Islamic Educational, Scientific and Cultural Organization - ISESCO -

1.4 Discussions des exposés traitant le point de vue du droit islamique

Président de séance : Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami
Co-président : Dr Talaat Qasbi
Rapporteur: Dr Abdessattar Abou Ghada
 

Nous poursuivons nos assises cette soirée avec la discussion du sujet proposé pour la séance d'aujourd'hui par le Secrétariat général, à savoir "les greffes de cellules cérébrales". Les interventions que nous avons écoutées ont sans doute quelque peu anticipé sur des questions prévues pour les prochaines séances. Je demande donc à tous ceux qui vont intervenir dans le débat de bien vouloir s'en tenir au sujet qui concerne, je le répète, les transplantations nerveuses.

Le débat est ouvert ; celui qui veut prendre la parole est prié de se présenter.

- Cheikh Abdallah Mohammad Ibn Bey

Je crois qu'il est à propos de rappeler ici ces paroles du Calife Omar (que Dieu lui accorde son agrément) : "ce fut une interprétation (Ijtihad) valable pour cette époque-là, et à nous d'aujourd'hui de trouver une interprétation valable pour notre époque".

Les questions dont il s'agit ici relèvent de la religion ; or, les questions de ce genre n'en finissent jamais de nous interpeller, surtout celles qui n'ont pas déjà reçu de réponses satisfaisantes ; c'est le cas du sujet qui nous préoccupe ici. Pour ma part, je considère qu'il est interdit d'utiliser les hommes, morts ou vivants.

Notre Honorable confrère Cheikh Mokhtar Sulami a abordé le problème du point de vue de l'école shafi'ite, en laissant de côté sa propre école juridique, le Malékisme, dont l'un des représentants, Khalil (Ibn Ishâq), a dit qu'il est toléré, en cas de nécessité, de manger de toute chose qui permet de ne pas mourir de faim, mais non pas des humains ; on ne peut légalement consommer de la chair d'un homme, fût-il un impie,  quitte à mourir de faim.

Ibn Abdessalam considère qu'il est permis de consommer de la chair humaine ; mais les Malikites, eux, déclarent cet acte inadmissible même  en cas de nécessité, par égard à la dignité de l'être humain. Certains Hanbalites sont également du même avis. On avance pour argument le fait qu'il est répréhensible de briser l'os d'un homme, qu'il provienne d'un cadavre ou d'un individu vivant ; le respect de l'homme est dans la nature de notre religion comme en témoignent ces versets du Coran : "Nous avons ennobli les fils d'Adam. Nous les avons portés sur la terre ferme et sur la mer. Nous leur avons accordé d'excellentes nourritures. Nous leur avons donné la préférence sur beaucoup de ceux que nous avons créés "(XVII, 70).

L'Islam se distingue donc à mon avis sur ce point par ceci qu'il respecte profondément l'homme ; partant de ce principe, je considère que le fait de pratiquer une incision dans le ventre de la mère pour en extraire l'embryon et l'utiliser à des fins thérapeutiques est absolument contraire à l'Islam. Un mal ne peut être repoussé par un autre : c'est une règle bien connue. De là, je déclare ces pratiques illégales, jusqu'à preuve du contraire. Merci.

- Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Je remercie Dr Abdallah Ibn Bay. Je répondrai à la fin à toutes les questions et les remarques concernant ma propre communication ; à présent, je donne la parole au Dr Hamid Rifai.

- Dr Hamid Rifai

Pour rendre justice à notre confrère Dr Mohammad Naim Yassine, je dirai que son exposé n'est pas en dehors du sujet, même si la manière quelque peu passionnée avec laquelle il a exposé ses idées sur la question pourrait effectivement donner à penser qu'il a débordé le cadre du thème proposé. Mais, en vérité, il n'en est rien, car l'idée directrice de son intervention est au fond du problème qui nous préoccupe ici, puisqu'il s'agit des rapports pouvant exister entre l'esprit et le cerveau et donc des risques éventuels liés à la transplantation des cellules cérébrales. Si ces dernières sont porteuses des qualités morales et que ces qualités sont positives, alors elles sont transférées en cas de transplantation au sujet receveur ; si leur effet est positif, tant mieux ; en d'autres termes, si la transplantation a pour objet de transmettre à un patient non croyant, le contenu du cerveau d'un croyant, l'effet en sera - par la grâce de Dieu - bénéfique ; mais dans le cas contraire, le résultat sera bien entendu très mauvais ; voilà donc le fond du problème. La question est certes délicate, mais elle mérite d'être posée.

Cela d'une part. D'autre part, je voudrais apporter quelques précisions. L'homme étant une créature de Dieu, il n'est pas permis de lui porter atteinte ; son intégrité est par principe inviolable, sauf pour des motifs formellement définis par la Charia ; celle-ci est valable pour tous les temps et dans tous les lieux. En outre, il nous est possible -dans les limites établies par la Charia, et en vertu des normes dogmatiques immuables et des critères formulés par les docteurs de la loi - de faire l'effort d'interprétation qu'exige chaque nouvelle situation.

Il n'y a point de contradiction à mon avis entre le respect dû à la personne humaine et le fait de déclarer cette même personne déchue de son "inviolabilité" dans des cas spécifiés par la Loi et que vous connaissez tous ; il faut de surcroît, comme l'a rappelé notre confrère Abdallah, que les motifs justifiant la levée de la protection légale (istibâha) soient "positifs", ne mettant pas en cause la dignité de l'être humain ; ainsi, nulle personne ne peut être sacrifiée au profit d'une autre ; mais si une opération permet de servir l'intérêt d'une partie sans porter préjudice à autrui, alors, elle ne devra pas être condamnable. C'est ainsi que nous pouvons être à même de répondre aux exigences du moment, et de redonner au droit islamique l'élan nécessaire pour s'adapter aux récentes évolutions scientifiques et technologiques ; nous aurons par là même apporté un démenti formel à la thèse selon laquelle la religion a fait son temps et qu'elle n'est plus valable pour l'époque actuelle, en démontrant que l'Islam est au contraire une religion qui est une permanence dans le temps et dans l'espace.

- Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Merci le Professeur Hamid Rifai ; la parole est donnée maintenant au Docteur Khalid  Joumayli.

- Dr Khalid  Joumayli

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Je voudrais rapidement faire une remarque à propos de la peine de mort. Jusqu'à présent, il n'y a pas eu d'accord doctrinal (ijmâ’) sur la question de savoir s'il est permis de couper la tête d'un condamné à mort et donc d'extraire son cerveau. Or, une sanction ne peut être établie que par une disposition légale expresse (nass) ; il faudrait donc modifier toutes les lois, en incluant dans le texte relatif à la peine de mort une mention spécifiant les parties du corps susceptibles de faire l'objet d'un prélèvement avant que le condamné n'ait rendu l'âme. Car, autoriser l'ablation du cerveau de ce dernier, c'est aussi autoriser l'amputation de ses mains, de ses pieds et d'autres parties encore, jusqu'à le réduire en morceaux. Or, le texte coranique parle d’âme pour âme" :"Nous leur avons prescrit, dans la Tora : âme pour âme"(V, 45).

Et, comme je l'ai dit plus haut, cette conception de la peine de mort ne fait pas l'objet d'un consensus doctrinal. Elle n'est pas suffisamment fondée.

S'agissant de la remarque du Cheikh Abdallah concernant l'interdiction de se nourrir d'un cadavre (humain), je voudrais préciser qu'il s'agit là certes d'un acte unanimement condamné, mais des exceptions sont prévues en cas de nécessité. Les Malikites soutiennent que le cadavre humain est inviolable ; les Shafi'ites leur répondent qu'un homme vivant est plus sacré encore qu'un cadavre. De plus, le texte coranique relatif à cette matière est d'une portée générale ; il y est dit :"Dieu vous a seulement interdit la bête morte, le sang, la viande de porc et tout animal sur lequel on aura invoqué un autre nom que celui de Dieu. Nul péché ne sera imputé à celui qui serait contraint d'en manger, sans pour cela être rebelle, ni transgresseur"(II, 173).

Al-Aloussi soutient, dans Raëyu L-ma’ânî, que la nécessité rend licites les choses normalement interdites, y compris la consommation de la chair provenant d'un cadavre, car, le devoir de sauver une vie passe avant l'obligation de respect dû à un mort. Les Malikites, pour leur part, déclarent que la consommation de la chair d'un mort est un acte dégradant pour celui-ci ; c'est une opinion défendable. Seulement voilà : il y a d'autres situations où les morts sont inéluctablement profanés : lorsque par exemple une personne, morte à bord d'un bateau, est lavée rituellement, ensevelie dans un linceul, puis jetée par-dessus bord, devenant ainsi la proie des poissons.

Bref, ces questions, comme l'a rappelé notre Honorable confrère, Cheikh Youssef Qaradawi, ont déjà été abondamment étudiées. Je voulais juste émettre quelques remarques à l'adresse de notre confrère...

J'en arrive à l'intervention du Dr Naim Yassine. Celui-ci, en parlant de l'esprit et du cerveau, affirme que toutes les parties du corps sont sous la dépendance de l'esprit ; sans ce dernier, aucun organe, d'après lui, ne fonctionnera ; or, subordonner le cerveau à l'esprit nous obligera à déclarer interdites toutes les transplantations d'organes, et donc, de revoir nos décisions émises précédemment à ce sujet. La question qui se pose ici est la suivante : a-t-on démontré expérimentalement que les facultés mentales du donneur de cellules cérébrales ont un effet quelconque sur le receveur de celles-ci ? Si tel est le cas, les transplantations nerveuses seront alors interdites. Car, pour qu'il y ait interdiction, il faut qu'il y ait une raison légale la justifiant.

- Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Merci, Dr Khalid Joumayli; la parole est donné maintenant au Docteur Ali Al-Bar.

- Dr Ali Al-Bar

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;

En parlant des transplantations nerveuses, nous devons préciser qu'il s'agit en fait, dans l'état actuel des choses, de greffes d'un nombre limité de cellules, provenant soit d'un embryon n'ayant pas encore reçu le souffle de l'âme (entre la 8ème et la 12ème semaines de gestation), soit de la glande surrénale ; le transplant nerveux peut provenir du sujet lui-même (autogreffe nerveuse), ou des cellules nerveuses prélevées sur un embryon. On est encore loin des problèmes concernant les aptitudes mentales ou les forces considérées par la médecine comme l'origine de la perception, de la vision, de la pensée. Ce n'est pas là l'objet de la recherche dans l'état actuel des connaissances scientifiques. On ne s'intéresse actuellement qu'aux embryons non encore animés du souffle de l'esprit. Le Dr Ibn Bay voulait savoir si cela intervient après 120 jours de grossesse. En fait, le prélèvement en question s'effectue beaucoup plus tôt que ça (à la 8ème semaine de grossesse ou, au plus tard, à la 12ème). C'est la période communément considérée comme la mieux appropriée.

Les expériences se poursuivent dans ce domaine sur les animaux de laboratoire.

Le deuxième point dont je voudrais parler est celui évoqué par le Dr Naim : il s'agit de cette tendance matérialiste qui choque tous les Oulémas ; or, cette tendance domine dans les facultés de médecine et autres ; ainsi tous les traités de chimie, de  physiologie et d'anatomie parlent sans équivoque de l'inexistence de l'esprit. C'est  un problème qui doit être étudié dans toutes ses implications.

Toujours à propos de l'esprit, une chose m'a beaucoup frappé chez les savants musulmans anciens : j'ai remarqué qu'ils étaient très matérialistes et qu'ils avaient sur ce sujet des conceptions très diverses. Dieu le Très-Haut dit : "Ils t'interrogent au sujet de l'esprit. Dis: l'esprit procède du commandement de mon Seigneur"(XVII,85).

Il convient donc d'admettre l'existence de l'esprit, de se contenter à cet égard des choses simples qui nous sont accessibles, sans trop chercher à cerner sa nature profonde, les voies  par lesquelles il se manifeste.

- Président , Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Merci le Dr Ali Al-Bar ; la parole est passée maintenant au Dr  Issam Charbîni.

- Dr Issam Charbîni

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Je voudrais faire quelques remarques. Je commence d'abord par ce qui a été dit par le Dr Mohammad Ali Al-Bar, à savoir que les expériences en matière de transplantations nerveuses ne concernent actuellement que les cellules provenant de la glande surrénale ou autres ou d'un embryon (comme l'a déjà expliqué le Docteur Mokhtar Mahdi). Ce dernier a, en outre, exclu que ces transplantations puissent avoir une incidence quelconque sur le comportement ou sur les facultés mentales du sujet receveur. Pour sa part, le Docteur Dari Izzat a souligné ce matin que le comportement humain est déterminé par une multitude de facteurs combinés et non pas par quelques cellules cérébrales isolées. Mais, on sait qu'un individu normal, calme, peut devenir nerveux et agressif s'il en vient à être victime d'une intoxication thyroïdienne. Je me souviens à ce sujet que l'un de nos professeurs, le Docteur Badran, nous disait, dans un cours sur l'adénome de la prostate, qu'un patient sorti de la salle d'opération n'a plus le même comportement qu'il avait au premier jour de son entrée à l'hôpital.

Je voulais ici poser une question à propos de ce qui a été dit sur le comportement, à savoir qu'il résulte d'une infinité de facteurs et qu'il n'est pas déterminé par quelques cellules cérébrales...

- Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Les cellules constituent un facteur parmi d'autres.

- Dr Issam Charbîni

Les transplantations ne concernent actuellement que les cellules nerveuses ; j'espère qu'on aura le temps de revenir en détail sur ce sujet. Ces cellules, comme l'a rappelé le Docteur Mokhtar Mahdi et autres intervenants, peuvent être utilisées si elles proviennent d'un avortement légal ; dans le cas contraire, leur utilisation doit être évidemment interdite. C'est là un point important qui doit polariser les questions et les discussions.

J'ai, enfin, une remarque à faire à propos de l'intervention du Cheikh Mohammad Sulami : nous savons que les "dhimmis" (protégés juifs et chrétiens en terre d'Islam) ont les mêmes droits et obligations que nous ; si donc nous autorisons, par exemple, le prélèvement du rein d'un "dhimmi" à sa mort pour le greffer sur un sujet musulman, pourquoi ne pas admettre l'inverse, c'est-à-dire, le prélèvement du rein d'un Musulman à sa mort au profit d'un "dhimmi" ? Merci.

- Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Merci, Docteur Charbîni ; la parole est donnée maintenant au Docteur Abdelmounim Obeid.

- Dr Abdelmounim Obeid

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;

Je salue, pour ma part, les idées judicieuses exprimées par le Cheikh Mokhtar Sulami ; en abordant certaines questions de brûlante actualité, celui-ci a montré que le monde islamique est actuellement mûr et qu'il a fait un pas en avant dans le domaine médical.

Bien sûr, il est inévitable pour nous de faire appel, dans certaines disciplines médicales, aux acquis réalisés en Occident, grâce aux progrès des technologies et des sciences fondamentales dans les domaines aussi variés que la physique, la chimie, la biologie.

Concernant la transplantation du cerveau, elle est actuellement hors de question. En revanche, la greffe de tissus nerveux pour traiter certaines lésions du cerveau est faisable. Et, vu l'importance vitale de cet organe, ce genre de greffes doivent être autorisées par le droit islamique.

La chirurgie du cerveau implique l'ablation de certains fragments de cet organe, mais aussi, parfois, l'adjonction de nouveaux tissus, même si cela doit se traduire par une modification de la personnalité du patient. Le succès de telles interventions dépend du progrès réalisé par la science. Avant l'avènement de ce progrès, on laissait mourir les embryons et les enfants prématurés. Aujourd'hui, à l'hôpital Ibn Sina, on peut garder en vie des bébés malformés, dont le poids à la naissance ne dépasse guère 600 grammes. A l'étranger, les bébés prématurés sont viables s'ils ont entre 400 à 500 grammes. Pour nous, un embryon entre la 8e et la 12e semaines de gestation n'est pas encore en âge de recevoir l'âme ; en Occident, on estime qu'un bébé de 300 à 400 grammes peut vivre en dehors de l'utérus de façon indépendante. Qui sait, peut-être serait-il à l'avenir possible de rendre viables des bébés plus jeunes encore (de 200 grammes, par exemple), soit en les réimplantant dans l'utérus maternel, ou en dehors de l'utérus, avec une assistance médicale. Les perspectives du progrès scientifique sont à cet égard prometteuses.

Un dernier point : je voudrais connaître le point de vue des Honorables docteurs de la loi ici présents à propos de la culture de tissus in vitro, qui peut nous permettre d'obtenir des cellules nerveuses en quantité...

- Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

La question concernant la culture de tissus, c'est pour demain ; aujourd'hui, on doit se limiter aux transplantations de cellules.

- Dr Abdelmounim Obeid

Je voulais dire que la culture de tissus peut être utilisée à grande échelle et permet d'obtenir des mètres carrées de tissus. La mise en culture des oeufs fécondés est également fort prometteuse. Le Cheikh Mokhtar n'a pas manqué de le souligner. Pour avoir la conscience tranquille, nous avons en fait besoin d'un avis juridique sur la question. Les tissus, les embryons d'animaux peuvent fournir les transplants dont on pourra avoir besoin pour réparer une lésion cérébrale simple et sauver ainsi la vie, précieuse, d'un homme. Quant à la modification du comportement, elle peut se produire, de toute façon, pour d'autres raisons : prise de certains médicaments, conditions alimentaires ou sociales, déficience tissulaire...l'exercice d'une activité sportive est bénéfique à cet égard ; ne dit-on pas "un esprit sain dans un corps sain".

Pour conclure, je demande qu'on soit lucide, attentif aux progrès futurs de la science. Le droit islamique est là, rayonnant, pour éclairer notre chemin. Merci.

- Président, Cheikh Mokhtar Sulami

Merci, Docteur Abdelmounim Obeid ; je passe la parole à l'Honorable Cheikh Mohammad Fadil Amine.

- Cheikh Mohammad Fadil Mohammad Amine

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;

Il ne fait de pas doute que l'Islam est très soucieux de la dignité humaine ; l'intégrité de la personne est inviolable ; un homme ne peut être sacrifié pour rien au monde ; mais il existe des conditions atténuantes: lorsqu'il y va de l'intérêt d'une autre personne humaine ; les Ouléma disent que, dans certaines conditions, l'inviolabilité légale d'un cadavre humain peut être levée, s'il s'agit de récupérer une somme d'argent, équivalente à  20 dinars. Khalil (Ibn Ishaq) cite à ce sujet une tradition d'après Malik ; il y est précisé que ledit montant est calculé en comparaison avec le minimum imposable (nisâb) en matière de la zakat (aumône légale) ; d'autres oulémas s'étonnent qu'on laisse 19 dinars disparaître dans les entrailles d'un cadavre, au motif qu'il s'agit d'une somme inférieure aux montants assujettis à la zakat (20 dinars). Le fond du problème donc est de savoir si cette pratique sur le cadavre humain est justifiée par l'intérêt d'un homme vivant ; bien entendu, on est là très loin des opérations à visée esthétique.

S'agissant de ces dernières, le Prophète a dit : "Dieu a maudit les femmes qui se font allonger, à l'aide de cheveux rapportés, leurs cheveux (mustawsilat) ou ceux d'autres femmes, à leur demande (wâsilat) ; celles qui se font tatouer (mustawshimat) ou pratiquent le tatouage sur d'autres femmes, à leur demande (wâshimat) ; celles qui se font épiler par une coiffeuse (mutanammisât), ainsi que les coiffeuses qui se livrent à cette pratique (nâmisât) ; celles qui se font espacer les dents, pour paraître plus belles, modifiant ainsi la forme que Dieu leur a donnée, en les créant".

Je crois donc qu'il faut insister sur les points suivants : d'abord, les cas de nécessité ; laissons de côté les situations rares : elles ne font pas problème. Le talion, la peine de mort légale, peuvent fournir des transplants, mais cela relève des cas rares et, par conséquent, c'est inadmissible. Nous voulons des solutions qui permettront de traiter des malades un peu partout dans le monde. Ce n'est pas une mince affaire. Il ne faut pas régler un problème en en créant d'autres. Transplanter sur un sujet la tête d'un autre, cela conduira à d'autres conséquences perverses. D'ailleurs, doit-on dire "une tête greffée sur un corps, ou un corps greffée sur une tête" ! non, tout cela ne rime à rien!

Quant au problème relatif aux oeufs fécondés et aux risques de mélanges (de cellules sexuelles provenant de couples différents), il peut paraître prématurée d'en discuter.

Les nécessités peuvent justifier le recours aux transplantations d'organes ; mais en aucun cas, les organes humains ne peuvent faire l'objet de ventes ; car, l'homme n'est pas maître de son corps, il ne dispose pas de ses mains, de ses pieds...le commerce d'organes - évoqué par certains intervenants - est donc exclu ; c'est qu'il peut donner lieu à de graves dérapages.

J'espère que je n'ai pas été très long. Merci.

- Président, Cheikh Mokhtar Sulami

Merci, Honorable confrère, Cheikh Mohammad Amine ; la parole est donnée maintenant au Dr Abdallah Baslama.

- Dr Abdallah Baslama

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;

Je crois que l'on peut résumer les discussions d'aujourd'hui en disant que les transplantations de cellules sur le cerveau d'un patient souffrant de carences en certaines substances ont déjà fait l'objet d'expériences. Le Docteur Naim Yassine pense que les cellules cérébrales greffées emportent avec elle une "part" de l'esprit qui anime le cerveau du donneur. Je voudrais préciser que chaque cellule est en elle-même une unité vivante. Dire que l'embryon reçoit l'âme après le quatrième mois de grossesse n'exclut pas que chaque cellule est animée de la vie, même avant la fécondation.

Supposons qu'on prenne les constituants élémentaires d'une cellule (les acides aminés) et qu'on les donne à un laboratoire en lui demandant de les arranger de manière à fabriquer une cellule vivante, peut-il y parvenir? Impossible. Car, la vie procède de l'esprit, et cette vie existe dans la cellule depuis le commencement de la création. Dans chaque cellule donc qui compose l'embryon, il y a une infime parcelle de l'esprit, celui-ci atteint sa plénitude au terme du développement foetal.

S'agissant de l'influence éventuelle des cellules transplantées sur le comportement du sujet receveur, il y a lieu de rappeler que les organes qui font actuellement objet de transplantations, tels le reins, le coeur etc, n'ont aucune incidence de ce point de vue ; le seul problème, préoccupant pour la médecine, c'est le phénomène de rejet ; sinon, les transplants n'affectent en rien les facultés physiologiques ou morales du receveur. Cela est valable également, je le pense, pour les greffes intra-cérébrales. Merci.

- Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Merci, Docteur Abdallah Baslama ; à présent, je donne la parole au Docteur Abdessalam Abbadi.

- Dr Abdessalam Abbadi

Au nom de Dieu, le clément, le Miséricordieux ;

Je voudrais faire quelques remarques à propos de ce qui a été dit dans la remarquable intervention de notre Honorable confrère, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami, au sujet des condamnés à mort. Je dois rappeler d'abord que les transplantations d'organes, même aux yeux de ceux qui les autorisent, ne doivent intervenir qu'une fois que le sujet donneur a rendu son âme. Il faut de surcroît que le donneur ait, de son vivant, donné son consentement pour que ses organes soient utilisés selon les conditions légales prévues à cet effet. J'évoquerai  tout à l'heure certaines de ces conditions.

Ajouter donc une peine supplémentaire - comme l'a déjà dit l'un de nos collègues - en autorisant d'amputer de certains de ses organes, de mutiler un condamné à mort avant son exécution, n'est pas du tout conforme aux dispositions légales instituant la peine de mort. Ainsi, la loi du talion, les sanctions légales, doivent être appliquées selon les critères fixés par la Charia. Toute peine additionnelle en la matière est illégale.

D'un autre côté, la déduction analogique faisant référence à la consommation du (cadavre) est discutable, car elle compare des situations incomparables. J'aurai peut-être l'occasion de m'expliquer là-dessus.

Le Docteur Mohammad Naim Yassine a, quant à lui, évoqué la nécessité de connaître la source première des activités conscientes de l'homme ; c'est une question primordiale, en effet. Car, il s'agit là des éléments constitutifs de la personnalité humaine. Le Docteur Yassine en arrive à la conclusion que c'est l'esprit qui est le facteur décisif en ce domaine. Dans cette optique, manipuler le corps "matériel" ne soulèverait aucun problème, du moment qu'on ne touche pas à l'identité propre de l'individu. Il n'y aurait plus alors de risques du point de vue légal. L'orateur a également parlé des perceptions, des informations supposées stockées dans le cerveau. Si cette hypothèse se vérifie, il faudra alors en examiner les risques éventuels du point de vue de la Charia.

Les risques de mélange d'oeufs fécondés, évoqués tout à l'heure, sont bien réels. Il y a donc une raison légale d'émettre des réserves à cet égard. L'éventualité du transfert d'une information contenue dans le cerveau du donneur à celui du receveur est-elle à prendre au sérieux légalement parlant? D'abord, il n'est pas établi que le fragment cérébral provenant du donneur contient des caractères spécifiques de la personnalité de celui-ci qui pourraient être ainsi transportés au receveur. Concernant l'expérience suggérée à ce sujet, je crois qu'il est légalement -et logiquement aussi - nécessaire de chercher d'abord à définir le point de vue de la Charia, avant d'entreprendre une quelconque expérience dans ce sens. La question est de savoir si le principe même d'une telle opération est légale ou pas.

La qualification légale ne peut pas attendre, pour être formulée, qu'une démonstration soit faite qui mettrait en évidence les risques éventuels. A moins de supposer qu'une telle expérience ait déjà été réalisée permettant ainsi de s'assurer s'il y a ou non une incidence sur le receveur, s'il y a ou non  transfert de traits de la personnalité d'un sujet à l'autre.

En vérité, il faut avant tout garantir le respect d'un certain nombre de conditions essentielles, considérées unanimement comme préalables à toute transplantation, même par ceux qui considèrent légitime ce genre d'intervention en cas de nécessité : quand il s'agit de sauver la vie d'un homme ou l'un de ses organes dont la fonction est vitale pour la survie de l'organisme. Le premier principe à cet égard est d'éviter toute atteinte à l'intégrité d'une autre personne, vivante ou présumée comme telle. Ce principe exclut donc la possibilité de recourir aux embryons - comme on le verra demain - ; car, un embryon, même s'il ne pèse que 200 grammes, mais qui s'achemine vers la vie, doit être inviolable ; cela vaut aussi pour les foetus expulsés de l'utérus, volontairement ou pour une raison naturelle, car l'essentiel ici, c'est que cet être évolue vers la vie.

Le principe légal considéré donc ici c'est l'inviolabilité absolue de la personne humaine ; ainsi, aucun prélèvement ne peut être fait au détriment d'un autre sujet humain, même pas d'un embryon qui n'a pas encore reçu le souffle de l'esprit mais qui est viable, quand bien même il s'agit de soulager les douleurs d'un patient et que toutes les autres conditions justifiant l'intervention sont remplies. Ce qui est donc considéré dans le cas des embryons, c'est l'aptitude à recevoir la vie, et non pas le fait d'avoir déjà été insufflé de l'âme. Un embryon est d'autant plus inviolable qu'il s'approche du moment crucial de l'insufflation de l'esprit. Cette question sera davantage développée dans les interventions de demain.

- Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Merci, Dr  Abdessalam Abbadi.

- Dr Ahmad Sidqi Dajjani

Merci, Monsieur le président ;

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;

Dieu, loué soit-Il, a créé l'homme et lui a enseigné ce qu'il ignorait.

Les champs de la science sont vastes et l'Islam nous invite à les explorer. Le sujet qui nous a été proposé a été examiné en détail, avec profondeur et finesse, au fil des interventions et des discussions qui les ont suivies. Pour ma part, je voudrais formuler quelques remarques à propos de trois points qui ont attiré mon attention.

1. La question de savoir si les transplantations de cellules comportent le risque de nuire à autrui a été longuement examinée aujourd'hui et le sera encore demain lorsqu'on abordera le problème des embryons ; personnellement, je me contenterais ici de dire que s'il s'agit d'autogreffes, alors il n'y a aucun préjudice pour qui que ce soit. Ce sont les prélèvements faits sur un donneur vivant qui font donc problème et qui méritent ainsi un examen minutieux pour pouvoir fixer des limites très strictes. Je n'ai pas le dernier mot sur cette affaire.

2. Le deuxième point concerne la modification éventuelle de la personnalité ou de l'individualité du receveur. Le premier exposé que nous avons écouté sur ce sujet rappelle (p.9 de l'original) le point de vue des scientifiques tchèques selon lequel une greffe nerveuse n'a aucune incidence sur la personnalité. Les discussions sont venues ensuite apporter au sujet une autre dimension, en soulignant le rapport entre la matière et l'esprit. Permettez-moi ici de dire quelques mots et de rappeler brièvement un changement important dans le domaine de la science expérimentale.

Nous sommes parfois obligés d'utiliser une terminologie occidentale qui est fausse à notre avis. En Occident, la science a été considérée au siècle dernier comme étant aux antipodes de la religion ; pour nous , la science est en parfaite harmonie avec la religion. Mais aujourd'hui, une distinction a été faite en Occident entre la théorie scientiste matérialiste, classique, et la théorie scientifique nouvelle. Pour être bref, je dirai que cette dernière théorie considère que les réalités spatio-temporelles, les propriétés des particules élémentaires de la matière, ne peuvent être décrites que par rapport à un observateur référence, c'est-à-dire par rapport à la raison. La théorie scientiste classique ne reconnaît que la matière et les lois de la nature. La théorie nouvelle reconnaît la raison et la distingue du cerveau. Or, l'un des reproches que l'on peut faire à certaines interventions de ce matin, c'est précisément d'avoir considéré le cerveau comme synonyme de la raison. D'après la nouvelle théorie scientifique, en effet, le cerveau est le siège de la sensibilité, de la mémoire, des sentiments, de la motricité ; il n'est pas, semble-t-il, le lieu de la raison et de la volonté ; si ces deux facultés sont immatérielles, il s'ensuit qu'elles ne sont pas périssables avec la mort du corps et du cerveau et leur décomposition. Cela confirme notre vision islamique merveilleuse de l'esprit. Toute à l'heure, un Honorable Cheikh parlait de l'esprit en citant des versets coraniques et disait que les savants musulmans ne s'intéressaient pas trop à ce sujet qui mérite pourtant toute notre attention.

Compte tenu de ce qui précède, j'incline donc à considérer légitime toute intervention sur le corps humain qui serait jugée bénéfique et qui ne porterait pas préjudice à autrui.

3. Dans son exposé (le premier qui nous a été présenté), le Docteur Mahdi a posé la question suivante qui soulève des problèmes d'ordre moral et théologique "Les nouvelles techniques chirurgicales vont-elles...vaincre les maladies et le vieillissement du cerveau, rendre la jeunesse et la fécondité à des femmes en âge avancé ?" ; de fait, on est allé très loin, en Occident, dans cette direction. C'est devenu un véritable phénomène de société. Nous sommes donc appelés, là aussi, à examiner le problème à l'aune de notre foi ; celle-ci proclame que Dieu a créé la vie et la mort ; que la vie passe par certaines étapes...je dis donc que ce désir de rajeunissement est poussé à l'extrême dans certains cas, puisque même des jeunes - et non plus des vieilles dames-  recourent aujourd'hui à la chirurgie esthétique et se font opérer plusieurs fois s'il le faut ; une star de la chanson en a subi environ vingt cinq. Ceci a donné lieu en Occident à une activité lucrative où des sommes faramineuses sont en jeu... J'espère qu'on se penchera également sur ce point. Merci, monsieur le président.

- Président, Mohammad Mokhtar Sulami

Merci le Docteur Dajjani ; la parole est donnée maintenant à l'Honorable Cheikh, Mohammad Ashqar.

- Cheikh Mohammad Ashqar

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;

Nous avons écouté avec intérêt le remarquable exposé du Cheikh Mokhtar qui a fait un tour d'horizon complet du sujet qui nous est proposé. Mais certaines des idées développées dans cet exposé appellent quelques remarques. Ainsi, au sujet des transplantations nerveuses, l'orateur a proposé, à la fin de son intervention, une approche à trois niveaux ; or, le troisième niveau, qui concerne le siège de la raison, de la méditation et des sentiments, ne devrait pas, à mon sens, être abordé. En fait, cette idée n'a pas été formulée explicitement ; mais elle apparaît en filigrane dans l'exposé en question.

De nombreux intervenants ont également évoqué le problème des incidences éventuelles (des greffes nerveuses) sur la personnalité (du receveur) ; pour ma part, je pense - et je rejoins sur ce point le Professeur Abbadi- que ce problème ne devrait pas justifier l'interdiction d'une manipulation et d'une transplantation des cellules cérébrales, quand bien même ce type d'opérations devraient avoir un effet sur les facultés d'intellection, de méditation etc. Au contraire, elles devraient être encouragées, si elles permettent une amélioration de ces facultés intellectuelles ; le but le plus noble de la médecine n'est-ce pas d'amener l'homme à un meilleur état physique et psychologique. De toute façon, les expériences en ce domaine se limitent encore à transplanter sur le cerveau d'un patient quelques cellules provenant de ses propres tissus ou d'une autre personne. Ces greffes nerveuses permettent d'améliorer le cas de certains sujets atteints de la maladie de Parkinson, de la sénilité précoce ou d'autres affections. Là encore, rien ne justifie une interdiction. Certes, l'homme est périssable ; mais certains médicaments, certains traitements peuvent retarder pour quelque temps cette fin inéluctable, permettant à l'individu de passer, dans de bonnes conditions, le reste de ses jours. Le fait donc que l'homme soit mortel n'empêche pas le recours à la médication pour repousser la maladie, quelle qu'elle soit.

Notre Honorable Cheikh a cité un Hadith qui dit, en substance, "De deux préjudices qui se présentent, on retient le moindre" ; à vrai dire, cette tradition, on n'en trouve pas mention dans les recueils de Hadiths que nous connaissons ; après tout, il y a bien des choses qui nous échappent. Quoi qu'il en soit, le contenu de cette tradition est pertinent.

Par ailleurs, je ne suis pas d'accord avec ce qu'a dit  notre Honorable Cheikh au sujet du condamné à la peine capitale. Cette peine implique certes une mise à mort du condamné, mais ne justifie pas que d'autres atteintes lui soient infligées ; la mutilation est condamnable, même contre les animaux ; comment pourrait-elle se justifier contre un homme, croyant et respectable. Un condamné à la peine capitale est exécuté, mais rien de plus ; il n'est même pas permis de l'insulter. Le Prophète a interdit à ses Compagnons d'injurier une personne coupable d'adultère et condamnée à la lapidation ; comment peut-on donc prélever le cerveau d'un condamné à mort sans son consentement ou l'accord de son représentant légal.

Je considère donc inadmissible toute atteinte au corps d'une personne exécutée. Celle-ci doit être traitée exactement comme les autres personnes mortes de mort naturelle. Dans tous les cas, il faut le consentement, légalement valable, du donneur.

Notre Honorable Cheikh a rassuré tous les participants, en affirmant qu'il est interdit à un médecin de pratiquer une interruption de grossesse, en expulsant un embryon de son environnement utérin ; en fait, cette position catégorique ne tient pas compte des différentes situations qui peuvent se présenter. Ainsi, quelques-uns des participants à la session précédente sur la procréation, inclinent à considérer comme permise l'expulsion hors l'utérus de certains embryons, au premier stade de gestation ; si une telle interruption de grossesse est tolérable, il pourra en être de même de l'utilisation de cellules embryonnaires issues d'un avortement légal.

Pour terminer, je vous adresse les salutations bénies de l'Islam.

- Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Merci, Docteur Mohammad Ashqar ; je donne à présent la parole au Docteur Youssef Qaradawi.

- Cheikh Youssef Qaradawi

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;

Puisse Dieu récompenser les intervenants et les gratifier de sa grâce.

Les remarques que je voudrais formuler ici ont déjà été, en partie, traitées par certains intervenants. D'abord, je voudrais insister sur le fait qu’il est inutile de revenir sur les questions tranchées lors des sessions précédentes. Certains collègues se posent encore la question de savoir si le principe de transplantations d'organes est admis ou pas. Ce n'est pas là l'objet de la présente session. Il faut d'abord savoir de quoi on parle. Le problème des transplantations a déjà été tranché par une décision émanant de l'Académie du Fiqh. La question qui nous préoccupe ici, comme l'a rappelé Cheikh Ali El-Bar, est précise : elle concerne les greffes de quelques cellules nerveuses. Les discussions devront s'en tenir à ce sujet bien délimité.

Les interventions qu'on a écoutées ont abordé plusieurs points. Ainsi, Dr  Mohammad Yassine, a parlé du rapport entre l'esprit et le cerveau. Je crois que personne ici ne conteste cette réalité ; nous sommes tous d'accord qu'il existe un lien entre l'esprit et le corps dont le cerveau fait partie. C'est la nature de cette relation qui est difficile à déterminer ; même la science, avec tous ses progrès, n'est pas parvenue à la cerner. Les occidentaux, malgré leur matérialisme, reconnaissent eux-mêmes qu'il y a ici quelque chose qui leur échappe. Ainsi, Alexis Carrel, l'auteur de L'Homme, cet inconnu, affirme que "nous ne connaissons pas jusqu'ici comment l'esprit humain fonctionne". Cela confirme les versets coraniques suivants : "Il t'interroge au sujet de l'esprit. Dis: l'esprit procède du commandement de Dieu" (XVII, 85). Il existe donc un lien entre l'esprit et le corps, mais il reste insaisissable.

Par ailleurs, plusieurs interventions ont soulevé la question de la dignité et de l'inviolabilité de l'être humain, mort ou vivant. Il s'agit là encore d'un point sur lequel on est tous d'accord. A propos justement du respect dû au cadavre humain, un Hadith, rapporté par Ibn Malik,  dit :"Briser l'os d'un mort est tout aussi répréhensible que le fait de briser l'os d'un vivant". D'autres versions existent qui abondent dans le même sens. Elles visent à interdire les mutilations qui étaient une pratique courante pendant les guerres. On mutilait le corps de l'adversaire par vengeance. Mais lorsqu'on traite un cadavre avec autant de soin et respect qu'un corps vivant, cela n'aura alors rien de dégradant pour la dignité de la personne humaine. Les divergences ici ne sont pas d'ordre légal ; elles portent tout simplement sur la question de savoir si l'acte considéré est dégradant ou pas, s'il constitue une atteinte à la dignité humaine ou non.

Par ailleurs, ce qui est en question, ce n'est pas la transplantation du cerveau ou de l'une des ces parties, mais les conséquences qui peuvent en découler ; si, par exemple, cette intervention donne lieu à un transfert des facultés d'affectivité, d'intellection, de volonté, alors, je considère qu'elle doit être déclarée inadmissible. C'est l'opinion qui se dégage de l'exposé du Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami et à laquelle je souscris volontiers. Par contre, je ne partage pas à ce sujet le point de vue du Dr Abbadi et du Dr Ashqar. Quel inconvénient y a-t-il à transférer à un receveur de bonnes aptitudes affectives, sentimentales et intellectuelles, s'interroge ce collègue. Mais pourquoi ne pas imaginer le contraire, c-à-d, un transfert de mauvaises aptitudes, des inclinations au mal. Puis, en dehors des possibilités d'amélioration ou de perversion, il y a pire : la modification de la création de Dieu, condamnée sévèrement par le Coran : "je (c'est le démon qui parle) leur donnerai un ordre : et ils changeront la création de Dieu"(IV, 119) ; s'il est interdit aux femmes, d'après un Hadith, de se faire espacer les dents, pour paraître plus belles, qu'en serait-il d'une modification radicale de la personnalité ; cela relève des mauvaises suggestions faites aux hommes par le démon en vue de les inciter à changer leur "fitrat" : "la nature que Dieu a donné aux hommes en les créant. Point de changement dans la création de Dieu"(Coran, XXX, 30).

Je pense que tout changement affectant des qualités morales de l'homme, pour le pire ou pour le meilleur, doit être condamné. Car, il est hors de question de vouloir modifier la nature donnée par Dieu - Exalté soit-Il- aux hommes.

La question de vente ou de don d'organes appelle la remarque suivante : comment un homme peut-il vendre ce dont il ne dispose pas ; car le corps, la vie, tout ce dont l'homme jouit, est en fait la propriété exclusive de Dieu. L'Académie du Fiqh a cependant autorisé le prélèvement d'un organe sur un donneur, avec son consentement, au profit d'une autre personne. Le bien (le corps en l'occurrence) appartient à Dieu, l'homme en est le dépositaire, conformément à cette injonction coranique : "Donnez-leur une part du bien de Dieu qu'il vous a confié:".

Ainsi, il est permis à un homme de faire l'aumône du bien dont il dispose. Par contre, la vente (d'organes) est inadmissible ; car, d'après les juristes musulmans, une vente valable consiste en un échange d'un bien contre un autre ; or, l'homme n'est pas un "bien" monnayable ; il ne peut donc faire objet de vente. Mais le don, contrairement à l'avis exprimé par certains de nos confrères, peut être fait même au profit des "dhimmis" et d'autres sujets non musulmans qui ne sont pas ennemis déclarés de l'Islam, puisqu'il est communément permis de leur faire l'aumône. Le Coran déclare à ce sujet :"Il ne t'incombe pas de diriger les incrédules. Dieu dirige qui Il veut. Ce que vous dépensez en aumônes est à votre avantage. Ne donnez que poussés par le désir de la face de Dieu"(I, 272). Ces injonctions coraniques ont été faites au profit des non musulmans. Bien plus, certains de nos Oulémas anciens considéraient même qu'il est permis de donner la "zakat"(aumône légale obligatoire) aux "dhimmis". Cette questions a été développée ailleurs. Je ne vais pas m'y attarder ici.

Rien n'empêche donc de faire un don d'organe à un non musulman ; d'autant plus que beaucoup de Musulmans, qui sont allés se soigner en Amérique ou ailleurs, ont reçu des reins offerts par des non musulmans ; pourquoi faut-il donc interdire à ces derniers les dons faits par les Musulmans ? Le Coran déclare à ce sujet :"Ils (les Musulmans) nourrissent le pauvre, l'orphelin et le captif, pour l'amour de Dieu"(LXXVI,8). Or, les captifs à l'époque étaient des païens, ce qui ne les a pas empêchés d'être nourris par les Musulmans..

Le Docteur Ashqar s'est interrogé à propos de l'authenticité du Hadith cité par Cheikh Mokhtar ; il s'agit là, à mon avis, d'un "hadith des fuqahas"-comme dit Cheikh Tahir Ibn Achour- ; on sait très bien en effet que les ouvrages des fuqahas (experts en droit islamique) sont pleins de traditions douteuses, même si la règle qu'ils en déduisent est juste, puisque confirmée par d'autres témoignages.

Je vous adresse, enfin, les salutations bénies de l'Islam.

- Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Merci, Honorable Cheikh Qaradawi. La parole est donnée maintenant au Docteur Hassan Hathout.

- Dr Hassan Hathout

Je ne vais pas entrer dans les détails pour ne pas oublier l'essentiel. Le sujet qui nous préoccupe ici n'a rien à voir avec la transplantation du cerveau d'un homme à un autre ; je crois qu'il y a là un contresens qui a donné lieu à de fausses interprétations et à des supputations insoutenables. Tout ce qu'il y a, c'est qu'on a constaté que certaines maladies peuvent s'expliquer par des déficiences chimiques ou hormonales, dues au fait que les cellules cérébrales qui synthétisent les hormones impliquées sont en état de dysfonctionnement ; pour réparer ces carences, on remplace les cellules défectueuses par d'autres, provenant, soit de la glande surrénale du sujet lui-même, soit des tissus cérébraux d'un embryon aux premiers stades de sa formation. L'autogreffe nerveuse ne pose, à mon avis, aucun problème ; en revanche, le deuxième cas est condamnable, car, il implique la mise à mort de l'embryon pour obtenir les cellules destinées à la transplantation. Certains médecins vont même jusqu'à conseiller une hystérectomie pour extraire le foetus encore vivant de l'utérus maternel. Je crois qu'un tel acte ne saurait être autorisé par la Charia. C'est une violation  du respect dû à la vie humaine.

Je considère également ces thérapies interdites, si les cellules transplantées auront un effet autre que le traitement d'une maladie, si la transplantation a pour objet de modifier les attitudes comportementales et affectives du patient, d'introduire dans sa personnalité des éléments étrangers, venus d'un autre individu ; bref tout ce qui vise à manipuler l'individualité et la singularité de la personne est condamnable.

- Président, Cheikh Mohammad Mokhtar Sulami

Merci.

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ;

Je remercie d'abord tous les participants qui ont suivi avec intérêt le débat et contribué à enrichir les discussions par leurs réflexions fécondes et pertinentes.

Je voudrais ensuite répondre aux remarques qui m'ont été faites, en commençant par celles d'Abdallah Ibn Bay. Celui-ci dit que je suis malikite ; en fait, je suis Musulman ; je connais peut être mieux le Malékisme que d'autres écoles juridiques ; mais n'empêche que j'ai étudié les autres doctrines. Ainsi, dans mon exposé, je me réfère aussi bien au Malékisme qu'au shafi'isme ; et les divergences existent au sein de chacune de ces écoles de droit islamique.

Je crois que je suis également mal compris à propos de "l'ouverture des ventres" ; il n'en est nulle part question dans mon exposé. J'ai dit tout simplement que si l'embryon, resté au ventre de sa mère, présente un danger pour la vie de celle-ci, alors il devient obligatoire de l'en extraire. C'est à ce prix qu'on peut sauver la mère.

Au cas où l'on a besoin d'un embryon condamné de toute façon à être expulsé de l'utérus maternel, est-il permis d'opérer une hystérectomie pour extraire le foetus encore vivant et sain ? Voilà la question que je me suis posé.

La question concernant l'utilisation du corps d'un condamné à mort, ne fait certes pas l'unanimité. Mais je me suis à ce propos appuyé sur les opinions d'un certain nombre de juristes musulmans que j'ai cités. S'il est permis de consommer la chair de cette personne condamnée et exécutée, ne serait-il pas également tolérable d'en prélever une partie en cas de nécessité ? J'ai d'ailleurs expliqué le cas de nécessité tel que défini par les juristes musulmans ; la solution donnée à cette question  repose sur une  déduction analogique valable.

L'opinion selon laquelle les "dhimmis" ont les mêmes droits et obligations que nous est incontestable ; ce qui est contestable, par contre, c'est la possibilité pour un "dhimmi" d'user du cadavre d'un Musulman. Par ailleurs, les Docteurs de la Loi s'accordent pour interdire à un mécréant de consommer la chair d'un musulman ; ils considèrent en revanche qu'un Musulman peut manger de la chair d'un infidèle.

Il reste à préciser que lorsqu’on formule une prescription légale, l'on doit pouvoir indiquer le principe qui la sous-tend. Il ne suffit pas que des transplantations d'organes aient lieu en Amérique ou ailleurs, que des Musulmans aient reçu l'organe d'américains non musulmans, pour en déduire la licéité du don d'organe fait par un Musulman à un non musulman. Il faudra pour cela la caution d'un texte explicite.

S'agissant de la question concernant la modification de la personnalité, le Docteur Mohammad Ashqar a déjà répondu à ma place ; je l'en remercie.

J'en arrive à la remarque à propos du "hadith": "de deux préjudices, il faut choisir le moindre" : je suis d'accord avec Cheikh Qaradawi pour considérer qu'il s'agit là d'un "hadith des jurisconsultes" ; en fait, il ne s'agit pas d'un hadith ; d'ailleurs, je ne l'ai pas attribué au Prophète ; c'est une règle du droit islamique et je l'ai citée comme telle.

Je crois, enfin, qu'il n'y a pas lieu de parler de mutilation au sujet de prélèvement d'organes sur un condamné à mort ; il y aurait mutilation, si le but était d'humilier la personne exécutée. Ce n'est pas le cas ici. Car, comme nous l'avons déjà précisé, un tel prélèvement ne se justifie que dans des situations d'extrême urgence, lorsqu'il s'agit  de sauver un homme qui, autrement, serait perdu. Pour formuler notre point de vue sur la question, nous avons fait usage du procédé de déduction analogique (qiyas) en comparant le cas à trancher (le prélèvement d'organe sur un condamné à mort) à des situations de contrainte (darourat) analogues où il est permis, de l'avis d'un grand nombre de docteurs de la loi, de consommer de la chair d'un homme, même vivant (en l'occurrence, celle de la personne condamnée à mort).

Nous avons évoqué également les précautions à prendre pour éviter de faire souffrir le sujet condamné, car il ne convient pas de lui infliger un double châtiment.

Sur ce, je clôture cette séance. Je vous remercie et vous adresse les salutations bénies de l'Islam.

 

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