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Discussions
Président de
séance : Dr Youssuf Qaradawi
Co-président
: Dr Ibrahim Mohalhal Yassine
Rapporteur :
Dr Mohammad Souheib Chami
*
Dr Ahmad Imam
Dans son exposé, Dr Mohammad Naim Yassine a évoqué
l'interdiction de transmettre intentionnellement le Sida à
autrui ; cette interdiction devrait à mon avis être étendue
à toutes les maladies infectieuses, épidémiques et
dangereuses.
Pour sa part, Dr El-Bouti a parlé de la nécessité
d'entretenir la ferveur religieuse et le sens moral en
montrant aux gens que la tiédeur de la foi et le
relâchement de la fidélité à l'Islam sont à l'origine de
tous ces problèmes. L'éveil de la conscience religieuse
devra donc être un meilleur moyen de prévention contre le
fléau du Sida. Merci.
* Dr
Abdessattar
Tout au long des discussions, il a été question des délits
de fornication, de la débauche et des sanctions légales
prévues en la matière. Ma question est la suivante : un
malade du Sida qui se rend chez un dentiste -les risques
d'infection étant plus importants en dentisterie
qu'ailleurs, comme cela a été rappelé à maintes reprises-
doit-il obligatoirement l'informer de sa séropositivité ?
Peut-on édicter des lois obligeant les personnes atteintes
de Sida ou d'autres maladies contagieuses de révéler leurs
infections ? Ces personnes pourront-elles être pénalement
sanctionnées si elles cachent leurs maladies et si elles en
viennent à contaminer des personnes saines ?
* Dr Saoud El
Aryan
En tant que médecins nous sommes confrontés à un problème
qui concerne moins la pratique thérapeutique que la mise au
point des politiques de santé et des législations y
afférentes. Il s'agit précisément du problème de la
définition des priorités. De nos jours, la médecine connaît
des progrès spectaculaires et rapides en ce qui concerne les
moyens de diagnostic et de traitement. Certains appareils
mis au point dans ce domaine coûtent des millions de
dollars. Or, dans le monde musulman, nous souffrons encore
d'un manque cruel dans ce qu'il est convenu d'appeler les
soins de santé primaires ou la médecine préventive. Comment
un pays dont les ressources sont limitées doit-il gérer ces
soins ? C'est un point qu'il ne faut pas perdre de vue en
abordant le problème du Sida qui en est encore au début de
son développement. Une fois cette infection diagnostiquée,
on attend ; car, il n'existe à ce jour aucun traitement
efficace. Et la mise au point d'un médicament coûtera
certainement cher. En tant que médecin, je dois mener des
études pour mettre en évidence les maladies et définir la
thérapeutique appropriée.
C'est bien de pratiquer des tests de dépistage prénuptial
sur les futurs époux pour éviter la dissémination de
l'infection. Mais combien cela pèsera-t-il sur le budget
déjà fort sollicité d'un Etat pauvre ? Ne vaudrait-il pas
mieux affecter ces sommes à la lutte contre des maladies
dangereuses et très répandues comme la bilharziose, en
Egypte et le paludisme au Soudan, par exemple. Ces maladies
tuent des milliers de personnes dans de nombreux pays du
monde. En outre, il y a plus de 30 millions de musulmans de
par le monde exposés à une multitude d'épidémies. Tous ces
problèmes méritent d'être pris en compte lorsqu'il s'agit
d'élaborer les budgets et de déterminer les priorités. Les
craintes exprimées en ce domaine sont le résultat de
l'amplification médiatique du problème du Sida, qui
préoccupe au plus haut point l'Occident. Mais nous, nous
avons des problèmes encore plus graves, nous sommes
confrontés à des maladies plus ravageuses que le Sida,
puisqu'elles touchent dans nos pays des millions de
citoyens. D'où la nécessité de définir un ordre de priorités
et de gérer de façon judicieuse les ressources affectées à
la santé afin de mieux répondre aux objectifs fixés. La
question de la prévention et de la lutte contre le Sida
trouvera alors sa place dans un système global et cohérent.
* Dr Saoud
Thabiti
Je suis d'accord avec Dr Nazih Hammad pour considérer le
Sida comme une "maladie de la mort", celle-ci étant
légalement définie comme une maladie qui entraîne le plus
souvent la mort. C'est le cas par exemple de l'affection que
les oulémas anciens appellent talq (affection douloureuse
consécutive à un accouchement difficile). La femme souffrant
de cette complication est présumée légalement moribonde même
si ses chances de survivre sont plus élevées que celles d'un
malade du Sida. D'où il découle que cette dernière maladie
doit à plus forte raison être considérée comme une "maladie
de la mort". Autrement, comment pourrions-nous qualifier
cette redoutable infection ? Surtout après avoir entendu le
cri d'alarme lancé par Dr Essayad considérant le virus du
Sida une fois introduit dans le corps comme une "bombe à
retardement", puisqu'il continue à saper progressivement
l'organisme jusqu'à la mort de l'individu. Merci.
* Président,
Dr Youssuf Qaradawi
Ce qui a été dit par Dr Nazih et autres collègues n'a pas
encore fait l'objet d'une décision ou d'une recommandation.
La question reste donc ouverte, surtout que le malade du
Sida peut vivre pendant de longues années.
* Dr Ahmad
El-Qadi
Je voudrais tout d'abord apporter une précision à
l'affirmation du Dr Essayad selon laquelle le virus du Sida,
une fois pénétré dans la cellule s'intègre dans son génome
et y demeure jusqu'à la mort. Il faut préciser qu'il s'agit
de la mort de la cellule. Car, par la grâce de Dieu, le VIH
n'infecte pas toutes les cellules de l'organisme. Mais
celles qui sont conquises ne peuvent effectivement se
débarrasser du virus envahisseur. En revanche, les cellules
de l'immunité (cellules tueuses, phagocytes etc), restées
intactes ou ayant retrouvé leur état normal, peuvent
détruire les cellules contaminées. C'est une perspective
actuellement prometteuse.
Mais la prudence doit rester de mise. Il faut continuer à
avertir les gens des dangers de cette maladie et à inciter
les pouvoirs publics à prendre les mesures de prévention
nécessaires, y compris des mesures d'ordre religieux ; il
est important dans l'état actuel de la maladie d'entretenir
la peur de la contamination tout en nourrissant l'espoir de
trouver un remède pour pouvoir garantir une meilleure
prévention tout en encourageant la recherche d'une
thérapeutique anti-VIH efficace.
* Président,
Dr Youssuf Qaradawi
L'espoir évoqué par note collègue se justifie du reste par
la Tradition du Prophète selon laquelle : "Dieu n'a pas créé
de maladie sans avoir créé en même temps son remède". Des
perspectives prometteuses restent donc ouvertes devant la
médecine.
* Cheikh
Mohammad Mokhtar Soulami
La "maladie de la mort" est une maladie qui se termine par
la mort (mais n'est-ce pas là la définition même de la vie
!). Le Sida, comme cela a été précédemment expliqué, passe
par plusieurs stades : phase de la primo-infection, phase de
latence, puis du Sida déclaré. Ainsi, le sujet porteur du
Sida a une durée de survie qui peut aller jusqu'à 15 ans.
Peut-on pendant cette période le déclarer moribond, et par
conséquent prononcer une interdiction légale contre lui,
apportant des restrictions à sa liberté de disposer de ses
biens, à ses actes et à sa faculté de contracter mariage par
exemple ? Ce serait une attitude lourde de conséquences. En
fait, on ne peut parler de l'issue fatale du Sida que
lorsque le malade en est à sa phase terminale, marquée par
la destruction totale du système immunitaire, l'épuisement
de l'organisme et l'apparition d'affections opportunistes
graves et mortelles. Merci.
* Cheikh
Abderrahman Mahmoudi
La remarque du Cheikh Mokhtar selon laquelle le malade du
Sida ne doit pas être considéré comme un moribond m'a
beaucoup touché. Il faut donc se garder de juger les actes
d'un tel malade comme légalement nuls et sans effet. Car
cela contribuerait, entre autres conséquences fâcheuses, à
nourrir des sentiments de peur et de méfiance à l'égard des
personnes atteintes du Sida alors même que nous désirons
que ces personnes soient acceptées par la société, d'autant
plus qu'elles peuvent être victimes d'une infection
accidentelle. Il ne faut pas oublier par ailleurs que
certains malades du Sida occupent une place éminente dans
leurs pays, étant par exemple des hommes d'affaires, des
chefs d'entreprises qui ont par définition des relations
avec beaucoup de monde. L'atteinte par le Sida ne prive pas
la personne du discernement et de sa capacité à contracter
des actes réguliers. Il convient de reconnaître cependant
qu'au stade ultime de certaines affections, le patient
devient si affaibli physiquement et moralement qu'il en perd
sa lucidité et sa capacité d'agir correctement. C’est alors
et alors seulement qu'une interdiction légale doit être
imposée au malade, avec toutes les conséquences qui
s'ensuivent.
L'attitude des jurisconsultes anciens considérant le talq
(complication consécutive aux couches) comme une maladie
mortelle repose sur les connaissances médicales de l'époque
et sur le constat de décès fréquents suite à cette
affection. Mais pour définir aujourd'hui ce que c'est qu’une
maladie mortelle, il faut se référer aux autorités médicales
compétentes. Je crois en ce qui me concerne qu'on ne saurait
se prononcer sur l'issue fatale d'une maladie que
lorsqu'elle en est à un stade où l'épuisement physique et
mental du patient est tel qu'il lui fait perdre toute
capacité de discernement. Il ne lui reste plus alors qu'à
attendre la mort. Merci.
* Dr Mohammad
Soulaymane El-Achqar
Je voudrais formuler une remarque à propos de ce qui a été
dit par Dr Nazih Hammad. La maladie du Sida passe
effectivement par trois étapes de développement. Le dernier
stade marque la destruction totale du système immunitaire,
livrant l'organisme à des affections graves et mortelles
telles la tuberculose. C'est à ce stade seulement que le
malade sera déchu de sa capacité légale. Pour le reste, un
malade doit être traité comme tout le monde. Au demeurant,
tout un chacun peut tomber malade à n'importe quel moment et
mourir de sa maladie. Pour nous Hanbalites, une maladie
chronique qui n'empêche pas l'individu de vaquer à ses
occupations ordinaires ne donne lieu à aucune limitation de
la capacité légale d'agir. Celle-ci ne peut être mise en
cause que lorsque le malade, allongé sur son lit, perd sa
lucidité et devient proie à des hallucinations. C'est alors
un signe que l'échéance fatale approche.
J'en arrive à l'affirmation du Cheikh Soulami selon laquelle
le mariage contracté par une personne atteinte de la
"maladie de la mort" (le Sida ?) n'est pas valable vu que
ledit malade aura perdu sa capacité légale. Or, un tel
malade peut conserver la plénitude des ses capacités et se
comporter de façon normale. Ainsi, même si on le considère
comme atteint d'une maladie mortelle, les actes qu'il aura
accomplis resteront valables : sa femme hérite de lui s’il
vient à mourir, le divorce prononcé par lui dans cet état
est également valable... bref, c'est un point sur lequel les
jurisconsultes auront encore beaucoup à dire.
* Dr Naim
Yassine
Je voudrais revenir sur la "maladie de la mort", pour
apporter quelques précisions à ce qui a été déjà dit par les
trois derniers intervenants. Les jurisconsultes musulmans
font la distinction entre les motifs (justifiant
l'interdiction légale) et les signes de l'imminence de la
mort. Les motifs, ce sont des actes émanant du malade et
témoignant de son désespoir de survivre, mais cela n'a rien
à voir avec la capacité de réfléchir. Car, comme l'a rappelé
notre collègue, le malade peut rester lucide jusqu'au
dernier instant de sa vie. Ce désespoir et la peur de la
mort qui s'ensuit peuvent inspirer au malade des
comportements malavisés et une mauvaise gestion de ses biens
: cela peut se traduire par une volonté de faire vivre sa
femme dans la gêne et la privation, en faisant legs d'une
grande partie de ses biens à un tiers, par exemple. C'est ce
genre de comportements qui entraîne la perte de la capacité
légale du malade. Les signes de l'approche de la mort,
définis par nos jurisconsultes, dont Abou Zuhra, et évoqués
par Dr Nazih dans son intervention, n'apparaissent qu'au
stade terminal de la maladie, à partir duquel le malade,
alité, ne vit plus au-delà d'une année.
Ainsi le malade du Sida ne peut pas être considéré comme un
moribond lorsque sa maladie en est encore au stade de
latence. Car, il peut vivre pendant de longues années, tout
en conservant ses capacités physiques et mentales et en se
comportant de façon normale et consciente.
D'après les critères établis par nos jurisconsultes, on ne
peut considérer un tel malade comme étant à l'article de la
mort. Le moribond, c'est celui qui est en proie à des
douleurs intenses, qui se trouve dans un état d'effondrement
et d'affaiblissement physique et moral.
Certes, on a entendu dire qu'il n'y a pas de remède contre
le Sida. Mais aucun médecin ne peut se prononcer avec
certitude sur l'issue fatale du Sida et le moment de sa
survenue. Le médecin qui se risquerait à un tel pronostic
sera démenti et désavoué par ses pairs.
Une autre remarque : les jurisconsultes ne sont pas unanimes
pour imposer l'interdiction légale à une personne considérée
au stade terminal de la maladie. Ainsi, Chafi'î, se serait
prononcé contre une telle mesure. Bref, je me range à l'avis
de ceux qui ne considèrent pas le malade du Sida, au stade
asymptomatique, comme un moribond. Ses actes pendant cette
phase de la maladie seront donc légalement valables. Merci.
* Dr Wahbé
Zehili
Nos collègues ont évoqué les critères définissant la
"maladie de la mort". Je voudrais rappeler à cet égard la
définition de la Majallat : la "maladie de la mort" est la
maladie qui fait perdre au patient toute capacité d'agir de
façon normale et qui entraîne la mort au bout d'un temps ne
dépassant pas une année..."
A la question du Dr Challah "est-ce qu’on peut sanctionner
un malade pour avoir caché sa séropositivité ?", je réponds
par la négative, car on n'est pas tenu de révéler ces
choses-là. Ce qui est interdit en revanche, c'est le fait de
contaminer intentionnellement une personne saine. Ainsi donc
le malade du Sida n'est pas obligé de déclarer sa maladie,
sauf dans le cadre d'une enquête judiciaire. De même, le
médecin ne peut pas être contraint de soigner un malade; et
s'il le fait, c'est par devoir civique.
Notre confère Cheikh Soulami a affirmé que le mariage
coutumier ('urfi) est considéré valable par un consensus
doctrinal (idjmâ') et qu'il produit ainsi ses effets sans
être enregistré auprès de l'autorité administrative. Un tel
mariage donne lieu à la vocation héréditaire et au
rattachement aux parents de l'enfant né de cette union. Tout
cela est vrai, même si cette forme d'union peut servir à
contourner certaines dispositions légales. Car, en principe,
est considéré légal tout acte passé entre deux ou plusieurs
personnes. Les formalités introduites à notre époque ne sont
que des mesures administratives dont ne dépend pas la
validité d'un acte conclu devant témoins et conformément à
l'usage. Un tel contrat oblige les parties, tant sur le
plan religieux que juridique.
Je voudrais par ailleurs demander au Cheikh Soulami de nous
indiquer la source d'où il a tiré cette fatwa selon laquelle
les mesures administratives arrêtées par l'Etat répondent
toutes aux critères de légalité définis par la Charia.
Est-ce à dire que les actes non conformes à ces mesures sont
nuls et sans effets ? En vérité, je trouve cette manière de
voir un peu étrange ! En tout cas, elle est en contradiction
avec la tradition établie et unanimement admise par les
jurisconsultes musulmans. Merci.
* Dr Adnan
Saqqal
Je voudrais faire deux observations. La première c'est qu'il
faut se montrer compatissant envers les malades du Sida,
qu'ils soient ou non musulmans. D'autant plus qu'ils peuvent
être contaminés accidentellement. D'ailleurs, même s'ils ont
péché, qui nous dit qu'ils ne se sont pas par la suite
repentis ? L'Islam ne prône-t-il pas la tolérance envers
tout le monde. A ce propos, je voudrais rappeler l'exemple
pathétique d'un médecin que j'ai rencontré aux USA et qui
fut un éminent spécialiste de médecine interne. Ce médecin,
donc, en se faisant examiner se découvre séropositif ; sa
vie et sa carrière s'en trouvent bouleversées. Il ne peut
même pas, comme il me le confie, serrer contre lui son
propre enfant, bien qu'il le désire ardemment, ceci par peur
de le contaminer.
Dans le même contexte, j'ai lu dans un journal qu'une
célèbre actrice, en apprenant que son mari est séropositif,
a demandé et obtenu le divorce. Un mois plus tard, cet homme
a déclaré qu'il s'est remarié avec une autre femme elle-même
atteinte du Sida. A Los Angeles, j'ai vu une publicité
prodiguant les conseils suivants : "choisis un (e) seul(e)
partenaire ; cela te suffira !" ; "utilise le préservatif et
ne te laisse pas gagner par la peur" ; "n'utilise pas
plusieurs fois la même seringue et essaie d'avoir toujours
une seringue stérilisée en plastique"... On voit ainsi que
la société islamique et la société occidentale sont
différentes tant par leurs traditions comme par leurs
situations respectives. Nous devons donc nous employer à
préserver la pureté de notre société en nous imprégnant de
l'esprit de l'Islam et de ses enseignements. Merci.
*
Président, Dr Youssuf Qaradawi
Merci. Je voudrais préciser qu'aucune décision n'a été
adoptée concernant la sanction des porteurs du VIH.
* Cheikh Taha
Sabounji
J'ai remarqué que certains points du sujet de notre colloque
ont été à peine effleurés, alors qu'ils méritent une étude
plus minutieuse. C'est pourquoi je pense qu'il serait bon
que le comité chargé de rédiger le rapport final et les
recommandations distribue aux participants le projet du
texte final qu'il aura préparé deux heures au moins avant
son adoption pour permettre aux éminents oulémas ici
présents de l'examiner en profondeur et d'émettre à son
sujet les remarques qu'ils jugeront utiles. Ainsi pourrions
nous définir une position commune, pertinente et avisée qui
refléterait mieux l'esprit de l'Islam.
* Président,
Dr Youssuf Qaradawi
Certains des sujets auxquels notre collègue fait allusion
ont déjà été longuement étudiés lors des sessions
précédentes tenues par l'Organisation Islamique des Sciences
Médicales (colloques sur la procréation, le commencement et
la fin de la vie etc). Je suggère donc que l'on mette les
recommandations de ces colloques à la disposition des
participants mais aussi du comité qui a la charge de mettre
au point les recommandations du présent colloque.
* Cheikh Hadi
Youssufi
Je reviens sur la notion de "maladie de la mort", pour
préciser le point de vue de la doctrine Ja'farite à ce
sujet. D'abord, pour définir cette notion de "maladie de la
mort", je dirais que c'est la maladie qui précède de près la
mort et qui contraint le patient à garder définitivement le
lit. Quant aux limitations de la capacité légale auxquelles
cette maladie donne lieu, elles ne concernent en fait que la
gestion des biens propres de la personne par don ou autres
formes d'aliénation, comme l'a rappelé notre collègue Dr
Zehili. Merci.
* Dr Jamal
Abou Al Azaim
La santé psychologique a son importance dans le domaine qui
nous préoccupe ici. Dès les premiers stades de développement
embryonnaire, l'être humain est exposé aux risques de
contamination. Et après la naissance, il y a tous les soins
qu'une mère doit apporter à ses enfants, sans oublier les
problèmes liés aux rapports mère-enfant ou père-enfant, aux
liens psychologiques ou sexuels, mais aussi certaines
anomalies comme l'homosexualité. Or, tout cela relève pour
l'essentiel du domaine psychologique. Cet aspect des choses
a déjà été longuement abordé par les intervenants. Comment
peut-on protéger notre société contre ces maux ? Comment les
experts en religion et les experts en psychologie
peuvent-ils réussir leur tâche sans avoir donné tout
l'intérêt qu'il mérite à ce sujet ?
J'ai appris par ailleurs que la maladie du Sida a un impact
dangereux sur le système nerveux. Pénétré dans les cellules
du cerveau, le VIH s'attaque à l'écorce cérébrale entraînant
leur mort et leur dégénérescence. Petit à petit, le volume
du cerveau diminue jusqu'à moitié. Cette dégénérescence
entraîne la perte progressive de la mémoire, de la
concentration, puis une démence (qui ressemble à la démence
sénile). En voyant les images représentant ce processus, je
ne peux que me rappeler ce verset coranique : "... et les
coeurs qui se vident"(1).
Tous ces problèmes cliniques et pathologiques liés au Sida
demandent beaucoup de temps pour être étudiés de façon
approfondie, pour permettre de sensibiliser les gens aux
dangers qu'ils représentent assurant ainsi la protection de
notre jeunesse et de notre Oumma.
Tout au long des séances précédentes, j'ai suivi les
communications en essayant d'en tirer les éléments qui
intéressent mon domaine de spécialité et ma pratique
médicale. Mon activité professionnelle se déploie en grande
partie sur le terrain, dans des cliniques externes ou dans
les hôpitaux, mais surtout au sein des associations
caritatives. Nous mettons parfois en place des unités de
soins pour soigner les toxicomanes... mais j'ai parfois de
grandes difficultés à m'entendre avec les autres membres de
l'équipe médicale. Comment peut-on dès lors faire accepter
aux hommes de religion les avis des experts en médecine ?
Nous avons vu au cours de ce colloque les malentendus qu'il
y a autour de certains points. Lorsque dans ma pratique
médicale il m'arrive de solliciter l'avis d'un homme de
religion, je constate que celui-ci ne manifeste guère
d'intérêt aux questions médicales. Voilà pourquoi je ne
cesse d'inciter les médecins à faire un grand effort pour
s'instruire en matière de religion et les hommes de religion
pour s'intéresser à la culture médicale et scientifique et
contribuer à sa diffusion à travers leurs activités
d'éducation et de sensibilisation de la société, activités
déployées notamment au sein des mosquées. En fait c'est dans
les mosquées que doivent se préparer les solutions à tous
les maux qui guettent la société, grâce à une approche sage
et avisée et à une étroite coopération entre éducateurs,
médecins et sociologues qui doivent tous contribuer à
l'éducation, à la sensibilisation et à la protection de la
Oumma. Merci.
* Président,
Dr Youssuf Qaradawi
Je remercie notre collègue et je rappelle que beaucoup de
nos oulémas musulmans anciens tels Razi, Ibn Rushd
(Averroès) et Ibn Annafis alliaient la connaissance
religieuse et la connaissance médicale. Les spécialisations
poussées de notre temps ne doivent pas empêcher les médecins
de s'initier au domaine religieux, ni les hommes de religion
de s'intéresser à la médecine.
* Cheikh
Mohktar Soulami
Je voudrais revenir sur deux points :
1- Nous avons dit que le malade dont les médecins ont
déclaré la mort imminente est jugé généralement incapable de
conclure des transactions et de gérer ses biens qui sont par
conséquent placés sous la surveillance de ses héritiers.
Ainsi une vente conclue par une telle personne à l'avantage
d'un des héritiers, son fils par exemple, peut être déclarée
nulle pour cause de "favoritisme". Bref, tous les actes d'un
malade aux derniers moments de sa vie sont soumis au
contrôle des héritiers qui, exerçant les droits qui leur
sont conférés en l'espèce, peuvent les agréer ou les
rejeter, selon qu'ils considèrent qu'il y a ou non
traitement préférentiel au profit de tel ou tel héritier.
Mais une faveur faite à un individu ne faisant pas partie
des héritiers est considérée comme un legs ne devant pas par
définition excéder le tiers de la succession. Voilà résumé
le point de vue du droit islamique sur la question.
2- Le deuxième point de mon intervention est le suivant :
lorsque j'ai parlé du mariage, j'ai dit que certaines formes
du mariage sont interdites juridiquement mais pas du point
de vue de la religion. Un mariage vicié ne produit pas ses
effets. Supposons qu'un malade ayant contracté une forme de
mariage interdite par les autorités dans le but de protéger
la santé publique ait un enfant de ce mariage, il doit bien
l'inscrire aux registres de l'Etat civil, non ? ; cet enfant
issu d'un "mariage coutumier" ('urfî) et donc non établi
selon les formalités administratives d'usage, doit-il être
rattaché à son père et hériter de sa mère si elle vient à
mourir ?
L'Etat ne reconnaît pas ce type de mariage et ne lui
reconnaît pas les effets découlant du mariage fait en bonne
et due forme. Ce mariage tenu administrativement pour nul et
sans effet ne peut donc être invoqué par l'un ou l'autre
époux pour faire valoir des droits comme le droit à la
succession par exemple. Autant de questions qui méritent un
grand effort de réflexion pour concilier les positions du
droit et de la religion. Merci.
* Dr Souheib
Chami
Je suis d'accord avec Dr Zehili et autres collègues pour
considérer que la "maladie de la mort" est celle qui
contraint la personne à garder le lit et la rend incapable
de faire quoi que ce soit. Je voudrais ensuite revenir sur
une question soulevée par Cheikh Soulami qui affirme qu'on
n'a jamais entendu dans l'histoire du droit islamique qu'une
femme possède le droit de demander le mariage. Il fait ainsi
allusion à ce que j'ai dit à ce sujet, à savoir que la
dissolution du mariage est un droit reconnu aux deux
parties, à l'homme et à la femme. Le premier l'exerce
directement et la seconde par le biais de la justice en cas
de sévices, ou en recourant au "khol'"(répudiation moyennant
compensation). J'ai d'ailleurs cité à l'appui de cette
opinion une Tradition authentique du Prophète.
Cheikh Soulami a affirmé par ailleurs que si un homme décide
de se marier avec une femme atteinte du sida, personne
n'aura le droit de l'en empêcher ; de même, avance-t-il, si
une femme accepte d'épouser un homme atteint de la même
maladie, ni son tuteur ni le juge ne pourront s'y opposer.
Or, le mariage tel que défini par nos jurisconsultes ayant
précisément pour but de rendre licite les relations
sexuelles entre époux, le malade du Sida s'avère incapable
de s'acquitter de ses obligations intimes. Le but de l'union
conjugale n'étant donc pas atteint, le mariage se trouve
annulé de plein droit. Au demeurant sa poursuite signifie la
perte à brève échéance des époux. Tous ces points
gagneraient donc à être clarifiés davantage avant que des
décisions soient précises à ce sujet. Merci.
* Dr Nazih
Hammad
Pour répondre à la remarque formulée par Dr El-Achqar, je
précise tout d'abord que nul ne conteste qu'aux premiers
stades de l'infection, le malade du Sida n'est pas considéré
légalement comme un moribond. Il ne le devient qu'au
troisième stade de l'évolution de la maladie. Cela, Dr
El-Achqar aurait dû le déduire de mon exposé.
Le deuxième point : le mariage d'une personne gravement
malade est interdit selon une opinion Malikite très célèbre.
Car, expliquent les Malikites, ce mariage fait introduire un
nouveau héritier entrant en concurrence avec les autres. Il
ne peut donc être valable même si un héritier l'approuve,
étant donné que le malade peut mourir avant la consommation
du mariage. Merci.
* Dr Omar
El-Achqar
Je voudrais brièvement revenir sur quelques points de mon
exposé. Tout d'abord, j'avais dit que si un homme atteint du
Sida épouse une femme porteuse de la même maladie, cela ne
poserait aucun problème. Mais hier, étant interrogés à ce
sujet, des collègues médecins ont répliqué qu'il peut y
avoir en fait un problème, c'est que les deux virus, celui
de l'homme et celui de la femme, peuvent être de souches
différentes. La question s'avère donc plus compliquée que je
ne pensais au départ ; aussi mérite-t-elle d'être réexaminée
avec plus de finesse.
Deuxièmement, contrairement à ce que laisse entendre notre
collègue Dr Souheib, le Sida n'est pas une maladie génitale
comme celles affectant les parties intimes et empêchant le
coït (impuissance sexuelle, par exemple).
Troisièmement, certains de nos collègues médecins ont avancé
que le risque d'infection par le Sida au cours d'un seul
acte sexuel est de 0,5%. Cela veut dire que si un homme
qui, dans la force de l'âge, cohabite deux fois par semaine
avec sa femme (8 fois par mois), cela porterait cette
probabilité à 40-50% par an. Les risques d'infection
augmentent donc considérablement avec le temps.
Quatrièmement, pour répondre au Dr Zehili, je rappellerais
que les Hanafites considèrent comme vices rédhibitoires la
non équivalence de condition entre époux et le versement
d'une dot inférieure à la dot de parité ; ces deux vices
donnent au tuteur selon eux le droit de demander la
dissolution du mariage. L'accord du tuteur est d'ailleurs
nécessaire pour la validité du contrat du mariage dans les
trois doctrines, Malikite, Hanbalite et Chafi'îte. Le tuteur
agit donc au nom de sa pupille mais avec son consentement.
* Président,
Dr Youssuf Qaradawi
Nous arrivons ainsi au terme de cette séance qui clôt les
travaux de notre colloque béni. Puisse Dieu guider nos pas
et couronner de succès les activités de l'Organisation
Islamique des Sciences Médicales.
Et je vous adresse à tous les salutations bénies de l'Islam.
1- Le coeur (fuâd) est
considéré chez les Arabes et dans le
langage coranique comme le siège des
facultés intellectuelles (n.d.t.).
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