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DIMENSIONS DE LA PAUVRETE AU BENIN
M. Ernest GOUDEYI
Chargé du suivi des actions de lutte contre la pauvreté
Ministère chargé de la Coordination de l’Action gouvernementale, de la Prospective et du Développement,
Cotonou, Bénin

 

1. Introduction

Pendant longtemps, le lien complexe unissant croissance économique et pauvreté a constitué l’objet du débat entre “développeurs”, les uns se fondant uniquement sur la croissance économique pour mesurer le progrès humain, les autres défendant l’idée qu’il n’existe pas de relation automatique entre les deux et que, faute d’une gestion appropriée, la croissance économique peut ne pas conduire à la réduction de la pauvreté.

Toutefois, l’unanimité se dégage aujourd’hui pour dire que la croissance est une condition nécessaire mais non suffisante pour réduire la pauvreté ; il faut, en outre, promouvoir des mécanismes susceptibles d’aplanir les inégalités. D’ailleurs, l’histoire des faits économiques montre que dans certains cas, les périodes de forte croissance ont été accompagnées d’une aggravation des manifestations criantes de la pauvreté : chômage, accroissement du nombre des enfants de la rue etc. L’observation au cours des cinq dernières années des cas de pays africains semble plutôt aller dans le sens de la thèse selon laquelle croissance économique ne rime pas forcément avec réduction significative de la pauvreté. La pauvreté est un phénomène complexe, multidimensionnel difficile à définir. Elle se manifeste sous diverses formes : insuffisance de revenus et de ressources productives pour assurer des moyens d’existence viables, faim et malnutrition, mauvaise santé, analphabétisme, morbidité et mortalité accrues du fait des maladies, environnement insalubre, discrimination sociale et exclusion.

La lutte efficace contre la pauvreté en Afrique nécessite la prise en compte dans les politiques et programmes de développement des autres dimensions non moins importantes de la pauvreté qui influent fortement sur le développement du continent en constituant parfois des freins ou moteur du développement. Il s’agit des facteurs socioculturels, de l’environnement, des catastrophes naturelles et conflits de tous genres qui secouent le continent, des facteurs démographiques et de certaines affections comme le VIH/SIDA.

2. Dimensions économiques

La plupart des pays africains ont connu au cours des années 70 et 80 une situation économique très difficile caractérisée par d’importants déséquilibres au niveau des finances publiques qui se manifestèrent par d’énormes déficits en ressources, la crise du système bancaire et la faillite de beaucoup d’entreprises publiques. Selon le Rapport Mondial sur le Développement Humain et Durable 1992, la croissance du Produit National Brut par habitant a été négative (-1,7% par an) au cours de la période 1980 et 1989 dans la plupart de ces pays. Cette situation a eu des répercussions fâcheuses sur le plan social. Les infrastructures sociales telles que les écoles se sont fortement dégradées, limitant ainsi l’accès des populations aux services sociaux de base. Les programmes d’enseignement, de soins de santé primaire et d’approvisionnement en eau potable étaient sapés à la base. Les taux d’inscription dans les écoles primaires qui avaient fait un bond en avant entre 1965 et 1980 en passant de 41% à 79% étaient retombés à 67% en 1988.

Pour sortir de la crise et rétablir les équilibres financiers, démarche préalable indispensable à la reprise de la croissance, les gouvernements avaient mis en œuvre un certain nombre de réformes avec l’assistance de la communauté internationale. En Afrique de l’Ouest  par exemple, les pays comme le Sénégal, le Bénin, le Burkina Faso, et le Mali ont été mis sous ajustement structurel respectivement à partir de 1978, 1989, 1991, 1992.

La mise en œuvre des réformes économiques a permis de rétablir les grands équilibres macroéconomiques et de renouer avec la croissance. Les indicateurs publiés par les gouvernements montrant un assainissement du cadre économique se traduisant notamment par un taux de croissance de 5% environ au cours de la période 1994-1998.

Toutefois, les Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) n’ont pas permis de réduire de façon sensible la pauvreté qui persiste, voire s’aggrave. Sur le plan de la santé, on note l’insuffisance des services de santé et leur sous-équipement ainsi que la faiblesse des capacités de prise en charge par l’Etat des populations pauvres et vulnérables. Dans le domaine de l’éducation, la dégradation de la qualité de l’enseignement et l’encadrement des élèves, l’inadéquation entre le système des infrastructures et équipements scolaires.

Sur ce point, le Rapport de 1999 sur le Développement Humain Durable du PNUD est assez révélateur. Selon ce rapport, l’indicateur du développement humain (IDH) de beaucoup de pays africains ne s’est pas amélioré au cours de la période 1996-1999.

Cet état de choses soulève le problème de la conception et de la mise en œuvre des PAS dont certains éléments visent à jeter les bases de la réduction de la pauvreté en insistant sur sa dimension sociale. Par ailleurs, un taux de croissance économique de 5% demeure insuffisant dans un contexte de forte croissance démographique pour atteindre réellement des objectifs de réduction de la pauvreté. Pour lutter plus efficacement contre la pauvreté, les Etats doivent mettre en œuvre des politiques économiques susceptibles d’améliorer davantage leurs performances économiques, instaurer la bonne gouvernance et procéder à une redistribution plus équitable des fruits de la croissance. L’implication des populations dans l’élaboration, la mise en œuvre, le suivi et l’évaluation des politiques de développement constituent également une condition indispensable de leur réussite. C’est à ces tâches que les gouvernements s’attèlent en s’engageant dans le processus d’élaboration d’une nouvelle stratégie résolument centrée sur les objectifs de réduction de la pauvreté avec l’appui de la communauté internationale.

La réussite des politiques et programmes économiques et sociaux identifiés dans le cadre de la mise en œuvre de cette stratégie passe nécessairement par l’assainissement de l’environnement international et des solutions appropriées et justes avec l’appui de la communauté internationale aux problèmes soulevés par la dette des pays africains et les fluctuations régulières des cours de leurs matières premières. En effet, comme pour la plupart des pays en développement, la dette constitue aujourd’hui pour l’Afrique un énorme fardeau qui entrave la mise en œuvre correcte de stratégies de développement durable en vue de la réduction de la pauvreté. En Afrique de l’Ouest par exemple, la dette représente environ 135% du PIB et le service de la dette près de 70% des recettes d’exportation et 46% des recettes fiscales. De même, les fluctuations des cours des matières premières, principales ressources d’exportation de bon nombre de pays africains, constituent d’énormes pertes en ressources à investir dans les services sociaux en vue de la réduction de la pauvreté. L’environnement international dans lequel évoluent les économies africaines explique en partie l’état de pauvreté du continent qui ne contribue que pour 2% dans le commerce international.

3. Dimensions socioculturelles

La culture est l’une des dimensions-clés du développement. Pour être durable, le développement doit être autocentré et autoentretenu, c’est-à-dire, fondé sur les valeurs endogènes qui lui donnent un sens. Ainsi, la culture et les traditions peuvent servir de point d’ancrage aux efforts de développement, particulièrement en ce qui concerne la participation à la base. Par exemple, les systèmes traditionnels de sécurité sociale en Afrique tels que l’entraide traditionnelle, les tontines et les mutuelles d’épargne et de crédit constituent des formes de solidarité particulièrement adaptées au contexte de pauvreté et doivent être prises en compte pour le développement.

A d’autres égards, la culture et les institutions traditionnelles peuvent constituer des entraves à la poursuite des objectifs de développement. Sont particulièrement en cause en Afrique :

- le statut socioculturel qui s’impose à la femme. En effet, certaines attitudes traditionnelles vis-à-vis de la femme et de la jeune fille freinent leur promotion, leur éducation et leur participation pleine, digne et efficace aux efforts de développement ;

- les attitudes face aux problèmes de population sont aussi profondément ancrées dans le vécu des individus et ne sont pas facilement modifiables. Au Bénin, les réticences à faire adopter un Code de la Famille moderne témoignent de ces difficultés ;

- la persistance d’un droit foncier coutumier d’accès aux facteurs de production (terre, eau, pâturages) dans un contexte local de rareté et de vive expansion démographique, rend difficile le processus d’investissement productif et l’intensification nécessaire des productions.

Dans certains pays africains comme le Bénin, l’accès à la terre devient, de nos jours, de plus en plus difficile parce que les exploitations déjà petites s’amenuisent au fur et à mesure qu’elles sont divisées par voie d’héritage ;

- l’éducation donnée par la famille et la communauté privilégie souvent la transmission de valeurs, de normes et de comportements qui visent à la reproduction sociale à l’identique et qui mettent peu l’accent sur les valeurs d’initiative individuelle, d’innovation et sur les éléments qui contribuent à la gestion rationnelle et efficace ;

- la pratique de certaines cérémonies ruineuses, résultante d’une grande déformation des normes culturelles traditionnelles, entretient la pauvreté au niveau des populations ;

- la perception fataliste de la transmission de la pauvreté.

4. Conséquences des conflits et des catastrophes naturelles sur la pauvreté

Les catastrophes naturelles telles que les inondations et les sécheresses et les conflits armés entretiennent la pauvreté en Afrique.

D’après un rapport de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix Rouge et du Croissant Rouge sur les catastrophes dans le monde au cours des vingt dernières années, 15% des catastrophes survenues dans le monde pendant cette période étaient situées en Afrique.

Si aucune région du monde n’est épargnée par les conflits, il convient de noter que la plupart des conflits recensés dans le monde surviennent dans les pays en développement. Au cours des vingt dernières années, beaucoup de pays africains ont été touchés par des conflits. Mais les conflits les plus meurtriers sont ceux qui se sont déroulés au Mozambique, en Afrique du Sud, en Angola, ou se poursuivent en République Démocratique du Congo, en Sierra Leone, au Liberia, en Algérie, en Somalie, au Tchad et au Soudan. La plupart de ces conflits ont un caractère ethnique, politique ou économique. Ils ont entraîné d’énormes dépenses militaires, privant ainsi les programmes de développement de ressources substantielles.

Les catastrophes naturelles et les conflits armés ont causé d’énormes pertes en vies humaines, provoqué d’importants déplacements de populations et ruiné les économies et les infrastructures de base de ces pays, accentuant ainsi la pauvreté des populations. Les catastrophes naturelles font partie intégrante du cycle de la pauvreté. Celle-ci engendre les catastrophes naturelles et ces dernières aggravent la pauvreté.

En Angola où les conflits viennent de prendre fin, on estime que les combats ont fait plus de 500.000 morts, 4 millions de déplacés et 100.000 mutilés sur une population d’environ 12 millions d’habitants. Gros producteur de céréales, de coton et de sucre avant l’indépendance, le pays ne peut aujourd’hui nourrir sa population dont le tiers dépend totalement de l’aide internationale pour survivre. L’agriculture et l’industrie sont paralysées par plus de deux décennies de combats.

5. Pauvreté et VIH/SIDA

Le bilan du Sida en Afrique est lourd. Les derniers chiffres publiés par l’ONUSIDA rappellent que le continent demeure la région du monde la plus durement touchée par cette épidémie meurtrière. Sur les quarante (40) millions de séropositifs recensés dans le monde en 2001, vingt-huit millions sont des Africains. Au cours de la même année, 3,4 millions de personnes ont été infectées sur le continent, soit 2/3 du nombre total des nouvelles contaminations dans le monde (5 millions). Avec 2,3 millions de décès dus au Sida au cours de la même période sur un total de 3 millions, l’Afrique subsaharienne demeure la région du monde la plus infectée par le VIH. L’Afrique du Sud est le pays le plus affecté avec 4,7 millions de personnes contaminées, soit 1 sud africain sur 9. Mais c’est au Botswana que le taux de prévalence est le plus élevé avec 35% de la population adulte infectée. La Côte d’Ivoire est aujourd’hui le pays de l’Afrique de l’Ouest qui connaît le taux de prévalence le plus élevé. Les femmes constituent, en Afrique, la couche sociale la plus contaminée (55% des porteurs de virus). Le nombre d’orphelins par suite de cette pandémie est en constante augmentation. 12 millions d’enfants ont déjà perdu l’un de leur parent, mort du Sida. Le taux de contamination chez les femmes enceintes est très élevé dans certains pays comme la Swaziland, le Botswana et quelques zones d’Afrique du Sud. Le Sida frappe surtout les populations jeunes et actives, se situant dans la tranche d’âge de 15 à 49 ans.

Le rapport de l’ONUSIDA sur la situation de la pandémie dans le monde a observé, au regard de ce qui précède, qu’entre 2010 et 2020 le Produit Intérieur Brut des pays africains les plus touchés pourrait chuter dans une proportion de 8 à 20%.

Cette situation appelle tous les acteurs au développement, à savoir les pouvoirs publics, la société civile, les scientifiques et les partenaires au développement à une prise de conscience plus accrue du danger que représente cette maladie pour l’essor des peuples. Les acteurs doivent se concerter pour définir les stratégies les plus appropriées aux fins de lutter plus efficacement contre cette maladie.

6. Composantes démographiques

Comme dans la plupart des pays en développement, la décennie quatre-vingt a été pour l’Afrique une période de récession économique marquée par d’importants déséquilibres au niveau des finances publiques et par la faillite de la plupart des entreprises publiques, ce qui a eu pour conséquence l’aggravation de la pauvreté. Les performances économiques confrontées à la croissance démographique étaient très insuffisantes en terme d’opportunité de lutte contre la pauvreté. Au Bénin par exemple, le taux de croissance économique est passé de -2,9% en 1989 à environ 5,2% en 1996. Au cours de la même période, le taux de croissance démographique qui était de 2,79% en 1985 est passé à 3,1% en 1996. Les améliorations constatées depuis 1992 dans la plupart des pays en terme de croissance économique, suite à la mise en œuvre de programmes de restructuration économique, sont encore trop faibles pour contrebalancer significativement la forte croissance démographique. Cette forte croissance démographique s’explique entre autres par :

- un taux relativement élevé de la mortalité des enfants de moins de 5 ans qui induit les parents à se prémunir contre les décès éventuels de leur descendance en ayant davantage d’enfants;

- le manque d’éducation et de perspectives des femmes, associé à des mariages précoces, à une longue durée de vie féconde et à des grossesses fréquentes;

- l’insuffisance de services de planification familiale ou d’information sur ces services qui entraîne la persistance de taux de natalité élevés.

7. Conclusion

Au terme de notre exposé, il convient de noter que la pauvreté est un phénomène multidimensionnel. Il constitue aujourd’hui en Afrique un défi à relever. La lutte efficace contre ce fléau passe par la prise en compte dans les programmes de développement de toutes ses dimensions.

 

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