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L'étiquette islamique à table diffère totalement
de
l'étiquette occidentale
Dr
Hoffmann : "L'étiquette au Maroc s'attache
à des
traditions séculaires et à un agréable rituel"
Après
nous avoir exposé les différentes étapes de l'itinéraire
religieux qui le conduisit à bon port par sa conversion à
l'islam, où il nous parla longuement du climat spirituel qui
règne partout dans le monde islamique pendant le mois de
Ramadan, mois du repentir puisque c'est le mois durant
lequel le musulman, délivré de ses pêchés, aspire au pardon
et à la miséricorde, le penseur musulman, Dr Murad Hoffmann,
ex-Ambassadeur d'Allemagne, clôt le récit de son périple
initiatique en nous parlant d'un sujet totalement différent,
à savoir celui des convenances, ou étiquette, des musulmans
à table.
Dr
Hoffmann aborde l'organisation islamique des différents
aspects de la vie, soulignant les caractéristiques générales
de l'étiquette à table chez les musulmans, qui diffère de
l'étiquette en Occident, en faisant une comparaison rapide
entre les us et coutumes de chacune.
"Tout
comme il organise la vie dans tous ses aspects, l'islam
dicte également un certain comportement à table,
"l'étiquette". Celle-ci est connue dans une majeure partie,
car elle est universelle, mais certaines formes sont
typiquement islamiques, car elles suivent des pratiques
préconisées par le Prophète (PSL) ou qu'il a recommandées.
Dans certaines maisons arabes, par exemple, l'invité est
accueilli avec des dattes, l'hôte l'aidant à retirer son
manteau. Il ne prend place que lorsque l'hôte l'y invite.
Avant de servir, les invités se lavent les mains car, en
définitive, ils mangent avec les mains. Au Maroc, en
particulier, cette habitude revêt un véritable cérémonial où
une bassine avec du savon passe entre tous les invités,
l'eau étant versée par un individu de la maison,
généralement l'hôte lui-même. Ce même rituel se répète à la
fin du repas. A l'heure du départ, on parfume à l'eau de
rose ou de fleurs d'oranger les mains des invités.
"A la
fin du repas, certains musulmans se nettoient les dents avec
du souak. Il s'agit d'une petite tige (d'une épaisseur de 15
mm environ) d'un bois extrêmement malléable. J'ai un souak
(cure-dents) que j'ai ramené de l'Arabie saoudite. Son
avantage est qu'il ne nécessite ni de l'eau ni du
dentifrice.
"Pour
permettre à l'individu de manger avec la main, les
composantes, surtout les viandes, sont découpées en petits
morceaux qui dispensent de l'usage d'un couteau, bien que
l'invité trouve devant lui, de nos jours, un couvert
complet. La coutume n'autorise pas l'utilisation d'éléments
en argent, non seulement parce qu'il sert à la fabrication
des monnaies, mais la présentation d'ustensiles de table en
argent est une pratique non islamique qui traduit l'opulence
(chose qu'il convient de rappeler périodiquement aux
ambassades islamiques).
"Lorsqu'on présente le repas, poursuit Hoffmann, l'invité
passe sans transition du hors-d'œuvre aux viandes, puis au
dessert ou aux fruits. L'hôte et son entourage (membres de
la famille généralement) veillent à ce que l'invité trouve
les meilleurs morceaux dans son plat. Il est arrivé souvent
que mes hôtes demeurent indifférents à mes objectifs,
soucieux qu'ils sont de garnir mon assiette de tout ce qui
est succulent. L'individu se sert généralement seul,
n'utilisant que trois doigts de sa main droite, à savoir, le
pouce, l'index et le majeur, car il est difficile de manger
avec deux doigts, et l'utilisation des cinq doigts est un
geste réprouvable. L'on peut éluder un mets indésirable, à
l'instar du Prophète (PSL) qui n'appréciait pas les plats
contenant de l'ail. En ce qui me concerne, je n'aime pas le
cumin. Or c'est une épice qui joue un rôle important dans
pratiquement toute la gastronomie orientale.
"J'ai
été avisé, lors d'une invitation à déjeuner faite par Cheikh
Zayed Bin Sultan Al-Nahyan, Président de l'Etat des Emirats
Arabes Unis, que l'on pouvait ignorer les plats indésirables
lorsque le repas est servi intégralement - du hors-d'œuvre
jusqu'au dessert - d'autant que la table était tellement
alourdie par les plats qu'elle se courba. J'ai vécu cette
même expérience le jour de l'Aïd al-Kabir, où j'étais
l'invité du Serviteur des Deux Saintes Mosquées, le roi Fahd
Ibn Abdulaziz Al-Saoud à Mouna. Je perds par habitude
l'appétit lorsque je vois, étalés devant moi, des variétés
où les bananes et la tarte à la crème côtoient le foie
grillé, les poulets farcis aux fruits secs ou le rôti de
mouton. Aussi n'avais-je mangé à Mouna que quelques fruits,
une tranche de pain et une banane, avant de m'incliner
devant le roi, notre hôte, et de partir.
"Selon
l'étiquette occidentale, prendre congé immédiatement après
le repas constitue un grave outrage à l'hôte. Nous avons été
éduqué dès notre enfance à ne nous lever de table qu'après
l'approbation de nos parents. L'étiquette islamique voit les
choses différemment. L'hôte commence le premier à manger
(prouvant ainsi à ses convives que l'alimentation est
saine). Il est le dernier à s'arrêter - fut-ce un roi - et
termine le dernier le repas. J'estime ainsi que mon
comportement était correct.
"L'on
peut objecter en prétendant que j'aurais pu au moins avoir
des discussions agréables à Mouna autour de la table,
puisque je n'avais pas mangé grand-chose. Je vous répondrais
que cela ne s'apparente en rien à l'islam, car c'est avant
le repas que l'invité d'un musulman peut se lancer dans des
discussions exhaustives. Mais une fois le repas servi, on
parle peu et on s'en va peu de temps après que l'on ait
terminé. Cette méthode permet à l'hôte de déterminer la
durée adéquate qu'il convient de consacrer à ses convives.
"En
parlant des tables pleines ployant sous le poids des plats
et des mets, je ne veux pas insinuer que tant de restes
seront jetés inutilement, d'autant que la prodigalité est,
en soi, un comportement islamique. En effet, les hôtes
musulmans, de Dubaï jusqu'à Marrakech, considèrent qu'il
leur incombe d'honorer leurs invités. En tout état de cause,
il y a toujours derrière les coulisses une cohorte
d'employés ou de pauvres prêts à recevoir les restes des
repas.
"La
chaleur excessive de l'accueil du convive au Moyen Orient
cause, pour les fonctionnaires officiels allemands, un
problème que les rubriques budgétaires de la riche
République Fédérale d'Allemagne ne sauraient combler, fut-ce
par rapport au chef de l'Etat ou du ministre, et à plus
forte raison, de ses représentants, pour peu que l'on
s'efforce de rendre la pareille. Les causes ne se limitent
pas seulement au contrôle du Bureau de la Comptabilité
fédérale, mais aussi à la lenteur du processus de conversion
en provinces, à la propagation de la bureaucratie et à la
démarcation prolétarienne, autant de facteurs qui ont bridé
notre capacité à accueillir et honorer le convive avec la
magnificence qu'il mérite.
"Le
Maroc a fourni la preuve, en accueillant les représentants
du monde des affaires à la Conférence du GATT à Marrakech en
avril 1994, de l'importance que revêt l'hospitalité dans les
traditions islamiques. Certains délégués occidentaux ont été
les invités du Prince Sidi Mohamed, alors Héritier du Trône
marocain (l'actuel Roi Mohamed VI), qui leur a offert
l'hospitalité des rois dans une tente, au parterre couvert
de somptueux tapis, accompagnée d'un feu d'artifice.
"Après
cette description de l'étiquette islamique à table, il
serait intéressant de parler de l'art culinaire lui-même.
Tout comme pour l'art islamique, la cuisine islamique est
facilement reconnaissable, malgré sa grande diversité. Cette
diversité s'explique par le fait que chaque peuplade, de la
Mauritanie jusqu'au Baloutchistan, a ses propres plats
nationaux qui concourent à cette cuisine. En période de
pèlerinage, la Mecque se transforme en un creuset où
s'accomplit idéalement la fusion de la cuisine islamique.
Mais dans l'ensemble, ce vaste assortiment culinaire reste
dominée par la cuisine turque qui, avec la cuisine chinoise
et française, demeurent les trois principales et plus
savoureuses cuisines du monde. Il n'est pas difficile, en
fait, de constater l'influence de la cuisine turque sur les
différentes cuisines nationales, telles la cuisine
égyptienne, syrienne et libanaise.
"Toutes
ces cuisines sont représentatives de la tradition turque où
le repas commence par un grand nombre d'hors-d'œuvre froids
ou chauds, facilement digestibles, tels les végétaux, les
salades, les fruits, le pastèque, le foie, le cerveau, les
yaourts, les feuilles de vigne farcies, les haricots rouges,
les concombres, etc. Mon épouse, qui s'évertuait à
collectionner les recettes (dont l'exécution nécessite
beaucoup de travaux manuels) a constaté que, dans le monde
islamique, le nombre des hors-d'œuvre est généralement
supérieur à celui des mets.
"A
l'époque des califes, des sultans et des émirs, les plats
étaient servis successivement, la soupe venant à la fin,
avec des jus de fruits entre les plats principaux composés
essentiellement de poisson et de viande. Dans le monde arabe
aujourd'hui, le convive est assailli par des plats
successifs de viande. Peut-être l'hôte estime-t-il que les
repas de son invité sont d'ordinaire vides de viande.
"L'on
sait tous que l'islam n'est pas une religion végétarienne.
Par contre, peu de non musulmans savent qu'il est interdit
pour les musulmans de manger de la viande d'animaux qui
n'ont pas été abattus conformément à la Chari'a islamique.
Or celle-ci exige que l'animal soit couché et égorgé avec un
couteau très aigu. Pour lui éviter les souffrances
psychologiques, l'animal ne doit pas être exposé à la vue
d'un autre animal en cours d'abattage. Il faut même éviter
d'affûter le couteau devant lui. La tradition en islam veut
même que le boucher cache le couteau derrière son dos en
procédant à l'égorgement. Un boucher expérimenté tranche la
gorge, la tranchée et les artères de l'animal d'un seul
coup, afin que ce dernier perde immédiatement connaissance
et meure sans souffrances.
"L'ironie est qu'en dépit de tout cela, on autorise en
Allemagne la communauté juive à immoler selon la loi juive,
alors que les musulmans sont privés de ce droit. Mais le
Coran a prévu cela puisqu'il est dit qu’il y a absolution
pour : "Quiconque est contraint, sans toutefois abuser ou
transgresser, ton Seigneur est certes Clément et
Miséricordieux" (Al-An'am (Les bestiaux), 145). Ce faisant,
les autorités allemandes débouchent sur la conclusion qu'en
interdisant aux musulmans d’immoler selon leur Chari'a,
elles les contraignent à recourir à de la viande de bêtes
non égorgées selon le rituel islamique. Grave erreur de
calcul, car la contrainte citée par le Coran concerne les
tentatives du musulman en Allemagne pour éviter de mourir de
faim, d'où l'option de se confiner à l'alimentation
végétarienne ou d'acheter la viande chez les bouchers juifs.
"Le
Coran avertit de toute privation à l'encontre de ce que Dieu
a rendu licite : "Dis : "Qui a interdit la parure d'Allah,
qu'Il a produite pour Ses serviteurs, ainsi que les bonnes
nourritures ?" Dis : "Elles sont destinées à ceux qui ont la
foi, dans cette vie, et exclusivement à eux au Jour de la
Résurrection". Ainsi exposons-Nous clairement les versets
pour les gens qui savent." (Al-A'raf (L'enceinte du
paradis), 32). Aussi, recommande-t-Il des aliments
particuliers, tels le yaourt, les dattes, les huiles
végétales, les raisins et le miel qu'Il qualifie de remède
"[une liqueur] dans laquelle il y a une guérison pour les
gens" (An-Nahl (Les abeilles), 69). C'est pourquoi, on le
trouve dans quasiment toutes les espèces de pâtisserie dans
le monde islamique, comme la Baqlava par exemple.
"Je
peux vous citer brièvement mes préférences au point de vue
alimentaire, dans le monde islamique. Dans les régions
chaudes, il convient de boire énormément, jusqu'à sept
litres par jour, surtout pour quelqu'un qui vit depuis vingt
ans avec un seul rein. Cependant, la première des boissons
qui me vient à l'esprit est le yaourt mélangé aux amandes, à
la cannelle et au gingembre, le café ottoman, le thé à la
menthe, ainsi que le café que l'on sert dans les salons de
tous les hôtels du Moyen Orient et qui vous rendent toute
votre vigueur au bout de trois verres.
"Lors
de notre première visite à la Mecque, en 1982, nous avons
demandé dans un restaurant un pot de café, comme c'est
l'habitude en Allemagne entre amis. Le serveur a répété
plusieurs fois la question, comme s'il voulait s'assurer de
la commande. Nous avions mis cela sur le compte des
problèmes et difficultés linguistiques. Il nous servit enfin
une cafetière yéménite traditionnelle remplie de café arabe
que nous n'avions pu, évidement, consommer entièrement car
au bout de seulement l'équivalent d'un demi verre, mesure
allemande, nous sentîmes nos battements du cœur s'accélérer…
"Assister au cérémonial de préparation du thé vert avec les
feuilles de menthe, dans une palmeraie de l'Oasis d'Al-'Atouf,
au Sud de l'Algérie, fut pour nous comme un rendez-vous avec
le destin. Je venais de donner une conférence en 1989 dans
l'oasis proche de Béni 'Azjoun sur dix points que je
contestais dans le monde islamique. Après avoir passé ma
nuit seul dans un cottage au milieu des dattiers, mon hôte
apporta le petit déjeuner, avec plusieurs verres et diverses
boîtes. Il lava la bouilloire avec de l'eau chaude, puis
rinça le thé à l'intérieur même de la bouilloire avant de
déverser l'eau. Il ajouta les feuilles de menthe, beaucoup
de sucre et de l'eau bouillante. Il versa ensuite le thé
dans les verres d'une hauteur d'environ un demi mètre sans
en perdre une seule goutte. Y a-t-il une façon plus agréable
pour l'individu de commencer sa journée ?
"Parmi
les plats des pays musulmans que j'aime, il y a, entre
autres : les aubergines farcies et frites, la salade de
fromage français, le poulet farci aux fruits secs, la tête
de mouton, le hoummos (purée de pois chiches avec la tahina),
le kebab, le riz oriental, en particulier le pakistanais
(contenant beaucoup de cannelle et de raisins secs), la
tabboula (variété de salade), le couscous sucré, l'achoura
(ensemble de fruits, de fruits secs et de confiseries servis
le dixième jour de Moharrem), la mehallabiya et oum Ali
(genres de pâtisseries orientales)."
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