|

Après
une série de réunions et de leçons, Clay se joint
secrètement à la "Nation de l'Islam"
Cassius :
"Je ne voulais pas que les gens apprennent
mon
adhésion au groupe d'Elijah Muhammad afin de ne pas perdre
mes chances de conserver
le
championnat mondial de boxe"
Cassius
Clay croyait, préalablement, que nul ne se joindrait
inutilement ou par fantaisie au groupe de la "Nation de
l'Islam". Il ne s'est donc pas précipité à y déclarer son
adhésion, dissimulant son intérêt pour l'étude des principes
régissant ce groupe et ses enseignements. Il lui fallait
s'en convaincre avant toute décision, poursuivant dans cette
optique la participation aux réunions du groupe en
Mississipi pendant un certain laps de temps, écoutant les
prêcheurs, suivant avec assiduité leurs leçons. Il était
avide de connaître les préceptes de l'islam, soucieux
d'embrasser cette religion avec toute la foi qu'elle mérite.
L'islam incarnait pour lui, au début, la religion de la
liberté et de la paix. Mais après avoir savouré les
félicités de la foi et prononcé les deux actes de foi (chahadat),
après avoir assimilé les enseignements de l'islam relatifs
tant au culte religieux qu'aux transactions matérielles, il
reconnut que cette religion couvre tous les aspects de la
vie.
Elijah
Muhammad enseignait que Dieu l'Omnipotent défend les Noirs,
qu'Il les fera triompher, car ils sont les opprimés, et les
Blancs les oppresseurs "Les injustes verront bientôt le
revirement qu'ils éprouveront" (Al-Shu'ara' (la
concertation), 227). Ces enseignements ont fortifié chez les
Noirs le sentiment de la délivrance prochaine. Il ne faut
pas désespérer du lendemain, car s'ils venaient à Dieu mus
par la foi, Il ne les abandonnerait pas. D'où la
détermination de Clay à appréhender ces préceptes et à
méditer sur leurs sens tout au long du périple de la foi qui
le mena vers l'islam.
Cassius
Clay savait, d'autre part, que l'adhésion au groupe d'Elijah
Muhammad impliquait un engagement total à ses enseignements
et une assiduité absolue à ses cours. Aussi ne voulait-il
pas s'y engager avant mûre réflexion et pondération. Il lui
fallait en être convaincu, car il était conscient que son
adhésion au groupe allait lui imposer des obligations qu'il
lui faut nécessairement assumer. D'où sa dissimulation de
l'intérêt qu'il portait à joindre le groupe, jusqu'à ce que
Dieu ait éclairé son cœur de la lumière de la foi.
Entre-temps, la renommée de Clay poursuivait son ascension
et devenait le point de mire des différents médias
américains. A cet égard, le journaliste Huston Horn note :
"Clay pensait que son adhésion au groupe la "Nation de
l'islam" ne serait pas chose aisée, raison pour laquelle il
a dissimulé à la presse ses intentions. C'est en 1961 que
j'ai rencontré Clay lorsque je me suis rendu à Louisville où
j'ai passé plusieurs jours avec lui et sa famille, pour
effectuer un entretien journalistique. La première fois où
je l'ai vu, il allait à Miami pour s'entraîner en prévision
d'un match de boxe. Nous nous sommes rencontrés à l'aéroport
de la Nouvelle Orléans où nous avions pris quelques verres
de bière en attendant l'heure du vol. Je me souviens que la
bière m'a été versée dans un verre, alors que la sienne
était dans du papier plastifié. En nous les apportant, le
garçon me dit que le verre était pour le "boy", désignant
Clay. J'ai senti une gêne et de la colère devant cette
attitude, mais cela n'a pas semblé toucher Clay. Du moins il
n'en a rien montré. "J'en ai l'habitude", se contenta-t-il
de dire.
"Lorsque nous sommes arrivés à Miami, poursuit Horn, Clay a
constaté que la chambre que son entraîneur, Angelo Dundee,
lui a réservée à l'hôtel à Miami était dans l'aile réservée
aux noirs. De plus c'était un hôtel d'un standing qui ne
correspond pas à une vedette comme Clay, alors que la
chambre qui m'a été réservée était dans un hôtel sur la
plage de Miami. Pour la seconde fois, j'ai senti l'embarras
de la situation et voulu, par courtoisie, partager son
hôtel. Mais je n'ai pu le faire car il s'agissait en réalité
d'une simple pension. Je suis retourné donc à mon hôtel sur
la plage. J'ai de la honte chaque fois que je me rappelle de
cet incident, mais c'est ce que je fis. En dépit de cet
incident et d'autres incidents similaires, j'ai éprouvé un
sentiment de désespoir et de trahison lorsque j'ai appris
l'adhésion de Clay à la "Nation de l'Islam". La vérité est
qu'un homme noir perçoit l'homme blanc avec un regard
critique, mais ma sympathie pour les Noirs était fondée sur
l'optique de Martin Luther King, et non d'Elijah Muhammad
qui me paraissait comme un méchant homme."
"Abderrahmane, qu'Elijah Muhammad a envoyé de Chicago à
Miami pour aider la "Nation de l'Islam", raconte : "J'ai
commencé à enseigner à Cassius les ruses de l'homme blanc.
Comment, parce que nous sommes noirs, nous sommes devenus
des esclaves dans ce pays et leurrés astucieusement par
l'homme blanc. Je lui ai parlé des royaumes africains,
comment ces royaumes ont prospéré alors que les Blancs
étaient encore dans les caves. Je lui en ai parlé de la même
manière, comme je l'aurai fait avec n'importe qui. Il était
traité de la même façon que les autres, la seule différence
étant qu'il était un boxeur professionnel, ce qui lui
évitait d'assumer les tâches incombant aux autres camarades
à la mosquée.
"On
mangeait ensemble dans un restaurant de renommée à Miami.
C'est là où j'ai constaté, la première fois, que nul n'avait
appris à Clay que la viande de porc était prohibée. Il y
renonça cependant sans trop de difficulté. Ce qui a
simplifié davantage ma mission était le fait qu'il ne fumait
pas, ne buvait pas et ne se droguait pas. Je n'ai pas eu non
plus de peine à l'amener à modifier son alimentation,
conformément aux enseignements de l'Islam. Il écoutait avec
attention et était avide d'apprendre. Cet homme élégant
n'avait d'autre souci que de voir les Noirs recouvrer leurs
droits, raison pour laquelle il voulait apprendre davantage
des enseignements d'Elijah Muhammad et des principes de
l'islam."
Jeremiah Shabazz raconte, pour sa part : "Après avoir passé
un mois entier avec la "Nation de l'Islam", Cassius fit
venir son frère Rodolphe, qui prit après sa conversion le
nom de Ramadan. Ramadan était plus enthousiaste que son
frère, car au début, Cassius était méfiant. Mais une fois
que la lumière de la foi atteignit son âme, il adhéra au
groupe par le fond et la forme. Au départ, cependant, il
était sceptique et s'interrogeait sur tous les enseignements
et leçons qui lui étaient dispensés, soucieux de les
comprendre et de les débattre avant d'aboutir à une décision
à leur endroit. Mais il a tôt fait d'y souscrire et de les
croire, de les accepter. S'il avait précédé Ramadan dans
l'intérêt porté à la "Nation de l'Islam", celui-ci était
cependant plus actif, avec un sens plus aiguisé de
l'engagement. Il convient de souligner, en fait, que Ramadan
s'était effectivement rallié à la "Nation de l'Islam" avant
Cassius. Lorsque ce dernier se détermina à rejoindre le
groupe "Nation de l'Islam", nous décidâmes de célébrer cette
occasion, car nous sentions que Cassius allait devenir un
champion de boxe dans un proche avenir, étant déjà une
vedette aux Etats Unis. Ceci nous remplissait tous de joie,
surtout ceux qui vivent dans les Etats sudistes des USA. En
réalité, en dehors de ceux qui suivent les nouvelles de la
boxe, la plupart des membres de la "Nation de l'Islam" des
Etats nordiques des USA ne savaient rien de lui. Or, à cette
époque, Elijah Muhammad était la personne la plus haïe, non
seulement dans les sphères des Blancs mais aussi dans les
milieux de ce qu'on appelait la "Direction des Nègres". Nous
savions que si les différents médias venaient à annoncer
l'adhésion de Cassius à la "Nation de l'Islam", il ne sera
plus autorisé à disputer le match de championnat du monde
pour la catégorie poids lourd. Aussi avions-nous décidé
qu'il conserverait pour lui-même ses sentiments religieux et
sa foi. Il convient de signaler que même Elijah Muhammad
n'était pas au départ très intéressé par l'adhésion de
Cassius à la "Nation de l'Islam". Lorsque j'ai appelé au
téléphone John Ali, secrétaire du groupe "Nation de l'Islam"
pour l'informer que ce boxeur assistait à nos réunions, j'ai
été vertement tancé pour l'intérêt que je lui portais.
Elijah Muhammad me fit savoir qu'il m'avait envoyé au Sud
pour amener les gens à se convertir à l'islam, non pour
passer mon temps avec les boxeurs…"
Cassius
: "Pendant trois années, et jusqu'à mon match avec Sonny
Liston, j'assistais aux réunions de la "Nation de l'Islam"
en entrant par la porte arrière. Je ne voulais pas que les
gens connaissent ma présence. Je craignais, le cas échéant,
d'être empêché de livrer le combat pour la détention du
titre. Mais j'ai appris par la suite à défendre mes
croyances, lesquelles avaient changé, et à assumer notamment
que les cœurs et les esprits n'ont pas de couleur. En
d'autres termes, il n'y a pas de différence entre les Noirs
et les Blancs, en dépit des enseignements d'Elijah Muhammad
qui s'efforçait de cultiver la haine du Blanc dans l'âme du
Noir. Je savais cela, mais au fond de lui, Aleja est un
homme bon, bien qu'il ne soit pas prophète (comme le
prétendent ses partisans). Qu'était notre peuple avant
Elijah Muhammad ? La plupart d'entre nous manquaient de
confiance en eux-mêmes. Nous n'avions ni banques ni
commerces. Nous n'avions, en fait, rien du tout, même après
les centaines d'années vécues en Amérique. Elijah Muhammad a
tenté de tirer notre peuple de l'abîme, leur apprenant à
bien s'habiller, leur inculquant un nouveau mode
d'alimentation, leur expliquant les nuisances de la boisson
et de la drogue. Mais il avait tort lorsqu'il comparait les
Blancs aux démons. Mais il a pu cependant ancrer chez les
gens le sentiment de fierté chez les Noirs. Je ne cherche
pas à excuser mes croyances de naguère, car aujourd'hui,
tout comme beaucoup de mes compatriotes noirs, l'âge et
l'expérience nous ont donné une plus grande maturité."
Captain
Sam Saxon était devenu, en 1961, plus attaché à Clay,
voyageant plusieurs fois avec lui à l'extérieur de Miami. En
1962, Shabazz s'assurait que les repas pris par Clay étaient
conformes au régime alimentaire du groupe "Nation de
l'Islam". Au cours de cette même année, Clay se rendit à
Detroit pour écouter la première causerie qu'Elijah Muhammad
allait prononcer dans cette ville devant une foule immense.
Ce voyage avait d'autant plus d'importance que c'est à
Detroit que Clay rencontra pour la première fois Malcolm X.
|