Terrorisme: Dimensions, Menaces et Contres-mesuresActes de la ConférenceTunis: 15-17 Novembre 2007 |
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Le rôle de l’UNESCO pour promouvoir le dialogue entre les cultures et les civilisations Mme Katérina Stenou* Excellences, Mesdames et Messieurs, Tout d'abord, permettez-moi de vous remercier, au nom du Directeur général de l'UNESCO, Monsieur Koïchiro Matsuura, de l'invitation qui lui a été adressée et de vous dire combien je suis honorée de le représenter à la « Conférence internationale sur le terrorisme : dimensions, menaces et contre-mesures, organisée conjointement par le Gouvernement de la République de Tunisie, les Nations Unies, l'Organisation de la conférence islamique (OCI) et l'Organisation islamique pour l'éducation, la science et la culture (ISESCO), sous le haut patronage de Son Excellence M. Zine El Abidine Ben Ali, Président de la République tunisienne. Je suis particulièrement heureuse d'être la « key-note speaker » pour la session relative au « Dialogue among cultures and civilizations and their role in countering terrorism », question urgente qui interpelle plus que jamais notre Organisation, tribune naturelle du dialogue de toutes les cultures et de toutes les civilisations, qui tisse ou resserre patiemment les liens de la grande famille humaine. L'UNESCO se réjouit d'autant plus qu'elle est appelée à répondre à une des mesures du Plan d'action de la Stratégie antiterroriste mondiale de l'ONU, visant à éliminer les conditions propices à la propagation du terrorisme : « Promouvoir une culture de paix, de justice et de développement humain, de tolérance ethnique, nationale et religieuse ainsi que le respect pour toutes les religions, valeurs religieuses, croyances et cultures en instituant ou en encourageant selon le cas des programmes d'éducation et de sensibilisation s'adressant à tous les secteurs de la société. À cet égard, nous encourageons l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture à jouer un rôle clef notamment par le dialogue interconfessionnel et intraconfessionnel et le dialogue entre les civilisations … » (A/Res./60/288 du 20 septembre 2006). C'est dans cet esprit que M. Matsuura a souligné, à l'occasion de l'ouverture de la UN Interagency Meeting on « Promoting Peace and Security through Education qnd Science : Elements for UN Strategy against Terrorism » (février 2003), l'importance d'un nouvel apprentissage culturel : “In our view, it is particularly important to encourage, through bilateral and multilateral processes, the removal of hate messages, distortions, prejudice and negative bias from textbooks and other educational media. Similarly, it is essential to encourage the acquisition by all learners of a basic level of knowledge and understanding of the world's main cultures, civilizations and religions.” Cet appel reflète l'engagement ferme des Etats membres de l'UNESCO, exprimé lors de la 31e session de la Conférence générale, le 20 octobre 2001, au lendemain des événements du 11 septembre, en soulignant l'impératif fondamental que constitue le dialogue, impératif qui doit reposer sur l'unité de l'humanité et des valeurs communes, sur la reconnaissance de la diversité culturelle et l'égale dignité de chaque civilisation et de chaque culture1 . Quelques jours plus tard, le 2 novembre, la même Conférence générale a également adopté la Déclaration universelle de l'UNESCO sur la diversité culturelle, devenue désormais texte de référence par excellence. Ce faisant, les Etats membres de l'UNESCO ont fait écho à l'Acte constitutif de l'Organisation qui s'est donné comme mandat «…d'atteindre graduellement, par la coopération des nations du monde dans les domaines de l'éducation, de la science et de la culture, les buts de paix internationale et de prospérité commune de l'humanité en vue desquels l'Organisation des Nations Unies a été constituée…». Il est à noter que l'Acte Constitutif de l'UNESCO est fondé largement sur une série de notions critiques telles que : « incompréhension », « suspicion », « méfiance », « désaccord », « reniement », « adhésion unanime, durable et sincère », etc., qui méritent d'être prises en compte et développées. Ces notions sont explicitement reliées par une dynamique propre, sur laquelle semble fondée toute l'existence de l'UNESCO : l'incompréhension entre les peuples engendre la méfiance et la suspicion, qui se transforment en conflits, souvent en guerres. La tâche assignée à l'UNESCO par son Acte constitutif est d'inverser le processus, à savoir : « développer et multiplier les relations entre les peuples en vue de mieux se comprendre et d'acquérir une connaissance plus précise et plus vraie de leurs coutumes respectives », mission difficile et combien complexe puisqu'il s'agit de tenir compte du rôle des imaginaires relatifs à la riche diversité des cultures du monde et des processus émotionnels qui leur sont liés, parallèlement aux approches qui font appel à nos capacités cognitives et rationnelles. Parmi les missions qui découlent du mandat de l'UNESCO, celle de « favoriser la connaissance et la compréhension mutuelle des nations », a inspiré la démarche de l'Organisation, soucieuse de reconnaître « la féconde diversité des cultures » et de « faciliter la libre circulation des idées par le mot et par l'image », en affirmant les liens profonds qui unissent la famille humaine. La recherche et la reconnaissance de ces liens passent, de manière implicite ou explicite, par le dialogue entre les cultures, les civilisations et les peuples. Nous le savons tous : le respect de la diversité culturelle, gage de la paix dans le monde, est une cause centrale et permanente pour l'Organisation des Nations Unies (ONU) et plus spécialement pour l'UNESCO, institution spécialisée du Système, expressément chargée de la culture. La notion de diversité culturelle s'appuie aujourd'hui à l'UNESCO sur une définition élargie de la culture qui, outre les arts et les lettres, englobe les modes de vie, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances, ainsi que les façons de vivre ensemble. Ces éléments sont nécessaires à toute société car ils lui assurent un nouvel horizon, le passage d'aujourd'hui à demain, voire l'énergie et l'inspiration pour un avenir meilleur. Cette approche de la diversité culturelle nous lance un double défi : d'une part assurer une coexistence harmonieuse et un vouloir vivre ensemble pacifique entre individus et groupes venant d'horizons culturels variés, vivant au sein d'un même espace ; d'autre part défendre une diversité créatrice, à savoir la multiplicité des formes par lesquelles les cultures s'incarnent dans leur patrimoine ou se régénèrent dans la création contemporaine. Ainsi définie, la diversité culturelle ne révèle pas seulement une pluralité d'identités dynamiques, mais elle est aussi la force, voire le principe qui fait indéfiniment fructifier la création : chaque forme de création constitue un lieu de rencontre, ouvre de nouveaux horizons, transforme les perspectives, élargit l'espace de liberté et de choix de tous en tissant des liens solides entre individus, entre générations et entre régions ; en d'autres termes, la notion de diversité signale la « trace du mouvement » de nos cultures, un mouvement garanti et entretenu par un dialogue permanent. Relever ce double défi, en ce début de millénaire, reste une mission impérative pour l'UNESCO. En effet, la mobilité croissante des individus, les flux migratoires, facilités par le développement des moyens de communication, les instabilités géopolitiques et les déséquilibres économiques, accentués par la mondialisation, créent une nouvelle cartographie, marquée par l'émergence de sociétés multiculturelles, regroupant des communautés aux identités fortement diversifiées. Ces sociétés pluriculturelles où des cultures différentes sont appelées à coexister au sein d'un même espace public encourent un risque majeur de désintégration, nécessitant des politiques de prévention ou d'intervention urgente, afin d'éviter la montée en force de l'exclusion, de l'intolérance, de la violence et du rejet, souvent associés aux appartenances ethniques, religieuses, linguistiques et culturelles des individus et des groupes. D'autre part, le flux culturel, intensifié dans le monde contemporain, induit différentes formes de positionnement de ces mêmes individus et groupes, allant de l'anxiété culturelle au repli culturel pur et dur. Nous sommes ainsi confrontés à de nouveaux enjeux, souvent contradictoires, dus à la disparition des « aires culturelles » classiques, sous l'effet de la mondialisation qui crée un nouveau besoin de territoire d'identification imaginaire. Ici, les préjugés et l'ignorance apparaissent revêtus de l'habit vertueux des droits culturels, là, des identités ethniques, nationales ou religieuses sont forgées pour nourrir des conflits et ruiner tout espoir de dialogue. Depuis quelques décennies, la notion de « diversité culturelle » remplace progressivement celle de « diversité des cultures ». En effet, ce concept de « diversité des cultures », auquel se réfère l'Acte constitutif de l'UNESCO, postule l'existence de cultures distinctes, coïncidant idéalement avec les frontières des Etats-nations ; on reconnaît pourtant dès 1946 que ces entités culturelles sont poreuses et peuvent interagir de façon solidaire. C'est dans ce sens que les pères fondateurs de l'UNESCO ont retenu l'adjectif « féconde » pour définir la « diversité des cultures ». Leur vision prophétique a ainsi ouvert le champ à une évolution qui se poursuit de nos jours. Aujourd'hui, l'idéal de « la culture en tant que diversité », qui sous-tend une culture dialogique, vient enrichir celui de « diversité des cultures ». Dans cet ordre d'idées, le terme « féconde » substitue à la perception des cultures comme blocs monolithiques celui de cultures vivantes en perpétuelle régénération. La position de l'UNESCO n'est donc pas de figer la diversité culturelle dans une logique de préservation muséale mais de la considérer comme un environnement culturel dans lequel s'épanouissent chaque jour l'inspiration et la créativité humaine, en ouvrant de nouveaux espaces de communication. Il existe, donc, entre diversité et dialogue une relation constante de réciprocité, l'un étant inséparable de l'autre, comme l'avers et le revers d'une même médaille. En d'autres termes, la diversité est la matière première du dialogue. Et c'est cette reconnaissance des frontières perméables et mouvantes de nos cultures qui permet au dialogue de s'instaurer par une sorte d'alchimie ou osmose de la parenté culturelle. En d'autres termes, la diversité culturelle est à la source même de l'aptitude humaine au développement : nous pensons par association d'images, nous identifions en confrontant les modes de vie ; nous décidons en choisissant parmi différentes options ; nous grandissons en reconstruisant notre confiance, de manière toujours renouvelée, grâce au dialogue. Pas plus que le dialogue, la diversité n'est donnée une fois pour toutes : elle ne se décrète, ni ne s'improvise, sans cesse elle se travaille. La mobilité à laquelle sont désormais vouées nos sociétés impose cette vision dynamique de la culture. A la fois héritage et projet, la culture est un compromis permanent entre ce que l'on garde et ce dont on se sépare. Il incombe d'abord aux individus d'effectuer cet arbitrage entre leurs appartenances culturelles. Mais la société doit leur ouvrir des possibilités, leur donner des choix, créer des espaces d'expression et d'échanges afin que cette adaptation ne soit pas un trait tiré sur leur passé, sur leurs racines. La culture ne prédétermine pas les individus, encore moins leurs comportements. Elle peut cependant devenir un facteur d'identification a posteriori, lorsque l'exclusion économique, sociale ou politique frappe plus particulièrement certains groupes vulnérables. Elle devient alors un refuge pour des individus désaffiliés, comme dirait le sociologue Castel, à la recherche d'éléments de référence identitaires que ni l'école, qui n'est plus cette machine intégratrice d'antan, ni la société qui a perdu de sa force symbolique, ni l'Etat qui n'est plus porteur d'un projet commun, ne peuvent lui apporter. Pour que le pari du «vivre ensemble» ou de « vivre en tant qu'ensemble » soit gagné, il doit s'ancrer dans une société suffisamment souple pour redéfinir, chaque fois que cela est nécessaire, les bases de son contrat social et culturel. Mais nous voilà face aux usages abusifs dont la culture fait aujourd'hui l'objet : • la culturalisation des problèmes sociaux qui attribue à la culture une valeur causale quant au déclenchement de toute sorte de problème ; • le nivellement par l'intégration qui voit les différentes cultures comme une menace pour l'unité nationale, la cohésion sociale et le développement, d'où l'application de politiques assimilationnistes ; • la ségrégation au nom du particularisme qui accentue les différences culturelles au point de les rendre irréductibles à une vie collective commune. Tel est le chantier actuel. L'histoire de nos sociétés nous apprend qu'une simple juxtaposition de cultures ne suffit pas nécessairement à créer, de manière automatique, les interconnections et les dialogues. Ce chantier doit prendre en compte non seulement les fondements historiques de chaque culture mais aussi une analyse actualisée des aspirations des individus et des groupes, pour irriguer l'ensemble des institutions, qu'il s'agisse du monde de l'éducation, de la recherche, de l'édition, de l'audiovisuel, des musées, des médias, pour ne citer que quelques champs prioritaires, où tous, surtout les jeunes, pourraient investir de nouveaux espaces de communication. Une double stratégie s'impose : 1. illustrer les liens entre diversité culturelle, développement et paix, en démontrant les effets bénéfiques de ces liens par la reconnaissance des emprunts, la valorisation des échanges et des interactions des civilisations : il s'agit d'infléchir les discussions et les écrits sur la diversité culturelle, souvent présentée - au moins implicitement - comme un mal nécessaire, comme une contrainte dont il faut s'accommoder et que les gouvernements doivent aménager le mieux possible. Il s'agit de prouver, par les démonstrations et les illustrations nécessaires, que la diversité culturelle constitue une source d'enrichissement pour la société, en révélant un spectre étendu de visions du monde, d'éclairages, d'idéologies et de sensibilités qui permettent à chaque citoyen plusieurs projets de vie aussi bien individuels que collectifs. 2. illustrer les liens entre diversité culturelle, démocratie et droits de l'homme en promouvant des politiques du « vivre ensemble » sans conflit de loyauté entre plusieurs appartenances culturelles : il est aujourd'hui urgent de passer de l'exaltation de la diversité à la construction du pluralisme, qui constitue la réponse politique au fait de la diversité, c.à.d réconcilier identité politique et identité culturelle en déliant ethnicité et citoyenneté, religion et citoyenneté etc. La sphère publique doit stimuler le goût de l'altérité, le légitimer et faire circuler des images et des narrations favorisant les identités mixtes ou composées afin de faire tomber les barrières que constituent l'appréhension et l'ignorance de l'autre. Cette double stratégie a besoin d'une approche méthodique et méticuleuse qui tient compte de l'interaction de toutes les composantes du mandat de l'UNESCO : « contribuer à l'édification de la paix, à la réduction de la pauvreté, au développement durable et au dialogue interculturel par l'éduction, les sciences, la culture, la communication et l'information ». Dans cet énoncé, le dialogue interculturel occupe une place prépondérante : il est une condition nécessaire mais pas suffisante ; il ne peut être véritablement efficace que si d'autres types de dialogue ont lieu pour relever les défis posés par les guerres, la pauvreté et l'absence de développement durable. Dans l'accomplissement de cette mission, l'UNESCO s'acquitte de cinq fonctions déjà reconnues, celles : i) de laboratoire d'idées ; ii) d'organisme normatif ; iii) de centre d'échange d'information ; iv) d'organisme de développement des capacités pour ses Etats membres dans les domaines de compétence de l'Organisation ; v) de catalyseur de la coopération internationale. C'est ainsi que plusieurs axes programmatiques ont été retenus. Ils convergent tous en direction de l'acquisition de compétences et de sensibilité interculturelles, le philosophe Merleau-Ponty l'a très bien dit : “Il n'est, bien entendu, ni possible ni nécessaire que le même homme connaisse d'expérience toutes les sociétés dont il parle. Il suffit qu'il ait quelquefois et assez longuement appris à se laisser enseigner par une autre culture, car il dispose désormais d'un organe de connaissance nouveau, il a repris possession de la région sauvage de lui-même qui n'est pas investie dans sa propre culture, et par où il communique avec les autres » (Signes). Quelques chercheurs appellent ce processus « cultural literacy », c.à.d. ce processus complexe d'apprentissage, « dés-apprentissage » et « ré-apprentissage » culturel. D'autres chercheurs l'appellent « cultural citizenship » car il s'agit en effet de la faculté d'accéder à une citoyenneté culturelle plus large que la citoyenneté ordinaire ou même à plusieurs citoyennetés culturelles. J'énumèrerai brièvement quelques uns de ces axes, sous-tendus par l'idéal d'une société régie par l'ouverture, l'hospitalité et l'empathie : promouvoir une connaissance mutuelle de la diversité culturelle, y compris religieuse ; construire un cadre de valeurs communes ; renforcer l'éducation de qualité et l'éducation aux valeurs ; combattre la violence et l'extrémisme ; favoriser le dialogue au service du développement durable. Ces axes mettront l'accent, en particulier, sur : • la qualité de l'éducation, formelle et non formelle, à l'aide du réseau des Chaires UNESCO chargées de la promotion de l'éducation interculturelle et, en particulier, celle du dialogue interreligieux • l'amélioration du matériel pédagogique et la révision des programmes et manuels scolaires, en particulier de l'histoire, en réservant une place appropriée au fait religieux • l'éducation à la diversité culturelle, aux droits de l'homme et à la tolérance • la formation des enseignants à l'éducation interculturelle, notamment à travers l'Histoire scientifique et culturelle de l'Humanité, les Histoires régionales et les Routes interculturelles • le renforcement de la recherche-action dans les zones post-conflits (médiation interculturelle et rôle des chefs traditionnels dans la résolution des conflits) -l'identification des liens et des limites entre diversité culturelle et droits humains -le rôle du patrimoine et notamment des musées ainsi que de la création contemporaine comme outils de médiation et de communication interculturelle et nouveaux territoires d'interaction culturelle, particulièrement pour les jeunes -la place des sciences dans le processus du dialogue, en tant que langage universel, a priori neutre et incontestable -les programmes de consultations et d'échanges entre jeunes • la place des médias et les NTIC dans le dialogue interculturel dont le dialogue interreligieux constitue une composante essentielle (formation des journalistes, traitement de l'information, production d'images, circulation de contenus culturels). Ces axes répondent aux engagements pris lors des différentes conférences internationales ou régionales de l'UNESCO tenues, depuis 2001, à New York, Islamabad, Tachkent, Vilnius, Paris, Kyoto, New Delhi, Sanaa, Libreville, Issyk-Kul, Abuja, Hanoi, Barcelone, Rabat et Tunis, outre les Sommets annuels des chefs d'Etat du Sud-est européen (de 2003 à 2007, à Ohrid, Tirana, Varna, Opatija, Bucarest/Sibiu), ainsi que la manifestation annuelle « Children's Performing Arts Festival of East Asia, pour ne citer que quelques exemples. Il va de soi que les résolutions autour de ces thématiques prises au sein de l'ensemble du système des Nations Unies, comme par exemple par l'Alliance des Civilisations, seront également respectées et mises en œuvre. Tel est l'esprit de la nouvelle Stratégie à moyen terme (2008-2013), à savoir « démontrer l'importance des échanges et du dialogue entre les cultures pour la cohésion sociale, la réconciliation et la paix ». Les effets recherchés de cet objectif stratégique sont : définition des nouveaux problèmes et obstacles qui empêchent un dialogue durable entre les peuples ; élaboration et adaptation de méthodologies, procédures et réseaux favorisant le dialogue entre les peuples ; renforcement de la compréhension mutuelle dans plusieurs régions et sous-régions grâce à des activités centrées sur le dialogue ; et intégration du dialogue interculturel -conçu comme l'un des éléments d'une éducation de qualité -dans les programmes scolaires et les matériels didactiques. A ce titre, on attend de l'UNESCO qu'elle clarifie l'usage institutionnel des termes « dialogue », « culture » et « civilisation ». En effet, cette utilisation paraît actuellement ambigüe dans le cas des termes de « civilisation » et de « culture » et excessive, dans celui de « dialogue » : on peut analyser des discours où les civilisations sont réduites à une seule de leurs expressions - par exemple, l'expression religieuse - et d'autres où elles englobent tous les aspects les plus complexes des cultures. D'autre part, les civilisations sont souvent approchées comme des entités immuables auxquelles est déniée toute capacité à évoluer. S'agissant du dialogue, on ne peut en faire constamment un synonyme de la « négociation » sans créer une grande confusion. Le « dialogue », exercice impliquant un investissement intellectuel et émotionnel considérable, signifie la confrontation de deux ou plusieurs rationalités, dans le souci d'ouvrir une nouvelle voie, en mettant en cause des certitudes bien établies (« dia - logos » : le préfixe « dia » renvoie au préfixe « trans » et non au chiffre deux, comme on le pense souvent). Il a ainsi un sens très large. A ce titre, l'usage du terme « dialogue des civilisations, des cultures et des peuples » ne peut être étendu à toute situation mais doit être réservé à des situations spécifiques où des références aux appartenances et aux valeurs ou droits culturels des parties concernées entrent directement en jeu. En effet, le risque serait grand de voir, à l'occasion de négociations géopolitiques, économiques ou sociales, l'instrumentalisation de la culture, considérée comme source essentielle des conflits. Si je tiens à souligner cet exercice, c'est pour rappeler qu'avant toute chose, et malgré le caractère d'urgence que peuvent revêtir les tensions dans le monde d'aujourd'hui, l'UNESCO se doit de rester ce laboratoire de réflexion en vue de la formulation de politiques éducatives, culturelles, scientifiques et communicationnelles novatrices. L'urgence ne doit pas légitimer l'impasse d'une réflexion critique et prospective sur la notion de civilisation qui a trop souvent fait l'objet de manipulations, soit pour légitimer toutes sortes de dominations, soit pour la réduire à la seule dimension religieuse ou linguistique. Si la lutte contre le terrorisme constitue un nouvel enjeu pour notre Organisation, il doit être traité avec précaution et en relation avec les autres priorités, telles qu'énoncées dans le mandat de l'Organisation que je vient de citer plus haut, en rappelant à travers tous les outils dont dispose l'UNESCO, les processus historiques et culturels qui ont façonné le monde tel qu'il est aujourd'hui, en faisant ressortir les différents rapports de force et en se dotant de moyens permettant de sensibiliser et d'impliquer tous les acteurs de la société civile, les responsables politiques, culturels, religieux, etc. Dans le fond, il convient toujours de montrer l'aspect dynamique et vivant des cultures afin d'éviter leur sacralisation, leur radicalisation ou leur ghettoïsation, de contrecarrer les dérives identitaires et de prévenir les conflits. C'est ainsi que le recours au culturel de plus en plus constant pour pallier les carences démocratiques, ou pour répondre aux malaises sociaux, trouvera sa pleine justification. La culture, trop souvent considérée comme cause de conflits, lorsqu'elle est instrumentalisée à des fins partisanes, que celles-ci soient ethniques, religieuses ou autres, doit redevenir facteur de paix aux termes d'une construction volontariste d'un dialogue permanent. Désormais, l'Organisation est amenée à travailler de façon pluri-disciplinaire et intersectorielle pour adopter une approche holistique, en créant des synergies, d'une part, entre tous les domaines de sa compétence (éducation, sciences, culture et communication) et, d'autre part, entre plusieurs partenaires (décideurs politiques, OIG, élus locaux, ONG, fondations, etc.). Toutefois, elle doit s'efforcer de ne pas galvauder le concept de « dialogue» par un usage immodéré qui les réduirait à un slogan mais d'entreprendre un grand chantier autour de ce concept, en repensant les programmes actuels dans le souci de contribuer directement à la découverte des valeurs partagées et à l'appréciation mutuelle. Dans un nouveau paysage international tourmenté, il faudra : • affirmer le besoin de chercher une autre voie en constatant et en illustrant qu'aucune civilisation n'est unitaire, de même qu'aucune culture n'est monolithique, l'une et l'autre sont faites d'échanges et d'emprunts, l'une et l'autre comportent en leur sein de possibles fractures ou dissidences qui, à leur tour, seront créatrices d'autres ensembles ; la vision monolithique d'une culture où l'enfermement de celle-ci dans ses différences, vient souvent d'un regard extérieur. Il faut prendre des précautions pour ne pas réduire chaque civilisation et chaque culture à une de leurs composantes majeures, comme la langue ou la religion, mais rappeler qu'il s'agit d'ensembles indissociables, constamment déclinés de façon variable, selon la mémoire et les aspirations de chaque société ; • affirmer que la mise en œuvre du dialogue mobilise non seulement les Etats mais toute la société civile, jusque dans la définition des rôles entre l'Etat et la gouvernance locale, et dans une perspective de toucher non pas seulement les « convaincus » du dialogue, mais ceux qui ne se sentent pas concernés. Dans cette responsabilité commune envers le dialogue, la raison et l'imaginaire, jouent un rôle majeur d'où la nécessaire mobilisation des intellectuels et des artistes. L'urgence d'articuler les trois niveaux - le global, le régional et le local - en faveur de ce dialogue, à la fois vital et fragile, doit être soulignée. Une réponse possible réside dans la définition d'une voie médiane (middle ground) où le débat interne à chaque culture - dépassant ses propres divergences - est la condition de tous débats externes qui doit s'exercer jusque dans les espaces les plus quotidiens de notre « être ensemble » que sont nos villes et nos quartiers ; • affirmer que la notion de dialogue entre sociétés n'est valable qu'à partir de l'expérience que nous avons tous du dialogue entre personnes. Prendre la mesure que l'exercice du dialogue n'est pas une solution de facilité mais comporte une série de « risques », d'après Arjun Appadurai : « le risque pour chacun de voir son identité culturelle et sa pensée transformées ; le risque du malentendu qui oblige à peser les mots, mettre en doute les traductions, essayer d'anticiper la pensée de l'autre ; le risque, paradoxal, d'être trop bien compris, c'est-à-dire de laisser filtrer, à son corps défendant, quelque doute ou convictions profondes, qui nous affaibliraient ». Excellences, Mesdames, Messieurs, Cette longue mais nécessaire introduction sur les liens qui unissent la diversité culturelle et son corollaire, le dialogue entre les cultures et les civilisations, rend évident leur rôle-clé dans la coexistence harmonieuse non seulement entre les nations mais aussi à l'intérieur de chacune d'elles. La sécurité internationale devient inséparable de l'évolution des relations interculturelles, faisant de la culture un investissement commun, fondé sur un pari optimiste : la diversité culturelle, si elle n'est pas comprise à contre sens, n'est pas facteur de conflit et de division mais, tout au contraire, elle révèle la profonde unité de l'humanité. Au XXIe siècle, ce nouveau lien implicite entre culture et sécurité, et entre diversité culturelle, dialogue interculturel et stabilité politique, sert aussi à mettre encore plus en lumière l'importance de communication interculturelle dans la construction d'une paix durable. L'UNESCO réaffirme la valeur intrinsèque de la culture, dans son infinie diversité, aussi bien pour le développement que pour la cohésion sociale et la paix. Sa stratégie globale consiste à élaborer une « feuille de route » afin de promouvoir le rôle central de la culture dans les cadres de développement nationaux et internationaux, notamment les exercices conjoints de programmation par pays du système des Nations Unies, et ce grâce à une approche intégrée qui met en évidence l'articulation entre l'action opérationnelle au niveau national et les principes consacrés par les normes internationales. En effet, en quelques décennies, la culture a franchi les limites de son champ traditionnel pour devenir un enjeu essentiel dans les domaines politique, social, environnemental et économique : dans le domaine politique, l'action publique en vient de plus en plus à agir sur et par la culture ; dans le domaine social, de multiples revendications s'investissent dans le champ culturel, dans le domaine environnemental, l'être humain cesse peu à peu de se comporter en propriétaire d'une planète perçue comme un réservoir inépuisable d'aliments et de sources d'énergie ; dans le domaine économique, les industries culturelles se sont taillé une place de premier rang. Aujourd'hui, dans un monde de plus en plus interconnecté où nous vivons, au quotidien, la compression de l'espace et du temps, où les codes culturels se côtoient et s'affrontent quotidiennement, il s'agit de nous rendre compte de l'immense pouvoir dont revêtent les champs de compétences de l'UNESCO (l'éducation, les sciences, la culture et la communication) devenant désormais le « soft-power » par excellence de notre époque, à savoir persuader les autres de désirer ce que veut le prescripteur à travers des icônes symboliques et les images et valeurs positives qui leur sont associées (getting others to want what you want through symbolic icons and associated positive images and values). Pour conclure, je voudrais rappeler que les cultures et les civilisations ont toujours été utilisées dans un arsenal idéologique comme la summa causa, justifiant toute sorte de domination, colonisation et exploitation. Nous devons méditer les leçons de l'histoire et empêcher que la culture, dans telle ou telle de ces expressions, comme la religion ou la langue ne soit une fois de plus ainsi prise en otage. La bonne nouvelle, selon nous, est que la culture se trouve aujourd'hui propulsée sur la plus haute marche de l'agenda politique. Si nous réussissons à consolider l'idéal de « civilisations dialogiques », voire de la « culture du dialogue », nous pouvons espérer que l'humanité sera suffisamment immunisée contre les virus de l'intolérance, souches de toutes les formes de terrorisme. La mission que l'UNESCO se donne est de rester le lieu d'une réinvention permanente des cadres de pensée et d'action du dialogue entre les cultures, les civilisations et les peuples, un dialogue qui peut constituer un nouveau paradigme, voire une nouvelle éthique universelle. Je vous remercie de votre attention. ـــــــــــــــ (*) Director, Division of Cultural Policies and Intercultural Dialogue UNESCO 1 “6. Affirme que les valeurs de tolérance, d'universalité, de compréhension mutuelle, de respect de la diversité culturelle ainsi que la promotion d'une culture de la paix, qui sont au coeur de la mission de l'UNESCO, sont plus que jamais d'actualité pour inspirer l'action des organisations internationales, des Etats, de la société civile et des citoyens ; 7. Rappelant en particulier que 2001 est l'Année des Nations Unies pour le dialogue entre les civilisations et ayant à l'esprit la Décennie internationale de la promotion d'une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde, affirme que ce dialogue est un impératif fondamental qui doit reposer sur l'unité de l'humanité et sur des valeurs communes, sur la reconnaissance de sa diversité culturelle et l'égale dignité de chaque civilisation et de chaque culture, 8. Notant que l'intolérance, la discrimination, l'inégalité, l'ignorance, la pauvreté et l'exclusion, entre autres, constituent un terreau pour le terrorisme, affirme que, si les actes de terrorisme ne peuvent jamais se justifier, quels qu'en soient les motifs, la communauté internationale a besoin d'une conception globale et inclusive du développement, fondée sur le respect des droits de l'homme, le respect mutuel et le dialogue interculturel, et l'atténuation de la pauvreté, basée sur la justice, l'équité et la solidarité en vue de répondre aux besoins des populations et couches de la société les plus vulnérables, 9. Se déclare fermement convaincue que, conformément à son mandat et à ses domaines de compétence ¬l'éducation, la science, la culture et la communication -l'UNESCO a le devoir de contribuer à l'éradication du terrorisme en mettant à profit sa nature d'organisation intellectuelle et éthique, et invite le Directeur général à prendre les mesures appropriées dans le cadre des programmes et études de l'UNESCO » (résolution 31/C 39, relative à la coopération internationale en vue de prévenir et éliminer les actes de terrorisme).
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