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Note

 

 

Les sanctuaires chrétiens en Palestine :

les dangers et le dialogue constructif

L’archevêque Salim Sayegh(*)

 

Introduction

Les sanctuaires chrétiens présentent une dimension empreinte d’une foi et d’une croyance, qui nous ramène aux temps où vécurent les Prophètes de l’Ancien testament et au premier siècle chrétien. Car, entre l’Ancien et le Nouveau testament se perpétue une continuité prophétique qui constitue, dans la vision chrétienne, un seul tissu spirituel et religieux que relie Jésus Christ.

Les sanctuaires chrétiens ont aussi une dimension géographique et historique qui nous révèle que les frontières politiques, actuellement en place, ne sont pas des confins pour les terres saintes, et que ces dernières n’appartiennent pas à un peuple en particulier. Sur les deux rives du Jourdain, une histoire harmonieuse de salut a eu lieu et deux peuples frères y ont vécu : le peuple jordanien et le peuple palestinien.

La présente communication examine les principaux dangers qui menacent la présence chrétienne sur les terres sacrées et le dialogue constructif qui restitue l’optimisme aux esprits et rejette la peur et le pessimisme.

I. Principales sources des menaces

1. L’occupation israélienne

En évoquant les aspects sacrés de la chrétienté, nous ne nous référons pas uniquement à l’espace, mais aussi à l’homme chrétien qui vit dans ces sanctuaires, tout autant qu’à ses institutions, à son vécu et à ses conditions économiques, humaines et éducatives.

En fait, la situation des sanctuaires chrétiens sous l’occupation ne diffère pas de celle des lieux sacrés islamiques. Chrétiens et musulmans  ont partagé la même peine, la même résistance et les mêmes douleurs et espérances. Les sanctuaires chrétiens sont intimement liés à la personne de Jésus, qui y naquit et vécut.

Partout dans cette ville, sont érigés les célèbres monuments qui témoignent des actions de Jésus Christ. Depuis la fondation de l’Eglise, après l’inspiration du Saint-Esprit, jusqu’à nos jours, les chrétiens se sont établis dans la ville sainte et ont accompli la mission chrétienne avec équité et dévouement. Jamais, l’église n’a cessé d’accomplir cette mission même dans les conditions les plus obscures, quoique la conjoncture actuelle que traversent la Palestine et les pays du Moyen-Orient soit des plus sombres et des plus périlleuses pour l’existence chrétienne dans les terres saintes.

Les sanctuaires chrétiens dans les territoires occupés ont connu de nombreux dangers matériels en raison de l’occupation, qui confisque les terrains immobiliers, s’approprie les terres et impose des lois martiales injustes dans le dessein de rendre pratiquement impossible la vie pour les citoyens vivant dans les alentours des sanctuaires, et les pousse, ce faisant, de force hors d’Al Qods.

Autour de ces sanctuaires, l’occupation s’applique à créer une nouvelle texture d’habitat dominée par le cachet judaïque, dénuée de toute trace arabe, qu’elle soit chrétienne ou musulmane. La présence chrétienne en Palestine étant d’abord une présence arabe, elle est visée autant et au même titre que la présence arabo-musulmane.

Qui peut, aujourd’hui, atteindre Al Qods et les autres lieux saints? Les autorités de l’occupation ont entouré Al Qods et les autres régions de la Palestine d’un réseau de routes et de murs qui joue, à la fois, le rôle de filtre et de filet : il permet aux Israéliens de circuler librement et où ils veulent, et contraint les Palestiniens à ne circuler que dans les limites voulues par l’occupation. Une génération de nos jeunes en Palestine n’a jamais de toute sa vie vu l’Eglise de la Résurrection (près du Saint-Sépulcre), la basilique de la Nativité ou l’Eglise de l’Annonciation.

Le cloisonnement d’Al Qods est un crime contre l’espace et l’homme, un affront à la grâce de Dieu, qui a valu à cette ville d’être un endroit de dialogue entre Lui et Ses créatures. C’est aussi une  atteinte à la dignité de l’homme, qui chérit en Al Qods l’endroit dépositaire de ses sentiments les plus vifs et de ses aspirations les plus ardentes.

Quant au pèlerinage chrétien, une formule consacrée soutient que c’est un pèlerinage occidental vers les lieux saints. La réalité historique confirme pourtant que la Palestine a de tout temps été un lieu de pèlerinage chrétien vers lequel affluent les pèlerins de par le monde. Naguère, les pèlerins arabes chrétiens s’y rendaient en provenance de la Jordanie, de Syrie, du Liban, de l’Egypte et de l’Irak. Mais aujourd’hui, les arabes chrétiens et musulmans sont privés d’accomplir le rite du pèlerinage et de faire leurs prières dans les lieux saints à cause de l’occupation israélienne.

2. L’exode chrétien

Le phénomène de la migration chrétienne est illustré par la diminution du nombre des citoyens chrétiens dans la région du Proche-Orient, en général, et en Palestine et à Al Qods, en particulier. Cette diminution constitue le signe avant-coureur de la disparition éventuelle de la présence chrétienne de cette région du monde, qui fut pourtant le berceau du christianisme. L’examen de ce phénomène évoque plusieurs interrogations que les intellectuels et les hommes d’autorité tendent à éluder en maintenant le silence là-dessus. Or, vider la région de ses habitants chrétiens équivaut à la dessécher de sa diversité civilisationnelle, et à mener la région à plus de fanatisme et d’extrémisme.

En Palestine, les chrétiens ont subi, cinq siècles durant, ce que les musulmans ont enduré d’injustice, de dispersion et de destruction. Légions sont ceux qui ont émigré et se sont éparpillés partout dans le monde, tant et si bien que la présence arabe chrétienne à Al Qods est devenue faible et menacée.

Citons à titre d’illustration que le nombre des chrétiens arabes à Al Qods ne dépasse guère les 11 mille et représente à peine 7,1% de l’effectif des habitants palestiniens arabes établis dans la ville, alors que leur nombre était, en 1944, d’environ 39.350 personnes. Les chrétiens d’Al Qods subissent les mêmes affres que ceux de leurs frères musulmans dans la mesure où ils ne peuvent ni construire de nouvelles maisons, ni restaurer leurs anciennes demeures. Ils vivent séparés de leurs proches dans les autres régions de la Palestine, et sont assujettis à des lois arbitraires et à des taxes abusives qui les poussent de force hors de la ville sainte.

Quant à ceux établis dans les autres régions de la Palestine, ils vivent dans une grande prison appelée le mur de la sécurité israélienne ou plutôt le mur de la ségrégation raciale.

3. Le pouls de la rue palestinienne

Aujourd’hui, les Palestiniens traînent derrière eux une forte tradition de coexistence et d’entente. Néanmoins, la dérive sécuritaire et la montée de l’extrémisme religieux islamique risqueraient d’ébranler la quiétude et de brouiller les rapports entre les musulmans et les chrétiens. Toutefois, la dégradation de cette tranquillité, semble-t-il, n’émane pas de positions officielles, mais plutôt d’actes individuels, qui se manifestent dans la rue palestinienne sous formes de violence verbale ou morale, et d’agressions isolées visant des terres et des biens immobiliers appartenant à des chrétiens.

La rue palestinienne a souvent tendance à interpréter les conflits nationaux ou ethniques dans le monde en actes négatifs, brouillant les rapports internes avec les chrétiens. Dans ce schèma, le voisin chrétien est considéré, d’une manière ou d’une autre, comme un partenaire de l’agresseur et, derrière lui, de l’administration américaine et, partant, un danger sur la cause palestinienne. C’est ainsi que les suspicions gagnent en profondeur et que les craintes s’amplifient chez les chrétiens. Pareilles positions ne servent que l’ennemi commun. En ces temps critiques, les chrétiens dans les territoires occupés ont besoin d’un message clair de leurs frères musulmans qui, sur le plan populaire avant le niveau officiel, serait une consécration des rapports privilégiés et de la coexistence harmonieuse.

Ce qu’on appelle le statut chrétien dans les lieux saints et à Al Qods, en particulier, ne saurait être dissociée d’avec la crise des rapports de l’occupation avec les citoyens dans les territoires occupés, ni de l’incapacité de l’autorité nationale d’assumer ses responsabilités et encore moins des rapports de la rue palestinienne avec les citoyens chrétiens.

II. Le dialogue constructif rend la quiétude aux esprits

Que faire pour rendre la quiétude aux esprits et l’optimisme dans l’avenir ? L’action s’impose sur deux fronts. Le premier, d’ordre politique, consiste à rendre les territoires occupés à leurs propriétaires légitimes chrétiens et musulmans et à édifier l’Etat palestinien avec Al Qods comme capitale. La ville sainte devrait être une cité ouverte à tous, de telle sorte que musulmans, chrétiens et juifs puissent accéder aux lieux saints qui les concernent. Nous croyons qu’Al Qods est arabe et palestinienne, et que la souveraineté palestinienne sur la ville ne peut jamais être un jour une entrave aux droits de n’importe quelle obédience religieuse. Le second front concerne l’instauration d’un dialogue entre les citoyens frères chrétiens et musulmans visant :

1. La sensibilisation nationale globale

La présence chrétienne en Palestine est une présence arabe, les lieux saints sont arabes et le peuple chrétien qui y vit est un peuple arabe. C’est pourquoi, la question des arabes chrétiens est d’abord, et en fin de compte une question de citoyenneté. Les questions de la citoyenneté devraient être résolues dans le cadre de la patrie, et la solution devrait revêtir une dimension nationale qui consacre autant l’allégeance à la patrie que l’appartenance à la religion. Il y a une grande disparité entre la dimension théorique des politiques des Etats et la pratique qui s’exerce sur le terrain de la réalité, dans les sociétés arabes.

- Partant de la conviction inébranlable de la coexistence entre les chrétiens et les musulmans, dans une société où règnent la liberté, la parité et l’égalité des droits à la citoyenneté ;

- Considérant l’importance de prendre conscience de la nécessité de l’action commune, pour faire face aux soucis intérieurs et aux dangers extérieurs qui menacent les fils de la même nation arabe, musulmans et chrétiens et ;

- Compte tenu de l’impératif de renforcer le sens d’appartenance à une seule patrie ouverte à tous ses fils, aussi diverses que soient leurs obédiences religieuses, et transcendant tout fanatisme clanique ou ethnique ;

- Il importe de descendre de la splendeur des slogans à "la vie", à la réalité vécue au niveau populaire, pour mener une campagne de sensibilisation sur l’unité nationale dans les écoles et dans les sociétés musulmanes et chrétiennes. Cette campagne devra démontrer que le chrétien est un citoyen qui jouit de tous les droits de la citoyenneté, et que la politique occidentale et américaine arbitraire n’a rien à voir avec le citoyen chrétien arabe, tout comme le musulman palestinien ne saurait assumer les nombreuses erreurs politiques faites dans le monde islamique. Cette campagne est également une requête spirituelle, éthique et culturelle.

- Il importe aussi de sensibiliser les citoyens musulmans et chrétiens à faire la part des choses entre la vraie dévotion et l’excès blâmable, qui mène à la violence et à l’extrémisme, et à saisir le sens de la piété authentique, qui rapproche l’homme et son Créateur, et l’homme et son semblable que Dieu a créé et aimé. Car, la violence est une déviation dans le comportement, qui vise à imposer par la force une opinion à autrui, tandis que la dévotion juste consiste à accepter l’autre dans sa différence religieuse, et à coexister avec lui dans le respect de ses convictions religieuses et de ses spécificités rituelles. La différence et la diversité sont une réalité humaine, voire une des manifestations de l’existence de Dieu dans l’homme et dans l’univers. Dès lors, il ne faudrait pas exploiter la religion pour nourrir les conflits politiques et sociaux. Car, ceci s’oppose à la mission de la religion, à son esprit et à sa quintessence, et finit par en faire un instrument à la traîne au lieu d’ériger  la religion en source d’inspiration et d’illumination.

2. Le débat fraternel

Le non-respect des spécificités culturelles et religieuses, et la mauvaise gestion de la diversité dans les sociétés arabes ont relativement rétréci l’interaction et la coopération entre les musulmans et les chrétiens au niveau populaire à des degrés variés. Il est, dès lors, incontournable d’entamer un débat franc et d’encourager la connaissance mutuelle et fructueuse entre les adeptes des deux religions, fils de la même patrie.

Dans le cadre de ce débat constructif et de cette connaissance mutuelle fraternelle, nous soutenons ceci :

Le dialogue islamo-chrétien n’est pas un instrument de prédication et de prêche, et encore moins de controverses et de joutes religieuses. Il n’est pas une tentative d’unifier les religions, comme le croiraient certains, et ne suppose ni comparaison, ni préférence. Loin d’être une forme de négociations entre deux blocs islamique et chrétien, il ne se fonde pas, non plus, sur la complaisance et la prévenance, qui éludent les différences en les ignorant ou glissent vers l’hypocrisie et l’imposture. Car, il n’est pas des impératifs d’un dialogue agissant et constructif, ni des exigences d’une action commune que l’une des parties cèdent sur sa foi et ses croyances.

Le dialogue constructif admet la réalité de la différence religieuse et le droit à la différence, et évite de transformer la diversité en une source de conflit et de discorde. Il est sensé raffermir les liens entre les composantes du tissu national et renforcer les valeurs de la coexistence entre les citoyens chrétiens et musulmans. Il est l’expression d’une honnêteté intellectuelle et morale dans le rapport à l’autre ; il est en quête de dénominateurs communs et de points d’intersection, dans la religion comme dans la morale, entre la chrétienté et l’islam pour raccourcir les distances entre les citoyens.

C’est pourquoi, le dialogue constructif s’appuie sur le respect du droit de l’autre à ses croyances et de l’ancrage des fondements religieux de la coexistence au sein d’une même patrie. Il constitue un carrefour pour la rencontre des esprits et des cœurs de croyants, qui ont en partage l’appartenance à la même patrie, la même civilisation et le même destin sur les questions et les défis communs. Et c’est ce qui renforce la vie en commun dans le respect des spécificités, des croyances, des symboles et des conceptions religieuses islamiques et chrétiennes.

Le dialogue arabe, islamo-chrétien, vise à conforter la position arabe commune, islamique et chrétienne à la fois, sur la coexistence dans la quiétude et la sérénité, au plan interne, et sur la défense des questions arabes communes à l’échelle internationale.

Conclusion

Je terminerai mon propos par la citation d’un extrait de la missive adressée, à l’occasion de la fête des Pâques en 1992, par les patriarches catholiques en Orient à leurs protégés partout où ils se trouvent, conscients qu’ils y avaient de nombreux périls qui nous guettent en disant :

"Notre dialogue est avant tout un dialogue avec nos frères musulmans. Notre coexistence, de longs siècles durant, est un usage essentiel incontournable et une partie de la volonté de Dieu sur nous et sur eux également. Elle est, en dépit de toutes les difficultés, le socle inébranlable sur lequel s’appuie notre action commune présente et à venir pour une société équitable et égalitaire où personne, quelle qu’elle soit, ne se sentirait étrangère ou exclue… Les chrétiens, en Orient, sont une partie inséparable de l’identité civilisationnelle des musulmans tout comme les musulmans sont une partie indissociable de l’identité civilisationnelle des chrétiens. Et dans cette vision, nous sommes responsables les uns des autres devant Dieu et devant l’Histoire".

 


 

(*) L’archevêque de latine, Amman, Royaume Hachémite de Jordanie.

 

 
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