III- L’APPLICATION DES
NORMES PAR RAPPORT À LA CONJONCTURE ACTUELLE
Nous avons montré qu’il y a interdiction dès que la
gravure d’une image ou la sculpture d’une statue est
reliée à un culte païen, c’est-à-dire que la statue a
été sculptée dans le dessein d’être adorée, d’être
utilisée comme un intercesseur auprès de Dieu ou de se
mesurer à Dieu. En dehors de ces intentions, ni l’action
de sculpter, ni l’action d’acquérir l’œuvre d’un
sculpteur ou d’un peintre ne sont interdites. Nous
allons exposer en détail les problèmes posés par la
statuaire.
1. La décoration des domiciles
Certaines personnes vont jusqu’à interdire le fait
d’agrémenter des maisons par des œuvres picturales,
considérant ainsi ce fait comme un acte répréhensible,
ne retenant que le sens littéral des hadiths du
Prophète, ils prohibent cet acte par mesure de
précaution. Leur position, ainsi que celle de tous ceux
qui condamnent la passion de la sculpture, est celle du
vigilant et du méfiant. Ils craignent que cette passion
ne se transforme en vanité. Ces personnes tentent ainsi
de se rapprocher de Dieu, ils ressemblent en cela aux
ascètes qui mènent une vie austère alors que le nombre
de fruits de la terre et de biens matériels leur sont
permis. Ils n’en demeure pas moins que ces gens sobres
ont pu atteindre un certain degré de foi et de force
morale.
Le renoncement à la sculpture et à l’acquisition de ces
œuvres est une attitude très répandue dans la société
musulmane, et ce, par considération à l’histoire de la
lutte du Prophète (p&s) contre l’idolâtrie. Nous
approuvons, quant à nous, cette attitude, car chaque
société crée une culture et des arts en harmonie avec
son contexte historique. On ne peut cependant pas
affirmer que la religion prohibe en soi l’art de
sculpter. Si tel avait été le cas, les jouets
représentant des créatures auraient été interdits aux
enfants pour les éloigner d’un éventuel sentiment
d’idolâtrie. Or, Aïcha a rapporté un hadith du prophète
(p&s) qui déclare licites les images et les statues pour
les activités ludiques des enfants(19). Néanmoins, il
est indispensable que nous clarifions les principes de
l’Islam aux ayants droit non-musulmans afin de susciter
en eux un élan de foi.
Il est vrai que la plupart des peintres et des
sculpteurs ne pensent nullement se mesurer à Dieu en
reproduisant une image. Leur œuvre n’est, en effet, que
la forme d’un corps sans âme.
Toutefois, la vanité peut mener certains à comparer leur
talent artistique à l’acte divin. Si cette attitude
honteuse existe effectivement, elle ne peut en tant
qu’acte individuel suffire comme motif pour condamner
l’art en général. Du moment où la considération et
l’admiration qu’on porte au talent et à la finesse du
travail artistique, sont dépouillées de tout sentiment
d’ostentation, ces arts ne sont nullement illicites. Le
statuaire, l’artisan ou le tisserand sont d’habitude
ravis de leurs ouvrages et ne font que s’efforcer de
présenter un produit de qualité qui suscite l’intérêt et
l’empressement des gens désireux de se les procurer.
L’Islam est une religion révélée fondamentalement pour
appeler à l’unicité de Dieu. Sa source étant le Coran en
premier lieu, et la tradition du Prophète en second
lieu, en conséquence, si la sculpture avait été en soi
absolument interdite, on aurait trouvé des versets
coraniques qui l’édictent, vu que c’est là un problème
qui touche les fondements de la religion et non pas une
question secondaire dont la tradition pourrait tenir la
solution. Nous constatons donc que l’interdiction
mentionnée par la tradition et l’intention sont en
corrélation étroite : dès que l’intention est exempte de
tout sentiment d’impiété, de polythéisme ou de vanité,
l’interdiction est donc suspendue, sauf cependant si
l’environnement est paganiste.
En conséquence, il est indispensable d’engager ces
artistes, professionnels ou amateurs à purifier leur âme
de tout ce qui est susceptible de la corrompre. Si
toutefois, certaines personnes refusent les arts
plastiques, elles ne renoncent pas à un profit illicite,
mais plutôt, à un bien licite de peur de succomber à
l’orgueil, ce qui est peu probable et exceptionnel. Par
la suite, la déclaration de l’interdiction serait une
oppression des nations dont le nombre d’individus ont
coutume de pratiquer ces arts et d’en acquérir les
œuvres sans songer au mal, la statue n’étant qu’une
roche modelée avec finesse, et l’image, un agencement de
traits et de couleurs sur une surface plane.
L’interdiction comporte en outre des exceptions
justifiées par les besoins et les usages et conformes à
l’esprit de la doctrine musulmane qui se caractérise par
le principe de commodité tendant à faciliter la vie aux
croyants. Ainsi, le Prophète (p&s) dit : “ Ne vends pas
ce que tu ne possèdes pas encore ”. Malgré cela, les
juristes musulmans permettent la vente dont la livraison
de la marchandise est reportée, telle que la fabrication
sur commande et tout ce qui lui est analogue dans les
transactions relevant du domaine des arts et métiers,
ainsi que la vente d’une récolte avant terme ou ce qui
lui est semblable dans les usages entre agriculteurs,
car ces opérations sont courantes et coutumières à une
large échelle et ne suscitent pas de conflits excessifs
entre les parties. C’est pourquoi des théologiens
musulmans affirment que “ S’il est dûment prouvé que des
contrats ou des transactions deviennent indispensables
de telle sorte que leur absence mette les personnes dans
des situations difficiles, ces transactions deviennent
licites ”(20). Nous comprenons par là que les
dispositions générales dans la “ prohibition ” peuvent
comporter des exceptions dans la mesure où celles-ci
réalisent des avantages licites et évitent l’embarras
aux gens ; cela même en l’absence d’une justification
apparemment concrète.
Jadis, dans les sociétés paganistes, la culture
populaire était en relation avec l’idolâtrie,
l’interdiction donc de la sculpture et de la gravure,
telle que l’a édictée le prophète (p&s), était
nécessaire pour enrayer toute séquelle de polythéisme
dans la communauté.
Rien n’empêche donc qu’une disposition de loi permette
la sculpture, la gravure et les arts plastiques dans nos
sociétés modernes où l’on ne craint pas une résurgence
du paganisme.
a) Conseil et orientation
A ce propos, il est souhaitable de dispenser aux
artistes sculpteurs et graveurs des cours d’éducation
islamique ainsi que des cours sur l’histoire des idoles
dans la presqu’île arabique, et ce, afin de purifier
leur âme de toute intention répréhensible lors de
l’exercice de leurs activités artistiques ou
professionnelles.
On devrait également tenir compte de ces conseils dans
la conception des campagnes publicitaires pour le
tourisme. Il ne convient pas qu’un pays islamique
organise une publicité ou rédige une annonce contenant
le nom d’un autre dieu que Dieu, comme par exemple, une
carte postale représentant le chat pharaonique ou une
statue appelée dieu du bien ou du mal. Il faudrait dans
cette perspective substituer à l’expression “ dieu de
…. ”, “ symbole de … ”.
Dans les commentaires d’histoire ancienne, il n’y a
aucun mal à ce que l’auteur, en relatant des faits
passés, écrive, par exemple, que les anciens égyptiens
considéraient telle statue comme étant le dieu du bien,
ou du mal.
b) Les savants musulmans : une préservation contre le
dérèglement des mœurs
Par ailleurs, si jamais des signes de discorde
apparaissent et qu’un groupe d’artistes prétendent
égaler Dieu dans sa création ou bien présente leur œuvre
comme étant à même de rapprocher les hommes de Dieu, il
deviendra donc obligatoire de lutter contre ce fléau,
même si on devait interdire les arts plastiques dans
l’ensemble du pays. Chaque période ayant ses juristes et
chaque société ayant ses censeurs, ce qui était donc
permis peut devenir prohibé dans le but de préserver
l’intérêt général et d’enrayer le mal que drainerait un
éventuel pourrissement de la situation sociale.
Néanmoins, nous ne pensons pas que notre époque
connaisse des contingences alarmantes au point
d’interdire cet art d’une manière absolue. La plupart
des personnes dans nos sociétés s’adonnent à cette
activité artistique avec une intention saine et pure.
2. L’art, la science et l’écriture
L’invention d’automates à l’image de créatures dans
l’objectif de servir la science et la technologie est
non seulement permise, mais aussi requise, l’islam ne
s’étant jamais opposé au progrès scientifique.
Nous vivons à l’ère de la robotique et de
l’informatique. Les machines sont inventées par l’homme
pour servir d’auxiliaires à l’intelligence humaine qui,
elle, est une création de Dieu. On constate que ce
progrès n’a pas fait perdre aux gens leur foi en Dieu.
En outre, les appareils de prothèse permettent aux
handicapés de compenser l’absence de certaines fonctions
de leurs membres. Peut-on dès lors affirmer par exemple
que le bras artificiel soit identique au bras réel ? Un
juriste musulman interdirait-il ces produits médicaux
sous prétexte que le prothésiste imite le fait de
créer ?
Les découvertes et les inventions scientifiques des
objets mobiles mûs par une énergie sont le fruit de la
perception de la relation entre les éléments et leur
arrangement. Nul donc n’est en droit de prétendre
condamner la voie des sciences expérimentales qui sont,
sans aucun doute, avantageuses pour l’humanité. “ Et
Dieu vous a créés, vous et ce que vous fabriquez ”(21).
Devrait-on interdire, pour les mêmes raisons,
l’hiéroglyphe qui est une écriture constituée d’un
ensemble de signes faits principalement de figures
animales ou humaines gravées ?
3. Quelques types d’images licites
Certains savants musulmans ont prohibé les images et les
statues représentant des animaux, ils les considèrent
comme un péché capital pour lequel on est averti et
interdisent formellement leur fabrication(22).
Cependant, l’esprit de la loi islamique, en levant toute
contrainte, s’ouvre à tout ce qui peut rendre la vie
aisée, et présente plusieurs exemples parmi lesquels
nous pourrons citer :
- le modelage de statues ou la confection de dessins
dans des buts licites tels que : commerce des vêtements,
entraînement militaire, enseignement, sport et activités
ludiques des enfants. Aïcha a dit à ce propos : “ je
jouais en compagnie de quelques amies qui, dès qu’elles
voyaient arriver le Prophète (p&s), réfrénaient leur
envie de jouer et se cachaient. Lui, par contre, se
réjouissait de leur visite et cette attitude les
encourageait à reprendre le jeu ”(23). Il fut rapporté
dans une autre version que le Prophète (p&s) lui a
demandé un jour :
- “ Qu’est-ce que c’est ?
- Mes filles, répondait-elle.
- Qu’est-ce qui se trouve au milieu ? s’enquit-il.
- Une jument, dit-elle.
- Et qu’y a-t-il par-dessus? reprit-il.
- Deux ailes, déclara-t-elle.
- Une jument ailée ! s’étonna-t-il !
- N’as-tu pas entendu parler de Salomon fils, de
David, qui possédait des chevaux ailés ?
rétorqua-t-elle ”.
Le prophète (p&s) ne put s’empêcher de (24).
- Le façonnement de statues pour la recherche, en
sciences, en histoire ou en géologie.
Certains savants rassemblent les ossements des
dinosaures et les agencent tout en façonnant les
éléments qui manquent. Peut-on affirmer que ces hommes
de science prétendent créer un dinosaure, eux qui
tentent de prouver l’existence de cette créature de Dieu
durant des époques révolues ?
- La photographie, la télévision, le magnétoscope,
etc.
4. Les sculptures et les images prohibées
On estime que la réalisation de certaines sculptures est
illicite et que, par conséquent, leur artisan et leur
acquéreur commettent un péché ; nous en citons à titre
d’exemple :
a- La sculpture et le dessin liés à toute idée païnne
de comparaison avec Dieu.
b- Le modelage de statues pour les idolâtres est un
péché capital.
c- La pornographie.
d- Toutes sculptures ou images utilisées pour la
sorcellerie.
e- Toute statue façonnée pour conjurer le mal ou
attirer la chance.
5. Sentiments dont il faut prendre garde
i- D’abord l’orgueil, qui peut prendre plusieurs
formes, naît de l’impression que l’œuvre inanimée puisse
s’exprimer d’elle-même ou que Dieu la fasse parler en
raison de la beauté et de la perfection de sa
conception.
L’artisan devrait donc parvenir à purifier son âme d’une
telle chimère et le scientifique, adopter la même
attitude. Il faudrait qu’il serve l’humanité par son
travail et ses expériences afin de produire une œuvre
utile à la société. Développer la foi en son âme doit
devenir sa préoccupation quotidienne pour qu’il arrive à
se convaincre que ce qu’il réalise comme conception
technique l’est en fait par la volonté de Dieu.
ii- Vient ensuite la croyance que la statue attire la
chance et met à l’abri du mal. Des historiens musulmans
rapportent que les pharaons ont édifié le Sphinx pensant
ainsi protéger les habitants de Guiza contre les
tempêtes de sable ; on y trouve aussi des statues contre
les inondations. Dans d’autres pays, on trouve des
images contre les moustiques(25). Le fait de croire que
ces pratiques aient quelques pouvoirs est du domaine de
l’illicite formel.
iii- Le fait, enfin, d’honorer un homme en lui dédiant
une statue est un acte fort répréhensible. Plusieurs
peuples éprouvent de l’aversion vis-à-vis de cela, car
certains gouvernants deviennent orgueilleux et n’œuvrent
plus uniquement pour l’intérêt général mais aspirent à
la postérité par une statue qui les représente et
lèguent ainsi à leur descendance orgueil et fatuité.
En définitive, toute œuvre plastique dont le dessein est
en contradiction avec la doctrine et ses finalités
constitue un acte illicite. En dehors de cela, les arts
plastiques demeurent donc une activité tout à fait
permise, selon le principe du droit musulman (Ouçoul Al
Fiqh) qui énonce qu’en dehors d’une disposition légale,
les choses demeurent licites.