à la 8ème semaine de grossesse ou,
au plus tard, à la 12ème). C'est la période communément
considérée comme la mieux appropriée.
Les
expériences se poursuivent dans ce domaine sur les animaux
de laboratoire.
Le
deuxième point dont je voudrais parler est celui évoqué par
le Dr Naim : il s'agit de cette tendance matérialiste qui
choque tous les Oulémas ; or, cette tendance domine dans les
facultés de médecine et autres ; ainsi tous les traités de
chimie, de physiologie et d'anatomie parlent sans équivoque
de l'inexistence de l'esprit. C'est un problème qui doit
être étudié dans toutes ses implications.
Toujours à propos de l'esprit, une chose m'a beaucoup frappé
chez les savants musulmans anciens : j'ai remarqué qu'ils
étaient très matérialistes et qu'ils avaient sur ce sujet
des conceptions très diverses. Dieu le Très-Haut dit : "Ils
t'interrogent au sujet de l'esprit. Dis: l'esprit procède du
commandement de mon Seigneur"(XVII,85).
Il
convient donc d'admettre l'existence de l'esprit, de se
contenter à cet égard des choses simples qui nous sont
accessibles, sans trop chercher à cerner sa nature profonde,
les voies par lesquelles il se manifeste.
-
Président , Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Merci le Dr Ali Al-Bar ; la parole est passée maintenant au
Dr Issam Charbîni.
-
Dr Issam Charbîni
Au
nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.
Je
voudrais faire quelques remarques. Je commence d'abord par
ce qui a été dit par le Dr Mohammad Ali Al-Bar, à savoir que
les expériences en matière de transplantations nerveuses ne
concernent actuellement que les cellules provenant de la
glande surrénale ou autres ou d'un embryon (comme l'a déjà
expliqué le Docteur Mokhtar Mahdi). Ce dernier a, en outre,
exclu que ces transplantations puissent avoir une incidence
quelconque sur le comportement ou sur les facultés mentales
du sujet receveur. Pour sa part, le Docteur Dari Izzat a
souligné ce matin que le comportement humain est déterminé
par une multitude de facteurs combinés et non pas par
quelques cellules cérébrales isolées. Mais, on sait qu'un
individu normal, calme, peut devenir nerveux et agressif
s'il en vient à être victime d'une intoxication
thyroïdienne. Je me souviens à ce sujet que l'un de nos
professeurs, le Docteur Badran, nous disait, dans un cours
sur l'adénome de la prostate, qu'un patient sorti de la
salle d'opération n'a plus le même comportement qu'il avait
au premier jour de son entrée à l'hôpital.
Je
voulais ici poser une question à propos de ce qui a été dit
sur le comportement, à savoir qu'il résulte d'une infinité
de facteurs et qu'il n'est pas déterminé par quelques
cellules cérébrales...
-
Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Les
cellules constituent un facteur parmi d'autres.
-
Dr Issam Charbîni
Les
transplantations ne concernent actuellement que les cellules
nerveuses ; j'espère qu'on aura le temps de revenir en
détail sur ce sujet. Ces cellules, comme l'a rappelé le
Docteur Mokhtar Mahdi et autres intervenants, peuvent être
utilisées si elles proviennent d'un avortement légal ; dans
le cas contraire, leur utilisation doit être évidemment
interdite. C'est là un point important qui doit polariser
les questions et les discussions.
J'ai, enfin, une remarque à faire à propos de l'intervention
du Cheikh Mohammad Sulami : nous savons que les "dhimmis"
(protégés juifs et chrétiens en terre d'Islam) ont les mêmes
droits et obligations que nous ; si donc nous autorisons,
par exemple, le prélèvement du rein d'un "dhimmi" à sa mort
pour le greffer sur un sujet musulman, pourquoi ne pas
admettre l'inverse, c'est-à-dire, le prélèvement du rein
d'un Musulman à sa mort au profit d'un "dhimmi" ? Merci.
-
Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Merci, Docteur Charbîni ; la parole est donnée maintenant au
Docteur Abdelmounim Obeid.
-
Dr Abdelmounim Obeid
Au
nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;
Je
salue, pour ma part, les idées judicieuses exprimées par le
Cheikh Mokhtar Sulami ; en abordant certaines questions de
brûlante actualité, celui-ci a montré que le monde islamique
est actuellement mûr et qu'il a fait un pas en avant dans le
domaine médical.
Bien sûr, il est inévitable pour nous de faire appel, dans
certaines disciplines médicales, aux acquis réalisés en
Occident, grâce aux progrès des technologies et des sciences
fondamentales dans les domaines aussi variés que la
physique, la chimie, la biologie.
Concernant la transplantation du cerveau, elle est
actuellement hors de question. En revanche, la greffe de
tissus nerveux pour traiter certaines lésions du cerveau est
faisable. Et, vu l'importance vitale de cet organe, ce genre
de greffes doivent être autorisées par le droit islamique.
La
chirurgie du cerveau implique l'ablation de certains
fragments de cet organe, mais aussi, parfois, l'adjonction
de nouveaux tissus, même si cela doit se traduire par une
modification de la personnalité du patient. Le succès de
telles interventions dépend du progrès réalisé par la
science. Avant l'avènement de ce progrès, on laissait mourir
les embryons et les enfants prématurés. Aujourd'hui, à
l'hôpital Ibn Sina, on peut garder en vie des bébés
malformés, dont le poids à la naissance ne dépasse guère 600
grammes. A l'étranger, les bébés prématurés sont viables
s'ils ont entre 400 à 500 grammes. Pour nous, un embryon
entre la 8e et la 12e semaines de gestation n'est pas encore
en âge de recevoir l'âme ; en Occident, on estime qu'un bébé
de 300 à 400 grammes peut vivre en dehors de l'utérus de
façon indépendante. Qui sait, peut-être serait-il à l'avenir
possible de rendre viables des bébés plus jeunes encore (de
200 grammes, par exemple), soit en les réimplantant dans
l'utérus maternel, ou en dehors de l'utérus, avec une
assistance médicale. Les perspectives du progrès
scientifique sont à cet égard prometteuses.
Un
dernier point : je voudrais connaître le point de vue des
Honorables docteurs de la loi ici présents à propos de la
culture de tissus in vitro, qui peut nous permettre
d'obtenir des cellules nerveuses en quantité...
-
Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
La
question concernant la culture de tissus, c'est pour demain
; aujourd'hui, on doit se limiter aux transplantations de
cellules.
-
Dr Abdelmounim Obeid
Je
voulais dire que la culture de tissus peut être utilisée à
grande échelle et permet d'obtenir des mètres carrées de
tissus. La mise en culture des oeufs fécondés est également
fort prometteuse. Le Cheikh Mokhtar n'a pas manqué de le
souligner. Pour avoir la conscience tranquille, nous avons
en fait besoin d'un avis juridique sur la question. Les
tissus, les embryons d'animaux peuvent fournir les
transplants dont on pourra avoir besoin pour réparer une
lésion cérébrale simple et sauver ainsi la vie, précieuse,
d'un homme. Quant à la modification du comportement, elle
peut se produire, de toute façon, pour d'autres raisons :
prise de certains médicaments, conditions alimentaires ou
sociales, déficience tissulaire...l'exercice d'une activité
sportive est bénéfique à cet égard ; ne dit-on pas "un
esprit sain dans un corps sain".
Pour conclure, je demande qu'on soit lucide, attentif aux
progrès futurs de la science. Le droit islamique est là,
rayonnant, pour éclairer notre chemin. Merci.
-
Président, Cheikh Mokhtar Sulami
Merci, Docteur Abdelmounim Obeid ; je passe la parole à
l'Honorable Cheikh Mohammad Fadil Amine.
-
Cheikh Mohammad Fadil Mohammad Amine
Au
nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;
Il
ne fait de pas doute que l'Islam est très soucieux de la
dignité humaine ; l'intégrité de la personne est inviolable
; un homme ne peut être sacrifié pour rien au monde ; mais
il existe des conditions atténuantes: lorsqu'il y va de
l'intérêt d'une autre personne humaine ; les Ouléma disent
que, dans certaines conditions, l'inviolabilité légale d'un
cadavre humain peut être levée, s'il s'agit de récupérer une
somme d'argent, équivalente à 20 dinars. Khalil (Ibn Ishaq)
cite à ce sujet une tradition d'après Malik ; il y est
précisé que ledit montant est calculé en comparaison avec le
minimum imposable (nisâb) en matière de la zakat (aumône
légale) ; d'autres oulémas s'étonnent qu'on laisse 19 dinars
disparaître dans les entrailles d'un cadavre, au motif qu'il
s'agit d'une somme inférieure aux montants assujettis à la
zakat (20 dinars). Le fond du problème donc est de savoir si
cette pratique sur le cadavre humain est justifiée par
l'intérêt d'un homme vivant ; bien entendu, on est là très
loin des opérations à visée esthétique.
S'agissant de ces dernières, le Prophète a dit : "Dieu a
maudit les femmes qui se font allonger, à l'aide de cheveux
rapportés, leurs cheveux (mustawsilat) ou ceux d'autres
femmes, à leur demande (wâsilat) ; celles qui se font
tatouer (mustawshimat) ou pratiquent le tatouage sur
d'autres femmes, à leur demande (wâshimat) ; celles qui se
font épiler par une coiffeuse (mutanammisât), ainsi que les
coiffeuses qui se livrent à cette pratique (nâmisât) ;
celles qui se font espacer les dents, pour paraître plus
belles, modifiant ainsi la forme que Dieu leur a donnée, en
les créant".
Je
crois donc qu'il faut insister sur les points suivants :
d'abord, les cas de nécessité ; laissons de côté les
situations rares : elles ne font pas problème. Le talion, la
peine de mort légale, peuvent fournir des transplants, mais
cela relève des cas rares et, par conséquent, c'est
inadmissible. Nous voulons des solutions qui permettront de
traiter des malades un peu partout dans le monde. Ce n'est
pas une mince affaire. Il ne faut pas régler un problème en
en créant d'autres. Transplanter sur un sujet la tête d'un
autre, cela conduira à d'autres conséquences perverses.
D'ailleurs, doit-on dire "une tête greffée sur un corps, ou
un corps greffée sur une tête" ! non, tout cela ne rime à
rien!
Quant au problème relatif aux oeufs fécondés et aux risques
de mélanges (de cellules sexuelles provenant de couples
différents), il peut paraître prématurée d'en discuter.
Les
nécessités peuvent justifier le recours aux transplantations
d'organes ; mais en aucun cas, les organes humains ne
peuvent faire l'objet de ventes ; car, l'homme n'est pas
maître de son corps, il ne dispose pas de ses mains, de ses
pieds...le commerce d'organes - évoqué par certains
intervenants - est donc exclu ; c'est qu'il peut donner lieu
à de graves dérapages.
J'espère que je n'ai pas été très long. Merci.
-
Président, Cheikh Mokhtar Sulami
Merci, Honorable confrère, Cheikh Mohammad Amine ; la parole
est donnée maintenant au Dr Abdallah Baslama.
-
Dr Abdallah Baslama
Au
nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;
Je
crois que l'on peut résumer les discussions d'aujourd'hui en
disant que les transplantations de cellules sur le cerveau
d'un patient souffrant de carences en certaines substances
ont déjà fait l'objet d'expériences. Le Docteur Naim Yassine
pense que les cellules cérébrales greffées emportent avec
elle une "part" de l'esprit qui anime le cerveau du donneur.
Je voudrais préciser que chaque cellule est en elle-même une
unité vivante. Dire que l'embryon reçoit l'âme après le
quatrième mois de grossesse n'exclut pas que chaque cellule
est animée de la vie, même avant la fécondation.
Supposons qu'on prenne les constituants élémentaires d'une
cellule (les acides aminés) et qu'on les donne à un
laboratoire en lui demandant de les arranger de manière à
fabriquer une cellule vivante, peut-il y parvenir?
Impossible. Car, la vie procède de l'esprit, et cette vie
existe dans la cellule depuis le commencement de la
création. Dans chaque cellule donc qui compose l'embryon, il
y a une infime parcelle de l'esprit, celui-ci atteint sa
plénitude au terme du développement foetal.
S'agissant de l'influence éventuelle des cellules
transplantées sur le comportement du sujet receveur, il y a
lieu de rappeler que les organes qui font actuellement objet
de transplantations, tels le reins, le coeur etc, n'ont
aucune incidence de ce point de vue ; le seul problème,
préoccupant pour la médecine, c'est le phénomène de rejet ;
sinon, les transplants n'affectent en rien les facultés
physiologiques ou morales du receveur. Cela est valable
également, je le pense, pour les greffes intra-cérébrales.
Merci.
-
Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Merci, Docteur Abdallah Baslama ; à présent, je donne la
parole au Docteur Abdessalam Abbadi.
-
Dr Abdessalam Abbadi
Au
nom de Dieu, le clément, le Miséricordieux ;
Je
voudrais faire quelques remarques à propos de ce qui a été
dit dans la remarquable intervention de notre Honorable
confrère, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami, au sujet des
condamnés à mort. Je dois rappeler d'abord que les
transplantations d'organes, même aux yeux de ceux qui les
autorisent, ne doivent intervenir qu'une fois que le sujet
donneur a rendu son âme. Il faut de surcroît que le donneur
ait, de son vivant, donné son consentement pour que ses
organes soient utilisés selon les conditions légales prévues
à cet effet. J'évoquerai tout à l'heure certaines de ces
conditions.
Ajouter donc une peine supplémentaire - comme l'a déjà dit
l'un de nos collègues - en autorisant d'amputer de certains
de ses organes, de mutiler un condamné à mort avant son
exécution, n'est pas du tout conforme aux dispositions
légales instituant la peine de mort. Ainsi, la loi du
talion, les sanctions légales, doivent être appliquées selon
les critères fixés par la Charia. Toute peine additionnelle
en la matière est illégale.
D'un autre côté, la déduction analogique faisant référence à
la consommation du (cadavre) est discutable, car elle
compare des situations incomparables. J'aurai peut-être
l'occasion de m'expliquer là-dessus.
Le
Docteur Mohammad Naim Yassine a, quant à lui, évoqué la
nécessité de connaître la source première des activités
conscientes de l'homme ; c'est une question primordiale, en
effet. Car, il s'agit là des éléments constitutifs de la
personnalité humaine. Le Docteur Yassine en arrive à la
conclusion que c'est l'esprit qui est le facteur décisif en
ce domaine. Dans cette optique, manipuler le corps
"matériel" ne soulèverait aucun problème, du moment qu'on ne
touche pas à l'identité propre de l'individu. Il n'y aurait
plus alors de risques du point de vue légal. L'orateur a
également parlé des perceptions, des informations supposées
stockées dans le cerveau. Si cette hypothèse se vérifie, il
faudra alors en examiner les risques éventuels du point de
vue de la Charia.
Les
risques de mélange d'oeufs fécondés, évoqués tout à l'heure,
sont bien réels. Il y a donc une raison légale d'émettre des
réserves à cet égard. L'éventualité du transfert d'une
information contenue dans le cerveau du donneur à celui du
receveur est-elle à prendre au sérieux légalement parlant?
D'abord, il n'est pas établi que le fragment cérébral
provenant du donneur contient des caractères spécifiques de
la personnalité de celui-ci qui pourraient être ainsi
transportés au receveur. Concernant l'expérience suggérée à
ce sujet, je crois qu'il est légalement -et logiquement
aussi - nécessaire de chercher d'abord à définir le point de
vue de la Charia, avant d'entreprendre une quelconque
expérience dans ce sens. La question est de savoir si le
principe même d'une telle opération est légale ou pas.
La
qualification légale ne peut pas attendre, pour être
formulée, qu'une démonstration soit faite qui mettrait en
évidence les risques éventuels. A moins de supposer qu'une
telle expérience ait déjà été réalisée permettant ainsi de
s'assurer s'il y a ou non une incidence sur le receveur,
s'il y a ou non transfert de traits de la personnalité d'un
sujet à l'autre.
En
vérité, il faut avant tout garantir le respect d'un certain
nombre de conditions essentielles, considérées unanimement
comme préalables à toute transplantation, même par ceux qui
considèrent légitime ce genre d'intervention en cas de
nécessité : quand il s'agit de sauver la vie d'un homme ou
l'un de ses organes dont la fonction est vitale pour la
survie de l'organisme. Le premier principe à cet égard est
d'éviter toute atteinte à l'intégrité d'une autre personne,
vivante ou présumée comme telle. Ce principe exclut donc la
possibilité de recourir aux embryons - comme on le verra
demain - ; car, un embryon, même s'il ne pèse que 200
grammes, mais qui s'achemine vers la vie, doit être
inviolable ; cela vaut aussi pour les foetus expulsés de
l'utérus, volontairement ou pour une raison naturelle, car
l'essentiel ici, c'est que cet être évolue vers la vie.
Le
principe légal considéré donc ici c'est l'inviolabilité
absolue de la personne humaine ; ainsi, aucun prélèvement ne
peut être fait au détriment d'un autre sujet humain, même
pas d'un embryon qui n'a pas encore reçu le souffle de
l'esprit mais qui est viable, quand bien même il s'agit de
soulager les douleurs d'un patient et que toutes les autres
conditions justifiant l'intervention sont remplies. Ce qui
est donc considéré dans le cas des embryons, c'est
l'aptitude à recevoir la vie, et non pas le fait d'avoir
déjà été insufflé de l'âme. Un embryon est d'autant plus
inviolable qu'il s'approche du moment crucial de
l'insufflation de l'esprit. Cette question sera davantage
développée dans les interventions de demain.
-
Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Merci, Dr Abdessalam Abbadi.
-
Dr Ahmad Sidqi Dajjani
Merci, Monsieur le président ;
Au
nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;
Dieu, loué soit-Il, a créé l'homme et lui a enseigné ce
qu'il ignorait.
Les
champs de la science sont vastes et l'Islam nous invite à
les explorer. Le sujet qui nous a été proposé a été examiné
en détail, avec profondeur et finesse, au fil des
interventions et des discussions qui les ont suivies. Pour
ma part, je voudrais formuler quelques remarques à propos de
trois points qui ont attiré mon attention.
1.
La question de savoir si les transplantations de cellules
comportent le risque de nuire à autrui a été longuement
examinée aujourd'hui et le sera encore demain lorsqu'on
abordera le problème des embryons ; personnellement, je me
contenterais ici de dire que s'il s'agit d'autogreffes,
alors il n'y a aucun préjudice pour qui que ce soit. Ce sont
les prélèvements faits sur un donneur vivant qui font donc
problème et qui méritent ainsi un examen minutieux pour
pouvoir fixer des limites très strictes. Je n'ai pas le
dernier mot sur cette affaire.
2.
Le deuxième point concerne la modification éventuelle de la
personnalité ou de l'individualité du receveur. Le premier
exposé que nous avons écouté sur ce sujet rappelle (p.9 de
l'original) le point de vue des scientifiques tchèques selon
lequel une greffe nerveuse n'a aucune incidence sur la
personnalité. Les discussions sont venues ensuite apporter
au sujet une autre dimension, en soulignant le rapport entre
la matière et l'esprit. Permettez-moi ici de dire quelques
mots et de rappeler brièvement un changement important dans
le domaine de la science expérimentale.
Nous sommes parfois obligés d'utiliser une terminologie
occidentale qui est fausse à notre avis. En Occident, la
science a été considérée au siècle dernier comme étant aux
antipodes de la religion ; pour nous , la science est en
parfaite harmonie avec la religion. Mais aujourd'hui, une
distinction a été faite en Occident entre la théorie
scientiste matérialiste, classique, et la théorie
scientifique nouvelle. Pour être bref, je dirai que cette
dernière théorie considère que les réalités
spatio-temporelles, les propriétés des particules
élémentaires de la matière, ne peuvent être décrites que par
rapport à un observateur référence, c'est-à-dire par rapport
à la raison. La théorie scientiste classique ne reconnaît
que la matière et les lois de la nature. La théorie nouvelle
reconnaît la raison et la distingue du cerveau. Or, l'un des
reproches que l'on peut faire à certaines interventions de
ce matin, c'est précisément d'avoir considéré le cerveau
comme synonyme de la raison. D'après la nouvelle théorie
scientifique, en effet, le cerveau est le siège de la
sensibilité, de la mémoire, des sentiments, de la motricité
; il n'est pas, semble-t-il, le lieu de la raison et de la
volonté ; si ces deux facultés sont immatérielles, il
s'ensuit qu'elles ne sont pas périssables avec la mort du
corps et du cerveau et leur décomposition. Cela confirme
notre vision islamique merveilleuse de l'esprit. Toute à
l'heure, un Honorable Cheikh parlait de l'esprit en citant
des versets coraniques et disait que les savants musulmans
ne s'intéressaient pas trop à ce sujet qui mérite pourtant
toute notre attention.
Compte tenu de ce qui précède, j'incline donc à considérer
légitime toute intervention sur le corps humain qui serait
jugée bénéfique et qui ne porterait pas préjudice à autrui.
3.
Dans son exposé (le premier qui nous a été présenté), le
Docteur Mahdi a posé la question suivante qui soulève des
problèmes d'ordre moral et théologique "Les nouvelles
techniques chirurgicales vont-elles...vaincre les maladies
et le vieillissement du cerveau, rendre la jeunesse et la
fécondité à des femmes en âge avancé ?" ; de fait, on est
allé très loin, en Occident, dans cette direction. C'est
devenu un véritable phénomène de société. Nous sommes donc
appelés, là aussi, à examiner le problème à l'aune de notre
foi ; celle-ci proclame que Dieu a créé la vie et la mort ;
que la vie passe par certaines étapes...je dis donc que ce
désir de rajeunissement est poussé à l'extrême dans certains
cas, puisque même des jeunes - et non plus des vieilles
dames- recourent aujourd'hui à la chirurgie esthétique et
se font opérer plusieurs fois s'il le faut ; une star de la
chanson en a subi environ vingt cinq. Ceci a donné lieu en
Occident à une activité lucrative où des sommes faramineuses
sont en jeu... J'espère qu'on se penchera également sur ce
point. Merci, monsieur le président.
-
Président, Mohammad Mokhtar Sulami
Merci le Docteur Dajjani ; la parole est donnée maintenant à
l'Honorable Cheikh, Mohammad Ashqar.
-
Cheikh Mohammad Ashqar
Au
nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;
Nous avons écouté avec intérêt le remarquable exposé du
Cheikh Mokhtar qui a fait un tour d'horizon complet du sujet
qui nous est proposé. Mais certaines des idées développées
dans cet exposé appellent quelques remarques. Ainsi, au
sujet des transplantations nerveuses, l'orateur a proposé, à
la fin de son intervention, une approche à trois niveaux ;
or, le troisième niveau, qui concerne le siège de la raison,
de la méditation et des sentiments, ne devrait pas, à mon
sens, être abordé. En fait, cette idée n'a pas été formulée
explicitement ; mais elle apparaît en filigrane dans
l'exposé en question.
De
nombreux intervenants ont également évoqué le problème des
incidences éventuelles (des greffes nerveuses) sur la
personnalité (du receveur) ; pour ma part, je pense - et je
rejoins sur ce point le Professeur Abbadi- que ce problème
ne devrait pas justifier l'interdiction d'une manipulation
et d'une transplantation des cellules cérébrales, quand bien
même ce type d'opérations devraient avoir un effet sur les
facultés d'intellection, de méditation etc. Au contraire,
elles devraient être encouragées, si elles permettent une
amélioration de ces facultés intellectuelles ; le but le
plus noble de la médecine n'est-ce pas d'amener l'homme à un
meilleur état physique et psychologique. De toute façon, les
expériences en ce domaine se limitent encore à transplanter
sur le cerveau d'un patient quelques cellules provenant de
ses propres tissus ou d'une autre personne. Ces greffes
nerveuses permettent d'améliorer le cas de certains sujets
atteints de la maladie de Parkinson, de la sénilité précoce
ou d'autres affections. Là encore, rien ne justifie une
interdiction. Certes, l'homme est périssable ; mais certains
médicaments, certains traitements peuvent retarder pour
quelque temps cette fin inéluctable, permettant à l'individu
de passer, dans de bonnes conditions, le reste de ses jours.
Le fait donc que l'homme soit mortel n'empêche pas le
recours à la médication pour repousser la maladie, quelle
qu'elle soit.
Notre Honorable Cheikh a cité un Hadith qui dit, en
substance, "De deux préjudices qui se présentent, on retient
le moindre" ; à vrai dire, cette tradition, on n'en trouve
pas mention dans les recueils de Hadiths que nous
connaissons ; après tout, il y a bien des choses qui nous
échappent. Quoi qu'il en soit, le contenu de cette tradition
est pertinent.
Par
ailleurs, je ne suis pas d'accord avec ce qu'a dit notre
Honorable Cheikh au sujet du condamné à la peine capitale.
Cette peine implique certes une mise à mort du condamné,
mais ne justifie pas que d'autres atteintes lui soient
infligées ; la mutilation est condamnable, même contre les
animaux ; comment pourrait-elle se justifier contre un
homme, croyant et respectable. Un condamné à la peine
capitale est exécuté, mais rien de plus ; il n'est même pas
permis de l'insulter. Le Prophète a interdit à ses
Compagnons d'injurier une personne coupable d'adultère et
condamnée à la lapidation ; comment peut-on donc prélever le
cerveau d'un condamné à mort sans son consentement ou
l'accord de son représentant légal.
Je
considère donc inadmissible toute atteinte au corps d'une
personne exécutée. Celle-ci doit être traitée exactement
comme les autres personnes mortes de mort naturelle. Dans
tous les cas, il faut le consentement, légalement valable,
du donneur.
Notre Honorable Cheikh a rassuré tous les participants, en
affirmant qu'il est interdit à un médecin de pratiquer une
interruption de grossesse, en expulsant un embryon de son
environnement utérin ; en fait, cette position catégorique
ne tient pas compte des différentes situations qui peuvent
se présenter. Ainsi, quelques-uns des participants à la
session précédente sur la procréation, inclinent à
considérer comme permise l'expulsion hors l'utérus de
certains embryons, au premier stade de gestation ; si une
telle interruption de grossesse est tolérable, il pourra en
être de même de l'utilisation de cellules embryonnaires
issues d'un avortement légal.
Pour terminer, je vous adresse les salutations bénies de
l'Islam.
-
Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Merci, Docteur Mohammad Ashqar ; je donne à présent la
parole au Docteur Youssef Qaradawi.
-
Cheikh Youssef Qaradawi
Au
nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;
Puisse Dieu récompenser les intervenants et les gratifier de
sa grâce.
Les
remarques que je voudrais formuler ici ont déjà été, en
partie, traitées par certains intervenants. D'abord, je
voudrais insister sur le fait qu’il est inutile de revenir
sur les questions tranchées lors des sessions précédentes.
Certains collègues se posent encore la question de savoir si
le principe de transplantations d'organes est admis ou pas.
Ce n'est pas là l'objet de la présente session. Il faut
d'abord savoir de quoi on parle. Le problème des
transplantations a déjà été tranché par une décision émanant
de l'Académie du Fiqh. La question qui nous préoccupe ici,
comme l'a rappelé Cheikh Ali El-Bar, est précise : elle
concerne les greffes de quelques cellules nerveuses. Les
discussions devront s'en tenir à ce sujet bien délimité.
Les
interventions qu'on a écoutées ont abordé plusieurs points.
Ainsi, Dr Mohammad Yassine, a parlé du rapport entre
l'esprit et le cerveau. Je crois que personne ici ne
conteste cette réalité ; nous sommes tous d'accord qu'il
existe un lien entre l'esprit et le corps dont le cerveau
fait partie. C'est la nature de cette relation qui est
difficile à déterminer ; même la science, avec tous ses
progrès, n'est pas parvenue à la cerner. Les occidentaux,
malgré leur matérialisme, reconnaissent eux-mêmes qu'il y a
ici quelque chose qui leur échappe. Ainsi, Alexis Carrel,
l'auteur de L'Homme, cet inconnu, affirme que "nous ne
connaissons pas jusqu'ici comment l'esprit humain
fonctionne". Cela confirme les versets coraniques suivants :
"Il t'interroge au sujet de l'esprit. Dis: l'esprit procède
du commandement de Dieu" (XVII, 85). Il existe donc un lien
entre l'esprit et le corps, mais il reste insaisissable.
Par
ailleurs, plusieurs interventions ont soulevé la question de
la dignité et de l'inviolabilité de l'être humain, mort ou
vivant. Il s'agit là encore d'un point sur lequel on est
tous d'accord. A propos justement du respect dû au cadavre
humain, un Hadith, rapporté par Ibn Malik, dit :"Briser
l'os d'un mort est tout aussi répréhensible que le fait de
briser l'os d'un vivant". D'autres versions existent qui
abondent dans le même sens. Elles visent à interdire les
mutilations qui étaient une pratique courante pendant les
guerres. On mutilait le corps de l'adversaire par vengeance.
Mais lorsqu'on traite un cadavre avec autant de soin et
respect qu'un corps vivant, cela n'aura alors rien de
dégradant pour la dignité de la personne humaine. Les
divergences ici ne sont pas d'ordre légal ; elles portent
tout simplement sur la question de savoir si l'acte
considéré est dégradant ou pas, s'il constitue une atteinte
à la dignité humaine ou non.
Par
ailleurs, ce qui est en question, ce n'est pas la
transplantation du cerveau ou de l'une des ces parties, mais
les conséquences qui peuvent en découler ; si, par exemple,
cette intervention donne lieu à un transfert des facultés
d'affectivité, d'intellection, de volonté, alors, je
considère qu'elle doit être déclarée inadmissible. C'est
l'opinion qui se dégage de l'exposé du Cheikh Mohammad
Mokhtar Sulami et à laquelle je souscris volontiers. Par
contre, je ne partage pas à ce sujet le point de vue du Dr
Abbadi et du Dr Ashqar. Quel inconvénient y a-t-il à
transférer à un receveur de bonnes aptitudes affectives,
sentimentales et intellectuelles, s'interroge ce collègue.
Mais pourquoi ne pas imaginer le contraire, c-à-d, un
transfert de mauvaises aptitudes, des inclinations au mal.
Puis, en dehors des possibilités d'amélioration ou de
perversion, il y a pire : la modification de la création de
Dieu, condamnée sévèrement par le Coran : "je (c'est le
démon qui parle) leur donnerai un ordre : et ils changeront
la création de Dieu"(IV, 119) ; s'il est interdit aux
femmes, d'après un Hadith, de se faire espacer les dents,
pour paraître plus belles, qu'en serait-il d'une
modification radicale de la personnalité ; cela relève des
mauvaises suggestions faites aux hommes par le démon en vue
de les inciter à changer leur "fitrat" : "la nature que Dieu
a donné aux hommes en les créant. Point de changement dans
la création de Dieu"(Coran, XXX, 30).
Je
pense que tout changement affectant des qualités morales de
l'homme, pour le pire ou pour le meilleur, doit être
condamné. Car, il est hors de question de vouloir modifier
la nature donnée par Dieu - Exalté soit-Il- aux hommes.
La
question de vente ou de don d'organes appelle la remarque
suivante : comment un homme peut-il vendre ce dont il ne
dispose pas ; car le corps, la vie, tout ce dont l'homme
jouit, est en fait la propriété exclusive de Dieu.
L'Académie du Fiqh a cependant autorisé le prélèvement d'un
organe sur un donneur, avec son consentement, au profit
d'une autre personne. Le bien (le corps en l'occurrence)
appartient à Dieu, l'homme en est le dépositaire,
conformément à cette injonction coranique : "Donnez-leur une
part du bien de Dieu qu'il vous a confié:".
Ainsi, il est permis à un homme de faire l'aumône du bien
dont il dispose. Par contre, la vente (d'organes) est
inadmissible ; car, d'après les juristes musulmans, une
vente valable consiste en un échange d'un bien contre un
autre ; or, l'homme n'est pas un "bien" monnayable ; il ne
peut donc faire objet de vente. Mais le don, contrairement à
l'avis exprimé par certains de nos confrères, peut être fait
même au profit des "dhimmis" et d'autres sujets non
musulmans qui ne sont pas ennemis déclarés de l'Islam,
puisqu'il est communément permis de leur faire l'aumône. Le
Coran déclare à ce sujet :"Il ne t'incombe pas de diriger
les incrédules. Dieu dirige qui Il veut. Ce que vous
dépensez en aumônes est à votre avantage. Ne donnez que
poussés par le désir de la face de Dieu"(I, 272). Ces
injonctions coraniques ont été faites au profit des non
musulmans. Bien plus, certains de nos Oulémas anciens
considéraient même qu'il est permis de donner la
"zakat"(aumône légale obligatoire) aux "dhimmis". Cette
questions a été développée ailleurs. Je ne vais pas m'y
attarder ici.
Rien n'empêche donc de faire un don d'organe à un non
musulman ; d'autant plus que beaucoup de Musulmans, qui sont
allés se soigner en Amérique ou ailleurs, ont reçu des reins
offerts par des non musulmans ; pourquoi faut-il donc
interdire à ces derniers les dons faits par les Musulmans ?
Le Coran déclare à ce sujet :"Ils (les Musulmans)
nourrissent le pauvre, l'orphelin et le captif, pour l'amour
de Dieu"(LXXVI,8). Or, les captifs à l'époque étaient des
païens, ce qui ne les a pas empêchés d'être nourris par les
Musulmans..
Le
Docteur Ashqar s'est interrogé à propos de l'authenticité du
Hadith cité par Cheikh Mokhtar ; il s'agit là, à mon avis,
d'un "hadith des fuqahas"-comme dit Cheikh Tahir Ibn Achour-
; on sait très bien en effet que les ouvrages des fuqahas
(experts en droit islamique) sont pleins de traditions
douteuses, même si la règle qu'ils en déduisent est juste,
puisque confirmée par d'autres témoignages.
Je
vous adresse, enfin, les salutations bénies de l'Islam.
-
Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Merci, Honorable Cheikh Qaradawi. La parole est donnée
maintenant au Docteur Hassan Hathout.
-
Dr Hassan Hathout
Je
ne vais pas entrer dans les détails pour ne pas oublier
l'essentiel. Le sujet qui nous préoccupe ici n'a rien à voir
avec la transplantation du cerveau d'un homme à un autre ;
je crois qu'il y a là un contresens qui a donné lieu à de
fausses interprétations et à des supputations insoutenables.
Tout ce qu'il y a, c'est qu'on a constaté que certaines
maladies peuvent s'expliquer par des déficiences chimiques
ou hormonales, dues au fait que les cellules cérébrales qui
synthétisent les hormones impliquées sont en état de
dysfonctionnement ; pour réparer ces carences, on remplace
les cellules défectueuses par d'autres, provenant, soit de
la glande surrénale du sujet lui-même, soit des tissus
cérébraux d'un embryon aux premiers stades de sa formation.
L'autogreffe nerveuse ne pose, à mon avis, aucun problème ;
en revanche, le deuxième cas est condamnable, car, il
implique la mise à mort de l'embryon pour obtenir les
cellules destinées à la transplantation. Certains médecins
vont même jusqu'à conseiller une hystérectomie pour extraire
le foetus encore vivant de l'utérus maternel. Je crois qu'un
tel acte ne saurait être autorisé par la Charia. C'est une
violation du respect dû à la vie humaine.
Je
considère également ces thérapies interdites, si les
cellules transplantées auront un effet autre que le
traitement d'une maladie, si la transplantation a pour objet
de modifier les attitudes comportementales et affectives du
patient, d'introduire dans sa personnalité des éléments
étrangers, venus d'un autre individu ; bref tout ce qui vise
à manipuler l'individualité et la singularité de la personne
est condamnable.
-
Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Merci.
Au
nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;
Je
remercie d'abord tous les participants qui ont suivi avec
intérêt le débat et contribué à enrichir les discussions par
leurs réflexions fécondes et pertinentes.
Je
voudrais ensuite répondre aux remarques qui m'ont été
faites, en commençant par celles d'Abdallah Ibn Bay.
Celui-ci dit que je suis malikite ; en fait, je suis
Musulman ; je connais peut être mieux le Malékisme que
d'autres écoles juridiques ; mais n'empêche que j'ai étudié
les autres doctrines. Ainsi, dans mon exposé, je me réfère
aussi bien au Malékisme qu'au shafi'isme ; et les
divergences existent au sein de chacune de ces écoles de
droit islamique.
Je
crois que je suis également mal compris à propos de
"l'ouverture des ventres" ; il n'en est nulle part question
dans mon exposé. J'ai dit tout simplement que si l'embryon,
resté au ventre de sa mère, présente un danger pour la vie
de celle-ci, alors il devient obligatoire de l'en extraire.
C'est à ce prix qu'on peut sauver la mère.
Au
cas où l'on a besoin d'un embryon condamné de toute façon à
être expulsé de l'utérus maternel, est-il permis d'opérer
une hystérectomie pour extraire le foetus encore vivant et
sain ? Voilà la question que je me suis posé.
La
question concernant l'utilisation du corps d'un condamné à
mort, ne fait certes pas l'unanimité. Mais je me suis à ce
propos appuyé sur les opinions d'un certain nombre de
juristes musulmans que j'ai cités. S'il est permis de
consommer la chair de cette personne condamnée et exécutée,
ne serait-il pas également tolérable d'en prélever une
partie en cas de nécessité ? J'ai d'ailleurs expliqué le cas
de nécessité tel que défini par les juristes musulmans ; la
solution donnée à cette question repose sur une déduction
analogique valable.
L'opinion selon laquelle les "dhimmis" ont les mêmes droits
et obligations que nous est incontestable ; ce qui est
contestable, par contre, c'est la possibilité pour un "dhimmi"
d'user du cadavre d'un Musulman. Par ailleurs, les Docteurs
de la Loi s'accordent pour interdire à un mécréant de
consommer la chair d'un musulman ; ils considèrent en
revanche qu'un Musulman peut manger de la chair d'un
infidèle.
Il
reste à préciser que lorsqu’on formule une prescription
légale, l'on doit pouvoir indiquer le principe qui la
sous-tend. Il ne suffit pas que des transplantations
d'organes aient lieu en Amérique ou ailleurs, que des
Musulmans aient reçu l'organe d'américains non musulmans,
pour en déduire la licéité du don d'organe fait par un
Musulman à un non musulman. Il faudra pour cela la caution
d'un texte explicite.
S'agissant de la question concernant la modification de la
personnalité, le Docteur Mohammad Ashqar a déjà répondu à ma
place ; je l'en remercie.
J'en arrive à la remarque à propos du "hadith": "de deux
préjudices, il faut choisir le moindre" : je suis d'accord
avec Cheikh Qaradawi pour considérer qu'il s'agit là d'un
"hadith des jurisconsultes" ; en fait, il ne s'agit pas d'un
hadith ; d'ailleurs, je ne l'ai pas attribué au Prophète ;
c'est une règle du droit islamique et je l'ai citée comme
telle.
Je
crois, enfin, qu'il n'y a pas lieu de parler de mutilation
au sujet de prélèvement d'organes sur un condamné à mort ;
il y aurait mutilation, si le but était d'humilier la
personne exécutée. Ce n'est pas le cas ici. Car, comme nous
l'avons déjà précisé, un tel prélèvement ne se justifie que
dans des situations d'extrême urgence, lorsqu'il s'agit de
sauver un homme qui, autrement, serait perdu. Pour formuler
notre point de vue sur la question, nous avons fait usage du
procédé de déduction analogique (qiyas) en comparant le cas
à trancher (le prélèvement d'organe sur un condamné à mort)
à des situations de contrainte (darourat) analogues où il
est permis, de l'avis d'un grand nombre de docteurs de la
loi, de consommer de la chair d'un homme, même vivant (en
l'occurrence, celle de la personne condamnée à mort).
Nous avons évoqué également les précautions à prendre pour
éviter de faire souffrir le sujet condamné, car il ne
convient pas de lui infliger un double châtiment.
Sur
ce, je clôture cette séance. Je vous remercie et vous
adresse les salutations bénies de l'Islam.
|