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Deuxième partie
Les
aspects légaux du Sida
Première séance
1-
De l’isolement du malade du Sida
2-
De la contamination délibérée de personnes saines
Président de
séance : Dr Abdallah Basslamah
Rapporteur :
Dr Nazih Hammad
* Président,
Dr Abdallah Basslamah
Chers collègues,
Tout d’abord, je vous adresse les salutations bénies de
l’Islam au nom du Dr Abou Zaid qui devait présider la
présente séance, mais qui n’a pas pu se libérer de ses
autres engagements. Il m’a donc fait l’honneur de me confier
la présidence de cette séance. Une petite modification dans
l’ordre du jour de cette séance : on commencera par un bref
exposé sur les signes cliniques du Sida qui sera présenté
par Dr El-Anzi avant de passer aux autres communications
prévues dans le programme. La parole est donc au Dr El-Anzi.
*
Dr El-Anzi
Il présente une série de diapositives illustrant certaines
manifestations cliniques du Sida.
* Président,
Dr Abdallah Basslamah
Merci, Dr El-Anzi pour cette présentation concise et
instructive.
Chers confrères,
Nous avons vu comment le virus du Sida s’attaque à
l’organisme du malade, comment il infecte ses liquides
biologiques, etc. A présent, nous allons nous interroger sur
l’attitude à adopter envers les personnes atteintes, sur le
problème de contamination du conjoint et autres implications
sociales et légales de cette maladie contagieuse. Nous
prendrons ensuite le temps qu’il faut pour discuter de façon
approfondie tous ces points, en vue d’aboutir à des
conclusions éclairantes.
Pour commencer, nous écouterons les exposés de notre
collègue Dr Saoud Masaad Thabiti.
De
l’isolement des malades du Sida
Dr
Saoud Masaad Thabiti
Faculté de la Charia, Université Oum al-Qurâ - La Mecque
Les maladies contagieuses varient quant à leurs modes de
transmission d’un individu à un autre. Ainsi, certaines
d’entre elles sont transmissibles par voie respiratoire
(grippe, tuberculose), ou digestive (dysenterie, typhoïde,
etc.), d’autres par des contacts sexuels (syphilis,
blennorragie, etc) ou par simple attouchement (variole,
lèpre), ou encore par voie sanguine (hépatite B etc). Dans
d’autres cas, l’infection peut être transmise par des
insectes (paludisme) ou des animaux (peste, etc).
Il y a enfin des maladies qui se propagent par divers moyens
de contamination. C’est le cas du Sida(1)qui se transmet par
voie sexuelle ou sanguine, par toxicomanie intraveineuse, ou
encore par transplantation d’organes.
Dans ce qui suit, nous aborderons un certain nombre de
questions qui ont été soulevées au sujet des modes de
transmission du Sida. On s’interrogera ainsi sur les
possibilités de contamination par des contacts usuels
quotidiens avec les malades : le fait, par exemple, de
cohabiter avec eux, de les côtoyer de plus près, de les
toucher ou de s’exposer à leurs sécrétions (larmes, salives
etc).
Au début de l’apparition de la maladie, des rumeurs se
répandaient selon lesquelles le Sida se transmet par les
contacts ordinaires comme les poignées de mains échangées
avec les malades, ou le partage du même siège avec eux.
Certains journaux ont rapporté dans ce sens que des
criminels interpellés par les agents de police se disent
atteints du Sida pour pouvoir échapper à leurs poursuivants.
On dit également que, par peur de contamination, des agents
d’autorité utilisaient des gants et des masques de
protection quand ils ont affaire à des homosexuels ou à des
toxicomanes (considérés comme des groupes à risque). Pour
les mêmes raisons, les secouristes employaient des appareils
en plastique pour ne pas toucher directement la bouche de
patients séropositifs. Et lorsque une chaîne de télévision
américaine a invité un malade du Sida, le personnel
travaillant dans le studio a refusé d’entrer sur le plateau,
ce qui a amené la direction à annuler l’émission. Toujours
selon la presse, lorsqu’un cambrioleur fit irruption dans
une banque new-yorkaise, il tendit à l’employée une feuille
de papier portant la mention suivante :“je suis malade du
Sida, passe-moi la caisse sinon je te crache sur la figure”.
Apeurée, la caissière n’a pu que s’exécuter. Le même
incident s’est reproduit, dit-on, dans d’autres pays
d’Europe(2). On raconte également dans ce même contexte
qu’un médecin se refuse d’utiliser le téléphone public par
peur de contamination!
Mais ces sentiments de terreur et de panique semblent
s’atténuer petit à petit, à mesure que se multiplient les
conférences, les colloques et les publications confirmant
que les modes de transmission du Sida communément admis sont
les suivants : rapports sexuels (avec un partenaire déjà
infecté), transfusion sanguine, drogue administrée par voie
intraveineuse, blessures saignantes, infection du foetus par
la mère. Mais sur les autres voies possibles de
contamination, la médecine n’a pas encore été en mesure de
se prononcer.
Compte tenu de ce qui précède, deux cas sont légalement
envisageables :
A- ou bien le Sida se transmet par de simples contacts
usuels de la vie quotidienne ;
B- ou bien il ne se transmet pas dans les circonstances
ordinaires de la vie de tous les jours.
A-
Première hypothèse :
S’il est établi que l’infection par le Sida peut se
transmettre par des contacts ordinaires (cohabitation avec
le malade, attouchements, respiration, partage de la
nourriture, des latrines ou des outils quelconques avec lui,
...), alors il faudra prendre un certain nombre de mesures
préventives qui consisteront par exemple à isoler les
malades, à les exclure des lieux de travail et de l’école, à
les mettre à l’écart des gens sains, ou à leur réserver des
locaux spécifiques pour le travail et pour les études. Pour
justifier de telles dispositions, on pourra se référer aux
Traditions prophétiques suivantes :
“Si vous apprenez que la peste frappe un pays, n’y entrez
pas ; et si elle survient dans un pays alors que vous vous y
trouvez, n’en sortez pas”(3).
Il est remarquable de constater que ce hadith annonce des
vérités qui ne seront découvertes par la science que
plusieurs siècles plus tard : le fait par exemple que cette
épidémie se transmet par voie respiratoire. Par ailleurs, il
est médicalement établi que la personne se trouvant dans un
lieu touché par l’épidémie peut être porteuse de l’agent
infectieux tout en paraissant en bonne santé. C’est le cas
lorsque l’infection en est encore au stade asymptomatique.
Ainsi, en interdisant aux gens de quitter la région où
l’épidémie s’est déclarée, le Prophète entend empêcher les
porteurs sains de contaminer à leur insu d’autres personnes.
Les mises en garde du hadith dans ce sens sont formelles et
sans appel(4) :“fuis la peste comme on fuit devant une armée
dévastatrice !”, dit une Tradition. Ou encore :“on
interrogea le Prophète :“qu’est ce que le Ta’oûn?” c’est,
répondit-il, une peste comme celle qui affecte les chameaux
: celui qui reste là où elle se déclare, c’est comme un
martyr ; et celui qui la fuit, c’est comme s’il fuit devant
une armée déferlante!”(5) .
Ce qui est valable pour la peste, l’est également pour toute
épidémie ou maladie transmissible par voie respiratoire ou
par les contacts usuels de la vie. Pour empêcher toute
contagion, il sera donc interdit aux personnes saines
d’entrer dans une zone pestiférée comme il sera défendu à
ceux qui s’y trouvent déjà d’en sortir. Ceci en vertu du
hadith suivant : “Qu’un pestiféré ne se rende pas auprès des
gens sains!”(6) .
B-
Deuxième hypothèse :
le Sida ne se transmet pas dans les conditions ordinaires de
la vie de tous les jours : cette hypothèse, qui ne fait pas
l’unanimité, est toutefois admise par la grande majorité des
médecins. Ainsi, d’après l'auteur de Qissat Al-aydz, “le
Sida ne se transmet pas par la salive, la sueur, les larmes,
l’urine ou par l’air, par l’échange de poignées de mains,
l’eau des piscines ou des bains publics, ni par le partage
de latrines ou de la nourriture avec les malades”(7).
Que doit donc être la position de la Charia dans ce deuxième
cas d’espèce ? Ma réponse est qu’il ne faut pas mettre en
quarantaine les sidéens ou leur interdire l’accès aux
établissements scolaires et aux lieux de travail, du moment
qu’ils ne se comportent pas de façon irresponsable et
préjudiciable à autrui. Dans ces conditions, il n’est pas
justifié de porter atteinte à leurs droits publics et
privés, conformément au principe islamique selon lequel :
“on ne doit pas se faire tort à soi-même, ni à autrui”.
Des mesures préventives doivent cependant être prises pour
éviter la propagation de la maladie par les voies
d’infection que l’on connaît. Il importe donc d’avoir une
appréciation juste des choses et ne pas surestimer la
dangerosité du Sida. Car, il ne faut pas oublier que les
personnes atteintes de cette maladie souffrent non seulement
des douleurs physiques et psychologiques, mais aussi des
problèmes sociaux. Un salarié licencié pour cause de Sida a
déclaré à cet égard : “en tant que sidéen, tu n’es pas
seulement éprouvé physiquement et moralement, tu souffres
également d’être mis au ban de la société ; même après ta
mort, tu n’as pas droit à des funérailles en règle comme
tout le monde!”(8) .
Les cas d’espèce qui se présentent doivent être “appréciés
suivant leur importance relative”, disent nos
jurisconsultes. Les médecins, convaincus qu’il n’existe pas
d’autres modes d’infection par le Sida hormis les quatre
voies bien connues, préconisent une série de précautions
somme toute conformes aux principes généraux et aux buts
fondamentaux de la Charia. Parmi ces précautions, il y a
l’interdiction pour l’enfant porteur du Sida de jouer avec
ses camarades à l’école, les jeux étant susceptibles de
donner lieu à des blessures potentiellement contaminantes.
Dans le même sens, on doit surveiller attentivement l’usage
par les écoliers d’instruments tranchants pour éviter tout
accident dangereux, sachant que la moindre plaie peut
constituer une voie d’entrée pour le virus.
Dès lors, les pouvoirs publics ont le devoir de prendre
toutes les dispositions nécessaires pour prévenir les
risques de contagion. Les gouvernants qui feront preuve de
négligence en ce domaine seront jugés impies (fâsiq).
Dans un hadith, le Prophète a interdit au gardien d’un
troupeau pestiféré de conduire celui-ci près d’un troupeau
sain. Une autre Tradition rapporte que lorsqu’un lépreux est
venu avec une délégation de Thaqîf voir le Prophète,
celui-ci fit dire au malade par l’intermédiaire d’un
messager : “j’accepte ton témoignage de fidélité, retourne
chez-toi”(9). Ce malade s’est vu ainsi interdit d’aller à la
rencontre des gens. Omar Ibn Al-Khattab (deuxième calife) a
agi de même lorsqu’il fit évacuer une femme lépreuse du
Sanctuaire de La Mecque. Ces mesures préventives qui
s’inscrivent dans le droit fil de la Tradition du Prophète
et de ses Successeurs éclairés constituent la forme la plus
juste et la plus efficace de prévention. Nul besoin
d’insister dès lors sur la nécessité de les appliquer à
toute maladie épidémique comme la peste ou la lèpre.
Ainsi donc, étant donné que le Sida est une infection
contagieuse et qu’on n’a pas la certitude absolue quant à la
non infection par des contacts usuels de la vie de tous les
jours, je propose l’isolement des sidéens dans des
établissements spécialisés semblables aux hospices où l’on
met à l’écart les lépreux, les tuberculeux et autres
personnes atteintes de maladies dites quaternaires.
Ouvrages de références
Boukhari, Al-Jâmië as-sahîh,
avec le commentaire d’Ibn Hajar dit Fath al-Bârî, édition
Matâbië acha’b, 1378H.
Ahmad Ibn
Hanbal, Al-Musnad, 2e édition, 1398H, Al-Maktab al-Islâmî,
Beyrouth.
Rifaat
Kamal, Qissat al-Aydz, édition, Matâbië Dâr Akhbâr Al-Yawm.
Mohammad
Ali El-Bar, Al-‘adwâ bayna at-tibb wa hadîth al-mustafâ,
édition Dar Ach-chorouq.
Mohammad Ali El-Bar et Mohammad Safî, Al-Aydz, 1ère édition,
1407H, Dar Ach-chorouq.
Mouslim, Al-jâmië as-sahîh avec
le commentaire de Nawawî.
1 -
Mohammad Ali El-Bar, Al-'adwâ bayna
at-tibb wa hadîth al-mustafâ, p. 22.
2 -
Mohammad Ali El-Bar et Mohammad Safî, Al-Aydz, pp. 84-85.
3-
Boukhari, Al-Jâmië as-sahîh, vol. XVI/178-179.
4-
Mohammad Ali El- Bar, Al-'adwâ bayna at-tibb wa hadîth
al-mustafâ, p. 73.
5- Ahmad
Ibn Hanbal, Al-Musnad, vol.
VI/82 et 145-255.
6- Boukhari, Al-jâmië as-sahîh, vol.
X/241 et Mouslim, Al-jâmië
as-sahîh, vol. XIX/215-216.
7- Rifaat
Kamal, Qissat Al-Aydz, p. 91
8-
Mohammad Ali El-Bar et Mohammad Safi, Al-Aydz, p. 89.
9- Mouslim,
Al-jâmië as-sahîh, vol.
XIV/288.
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