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Dr Abdel Aziz Chahbar
Section I
Renseignements sur le message original et sa composition du temps du Prophète

A Propos de la langue répandue en Palestine du temps de Jésus :

Il est rationnellement admis que le message céleste parvienne aux gens dans l’idiome qu’ils comprennent parfaitement. Quant à la réception de ce même message, directement de Dieu lui-même, par le Messager, cela relève d’une situation extraordinaire qui n’a rien à voir avec le cours habituel des choses. Dieu révèle sa mission aux Apôtres par le biais des anges. Certains d’entre eux n’ont pas eu besoin de cette intervention et ont reçu le message divin derrière un voile. Dans tous les cas, il est admis que le message céleste est destiné à guider les gens vers le droit chemin. Il est, par conséquent, indispensable qu’il leur parvienne, par la bouche des Messagers, dans une langue qu’ils comprennent parfaitement(1).

Comme Jésus fut un Envoyé, il était obligatoire qu’il fît parvenir aux gens la mission divine, comme il était obligatoire que la langue utilisée, pour ce faire, fût celle parlée par les gens.

Quelle est donc la langue de Jésus ? S’était-il adressé aux foules en araméen ? Maîtrisait-il le grec ? Connaissait-il le latin ?

Beaucoup de chercheurs chrétiens se sont posés ces questions, notamment durant la première moitié du vingtième siècle où des progrès sensibles ont été enregistrés dans le domaine des études bibliques.

Par ces interrogations, on voulait déterminer l’impact qu’a eu Jésus sur la population palestinienne de l’époque et savoir si oui ou non les Ecritures Saintes lui étaient attribuées. Comment peut-on ne pas se poser des questions à propos d’un Evangile rédigé en grec, si Jésus a prêché en araméen ? Comment peut-on agréer l’idée que l’Evangile ait été écrit en grec, alors que nous savons que la mission de Jésus n’était pas de «saper la Loi, mais bien de l’achever et de la mener à bon port», c’est-à-dire qu’il a été envoyé dans le sillage des Prophètes israélites, et dans un contexte bien particulier, celui de l’Ancien Testament qui fut rédigé dans un hébreu empruntant largement à l’araméen ? Comment donc faire face à toutes ces interrogations quand nous savons, par les livres d’Histoire, que la Palestine du temps de Jésus était sous la domination des Romains, que cette domination a longtemps duré et que la langue latine a dû certainement être la langue de la majorité de la population ?

Les chercheurs sont unanimes à dire que la Palestine, du temps de Jésus, était cosmopolite. Elle constituait une véritable mosaïque, de par sa population qui, à des degrés divers, excellait dans le maniement de l’hébreu, de l’araméen avec ses divers dialectes, du grec et du latin. Toutefois, quand il s’agissait de délimiter les aires géographiques de chacune de ces langues, ainsi que leurs particularités et le degré d’influence des unes sur les autres, ces mêmes chercheurs n’arrivaient jamais à se mettre d’accord.

La thèse qui veut que Jésus parlait le grec et qu’il a sans doute transmis son message aux gens dans cette langue n’est pas nouvelle. Elle fut âprement défendue par Vossius au XVIIème siècle, Diolati au XVIIIème  siècle, Heinrich (Paul) et Hug au XIXème siècle. Le fait que la Palestine à l'époque, était sous domination hellénique, confortait ces auteurs dans leur position, mais Diez Macho, dans son ouvrage sur la langue de Jésus, a invalidé leur thèse.

La polémique a repris sur ce point quand Argyle, W. déclara que Jésus parlait le grec et que les gens autour de lui ne comprenaient que l’araméen(2). Si des chercheurs tels que Russel, J.K. furent de cet avis, d’autres, par contre, le rejetèrent catégoriquement comme Draper et Wilson, Mel. R.(3), mais tous, sans exception, sont d’accord pour attester que l’influence hellénique en Palestine du temps de Jésus était considérable. Cet accord provient du fait qu’un grand nombre de documents et de graffiti en grec ont été retrouvés en Palestine. De même que certains fragments des documents de la Mer morte ont été écrits en grec. Cette influence hellénique s’observe également dans la littérature rabbinique et dans les traductions grecques de la Torah au IIème siècle de l’ère chrétienne.

Par ailleurs, les études entreprises par Lieberman, S., Zuntz, G., Milik, J.J., Goodenough, E.R., Gundry, Sevenster, J.N. et Sperber D. ont démontré des aspects divers de l’influence hellénique en Palestine à cette époque et ont contribué à déterminer l’importance de son expansion dans cette région.

Il est à noter ici que le judaïsme a combattu la prédominance de l’hellénisme dans certaines régions de la Palestine et que les centres urbains étaient plus hellénisés que les centres ruraux, mais la situation a changé après la révolte de Bar Kocheba (135 de l’ère chrétienne) quand les influences helléniques et romaines devenaient menaçantes(4).

Le latin, cela a été dit, était la langue du colonisateur dominant. L’Administration fonctionnait en langue romane(5) dont on a retrouvé les empreintes dans certains écrits, sur les chapiteaux des édifices publics et sur certains manuscrits en papyrus, découverts dans la région de la Mer morte. L’influence du latin sur l’hébreu s’est surtout manifestée à propos de questions d’importance primordiale.

Quant à l’araméen, personne ne met en doute sa propagation dans la région syro-palestinienne dès la première moitié du premier millénaire avant J.C. Son expansion en tant que lingua franca s’est prolongée jusqu’au VIIème siècle de l’ère chrétienne.

Entre 721 et 500 avant J.C., les habitants de la Palestine ont substitué l’araméen à l’hébreu. Le fait que Jésus connaissait l’araméen, que ses disciples et ses contemporains communiquaient oralement et par écrit dans cette langue et que le christianisme s’est propagé en Palestine, en Syrie et en Mésopotamie en araméen également était connu des chercheurs et des docteurs de la Loi ou du moins l’idée était répandue parmi eux.

Pour Meyer A., l’araméen était bien la langue de Jésus et qu’une grande partie des œuvres relatives à sa mission ont été écrites, à l’époque, d’abord dans cette langue, puis elles ont ensuite été traduites(6).

Parmi les chercheurs, il y en a qui affirment que l’araméen était répandu dans les classes populaires du temps de Jésus et que celui-ci ainsi que d’autres Messagers se sont servis de cette langue dans leur vie(7). D’autres chercheurs affirment, à leur tour, que l’araméen s’est substitué à l’hébreu depuis le début de l’époque hellénique(8). D’autres chercheurs encore avancent que l’araméen s’est effrité en de nombreux dialectes et qu’en gros on y distingue l’araméen primitif qui fut, selon Katcher, G.Y., la langue utilisée dans certains écrits découverts dans la région de Jérusalem et de la Mer Morte et l’araméen tardif qui s’est subdivisé en araméen sumérien et en araméen palestino-chrétien.

L’araméen de Galilée revêt une importance particulière parmi les dialectes araméens tardifs. C’est dans cet idiome que furent rédigées les parties araméennes du Talmud palestinien. La Torah fut traduite dans cet idiome, lequel fut aussi l’instrument linguistique utilisé dans la rédaction des «Midrashim». On peut considérer, en général, l’araméen palestinien comme étant le plus proche des parlers dont on croit qu’il fût le premier instrument linguistique dont on s’est servi pour rédiger la Bonne Nouvelle transmise par Dieu à Jésus.

D’autres chercheurs encore tels que Birkeland, H. pensent que les milieux populaires en Palestine parlaient l'hébreu du temps de Jésus, mais que cet hébreu-là n’était pas nécessairement celui des Rabbis. C’était plutôt un dialecte populaire qui a évolué au contact de l’hébreu de la Torah. Ce point de vue fut sévèrement critiqué par beaucoup d’auteurs(9).

Quant à l’hébreu rabbinique, il s’est répandu comme langue littéraire au Ier au IIème siècle de l’ère chrétienne et s’est développé - dans le cadre du panorama des langues parlées en Palestine - après l’Exil et au début de l’ère chrétienne.

En conclusion, il est possible d’avancer que les trois langues (l’hébreu, l’araméen et le grec) étaient parlées par de larges couches de la population palestinienne, mais leur aire d’expansion n’était pas précise et les enchevêtrements linguistiques étaient monnaie courante. Aux côtés de ces trois langues, la langue latine était largement répandue.

Nous avons eu recours aux Livres du Nouveau Testament pour nous renseigner sur la langue de Jésus et de ses disciples. Voici ce que nous avons trouvé :

Dans le Livre de Jean(10) :

«Marie de Magdala se tenait près du tombeau, dehors, et pleurait. Tandis qu’elle pleurait, elle se baissa pour regarder dans le tombeau; elle vit deux anges en vêtements blancs assis à l’endroit où avait reposé le corps de Jésus, l’un à la place de la tête et l’autre à la place des pieds. Les anges lui demandèrent : «Pourquoi pleures-tu ?». Elle leur répondit : «On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis». Cela dit, elle se retourna et vit Jésus qui se tenait là, mais sans se rendre compte que c’était lui. Jésus lui demanda : «Pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?» Elle pensa que c’était le jardinier, c’est pourquoi elle lui dit : «Si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le reprendre». Jésus lui dit : «Marie !». Elle se tourna vers lui et lui dit en hébreu : «Rabbouni !», ce qui signifie : «Maître.»

Dans l’Evangile de Marc(11), (où il s’agit de l’histoire de Jésus avec la fille de Jaïrus, chef de la Synagogue) :

«Il la prit par la main et lui dit : «Talitha koum !» ce qui signifie «Fillette, debout, je te le dis !».

La fillette se leva aussitôt et se mit à marcher”

Dans l’Evangile de Jean(12) :

«Pilate ordonne aussi de faire un écriteau et de le mettre sur la croix; il portait cette inscription : «Jésus de Nazareth, le roi des Juifs». Beaucoup de Juifs lurent cet écriteau, car l’endroit où l’on avait mis Jésus en croix était près de la ville et l’inscription était en hébreu, en latin et en grec. Alors les chefs des prêtres juifs diront à Pilate : «Tu ne dois pas laisser inscription «le roi des Juifs», mais tu dois mettre : «Cet homme a dit : Je suis le roi des Juifs». Pilate répondit : «Ce que j’ai écrit reste écrit.»

Dans l’Evangile de Luc(13) :

«Au-dessus de lui, il y avait cette inscription : «Celui-ci est le roi des Juifs».

Dans l’Evangile de Marc(14) :

«Ils le revêtirent d’un manteau rouge, tressèrent une couronne avec des branches épineuses et la posèrent sur sa tête (…). Sur l’écriteau qui indiquait la raison de sa condamnation, il y avait ces mots : «Le roi des Juifs.»

Dans l’Evangile de Luc :

«Il y avait écrit en grec, latin et hébreu : Celui-ci est le roi des Juifs»(15).

Dans l’Evangile de Mathieu :

«Vers trois heures, Jésus cria avec force : «Eli, Eli, lema sabactani ?» -Ce qui signifie : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?» Quelques uns de ceux qui se tenaient là l’entendirent et s’écrièrent : «Il l’appelle Elie».(16)

Dans les Actes des Apôtres :

«Quand le jour de la Pentecôte arriva, les croyants étaient réunis tous au même endroit. Tout à coup, un bruit vint du ciel, comme si un vent violent se mettait à souffler, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. Ils virent alors apparaître des langues pareilles à des flammes de feu; elles se séparèrent et elles se posèrent une à une sur chacun d’eux. Ils furent tous remplis du Saint-Esprit et se mirent à parler en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donna d’exprimer.

A Jérusalem, vivaient des Juifs pieux, venus de tous les pays du monde. Quand ce bruit se fit entendre, ils s’assemblèrent en foule. Ils étaient tous profondément surpris, car chacun d’eux entendait les croyants parler dans sa propre langue. Ils étaient remplis d’étonnement et d’admiration et disaient : «Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiliens ? Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende parler dans sa langue maternelle ? Parmi nous, il y en a qui viennent du pays des Parthes, de Médie et d’Elam. Il y a des habitants de Mésopotamie, de Judée, de Cappadoce, du Pont et de la Province d’Asie, de Phrygie et de Pamphylie, d’Egypte et de la région de Cyrène en Lybie; il y en a qui sont venus de Rome, de Crète et d’Arabie (…). Et pourtant nous les entendons parler dans nos diverses langues des grandes œuvres de Dieu !»(17)

Dans les «Actes des Apôtres» également, nous pouvons lire le propos relatif à la demande que fait Paul au commandant de la forteresse de Jérusalem, afin qu’il parle à la population. Le commandant lui demanda s'il connaissait le grec. Paul répondit qu’il était Juif et citoyen romain de Tarse (Cilicie). Son discours à la population fut en hébreu, selon le texte arabe des «Actes des Apôtres» et en araméen, selon les traduction française, anglaise et espagnole(18).

Les «Actes des Apôtres» nous apprennent également que Saul faisait des discours aux Juifs qui parlaient le grec et discutait avec eux dans cette langue(19).

C’était là l’exposé d’un certain nombre de textes du Nouveau Testament où il est fait mention des langues parlées en Palestine lors de la mission révélée à Jésus. Quand nous lisons la biographie de ce Prophète dans les quatre Evangiles, nous constatons qu’il a eu des discussions avec la population de différents centres urbains et ruraux de Palestine, ainsi qu’avec les membres du Haut Conseil, les Docteurs de la loi, les responsables chargés de la gestion du Temple et des affaires religieuses juives. Il a eu également des discussions avec le Gouverneur romain de Palestine qui parlait le latin. C’est ce gouverneur-là - selon l’Evangile de Jean - qui va écrire sur le haut du crucifix (voir texte supra) la phrase «Celui-ci est le Roi des Juifs» en latin, en grec et en hébreu.

Jésus a également parlé à une femme cananéenne qui l’a prié de gurérir son enfant et, à la fille du chef de la Synagogue, il a dit en araméen : «Tiltha quaum», ce qui signifie : «O fille de mon peuple !», d'après les traductions. La «tiltha» veut dire «la fille chêtive»(20). Il a aussi usé de la parabole(21) en s’adressant aux gens. Et l’on sait que les paraboles sont des figures de style qui exigent beaucoup de précision dans le choix des mots et une vaste connaissance de la langue tant chez le locuteur que chez le destinataire.

Selon le point de vue évangélique, Jésus, sur la croix, s’adressa à Dieu en araméen(22). Selon les Evangiles, certaines personnes présentes au Calvaire qui l’entendirent parler, avancèrent qu’il appelait Elie. Marie de Magdala s’adressa à lui en hébreu.

Toutes ces données démontrent que la majorité des discussions de Jésus étaient en araméen, la langue populaire la plus répandue à l’époque. Viennent ensuite les discussions et les discours dans lesquels il employait l’hébreu, la langue de l’Ancien Testament. Jésus a déclaré : «Je ne suis pas venu pour saper la Loi, mais bien pour l’achever(23)». Notons que dans les quatre Evangiles, on trouve beaucoup d’allusions faites par Jésus à la parole des Prophètes, notamment Esaïe et Jérémie.

Par ailleurs, il semble que Jésus avait une double culture latine et grecque, ce qui était courant chez les gens de son époque. L’histoire de la traduction de la phrase «celui-ci est le roi» que Pilate a tenu qu’elle soit prononcée en grec (ou en araméen selon certaines traductions) le confirme bien.

Quant à ce qu’on raconte à propos du Saint-Esprit qui enseigne les langues aux Messagers et à leurs disciples pour qu’ils puissent transmettre le message divin aux gens dans leur propre langue, cela relève du mythe, car si nous admettions sa véracité, la prédication de Jésus (L’Evangile original de Jésus) serait alors écrite en dix sept langues.

Certes, la région qui a été le berceau de la Révélation de Jésus a subi l’influence hellénique sous l’instigation d’Hérode Le Grand, mais Jésus a été envoyé à une population particulière. Il a dit : «Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues du peuple d’Israël (24)» [Mathieu 15 : 24].

On peut donc conclure que sa mission fut accomplie dans la langue de son peuple, laquelle était son propre idiome maternel.

L’époque de la Révélation

Le Très-Haut a voulu que Jésus soit son Messager qui apporte la Bonne Nouvelle et qui avertit le peuple israélite complètement divisé en plusieurs sectes rivales. Les Israélites, à l’époque de Jésus, avaient transgressé la Loi et dénaturé les propos de Dieu. Les Rabbins ont honteusement exploité le domaine des sciences religieuses pour s’enrichir illégalement.

La Révélation eut donc lieu en Palestine qui était, à l’époque, l’objet de convoitises de puissants empires qui lui ont fait perdre son indépendance politique. C’est ainsi qu’au IIème siècle avant J.C., la Palestine tomba sous domination égyptienne, puis en 63 avant J.C. sous juridiction romaine, à la suite de la prise de Jérusalem par Pompée.

Sous l’administration romaine se constitua un Royaume juif qui dépendait administrativement du gouverneur romain établi à Césarée en Mer méditerranéenne. Le Roi était, cependant autorisé à gérer les affaires religieuses de son Royaume(25). Quand César exigea qu’on élève sa statue au sein du Temple ainsi que celle de l’Aigle au portique de celui-ci, la population juive, offensée par cette ingérence romaine en religion se souleva. Le Roi qui n’avait aucun pouvoir politique réel se contenta alors de calmer les insurgés(26).

Les documents de l’époque présentent Hérode Le Grand, Roi des Juifs du temps de Jésus, comme un grand admirateur de la culture hellénique. Eminent combattant, personne ne pouvait l’égaler dans les duels. L’empereur Auguste qui avait beaucoup d’estime pour lui, lui octroya de nombreuses provinces. Hérode devint puissant et édifia son royaume sur le modèle romain, mais en le dotant d’une culture et d’un mode de vie dans le style hellénistique. Il fit du Temple l’instauration religieuse la plus importante dans son royaume et se fit entourer par les rabbins et les théologiens juifs, mais son engouement pour le mode de vie étranger (romain) et sa négligence de la culture juive qui ne devint prisée que dans les campagnes et chez les petites gens, lui valurent beaucoup de haine de la part des siens. Les tentatives pour l’assassiner se multiplièrent, ainsi que les intrigues dans son Palais.

Après sa mort, ses fils s’entretuèrent. L’empereur romain les rassembla et leur partagea le Royaume selon le Testament laissé par leur père. C’est ainsi qu’Antipas prit possession du Mont où se trouve Nazareth, de Tibériade, d’Azdaralla et les terres situées aux alentours du Jourdain. Philippe s’empara de la province de Natanya. Quant à Archéolas, il se réserva la région de Judée où est située la ville de Jérusalem. Il prit également Bethléem, Gaza, Césarée et Jaffa.

La lutte devint âpre entre les sociétés de ces trois provinces gouvernées par les fils d’Hérode. Leur soumission à la religion juive, leur degré d’hellénisation ainsi que leur loyauté vis-à-vis du gouverneur romain n’étaient pas partout les mêmes. La province d’Archéolas fut, semble-t-il, la plus importante de ces provinces pour les Romains qui dirigèrent ses affaires administratives, depuis la ville de Césarée. Le Temple pour la décoration duquel Hérode a dépensé des sommes faramineuses a fait de cette province un centre commercial qui draina de toutes part les richesses des Israélites, ce qui fut d’une grande signification pour Rome.

Le Temple était géré par un Haut Conseil composé de soixante et onze membres représentant l’autorité religieuse juive, mais cette autorité était limitée, car les jugements émanant du Conseil ne pouvaient nullement être exécutés sans l’autorisation de l’administration romaine.

Les divergences entre les écoles théologiques juives s’aggravaient(27). Les Sadducéens rejetaient le Talmud et n’admettaient point l’idée de la résurrection des morts et du Jugement Dernier. Pour eux, rétribution et châtiment sont l’affaire de ce monde.

Mathieu dit dans son Evangile :

«Ce jour-là(28) certains Sadducéens sont venus voir Jésus, eux, qui refusent de croire au Jugement Dernier. Ils lui posèrent une question à laquelle il répondit : «Vous êtes dans l’erreur parce que vous ne connaissez ni les Ecritures, ni la puissance de Dieu».»

Dans les «Actes des Apôtres» (23 : 8)(29), il est dit que les Sadducéens ne croient pas à la résurrection et que, pour eux, il n’y ni anges, ni esprits.

La secte des Sadducéens s’intéressait très peu aux affaires religieuses. Ce qui la préoccupa surtout c’était sa situation matérielle influente au sein de la société juive.

Quant aux Pharisiens (ou les Séparés), ils étaient, d’après Flavius Josèphe, un ordre religieux juif qui se considérait plus proche de la Loi que tout ordre juif et qu’il était, de ce fait, le plus apte à en faire l’exégèse. Ils croyaient au Talmud, à l’infaillibilité des Rabbins et à la résurrection des morts, mais rejetaient le rite des offrandes aux autels et la croyance aux Prophètes postérieurs. Jésus a eu beaucoup de démêlés avec eux. Dans l’Evangile de Marc, nous lisons ceci(30) :

«Les Pharisiens arrivèrent et commencèrent à discuter avec Jésus pour lui tendre un piège. Ils lui demandèrent de montrer par un signe miraculeux qu’il venait de Dieu. Jésus soupira profondément et dit : «Pourquoi les gens d’aujourd’hui réclament-ils un signe miraculeux ? Je vous déclare, c’est la vérité : aucun signe ne leur sera donné !». Puis il les quitta, remonta dans la barque et partit vers l’autre côté du lac».

La secte des Pharisiens était, parmi les sectes juives, celle qui était la plus mêlée au peuple. Elle l’instruisait et orientait ses pas. Elle pu acquérir ainsi une place importante dans les milieux de la classe moyenne juive. En l’an 70 de l’ère chrétienne, après la destruction du Temple par Titus, les Pharisiens entreprirent d’éduquer le peuple juif dans son exil et ils restèrent ainsi à attendre l’arrivée du Messie.

Quant à la secte des Hassidim, elle ne joua qu’un rôle limité du temps de Jésus. Les Hassidim interdisaient les sacrifices, tenaient à leur chasteté, s’adonnaient à l’agriculture et combattaient l’esclavage.

La secte des Esséniens, quant à elle, a intéressé les historiens tels que Pline, Philon et Josèphe Flavius. Elle s’est attachée à la Torah écrite et orale (le Talmud) et a réussi une certaine répartition des biens chez elle. Les rites traditionnels prenaient chez eux leur plein sens dans l’ardente solitude de la vie cachée.

D’après Mathieu, c’est bien aux Sadduccéens et aux Pharisiens que Jean-Baptiste s’adressa (Chapitre 3 : 7-10). Voici ce qu’il leur dit :

«Bande de serpents ! Qui vous a enseigné à vouloir échapper au Jugement de Dieu, qui est proche ? Montrez par des actes que vous avez changé de mentalité et ne pensez pas qu’il suffit de dire en vous-mêmes : «Abraham est notre ancêtre». Car je vous déclare que Dieu peut utiliser les pierres que voici pour en faire des descendants d’Abraham ! La hache est déjà prête à couper les arbres à la racine : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu !»(31)

En nous basant sur ces faits, nous pouvons dire que l'époque de la mission que Jésus, fils de Marie, accomplit auprès des Israélites était une époque qui nécessitait réellement cette mission, car les gens avaient besoin d’orientation spirituelle. Dieu donc révéla à Jésus les Ecritures après qu’Il eût montré aux Juifs le miracle de sa naissance sans père.

Jésus a vécu en Palestine du temps où cette terra sainte était sous juridiction romaine. Malgré les bouleversements que sa mission a opérés dans la vie religieuse du Moyen-Orient à cette époque, les détails sur sa vie sont rarissimes dans les ouvrages de ses contemporains, mises à part sa naissance miraculeuse et la période que dura sa mission prophétique. Les sources chrétiennes ne s’intéressèrent guère à sa jeunesse et se contentèrent de faire hâtivement allusion à son métier de menuisier à Nazareth(32).

Bien qu'il y ait eu beaucoup d’écrits sur Jésus, sa vie pose des problèmes d’historicité fort controversés et beaucoup de ses aspects restent ignorés. Dans la plupart des biographies qui lui ont été consacrées, on s’est beaucoup plus intéressé aux questions cultuelles (à leur confirmation ou à leur rejet) qu’à la personnalité de Jésus(33).

Il est à souligner ici qu’une partie de ce qui a été écrit sur Jésus a douté de tout, y compris de sa mission même(34).

Les sources relatives à la vie de Jésus

Il existe deux catégories de sources relatives à la vie de Jésus :

1. Les sources chrétiennes

Il s’agit notamment des Evangiles canoniques : Mathieu, Luc et Marc. Ces sources relatent la vie de Jésus du temps de l’Annonce de la Bonne Nouvelle, mentionnent brièvement sa naissance miraculeuse, mais elles mettent quasiment sous silence sa vie en Egypte et son retour de ce pays, après la mort d’Hérode, jusqu’à la Révélation. Ce qui est dit dans ces Evangiles sera plus tard revu pour concorder avec les croyances de la Première Eglise et des Conseils successifs qui élaborèrent le canon de la foi chrétienne et créèrent des récits selon l’évolution de la croyance des Chrétiens en Jésus.

2. Les sources non-chrétiennes

Ces sources sont de deux sortes :

2.1. Sources romaines non-chrétiennes

Ces sources présentent Jésus comme une personnalité influente de son époque ou comme une personnalité qui fait partie intégrante des événements que la Palestine a vécus, sous le règne de l’Empereur romain Tibère et du procurateur Pilate. Elles donnent un aperçu sur la vie du Christ, chaque fois qu’elles abordent la question du Christianisme ou relatent les actions des disciples de Jésus.

Pline le Jeune (an 110 de l'ère chrétienne) rapporte dans sa dixième Epître que les Chrétiens se réunissaient chaque jour avant l’aube, à des heures précises, pour psalmodier des chants en l’honneur du Christ comme si celui-ci était un Dieu. Par la même occasion, ils tenaient à rappeler à eux-mêmes qu’ils allaient mourir un jour …(35).

Il s’agit là d’une consultation que Trajan a demandée à Pline le Jeune pour se faire une idée sur la manière dont il faut traiter les Chrétiens, disciples de Jésus.

Tacite, quant à lui, mentionne dans ses Annales, les poursuites effectuées par Néron contre les Chrétiens et rappelle, dans le même contexte, que les Chrétiens sont bel et bien les disciples de Jésus, lequel fut cruellement persécuté par Pilate de Tibériade(36).

Ces sources ne se sont guère intéressées aux subtilités de la religion prônée par Jésus et n’ont donné que très peu d’importance aux réformes qu’il souhaitait introduire dans la religion mosaïque. Elles ont considéré la mission de Jésus comme un fait politique nouveau qui risquait de bouleverser une région vitale pour l’empire romain, mais n’ont guère élevé ce Prophète au rang des révolutionnaires qui exhortèrent les foules à s’insurger contre l’autorité romaine et qui désobéirent à César, à l’insar de Jugurtha. Elles ont, par contre, mis l’accent sur le nombre de plus en plus croissant des Chrétiens et sur leur éparpillement, à travers toutes les villes de l’empire, d’une manière telle qu’ils donnèrent l’impression qu’ils constituaient une nouvelle classe dans la société romaine.

Il semble que les attitudes des empereurs romains et de leurs gouverneurs provinciaux étaient contradictoires face à l’homme qu’était Jésus et à sa mission prophétique. Les Evangiles canoniques ont relaté l’attitude de Pilate vis-à-vis de Jésus. Ce procurateur s’est montré hésitant quant au jugement de cet homme qui voulait garder à César ce qui appartient à César et donner à Dieu ce qui appartient à Dieu. Son épouse a tenté de le dissuader de juger sévèrement cet homme pacifique, mais encore une fois, Pilate s’est montré fort indécis. Il finit alors par abandonner le sort de Jésus aux Juifs après un scrutin dont les Evangiles se sont fait l’écho. C’est que Pilate n’était pas en mesure de faire face à la grogne du mouvement de ceux que Jésus désigna sous le nom de “brebis égarés”. Toutefois, cette attitude quasi neutre face à la personne de Jésus, fils de Marie, va changer lorsque le Christianisme se transformera en mouvement englobant des tendances politiques, ce qui entraîna bien des persécutions contre les doctrines chrétiennes et les adeptes du Christianisme(37).

La rareté des écrits romains sur Jésus en son temps s’explique par le fait que l’empereur romain, établi en Césarée sur la Méditerranée, gouvernait la Judée et la Samarie, alors que Jésus, au début de sa mission, prêchait en Galilée. De même que les objectifs lointains de sa prédication ne furent saisis des Romains que lorsqu’il entra à Jérusalem, et qu’il s’opposa aux Docteurs de la Loi juive, parmi les gardiens du Temple. Les Romains ne s’intéressèrent vraiment à lui que lorsqu’ils commencèrent à croire sérieusement que sa prédication allait fasciner la population de Palestine et que celle-ci allait constituer une opposition politique contre eux et contre le gouverneur juif qui était sous leur obédience.

2.2 Les sources juives :

Les sources juives présentent Jésus sous différentes formes. Pour certaines d’entre elles, il n’est qu’un bâtard, car il est né hors mariage. Ce qu’il prétend avoir accompli comme miracles n’est en fait que ce qu’il a a appris à pratiquer en Egypte comme magie, sorcellerie et charlatanisme. Sa condamnation fut générale et l’Evangile n’est, pour ces sources, que mensonge et imposture. Sa mère, Marie, tressait les cheveux des femmes et lui, Jésus, n’était pas le Messie attendu, car la venue de celui-ci sera précédée par des signes avant-coureurs tels que la production de blé dont les grains auront chacun la grosseur du rein d’un taureau. Le véritable Messie sera obéi de tout le monde. Il sera alors mis fin au règne des non-Israélites.

Par ailleurs, le Talmud de Babylone (Sanhadrin, 43) nous apprend que Jésus pratiquait la magie et qu’il a détourné le peuple d’Israël du droit chemin. Dans le Livre des Dommages (sédarim nezikin) qui traite des lois pénales juives, il est fait mention de l’attitude des Juifs vis-à-vis de Jésus. Ce Livre s’est largement appliqué à dénigrer la personne de Jésus, que la Paix soit sur lui.

De son côté, l’historien juif Flavius Josèphe qui est, comme on le sait un helléniste et un sympathisant romain, a consacré à Jésus quelques brefs passages qui laissent apparaître l’influence qu’a eu sur lui l’attitude romaine vis-à-vis du Messie. On ne trouve chez lui aucune influence de l’attitude des Juifs, ses coreligionnaires. C’est probablement cela qui incita beaucoup de chercheurs à croire que l’auteur de “La guerre juive” n’est pas Flavius Josèphe, mais un écrivain chrétien qui lui est postérieur. Nous pensons, quant à nous, que Flavius Josèphe, bien qu’il donnât l’impression de s’être rangé du côté des Romains, il avait malgré tout gardé la nostalgie de l’époque qui a précédé la glorification du Temple. En plus, il a tant souhaité que Jésus fût réellement le Messie, fidèle au peuple. Voici ce qu’il dit : «En cette époque-là vivait un bienfaiteur du nom de Jésus. C’est “un homme de bien» si l’expression nous est permise. Il accomplissait des œuvres extraordinaires et recevait avec joie la vérité. Il eut beaucoup d’adeptes parmi les Juifs et les Gentils. C’était lui le Messie”(38).

Les Evangiles esquissent le portrait de la vie de Jésus comme suit :

1. Naissance de Jésus à Bethléem.

2. Emigration de Joseph, le menuisier et de Marie vers l’Egypte, fuyant la terreur d’Hérode. Jésus les accompagnait.

3. Retour en Palestine après la mort d’Hérode et installation à Nazareth, loin de la tyrannie d’Archélaos.

4. Début de la Révélation et apparition de Jésus «le Maître». Il avait trente ans selon Luc. Dans l'Evangile de Matthieu, il est dit : «Jésus voyageait à travers toute la Galilée. Il y enseignait dans les synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Royaume et guérissait les gens de toutes leurs maladies et de toutes leurs infirmités».

5. Le baptême de Jésus par Jean-Baptiste.

6. L’enseignement de Jésus en Galilée et à Capharnaum.

7. La notoriété de Jésus est générale dans toute la Palestine. «Beaucoup d’habitants de Galilée, des dix villes, de Jérusalem, de Judée et de la région de Jourdain, le suivirent et croyèrent en lui.

8. Position de Jésus face à la Loi. Sa déclaration qu’il est venu achever la Loi et orienter «les brebis perdues» (Les Israélites).

9. Réunion et concertation de Jésus avec ses adeptes.

10. Directives données par Jésus à ses apôtres : annoncer dans toutes les agglomérations l’imminence du Royaume de Dieu.

11. La prédication en Galilée, Nazareth, Capharnaum, Bethsaïda, Jéricho, Jérusalem et partout dans les villes et les campagnes.

12. Détails sur les miracles et polémique entre les sectes juives et les chefs de la Synagogue.

Ce sont là les faits saillants de la vie de Jésus et de sa prédication. Quant à ses attitudes face aux événements de son époque, elles sont identiques à celles de tous les Prophètes. Jésus sevait faire aboutir sa mission selon des voies et des méthodes sûres et bien étudiées. Dans l’Evangile de Luc (13 : 31-35), il est dit :

«A ce moment-là, quelques Pharisiens s’approchèrent de Jésus et lui dirent : «Pars d’ici, va t’en ailleurs, car Hérode veut te faire mourir». Jésus leur répondit : «Allez dire à cette espèce de renard : Je chasse des esprits mauvais et j’accomplis des guérisons aujourd’hui et demain, et le troisième j’achève mon œuvre». Mais il faut que je continue ma route aujoud’hui, demain et le jour suivant, car il ne convient pas qu’un Prophète soit mis à mort ailleurs qu’à Jérusalem.

Jérusalem, Jérusalem, toi qui mets à mort les Prophètes et tues à coups de pierres ceux que Dieu t’envoie ! Combien de fois ai-je désiré rassembler tes habitants auprès de moi comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, mais vous ne l’avez pas voulu ! Et bien, votre maison va être abandonnée. Je vous le déclare : vous ne verrez plus jusqu’à ce que vienne le moment où vous direz : «Que Dieu bénisse celui qui vient au nom du Seigneur».(39)

Après l’entrée de Jésus au Temple, il est dit dans Matthieu (21 : 12-13) :

«Jésus entra dans le temple et chassa tous ceux qui vendaient ou qui achetaient à cet endroit; il renversa les tables des changeurs d’argent et les sièges des vendeurs de pigeons. Puis il leur dit : «Dans les Ecritures, Dieu déclare : «On appellera ma maison, maison de prière». Mais vous, ajouta-t-il, vous en faites une caverne de voleurs !»(40)

Dans sa réponse à quelques membres du parti d’Hérode qui, poussés par les Pharisiens, lui posèrent cette question :«Est-il permis, oui ou non, de payer des impôts à l’empereur romain ?»,  Jésus dit :

«Hypocrites, pourquoi me tendez-vous un piège ? Montrez-moi l’argent qui sert à payer l’impôt». Ils lui présentèrent une pièce d’argent, et Jésus leur demanda : «Ce visage et ce nom gravés ici, de qui sont-ils ?». «De l’empereur», répondirent-ils. Alors, Jésus leur dit : «Payez donc à l’empereur ce qui lui appartient, et à Dieu ce qui lui appartient».(41)

(Mathieu, 22 : 18-21)

 


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