L’ALIMENTATION ET LA
NUTRITION
DANS LA LUTTE CONTRE LA PAUVRETE EN AFRIQUE
Lieutenant-Colonel Dénis Ahoukpo MIKODE
Directeur de l’Alimentation et de la Nutrition Appliquée,
Ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche
Porto-Novo, Bénin
Résumé
Après
avoir défini la pauvreté et le rôle de l’alimentation et
de la nutrition dans la réduction de la pauvreté, le rôle
et l’importance de la nourriture dans la réduction de la
pauvreté a été abordé. Les différents types de pauvreté
alimentaire ont été précisés : pauvreté alimentaire par
manque d’aliments, par sous-information, par tabous et
interdits, et enfin par snobisme. L’impact de la pauvreté
alimentaire sur l’individu, sa croissance, sa santé et son
devenir a été élucidé. Un accent a été mis sur la
détermination de la capacité physique et intellectuelle de
tout homme ou de toute femme par la qualité et la quantité
des aliments lors de sa gestation, son enfance et son
adolescence. A cet effet, le rôle des protéines et des
micronutriments tels que les vitamines et minéraux, a été
souligné dans la ration alimentaire de tout Africain en
général, et dans celles des enfants et adolescents en
particulier. L’illustration des effets d’une alimentation
équilibrée sur la santé, l’épanouissement et le rendement
physique et intellectuel, ont été considérés.
Étant
donné le droit fondamental de chaque citoyen à une
alimentation appropriée, les États sont tenus de mettre en
œuvre les stratégies nécessaires afin de satisfaire ce
droit fondamental à leurs citoyens. Au nombre des
stratégies, des cantines scolaires à l’enseignement
primaire, le système d’internat au secondaire, l’éducation
nutritionnelle précoce et continue, la valorisation des
produits alimentaires locaux, sont prioritaires. De plus,
les actions ci-dessus évoquées ne peuvent atteindre leurs
objectifs que lorsque les produits alimentaires sont
disponibles grâce à l’extension et à l’intensification de
la production agricole, tant végétale qu’animale.
Mot clés
: Agriculture Alimentation Éducation Pauvreté
Réduction.
Summary
Food
poverty has been defined as well as the role and
importance of food and nutrition in the relief of poverty.
Different kinds of food poverty are by lack of food, by
ignorance, taboos and forbidding, and by snobbishness.
Food lack has a serious impact on growth and human health.
Food is essential on physical and intellectual capacity
building as well as it has been critical on foetus,
childhood, adolescence, for the development of the human
body and for his health.
It is of
human fundamental right of having food to eat. Every
government should manage to meet this fundamental right to
its citizens. To meet this commitments government may
implement such strategies as school lunch for primary
school, boarding for secondary school, early and continual
food and nutrition education for every one, with priority
for local food products. Moreover the above actions cannot
be efficient, without food availability, thereof without
extension and intensification of agriculture in both plant
and animal production.
Key
words : Agriculture Education Food Poverty Relief.
1.
Introduction
Se
nourrir est le premier besoin vital de l’homme. C’est le
premier maillon de la chaîne des besoins fondamentaux de
l’homme.
La
pauvreté est l’état d’une personne qui manque d’argent ou
de moyens matériels, l’état d’une personne qui a une
insuffisance de ressources. Lorsque ce manque de
ressources ne permet pas à l’individu de se procurer ou de
produire de la nourriture pour manger à sa faim, il est un
pauvre alimentaire.
La place
de la nourriture dans la réduction de la pauvreté affecte
indubitablement l’être, l’acteur du développement ainsi
que tous les autres secteurs de ce développement.
Le
présent exposé abordera les caractéristiques et
manifestations de la pauvreté alimentaire, les effets de
la pauvreté alimentaire sur la pauvreté globale et le
développement des nations. Il abordera aussi les
stratégies de lutte contre le manque de nourriture, la
nourriture étant la base et l’essor de réussite sur tous
les autres fronts de lutte contre la pauvreté.
2.
Caractéristiques et manifestations de la pauvreté
alimentaire
2.1
Différents types de pauvreté alimentaire
2.1.1
Pauvreté alimentaire par manque de nourriture
C’est la
forme de pauvreté alimentaire la plus directe. Elle est la
plus préoccupante, et est due à l’incapacité partielle ou
totale de produire sa nourriture, ou d’avoir des moyens
matériels pour se la procurer.
Elle
conduit à un déficit de nutriments ou d’éléments nutritifs
indispensables pour assurer l’énergie et les substances
nécessaires pour la vie et pour le travail d’un individu.
Dans ce
cadre, l’Organisation des Nations Unies pour
l’Alimentation et l’Agriculture ou FAO, a estimé en août
2002 à près de 13 millions, le nombre de personnes en
Afrique qui ont eu besoin d’une aide alimentaire
d’urgence.
2.1.2
Pauvreté alimentaire par sous-information
Elle est
due à un manque d’information sur le rôle et les valeurs
nutritives des aliments.
Exemples
:
- Huile
rouge sous-classée ; régimes pauvres en protéines imposés
aux enfants lors de certaines maladies ; œufs interdits
aux enfants pour ne pas les prédisposer aux vols etc..
2.1.3
Pauvreté alimentaire par tabous et interdits
L’appartenance à un clan ou religion donnée, à une famille
donnée la justifie. Toutefois, il faut distinguer ces
interdits et tabous de l’allergie alimentaire, basée sur
le même principe que l’allergie médicamenteuse. Dans ce
cas, on ne peut que se retenir de consommer l’aliment
allergène en cause.
Exemples
:
-
Interdits : Papaye naturellement pas consommée dans
certaines régions, espèce de poisson ou d’animal
considérée comme totem, donc pas à consommer.
-
Allergie : Allergie aux crustacés, aux poissons, ou à tout
autre aliment animal ou végétal.
2.1.4
Pauvreté alimentaire par snobisme
Le
snobisme alimentaire est l’admiration et l’imitation sans
discernement, des modes alimentaires des gens socialement
plus élevés que soi, bien que les aliments concernés
soient moins nutritifs que ceux qui sont à sa portée.
C’est
ainsi qu’il n’est pas rare d’observer que des plats de
pâte, de sorgho ou de maïs, des plats de couscous
traditionnel de mil, ou d’huile de palme brute, sont
détestés au profit des plats de macaroni ou de nouilles,
de couscous de blé, de riz, d’huile rouge transformée. Ces
derniers sont pourtant moins nutritifs que les premiers.
2.2
Pauvreté alimentaire, croissance et devenir de l’homme ou
de la femme
2.2.1
Place de l’alimentation dans le devenir de l’homme
L’homme
ou la femme n’est que ce qu’il ou elle mange. Il ou elle
naît avec un poids moyen de 3 kg et devient adulte après
21 ans avec 70 kg de poids en moyenne. Ce gain de poids
est assuré par de la nourriture. De plus la qualité de
chaque organe de notre corps, dépend de la qualité et de
la quantité des aliments que nous avons pris pendant notre
enfance et adolescence. L’état de notre organisme, une
fois déterminé à l’âge adulte par la qualité et la
quantité des aliments à ces stades, n’est qu’à entretenir
tout le reste de notre vie.
Dans le
but de fixer les idées, comparons notre organisme à un
véhicule : notre corps est la carrosserie, et les
différents organes que renferme le corps pouvant être
comparés aux différentes parties ou pièces d’un véhicule.
Une fois le véhicule sorti de l’usine, on ne peut plus
grand-chose pour améliorer sa qualité et ses performances.
Les diverses réparations et/ou changement de pièces, ne
peuvent que maintenir ou entretenir ses performances
initiales. Il en est presque de même de notre organisme,
une fois la majorité biologique atteinte à vingt-et-un
(21) ans.
Pour
avoir un organisme performant, je veux dire pour avoir un
être performant pour la lutte contre la pauvreté, il eut
fallu avoir pendant son enfance et son adolescence, une
alimentation équilibrée et saine ; il faut aussi toute sa
vie durant une alimentation équilibrée, saine et adaptée à
ses activités.
2.2.2
Précautions et considérations pratiques
Afin de
permettre aux futurs hommes africains ou aux futures
femmes africaines, d’être performants pour la lutte contre
la pauvreté, il faut des précautions et considérations
pratiques sur l’alimentation, aux étapes de la gestation,
de l’enfance et de l’adolescence. L’alimentation du futur
homme ou de la future femme doit être nutritionnellement
équilibrée avec tous les 3 types d’aliments en quantité et
en qualité. Cette alimentation doit aussi être
hygiéniquement saine, pour éviter les intoxications et les
maladies infectieuses ou parasitaires. Une attention
particulière doit être portée sur les protéines, les
micronutriments tels que le fer, la vitamine A, et l’iode.
Le rôle de ce dernier micronutriment est déterminant entre
autres, sur l’acquisition du quotient intellectuel, donc
sur le degré d’intelligence d’une personne.
De plus,
pendant la période ci-dessus évoquée et tout le reste de
la vie, l’alimentation doit être constituée de rations
équilibrées pour contenir les trois (3) types ou groupes
d’aliments simples. Ces trois types d’aliments sont :
aliments de construction ou aliments plastiques que sont
les protéines, aliments énergétiques ou caloriques que
sont les glucides et lipides, et enfin aliments
protecteurs ou d’utilisation des autres types d’aliments
simples que sont les vitamines et minéraux.
Il est
aussi notoire qu’il n’y a pas de rations équilibrées pour
tous les individus, même s’ils sont de même poids et de
même âge. La ration équilibrée est avant tout fonction du
travail d’une personne, c’est-à-dire de ses activités
physiques et intellectuelles. En outre, chaque personne
doit particulièrement veiller à l’apport énergétique de sa
ration dès la quarantaine d’âge.
2.3
Effet de la pauvreté alimentaire sur la productivité
La
productivité ne peut être assurée que par un individu en
bonne santé. Et la bonne santé est conditionnée par une
alimentation équilibrée.
2.3.1
Avantages d’une alimentation équilibrée sur la santé
L’alimentation équilibrée permet de résister aux maladies,
ou de favoriser la guérison en cas de maladie.
L’alimentation équilibrée permet aussi d’éviter les
maladies tant de carence que de surabondance.
2.3.2
Effets directs de la pauvreté alimentaire sur le travail
2.3.2.1
Travail physique
Avant
d’être apte pour la performance lors du travail physique,
l’organisme doit avoir été bâti grâce à des rations
équilibrées, lors de sa gestation par l’intermédiaire de
la mère, puis lors de l’enfance et de l’adolescence.
L’énergie nécessaire pour le travail est alors fournie par
des aliments énergétiques qui peuvent être assimilés au
carburant dans un véhicule. Au demeurant, cette énergie
provenant des aliments, ne pourra être utilisée par
l’organisme que grâce aux aliments utilisateurs des autres
aliments que sont les vitamines et minéraux. Le rôle de
ces vitamines et minéraux peut être alors comparé à celui
des lubrifiants et l’eau du radiateur dans le
fonctionnement d’un véhicule. La force nécessaire pour le
travail physique est assurée par de la nourriture, il en
est de même du travail intellectuel.
2.3.2.2
Travail intellectuel
Il a été
évoqué plus haut, ce rôle de l’alimentation dans
l’acquisition du quotient intellectuel de tout individu.
Ce rôle, rappelons-le, est irréversible et critique lors
de la gestation, et pendant l’enfance et l’adolescence.
Certes,
au stade adulte de notre vie, tous nos organes y compris
l’organe de l’intelligence qu’est l’encéphale ou le
cerveau, sont déjà façonnés avec toutes leurs
potentialités pour les tâches de conception, d’application
ou d’exécution. Ces potentialités ainsi acquises ne seront
que cultivées et entretenues le reste de notre vie.
Par
conséquent, il s’avère que notre bonne santé et notre
capacité à concevoir des stratégies pour combattre la
pauvreté, passent par une alimentation appropriée ; donc
par la lutte contre la pauvreté alimentaire, et ce, par
des stratégies juridiques et opérationnelles.
3.
Stratégies de lutte contre la pauvreté
La lutte
contre la pauvreté quelle que soit la dimension, passe par
des hommes sains, intelligents et performants. Outre
l’influence de l’hérédité, un tel homme ou une telle femme
n’est que le produit d’une alimentation équilibrée. Il est
donc incontournable et impérieux de s’attaquer en priorité
à la pauvreté alimentaire illustrée par la
sous-alimentation, la malnutrition et la famine.
3.1
Cadre juridique
Tout
individu, tout Africain bénéficiaire d’une alimentation
appropriée, gage de l’expression de ses forces physiques
et intellectuelles, contribuera efficacement à bâtir sa
nation, l’Afrique et le monde tout entier. C’est pourquoi,
non seulement son pays, mais aussi l’humanité entière au
besoin, ont le devoir de lui assurer sa nourriture. Ceci
est clairement exprimé dans la "Déclaration Universelle
des Droits de l’Homme" du 10 décembre 1948, et rappelé par
les Sommets Mondiaux de l’Alimentation de 1996 et de 2002.
Cette Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de
1948, basée sur la Charte des Nations Unies de 1945 et la
Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples de
1981, transparaissent dans les textes de nos
constitutions. C’est le cas de la constitution de la
République du Bénin du 11 décembre 1990.
Ainsi,
chacun a le droit d’avoir accès à un aliment sain et
nutritif. Le droit à la nourriture implique le droit de
chaque être humain à des moyens de production ou d’achat
de denrées alimentaires suffisantes en quantité et de
qualité, et culturellement acceptables.
Le rôle
important de l’aide alimentaire est reconnu surtout dans
les situations de crise humanitaire, et aussi comme
pré-investissement propice au développement.
Face à
cette priorité du droit fondamental à la nourriture que
les nations doivent satisfaire, que devons-nous faire pour
nous débarrasser de la faim, première étape de lutte
contre la pauvreté ?
Au
demeurant, le droit à la nourriture, n’est pas
nécessairement le droit à la nourriture gratuite. L’État
se doit plutôt de respecter et de protéger les droits des
personnes à se nourrir. L’État doit créer et respecter des
conditions propices pour se nourrir.
3.2
Cadre opérationnel
3.2.1
Cantine scolaire et internat
Bien que
le droit à la nourriture pour chacun soit reconnu par nos
états, les moyens pour honorer ce devoir ne sont pas
toujours disponibles. Cependant, un effort doit être fait
pour assurer au moins un repas, par les cantines scolaires
primaires. De plus, à défaut de généraliser les internats
au niveau du secondaire, les élèves les plus méritants
peuvent être sélectionnés sur la base d’un concours, pour
un régime d’internat et bénéficier d’une alimentation
appropriée.
3.2.2
Éducation nutritionnelle
L’éducation nutritionnelle doit être instituée à toutes
les étapes des enseignements primaire et secondaire où
sont en majorité, les groupes vulnérables à la
malnutrition. Elle doit donc être précoce et continue.
Cette
éducation nutritionnelle prendra une place spéciale
différente des leçons d’observation du cours primaire, ou
de la biologie générale des cours secondaires. Elle
valorisera les produits locaux dans l’alimentation, et
insistera sur les aliments riches en protéines et en
micronutriments.
3.2.3
Promotion de la production agricole
3.2.3.1
Expérience béninoise dans un contexte de dirigisme
Afin de
mettre suffisamment de vivres à la disposition des
Béninois pour satisfaire le premier de leurs besoins
primaires à savoir se nourrir, et pour être performant au
travail, le Bénin avait tenté de promouvoir la priorité de
l’accès à la terre à ceux qui pouvaient la mettre en
valeur. De plus, le Bénin avait rendu la production
agricole obligatoire dans tous les établissements
scolaires et les services, en dehors des unités classiques
de production. L’objectif était noble, mais les résultats
ne furent pas à la hauteur des espérances, car la gestion
de ces unités spéciales de production fut catastrophique à
l’image de celle des unités classiques de production.
3.2.3.2
Actions actuelles
Les
actions entreprises actuellement au Bénin vont du
producteur au consommateur, et s’inscrivent aussi dans la
mise en œuvre du Plan d’Action des Résolutions du Sommet
Mondial de l’Alimentation de 1996. Les actions sont
intensifiées, entre autres, dans les domaines suivants :
-
Extension et intensification de la production animale et
végétale.
-
Désenclavement progressif des zones de production.
-
L’organisation des commerçants pour faciliter les
échanges.
- La
facilitation de l’accès au crédit, à la formation et à
l’installation des jeunes sans emploi dans l’agriculture.
- La
mise en place annuelle d’un fonds de secours d’urgence.
- La
prévision des stocks de céréales, au profit des
populations des zones déshéritées, et pour prévenir les
effets des aléas climatiques.
- La
création d’un Comité National pour l’Alimentation et la
Nutrition, organe chargé de la conception et de la gestion
de la politique nationale en matière d’alimentation et de
la nutrition.
3.2.3.3
Intégrité des institutions
Toutes
ces actions seraient de vœux pieux, si toutes les
institutions de l’Etat ne jouaient pas correctement leur
rôle. C’est pourquoi, la Cellule de la Moralisation de la
Vie Publique est créée pour cultiver le respect des lois
et des textes, afin que les actions et les aides prévues
en alimentation aillent aux bénéficiaires.
4.
Conclusion
Cette
présentation a mis l’accent sur l’importance de la
nourriture dans tout le processus de réduction de la
pauvreté. L’importance de la nourriture est si évidente
qu’il ne serait pas exagéré de reconnaître que la
sous-alimentation et la malnutrition sont la cause de la
pauvreté, que la sous-alimentation et la malnutrition sont
la cause du sous-développement.
Référence
1. FAO (2000) ; Le droit à la nourriture en théorie et
en pratique. FAO, Rome.