Islamic Educational, Scientific and Cultural Organization - ISESCO -

 

 

Le rôle du mariage dans la prévention

de l'infection au VIH et du Sida

Dr Walid Mousâid Tabtabâë

Faculté de la Charia, Université de Koweït

 

Introduction

Modes de transmission du Sida

La transmission du VIH se fait selon trois modes principaux : les contacts sexuels ; le sang et les produits sanguins contaminés; l'infection du foetus par la mère séropositive(1).

Les rapports sexuels (non protégés) tant homo qu'hétérosexuels constituent le mode de transmission le plus  dangereux ; cause principale de la propagation de cette redoutable épidémie, ils sont en effet à l'origine de 90% de cas d'infections rapportés : "bien loin devant les autres modes d'infections. Certaines pratiques sexuelles particulières augmentent le risque de contamination ; il en est ainsi, par exemple, des rapports avec partenaires multiples, de l'homosexualité, de la fréquentation des prostituées, de la présence simultanée d'autres maladies vénériennes"(2).

Les sociétés islamiques face à la maladie du Sida

Les taux d'infection au VIH dans les sociétés islamiques restent faibles en comparaison avec les autres parties du monde. Cette situation s'explique par plusieurs facteurs, dont, notamment, le fait que beaucoup de Musulmans respectent les valeurs morales de leur religion. Mais les perspectives d'avenir sont plutôt sombres. Car "des indices existent qui montrent que le VIH se propage rapidement dans presque tous les pays islamiques, et surtout parmi certains groupes sociaux tels que les toxicomanes, les prostituées et les homosexuels. Selon ces estimations, les taux d'infection par le VIH ont considérablement augmenté au cours de ces dernières années. Les autres maladies sexuellement transmissibles ont également connu une progression. L'expansion de ces fléaux semble avoir été favorisée par les mouvements de population de plus en plus rapides, une urbanisation extensive due notamment à l'exode rural, et enfin par un accroissement de l'activité touristique"(3).

Plus grave encore, les ennemis de l'Islam, juifs et autres, s'emploient perfidement à propager le virus du Sida parmi les jeunes musulmans en utilisant à cette fin des filles ou des homosexuels porteurs de cette maladie.

Le rôle du mariage dans la prévention du Sida

Les pratiques sexuelles interdites constituent le principal mode de transmission du Sida. Ces pratiques ont pour origine l'instinct sexuel dont Dieu a doté les humains, hommes et femmes. Or, si ce désir sexuel n'est pas satisfait par le moyen légitime et sûr,  c-à-d, le mariage, le risque devient grand de voir certains utiliser, pour arriver à leur fin, des voies illégitimes : l'homosexualité et la fornication. D'où la nécessité de se donner les moyens préventifs à même d'empêcher ce type de comportements déviants, en assouplissant et en facilitant le mariage.

En effet, l'union conjugale fondée sur la fidélité mutuelle prémunit le couple, dans une large mesure, contre les risques de contamination par le VIH.

Il convient en revanche d'éviter les unions susceptibles d'induire la transmission du VIH à une personne saine. Aussi doit-on interdire qu'une personne saine soit mariée à une personne atteinte par le virus du Sida.

Pour développer ce sujet, nous allons diviser notre exposé en deux parties:

I- L'encouragement au mariage en tant que moyen de prévention de la maladie du Sida ;

II- L'interdiction du mariage entre un sujet séropositif et une personne saine, par le recours obligatoire au dépistage pré-nuptial systématique

Dans ce qui suit, seront exposés les deux axes du sujet définis plus haut.

Partie I

L'encouragement au mariage en tant que moyen

de prévention de la maladie du Sida

Nous avons déjà indiqué que les pratiques sexuelles illégitimes (homo et hétérosexuelles) constituent un facteur déterminant dans la transmission du VIH. Et les risques sont plus grands encore avec "la multiplication des partenaires sexuels, la pratique de la sodomie et la fréquentation des prostituées"(4).

L'impact considérable de la prostitution et du sexe dans la dissémination  du virus du Sida a été souligné par l'hebdomadaire Z. Magazine, dans un article qu'il a consacré au Royaume de la Thaïlande. L'article en question a porté sur trois sujets essentiels concernant ce pays :  le Sida, la pédophilie et les marchés libéraux.

Ce Magazine a rappelé, chiffres à l'appui, que l'industrie du sexe s'est développée avec l'installation dans la région des bases militaires américaines pendant la guerre de l'Indochine. Cette industrie a connu une expansion phénoménale, en Thaïlande après l'accord conclu en 1967 et autorisant les soldats américains installés au Viêt-Nam à venir dans ce pays pendant leurs permissions de détente et de repos. En 1974, on recense plus de 20000 lieux de spectacle et de prostitution dans le royaume ; pendant la même année, il y avait également, d'après une enquête de la police, plus de 400.000 prostituées(5).

On pourra se demander : quel rôle ces conduites immorales ont-elles joué dans la propagation du Sida ? Voici la réponse du Magazine déjà cité : "En juin 1989, des études ont révélé que 17,3% des prostituées exerçant dans les maisons de passe réparties sur l'ensemble du territoire thaïlandais sont séropositives (dont 3% rien qu'à Bangkok). En décembre 1989, ces taux ont grimpé à 20,4%. En 1990, on estime à 60% le taux de séropositifs parmi les enfants qui se prostituent dans l'ensemble du pays. En 1993, le nombre de personnes atteintes en Thaïlande s'élève à environ 600.000, auxquelles viennent s'ajouter, chaque jour, près de 1200 personnes supplémentaires. Pendant la même année, 3000 enfants venus au monde sont porteurs du VIH... Selon les estimations de l'OMS, 12500 à 150000 personnes vont mourir du Sida d'ici 1997"(6).

Ce qui précède, montre l'ampleur des ravages causés par la permissivité sexuelle dans un pays comme la Thaïlande. Pour peu qu'on réfléchisse sur la nature humaine, on s'aperçoit combien les passions sexuelles inhérentes à celle-ci peuvent être fougueuses et débordantes. "L'appétit sexuel et le regard (amoureux) sont les deux armes utilisées par Satan pour faire céder à la tentation les jeunes filles et les jeunes hommes, en les attirant les uns vers les autres"(7).

Un poète dit à ce sujet :

Tous les malheurs commencent par un clin d'oeil,

Tout comme le feu surgit à partir d'une infime étincelle,

Combien de fois un regard ne vient-il pas, tel une flèche,

se planter dans le coeur de la victime,

Eternelle menace pour celui qui peut encore,

de son  regard croiser celui d'un autre .

Le bonheur de l'oeil fait ainsi le malheur de l'âme

Au diable le plaisir qui vous livre ainsi aux tourments ! (8)

Religion de la prime nature (fitra), l'Islam rejette la discipline monastique qui impose le célibat comme exigence religieuse, considérant ce mode de vie comme contraire à la nature humaine. Ceux qui l'ont inventé et prétendaient s'y attacher ne sont que "des hypocrites : ils feignent la chasteté monacale, s'abstiennent du mariage, alors que dans la réalité ils se permettent d'abuser des femmes, de les déshonorer, tout en faisant semblant de pratiquer l'ascétisme, de se montrer en odeur de sainteté "(9).

L'Islam, à l'inverse, recommande vivement le mariage. Bien plus, il en fait une obligation pour celui qui en a les moyens et craint de tomber dans le vice de la fornication s'il reste célibataire(10).

Le mariage est une tradition (sunna) chez les Prophètes, comme il ressort du verset coranique suivant : "Nous avions envoyé des Prophètes avant toi et nous leur avions donné des épouses et des enfants" (XIII, 38).

Le mariage est un signe, parmi d'autres, de la magnifique sollicitude divine envers les hommes : "Parmi Ses signes : Il a créé pour vous, tirées de vous, des épouses afin que vous vous reposiez auprès d'elles, et Il a établi l'amour et la bonté entre vous" ( XXX, 21).

Le Livre sacré fait éloge des croyants qui dans leurs prières disent "Notre Seigneur ! accorde-nous, en nos épouses et notre descendance, la joie des yeux" (XXV, 74).

Evoquant l'importance du mariage dans la maîtrise des instincts sexuels, Abou Hâmid Al-Ghazâlî écrit : "pour ceux qui ne souffrent d'aucune impuissance sexuelle -et c'est le cas de la majorité des gens-, le mariage est un moyen essentiel pour repousser les tentations de la chair. Car si on ne peut réprimer son désir sexuel et vaincre la passion par la ferveur de la foi, alors on se laisse entraîner dans les turpitudes. C'est à ce risque que le Prophète fait allusion dans le Hadith où il cite le verset coranique suivant : "si vous n'agissez pas ainsi, il y aura sur la terre des désordres et une grande corruption" (VIII, 73).

Mais, avec la force de la foi et en s'interdisant les regards indécents, (ghadd al-basar), on peut parvenir à dompter ses instincts, à observer la chasteté et à se protéger contre le vice de la fornication"(11).

Rien d'étonnant donc que l'Islam :  "encourage le mariage et vante ses mérites. C'est qu'il constitue le seul exutoire légal pour les penchants sexuels. C'est également le moyen idéal pour avoir des enfants et les éduquer avec tous les soins que cela suppose, c'est-à-dire, dans l'amour et l'affection, en leur inculquant le sens de l'honneur, l'honnêteté et la noblesse du caractère. Autant de valeurs qui permettent aux générations montantes d'assumer pleinement leurs responsabilités et de contribuer au développement de la société et à l'avènement d'une vie meilleure"(12).

C'est donc pour protéger les jeunes générations que l'Islam prône le mariage précoce en tant que moyen permettant de cultiver la vertu et la pureté morale au sein de la société. A ceux qui se décident à fonder un foyer, Dieu promet de faciliter la vie en les comblant de Ses bienfaits : "Mariez les célibataires qui sont parmi vous ; ainsi que ceux de vos esclaves, hommes et femmes, qui sont honnêtes. S'il sont pauvres, Dieu les enrichira par Sa Grâce. Dieu est généreux et Il sait tout" (XXIV, 32).

Dans le même ordre d'idées, le Prophète dit : "Ô jeunes gens ! que celui qui le peut se marie, car cela rend le regard plus pudique et c'est aussi une meilleure protection (contre la fornication) pour vos parties naturelles. Mais celui qui n'est pas en mesure de le faire, qu'il pratique le jeûne : ce sera pour lui une bonne fortification" (rapporté par Boukhâri et Mouslim).

Pour parer aux excès sexuels des hommes, l'Islam a autorisé la polygamie. Car : "l'activité sexuelle des hommes reste forte et prolongée, alors que la réceptivité des femmes à l'amour est intermittente, irrégulière, à cause des cycles menstruels, des grossesses et des accouchements. Bien plus, cette activité cesse à la ménopause, qui survient entre la cinquantaine et la soixantaine. Il a fallu donc prévoir un moyen (légal) pour  prévenir tout écart de conduite de la part des hommes et réaliser par là même le bien commun"(13).

Dans le même sens, Abou Hâmid Al-Ghazâlî avait écrit : "certains hommes sont naturellement très portés sur la chose, si bien qu'une seule femme ne suffit pas à les satisfaire ; dès lors, il leur est recommandé d'en prendre plusieurs, jusqu'à quatre. S'ils trouvent ainsi, auprès d'elles, satisfaction, bonté et affection, tant mieux. Sinon, ils peuvent en changer..."(14).

Au sujet de la polygamie, on lit dans le Coran : "Epousez, comme il vous plaira, deux, trois ou quatre femmes. Mais si vous craigniez de n'être pas équitables, prenez une seule femme ou vos captives de guerres. Cela vaut mieux pour vous que de ne pas pouvoir subvenir aux besoins d'une famille nombreuse" (IV, 3).

Le mariage est si important au regard de l'Islam -pour la chasteté conjugale qui en découle- qu'il est assimilé à un acte de dévotion méritant la récompense divine. C'est ce que confirme le hadith suivant : "En faisant oeuvre de chair, dit le Prophète à l'adresse des fidèles, vous faites aumône ; "Est-ce à dire, se demandent-ils, qu'on est récompensé chaque fois qu'on satisfait son désir sexuel?". "Tout à fait!", répondit le Prophète avant d'ajouter : "une jouissance obtenue illégitimement ne constitue-t-elle pas un péché ? Et bien, de la même façon, un désir satisfait légalement mérite récompense" (rapporté par Mouslim, Abou Daoud et Ahmad).

L'Islam condamne et punit sévèrement la débauche

L'Islam, avons-nous déjà souligné, incite au mariage en prévoyant des dispositions à même d'en faciliter la réalisation, instaurant ainsi un cadre favorable à l'épanouissement d'une vie sexuelle saine et, par là même, au bien-être de la société humaine. Dans la même optique, l'Islam met en garde contre l'excitation des instincts sexuels et les égarements qui peuvent en découler. C'est pour éviter de telles erreurs que sont interdits : les rencontres mixtes, les tête-à-tête avec une femme étrangère, les regards indécents, la danse et la chanson, les images osées, les propos obscènes etc.

Ceux qui commettent des actes de débauche subissent un douloureux châtiment, en vertu de la prescription divine exprimée dans ce verset : "frappez le débauché et la débauchée de cent coup de fouets chacun. N'usez d'aucune indulgence envers eux afin de respecter la religion de Dieu -Si vous croyez en Dieu et au jour dernier- un groupe de croyants sera témoin de leur châtiment" (XXIV, 2).

Dans le même contexte, le Prophète dit : "si vous surprenez un homme en train de pratiquer la sodomie sur un autre homme, tuez-le ainsi que son partenaire"(Tradition rapportée par Ahmad, Abou Daoud, Tirmidhî, et Ibn Majâh).

Ibn Al-Qayem écrit à ce sujet : "le vice de la fornication est l'un des maux les plus néfastes ; en effet,  il va à l'encontre de l'ordre social dont l'intérêt implique la conservation des liens de filiation, la préservation de l'honneur et des parties naturelles des humains (contre tout usage illégitime), et la prévention des causes d'hostilité et de haine entre les hommes, comme les abus commis sur la femme d'un tiers, sa fille, sa soeur ou sa mère. Ce genre de comportement (la fornication) conduit tout droit à la destruction du monde. Il constitue ainsi le péché le plus grave après le meurtre, auquel il est d'ailleurs associé dans le Coran comme il ressort des versets suivants : "ceux qui n'invoquent pas une autre divinité avec Dieu ; ceux qui ne tuent pas quelqu'un que Dieu a interdit de tuer sauf pour une raison juste ; ceux qui ne se livrent pas à la débauche. Celui qui agit autrement rencontre le péché et le jour de la Résurrection son châtiment sera doublé ; il y demeura immortel et méprisé ; mais non celui qui se repent, qui croit et fait le bien" (XXV, 68-70).

Le verset précédent, qui mentionne la débauche juste après l'associationnisme(15) et le meurtre souligne par là même la gravité de ce péché qui vaut d'ailleurs à son auteur un terrible supplice dans la vie éternelle, à moins de se repentir et de retrouver le chemin de la vertu et de la dévotion"(16).

Partie II

Interdiction du mariage pour les séropositifs

et obligation du dépistage pré-nuptial

Le mariage, en permettant d'éviter les pratiques sexuelles illégitimes, constitue un moyen de prévention de l'infection par le VIH. D'où la nécessité de s'assurer de la séronégativité des deux partenaires avant leur mariage ; car, il y va de leur santé, ainsi que de celle de leurs futurs enfants(17) (les rapports sexuels étant un mode principal de contamination par le VIH). Il convient donc d'aborder la possibilité d'exiger le dépistage pré-nuptial pour les deux parties et de se prononcer sur  l'importance d'une telle mesure. Mais avant de revenir sur ce point, il importe de répondre au préalable à la question suivante :

Une personne atteinte du Sida peut-elle légalement se marier ?

Une personne qui découvre sa séropositivité ne doit pas se marier, pour éviter de contaminer sa (ou son) partenaire, sachant que les rapports sexuels sont la cause principale de la transmission de cette maladie incurable, (ce risque, qui ne peut être évité que par l'usage du préservatif de façon correcte, est aggravé par la présence d'autres MST)(18). Cela suppose donc que le conjoint séropositif informe sa partenaire de sa maladie pour justifier l'usage permanent du condom. Même si l'épouse consent après cela à la continuation de la vie conjugale, il faut savoir que le risque persiste malgré l'usage du préservatif, car celui-ci peut être mal utilisé, tout comme il peut se déchirer. Bien plus, il réduit considérablement le plaisir sexuel, rend impossible la procréation, sans pour autant exclure totalement le risque de contamination. Bref, ce moyen de protection comporte des inconvénients évidents. Or, le Prophète dit, dans un hadith authentique, : "Ne vous faites pas du tort à vous-mêmes, ni à autrui"(19), ou encore : "tout acte dommageable est à éviter", stipule une règle du droit islamique.

Mais si la personne atteinte du Sida cache sa maladie à son conjoint (ou conjointe) au moment du mariage et que ce dernier en vient à être contaminé et meurt à cause de cette infection, alors on aura affaire à un homicide  volontaire valant à son auteur la mise à mort au titre de la loi du talion (si toutefois il est encore en vie).

En revanche, si le malade du sida, homme ou femme, n'a pas eu connaissance de sa séropositivité (l'infection étant encore à l'état latent), et s'il en vient à transmettre le virus à son (ou sa) partenaire par voie sexuelle et que la mort s'ensuit, alors il aura commis un homicide involontaire et sera, de ce fait, condamné à payer le prix du sang (diyat) en guise de punition expiatoire (kaffârat). On lit à ce propos dans le Saint Coran : "quiconque tue un croyant par erreur affranchira un esclave croyant et remettra le prix du sang à la famille du défunt, à moins que celle-ci ne le donne en aumône" (VI,92).

Les précautions à prendre pour empêcher le mariage d'une personne séropositive

Le meilleur moyen pour empêcher la contamination d'un conjoint par son (ou sa) partenaire, est de rendre obligatoire, pour les deux parties, le test de dépistage pré-nuptial du VIH. Pour mieux développer cette idée, nous aborderons les deux questions suivantes :

1- Le tuteur légal d'une femme peut-il exiger du futur époux de sa pupille la preuve de sa séronégativité ? Le prétendant peut-il, à son tour, exiger de sa future épouse une preuve pareille ?

2- Les autorités compétentes dans les pays islamiques ont-elles le droit d'imposer aux futurs époux l'obligation de dépistage pré-nuptial du VIH?

Nous essaierons dans ce qui suit de développer ces deux questions.

a-  L'obligation du test de dépistage pré-nuptial :

Le tuteur matrimonial (waliy) de la femme demandée en mariage doit s'assurer que le prétendant remplit toutes les conditions requises à cet effet, et surtout, exiger qu'il soit exempt des vices rédhibitoires mentionnés par les jurisconsultes musulmans(20). Ibn Qudâmat écrit à ce sujet : "le tuteur matrimonial (waliy) d'une impubère ne doit pas la marier à un homme présentant des vices (rédhibitoires). La même solution est valable si la pupille est adulte (kabîrat), à moins qu'elle n'y consente"(21).

A l'évidence, les vices évoqués par les jurisconsultes sont bien moins graves que le Sida, maladie infectieuse et mortelle qui empêche à la fois la jouissance sexuelle et la procréation, d'où l'obligation, pour le tuteur matrimonial, de ne pas marier sa pupille à un homme atteint de cette maladie.

Or, comme la personne atteinte du Sida peut ne pas être connue des autres, surtout pendant la période de latence du virus (absence de signes cliniques), le tuteur, pour en avoir le coeur net, peut-il exiger du prétendant la présentation d'un certificat médical attestant sa séronégativité ?

La question mérite d'être abordée sous ses différents aspects. Tout d'abord, le tuteur, tout comme le futur époux, a le droit d'imposer toutes les conditions qu'il juge convenables, sous réserve que celles-ci ne soient pas contraires aux prescriptions du Saint Coran et de la Sunna du Prophète. On en veut pour preuve le hadith suivant : "les Musulmans doivent se conformer aux conditions convenues entre eux, à moins qu'il ne s'agisse de légitimer une chose interdite ou d'interdire une chose licite"(22).

Parmi les conditions qui méritent le plus d'être respectées, il y a celles concernant le mariage, comme il ressort de ce hadith, rapporté par 'Uqbat Ibn 'Amir : "les conditions que vous devez le plus respecter sont  celles qui vous rendent religieusement licites les relations conjugales"(23).

Le tuteur matrimonial a l'obligation de veiller aux intérêts de sa pupille ; ce qui implique qu'il doit la mettre à l'abri de tout préjudice éventuel, surtout s'il s'agit d'un vice rédhibitoire rendant la vie conjugale intenable. Le tuteur légal peut donc légitimement exiger du prétendant la preuve médicale de sa séronégativité.  De même, si après le mariage il s'avère que le conjoint est porteur du VIH, l'union conjugale est présumée légalement dissoute.

Le prétendant peut à son tour exiger comme condition que sa future épouse soit saine. Car, en cas de séropositivité de celle-ci, il encourt les mêmes risques que ceux qui pèsent sur la femme si c'était lui le malade.

b- Les autorités compétentes dans les pays islamiques ont-elles le droit d'imposer aux futurs époux l'obligation de dépistage pré-nuptial du VIH?

La Charia islamique a pour finalité de préserver cinq choses considérées primordiales pour l'homme (darourât), parmi lesquelles sa personne. Aussi est-il interdit d'attenter à la vie humaine, sauf en cas de peine légale. L'auteur d'un tel crime encourt la peine du talion. On lit à ce sujet dans le Saint Coran : "Il y a pour vous une vie dans le talion, ô vous les hommes doués d'intelligence ! peut-être craindrez-vous !" (II, 179).

Le Sida étant une maladie conduisant inexorablement à la mort (en absence de tout remède efficace), les autorités compétentes se doivent d'enrayer sa progression par tous les moyens à leur disposition.

Certains Etats - dont le Koweït- ont réussi à prévenir la transmission du VIH par voie de transfusion sanguine, en appliquant les tests de dépistage systématiques du VIH sur les dons de sang. Ce succès nous incite à lutter également de façon énergétique contre les contaminations par voie sexuelle (régulière ou irrégulière). Cela suppose qu'il faille tout d'abord localiser et démanteler toutes les maisons de prostitution, et infliger à leurs occupants des peines exemplaires. C'est ainsi que l'on pourra prévenir toute atteinte à la pudeur et à la morale, et circonscrire par là même les maladies sexuellement transmissibles et plus particulièrement le Sida.

Il faudrait aussi éviter que le mariage ne devienne une cause de transmission de cette maladie. Pour cela, il convient d'élaborer des dispositions législatives rendant obligatoires les tests de dépistage pré-nuptial, pour s'assurer qu'aucune des deux parties n'est porteuse du VIH. Nous avons déjà expliqué les motivations justifiant ce genre de dispositions (la prévention du préjudice). 

A propos de l'obligation de tests pré-nuptiaux, nous allons rappeler dans ce qui suit les points de vue de certains auteurs modernes. Mais il importe de préciser que ces avis ont été émis bien avant la découverte, au milieu des années 80, du VIH. Ces avis concordent sur la nécessité du dépistage pré-nuptial pour prévenir d'éventuelles anomalies génétiques bien moins préjudiciables que le Sida.

Commentant les hadiths selon lesquels "fuis un lépreux comme on fuit devant un fauve!" ; "qu'un malade ne vienne pas vers une personne saine!", Cheikh Mahmoud Mahdi Estanboulî, écrit : "ces deux Traditions authentiques soulignent la nécessité de prévenir la contagion. De nos jours, la plupart des gouvernements ont adopté des lois rendant obligatoires des examens médicaux avant le mariage. Mais l'Islam avait été le premier à prévoir de telle mesures. Or, il est regrettable de constater que  certains médecins font preuve d'un certain laxisme en la matière. Des fiancés  se dérobent également à cette précaution, ignorant les risques très sérieux que cela comporte pour eux et pour leur descendance. C'est une obligation religieuse pour toute personne atteinte d'une maladie contagieuse de s'abstenir du mariage. Le vrai croyant, dit un hadith,  "est celui qui veut autant de bien à son frère qu'à lui-même"(24).

Pour sa part, Dr Wajih Zeine El-Abidine affirme : "on peut déduire de la Tradition selon laquelle "ne vous faites pas du tort à vous-mêmes  ni à autrui", qu'il est nécessaire, dans le cadre du système islamique, de soumettre les futurs époux aux examens médicaux pré-nuptiaux pour éviter tout préjudice compromettant la vie conjugale. Cela permettra de rassurer chacun des deux conjoints sur la bonne santé de l'autre, en ce qui concerne, par exemple, l'absence de maladies contagieuses et autres vices rédhibitoires tels que la stérilité et la démence ; certains examens sont donc obligatoires pour les deux parties pour détecter les anomalies éventuelles et essayer de les traiter"(25).

Dans le même ordre d'idées, Mohammad Ibrahim Chaqrâ écrit : "à mon avis, l'analyse du sang peut être obligatoire avant le mariage, d'autant plus qu'elle est facile à réaliser: il suffit pour cela de prélever une petite quantité de sang sur le bout du doigt et de l'analyser pour connaître le facteur Rhésus et détecter d'éventuelles maladies aux conséquences fatales pour l'embryon : anémie, déficience immunitaire, rubéole etc"(26).

Avant de conclure, il nous faudra répondre à la question suivante :

Que doit faire le malade du Sida pour satisfaire son désir sexuel ?

Le mariage étant déconseillé aux malades du Sida, comme cela a été souligné précédemment, que peuvent-ils donc faire pour assouvir l'appétit sexuel qui les anime comme tout le monde ?

Pour notre part, nous conseillons à toute personne atteinte du Sida de se rappeler, tout d'abord, que le mal dont elle souffre est une épreuve venant de Dieu, qu'il convient dès lors de supporter avec patience et courage, comme il est digne d'un vrai croyant. Sa récompense auprès de Dieu n'en sera que plus grande. Il lui incombe ensuite de se conformer à la prescription divine formulée dans ce verset : "que ceux qui ne trouvent pas à se marier recherchent la continence... " (XXIV, 33).

Pour apaiser son envie sexuelle, le malade du Sida devra observer le jeûne qui constitue à cet égard un meilleur palliatif, comme l'indique le hadith suivant : "ô jeunes gens! que celui d'entre vous qui peut se marier le fasse... Mais celui qui n'est pas en mesure de le faire, qu'il pratique le jeûne : ce sera pour lui une bonne fortification"(27).

Le malade doit également occuper son temps de façon utile, en se donnant par exemple à l'étude des sciences religieuses ('ulûm shar'iyat), et en prêchant la parole divine. Il doit enfin éviter scrupuleusement de s'exposer aux excitations pouvant le conduire à des actes qui lui attireraient la colère divine.

Un malade du Sida peut-il épouser une femme porteuse de la même maladie ?

La raison pour laquelle le mariage est interdit aux sidéens (c-à-d, le risque de contaminer l'autre partenaire) n'est pas valable si les parties sont toutes deux porteuses de cette maladie. Celles-ci peuvent donc si elles le désirent contracter mariage sous réserve de s'abstenir d'avoir des enfants (le risque d'infection materno-foetale étant important). 

Cependant, l'autorisation du mariage dans ce cas là doit être subordonnée à l'avis des médecins, les seuls à même de déterminer dans quelle mesure l'union conjugale entre deux malades du Sida risque d'affaiblir leur système immunitaire, en favorisant les surinfections, et donc de précipiter leur mort.

Recommandations et suggestions

* Les organismes publics et de société civile doivent mener des campagnes de sensibilisation sur le thème du Sida, ses modes de transmissions et les moyens de sa prévention ;

* Les ministères de l'Education nationale sont appelés à introduire des informations sur le Sida dans les cursus scolaires pour favoriser une prise de conscience plus large au sujet de cette maladie ;

* Les instances gouvernementales et non gouvernementales devront inciter à la vertu, développer et préserver le sens moral en s'inspirant de la Tradition du noble Prophète (à lui bénédictions et salut) et de ses fidèles Compagnons  et de leurs vertueux successeurs ;

* L'Etat est invité à renforcer les mesures visant à circonscrire les lieux de la débauche et à mettre fin aux tentatives de corruption de la jeunesse ;

* Il convient dans le même esprit d'imposer des restrictions aux voyages des jeunes à l'étranger, et surtout à destination des pays les plus touchés par ce fléau;

* L'Etat doit encourager le mariage précoce et exalter ses bienfaits par  des incitations d'ordre  matériel et moral, en essayant d'éliminer les contraintes et les obstacles rencontrés par les jeunes  désireux de se marier ;

* Les personnes et les institutions caritatives doivent contribuer aux efforts d'incitation des jeunes au mariage précoce, par le biais des campagnes de sensibilisation et d'orientation, mais aussi par des soutiens matériels ;

* Il importe, en outre, de mettre en place des institutions qui auront pour rôle d'aider les jeunes garçons à trouver l'épouse de leur choix, de faire correspondre les demandes et les offres de mariage venant des prétendants de deux sexes, de permettre aux filles de bonnes moeurs, mais qui ont peu de chances d'êtres connues  des hommes, d'échapper au cercle infernal du célibat avec les maux qui en découlent pour elles-mêmes et pour la société ;

* Les médias sont appelés à cesser d'inonder le public par des sujets qui excitent les passions et enflamment les bas instincts ; ils doivent servir la société, au lieu de semer la corruption et de miner inexorablement les bases de l'ordre moral ; 

* L'Etat doit imposer le test de dépistage du VIH aux futurs époux, pour s'assurer de leur séronégativité ;

* Je propose enfin la création d'une revue scientifique spécialisée pour la publication des études de droit islamique consacrées aux questions médicales.


Références

A- Ouvrages

1- Abou Hamid Al-Ghazâlî, Ihyâ 'ulûm ad-dine, édition Dar Al-kitâb al-'arabî.

2- Abou Bakr al-Kasânî, Badâë' as-sanâë', édition Dar al-kutub al-'ilmiyyat, édition 2, 1986.

3- Ibn Al-qayem al-Jawziyyat, Zâd al-ma'âd, Moâssasat ar-risâlat, 1985.

4- Nawawî, Rawdat at-tâlibîne, publication Al-Maktab al-islâmî.

5- Ibn Qudâmat,  Al-moughnî wa acharh al-kabîr, Dâr al-fikr, 1992.

6- Ibn Hazm, Al-mohallâ, Dâr al-jîl.

7- Ibn Hajar al-'Asqalânî, fath al-bârî, Dâr ar-rayâne, 1988.

8- Ibn Roshd, Bidâyat al-mojtahid, Dâr al-kutub al-'ilmiyyat, 1988.

9- Abou al-'Abbas Az-zubaydî, Mokhtasar Sahîh al-Bokhârî, Maktabat as-sunat, 1992.

10- 'Abdallah 'Alwân, tarbiyyat al-awlâd fî al-islâm, Dar as-salâm, 1981.

11- Nâzim Sultân, Qawâ'id wa fawâëd, Ad-dâr as-salafiyyat, 1988.

12- Mohammad 'Abdassalam, al-'alâqât al-usariyyat fî al-islâm, Dâr al-fikr al-islâmî, 1987.

13- Mohammad As-sâbounî, Az-zawâj al-islâmî al-mubakkir, Dâr al-qalam, 1991.

14- Ibn Al-Qayem al-Jawziyyat, wa lâ taqrabû az-zinâ, Maktabat tabariyyat, 1992.

15- Mohammad Fouad Abdelbâqî, Al-mu'jam li al-fâz al-qurân, Dâr Ihyâ athurâth al-'arabî.

16- Mahmoud Mahdî Estanboulî, Tuhfat al-'arouss, 1985.

17- Mohammad Ibrahim Chaqrâ, Hukm al-fahs qabla az-zawâj, Aman, 1981.

18- Fouad ar-Rifâ'i, ghadab allahi ta'âlâ, Maktabat as-sahâbat, 1re édition.

19- Wahbé Zehili, Al-fiqh al-islâmî wa adillatuh, Dâr al-fikr, 1re édition.

B- Etudes et revues

1- Majallat al-buhûth al-fiqhiyyat al-mu'âsira, Riyad, nos : 10,11,14.

2- Majallat at-talî'at, Koweït, n° 1123.

3- Exposé introductif sur le Sida, Dr Mohammad Haytham al-Khayyat et Dr Mohammad Hilmi Wahdân, présenté au sixième colloque de l'Organisation Islamique des Sciences Médicales.


1 - Voir l'exposé introductif de Dr Khayat sur le Sida, p. 2.

2 - Ibid, p. 3.

3 - Ibid, p. 8.

4 -  Ibid, p. 4

5 - Voir la revue koweïtienne "At-talî'at", n° 1123 du 30/11/1993, p.11.

6 - Ibid.

7 - Voir Mohammad Ali Essabouni, Az-zawâj al-islâmî al-mubakkir (mariage islamique précoce), pp. 39-40.

8 - Ibn Al-qayem Al-jawziyat, "Walâ taqrabû az-zinâ" (ne vous approchez pas de la fornication), pp. 9-10.

9 -  Ali Essabounî, op. cit., pp. 39-40.

10 - Voir San'ânî, Subul us-salâm, (les voies de la paix), vol. III/109.

11 -  Al-Ghazâlî, Ihyâ 'ulûm ad-dîne (revivification des sciences religieuses), vol. IV/108.

12 - Sayed Sabiq, Fiqh as-sunna, vol. IX/88.

13 - Mohammad Abdessalam, Al-'alâqât al-usariyat fî al-islâm (relations familiales en Islam), p. 133.

14 - Al-Ghazâlî, op. cit., vol. IV/111.

15 - L'associationnisme (shirk) est le fait d'associer à Dieu d'autres divinités (n.d.t).

16 - Ibn Al-qayem, op .cit., pp. 3-4.

17 - Voir l'exposé introductif du Dr Haytham El-Khayat.

18 - Ibid.

19 - Ibid.

20 - Les vices pouvant empêcher la consommation du mariage sont de deux sortes :

1 - infirmités génitales empêchant la cohabitation telles : absence de l'organe viril et/ou des testicules (jubb), castration partielle (khisiy), impuissance sexuelle ('unnat) chez l'homme ; contraction vaginale (rataq) ou l'anomalie dite "rataq" (excroissance charnue ou osseuse dans le vagin), chez la femme ;

2 - vices qui n'empêchent pas la consommation du mariage, mais sont répugnants et peuvent, en cas de cohabitation, faire préjudice à l'autre conjoint ; c'est le cas des maladies telles : la lèpre, la démence, le vitiligo, la tuberculose et la syphilis.

Voir à ce sujet Wahbé Zehili : al-fiqh al-islâmî wa adillatuh, vol. VII/514.

21 - Ibn Qudâmat, al-mughnî al-kabîr, vol. VII/585.

22 - Voir Ibn Hajar, Fath al-bârî bi charhi sahîhi al-bokhârî, (commentaire du recueil de hadiths authentiques du célèbre Boukhârî), vol. IV, p. 528.

23 - Ibid, vol. IX, p. 126.

24 - Rapporté par Ibn Madjah, Daraqutnî et Abou Sa'îd.

25 - Dr Wajih Zeine El-Abidine, Al-islam wa tarbiyyat al-jinsiyyat, cité par Mahmoud Estanboulî, Tohfat al'arouss, p. 55.

26 - Mohammad Ibrahim Chaqrâ, Hukm al-fahs qabla az-zawâj, p. 12.

27 -  Rapporté par Boukharî et Mouslim.

 

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