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La mondialisation et l'avenir du dialogue
entre les religions
Dr Meryem Aït Ahmed Ouali (*)
Introduction :
Il n'y a pas de jour qui passe sans qu'il n'apporte une confirmation nouvelle à l'avenir commun des religions. En effet, toute action à motivation religieuse déborde, dans ses répercussions, les limites religieuses et culturelles. Les médias se focalisent, quant à eux, sur l'aspect négatif de ce défi, la tendance étant de démontrer que la religion est une source de dissensions plutôt que source de paix. Aussi ce n'est pas à travers les médias qu'il faut mesurer l'impact de la religion sur la vie quotidienne, surtout lorsque ces médias véhiculent des courants intolérants, voire étrangers à l'esprit religieux réel. C'est donc sous un angle plus grand qu'il faut considérer la religion et les coutumes religieuses qui ouvrent dans l'intérêt général, car la dimension religieuse du dialogue entre les cultures est non seulement nécessaire mais vitale pour la paix. Ceci rappelle cette célèbre phrase philosophique de Hans Küng(1) : «Il n'y a pas de paix entre les peuples sans paix entre les religions, pas plus qu'il n'y a de paix entre les religions sans dialogue entre elles».
La mondialisation a lié le sort des uns au destin des autres, de sorte à assurer un avenir commun pour toute l'humanité. L'objectif du dialogue, qui se fonde sur les exigences d'une existence où toutes les religions sont impliquées, n'est donc pas celui de résoudre les divergences doctrinales. L'attention est focalisée, dans ce contexte, sur la manière dont les individus, toutes tendances religieuses confondues, interagissent mutuellement par rapport aux questions religieuses communes, dans le cadre de ce qu'il convient d'appeler "le dialogue de la vie".
Ce besoin de dialogue représente un défi aux yeux de l'humanité, et ce défi ne peut que grandir en importance parce que c'est un besoin spirituel et moral inspiré par le principe de l'entre-connaissance entre les croyants. La multiplication des événements nous conduit à poser une question d'importance majeure quant à l'avenir des relations interreligieuses et interculturelles. En effet, comment les religions du monde peuvent-elles répondre aux exigences des religions en matière cultuelle ? Mais aussi, comment les valeurs et principes moraux communs interreligieux peuvent-ils apporter un changement dans les endroits où règnent la terreur, la dévastation et l'inimitié ?
Comprendre la mondialisation
Parmi tous les concepts qui se répandent en une période spécifique, c'est surtout celui de la mondialisation qui a pris de l'envergure après sa séparation du domaine des sciences sociales. Les chercheurs ont donné à ce concept différentes significations et définitions, selon qu'il concerne le contexte économique, politique ou religieux. Mais on peut dire, pour résumer, que la mondialisation implique la propagation d'un mode de vie spécifique qui englobe tous les aspects de la vie terrestre ; qu'il s'agit d'un courant dont le but est de mettre en exergue l'interdépendance et l'interconnexion des relations existant entre les faits, les opinions, les concepts et l'espèce humaine.
La mondialisation n'est pas un phénomène historiquement nouveau, car l'humanité l'a vécu à maintes reprises au cours de son histoire. En effet, lorsque l'empire romain a dominé la Grèce antique en 146 avant J.-C., cette domination a donné naissance à une sorte d'hellénisation des différents aspects culturels, notamment sur le plan de la philosophie et de la religion. Si l'on fait exception de la législation, de l'administration exécutive et des affaires militaires des Romains, ces derniers ont été influencés, sur le plan culturel, par la force et l'attraction d'une civilisation qui leur était supérieure. En d'autres termes, Rome devint une cité mondialisée grâce à l'impact d'Athènes. Elle a ainsi expérimenté une révolution culturelle et diffusé, à son tour, la science et la pensée grecques dans tout l'empire. Cette influence a tant et si bien perduré que jusqu'au milieu du XX° siècle, tous les hommes de culture en Angleterre, en Allemagne, en Italie et en France par exemple parlaient le grec ancien et le latin.
Parmi les autres modèles de mondialisation, soulignons la dominance de la culture et de la civilisation islamiques en Europe à l'époque médiévale, par le biais des musulmans d'Andalousie. Nous savons tous que la civilisation islamique s'est ouverte aux sciences grecques dès le second siècle de l'hégire grâce au mouvement de traduction, sauf que les musulmans ne s'étaient pas laissés irrationnellement subjuguer sous l'influence des pays conquis, pas plus qu'ils n'ont appliqué la politique du refus ou de l'épouvante. Bien au contraire, car en dépit de leur puissance et leur hégémonie, ils ont interagi avec ce phénomène en s'appuyant sur leur riche culture authentique qu'incarnent les enseignements du Livre Saint et de la Sunna. Ils ont donc incorporé à leur système culturel les éléments utiles et de valeur, qu'ils ont ensuite développés afin de parfaire et rehausser leur civilisation et culture islamiques. Il n'en fallut pas longtemps alors à cette civilisation et culture islamiques pour absorber et assimiler tous les facteurs positifs et devenir une culture dominante, après y avoir écarter tous les éléments de nature mythologique ou mystificatrice.
L'Europe s'est ouverte sans restriction à ce flot gigantesque de données venues à travers l'Andalousie. C'est ainsi qu'elle a recueilli tour à tour les pensées d'Aristote, la médecine des Arabes, l'expérience scientifique, la mécanique, les techniques agricoles et le système de nombres arabes. C'est aussi à travers l'Espagne qu'elle a appris le mode d'administration du territoire pratiquée au Proche Orient. C'est ainsi que la suprématie technique a eu raison de la culture inférieure, laissant un impact tout aussi profond qu'apparent. La philosophie d'Ibn Roshd (Averroès) (520-595H) a grandement contribué à la Renaissance de l'Europe au XVI° et XVII° siècles. Introduite dans un moule platonicien moderne, elle a amorcé à son tour une renaissance dont on constate clairement aujourd'hui les conséquences.
Nous pouvons ainsi, et par expérience, conclure que la mondialisation n'est pas un projet que l'on peut accepter ou refuser. Pas plus qu'il ne s'agit d'un incident à caractère inimitable ou miraculeux. Il s'agit tout simplement d'un phénomène naturel, en ce sens que la culture hégémonique et les techniques qui lui sont associées s'infiltrent facilement, tout comme l'eau, en passant du niveau supérieur vers les couches inférieures, principe en vertu duquel seul le plus utile et le plus pertinent est appelé à demeurer. La prise de conscience de l'Europe quant à l'étendue et la précision du système des nombres arabes vint à point nommé, car aucun gouvernement ne pouvait alors élaborer de système permettant d'appréhender le système complexe et compliqué des nombres romains, l'amenant ainsi à abandonner ce système et à le remplacer par le système des nombres arabes.
Selon cette expérience, la mondialisation est devenue dans le monde contemporain une source d'espoir pour les uns, et de préoccupations pour les autres. L'Occident, par exemple, voit dans la mondialisation une opportunité de couvrir de sa culture l'ensemble du monde grâce à sa suprématie, étant une puissance hégémonique tant sur le plan politique que culturel. Quant aux sociétés faibles, elles sont en proie à l'inquiétude et à la peur, angoissées de succomber à la mainmise des envahisseurs culturels. Or même cette inquiétude est naturelle, car le raz-de-marée mondial produit par les biens, services et modes de vie occidentaux sont tout aussi palpables que visibles. Et les mécanismes de ce courant sont, comme toujours, on ne peut plus identiques.
La mondialisation et l'avenir des religions
Il n'est plus désormais permis de prendre la défense des réflexions étroites. D'une part, les religions ont cessé d'être autosuffisantes, indépendantes ou séparées des individus ou des peuples. D'autre part, les énergies, expériences et idées qui jaillissent en dehors d'une certaine religion ou d'un ensemble de religions continuent de défier et d'influencer d'autres religions. Mais les dangers gagnent en ampleur dès lors que les horizons sont plus vastes. Nous ne pouvons pas, en effet, considérer les religions comme des îlots isolés alors que nous sommes liés les uns aux autres, et la trahison spirituelle de l'une affecte la foi des autres. De même que les idées et opinions adoptées par une communauté influent sur les autres communautés. Aussi l'isolation des religions est-elle considérée aujourd'hui comme un mythe.
Mais il est un nouveau problème qui contribue à l'intensification des tensions entre les religions, à savoir, la mondialisation, ou plus exactement, la mondialisation de l'information. Par exemple, les nouvelles concernant des clash interreligieux dans un certain pays sont immédiatement véhiculées à travers la télévision, la radio et l'Internet où d'autres pays peuvent, à leur tour, ouvrer à l'amplification de ces tensions selon leurs méthodes et leur degré d'interaction, et ce, sans que ces derniers aient une quelconque relation géographique ou culturelle avec le pays concerné.
La tendance actuelle de la globalisation et de la mondialisation ne présage rien de bon en matière de dialogue pacifique entre les religions dans les prochaines décennies. Il serait judicieux, pour les communautés religieuses des pays qui se distinguent par leur capacité à réaliser un équilibre pacifique sur le plan local, de mettre de côté la question de la mondialisation dans leur dialogue interne, de faire abstraction des structures et événements mondiaux et de se concentrer sur la solution de leurs problèmes locaux. Cet exercice exige, cependant, la réactivation de l'entente entre les adeptes des différentes religions vivant sur le même sol et, partant, de développer ce que certains chercheurs appellent "la théologie du lieu".
La raison en est que la mondialisation détruit les valeurs religieuses, et ce, en nous privant de la capacité à rendre des jugements en la matière. En exerçant son influence sur la substance de la vie humaine, elle engendre une nouvelle société désignée comme la "société en réseau". Or, un tel réseau altère notre mémoire, nos pensées, notre intellect mental, notre mode de vie ainsi que notre connaissance de nous-mêmes. Ce faisant, on s'éloigne de notre essence et, par voie de conséquence, de notre Créateur. On se transforme en un nouvel individu dans un monde nouveau. Les différentes cultures à travers le monde se retrouvent agressées, envahies et en proie aux crises, facilitant ainsi l'assujettissement de l'ensemble du monde à une seule culture, la "culture à sens unique". Il s'agit d'une culture dirigée par des principes matériels et laïcs où tout se mesure par les critères de la production, la concrétisation et le perfectionnement concurrentiel, où tout se joue dans un marché mondial régi par la loi de l'offre et de la demande et où des concepts tels que foi, espoir, éthique, révélation, pudeur et dévotion n'ont pas de place.
En mettant l'accent sur le caractère central de l'être humain, cette culture éloigne l'humanité de son Créateur et de la religion. Plus encore, elle dénie au Seigneur le pouvoir absolu de création de l'homme et de l'univers, Lui substituant le prodigieux pouvoir de la production humaine. En fondant cette culture mondialisée sur l'économie, la technologie et les sciences, elle cesse d'être soumise à la volonté divine.
Quelle est donc la responsabilité des communautés religieuses face à la culture de la mondialisation ?
Précisons, tout d'abord, que la mondialisation va à l'encontre d'un principe commun à toutes les religions révélées, à savoir, la croyance en Dieu et en Son Unicité, quand bien même ces religions sont totalement dissemblables à bien des égards. Comme indiqué plus haut, la culture mondialisée propage l'irréligion en s'attaquant à la croyance en Dieu et prône, d'autre part, l'abandon par les religions divines des valeurs et principes religieux communs.
Les moyens mondialisés de la communication et de l'information ont joué un rôle considérable en orientant les positions vers la diversité ou la standardisation, le fanatisme ou la tolérance, le sectarisme ou la régionalité étroite, ou encore vers le "privatéisme" ou le généralisme. Et les hommes de religion, toutes appartenances et doctrines confondues, ont raison de s'inquiéter de l'amplitude des scènes de violence, de criminalité, de guerre et de sexe colportées par les chaînes satellites, la presse, les revues ou les réseaux d'information, notamment à travers les films et les chansons.
Il est vrai que les technologies de l'information et de la communication ont des aspects éducatifs positifs, car elles ont permis aux systèmes pédagogiques de se doter de mécanismes sophistiqués tant sur le plan de l'éducation que de l'enseignement. Mais il n'en est pas moins vrai aussi qu'elles ont suscité, grâce à leurs programmes et matières orales, bon nombre de problèmes d'éthique qui désorientent l'éducation des valeurs religieuses.
A titre d'exemple, on a répertorié en l'espace d'une heure et dans le cadre de programmes consacrés à l'enfant, quelque 20 à 25 scènes de violence. Or cette durée est supérieure à celle du cours suivi par l'enfant en classe, ce qui est, à l'évidence, préjudiciable au système des valeurs éthiques.
Outre la culture de la violence colportée, entre autres, par les chaînes satellites, il existe aussi d'autres défis qui n'en sont pas moins dangereux. Il s'agit, en l'occurrence, de l'utilisation irrationnelle de l'Internet. Le "sexe" s'est répandu comme une épidémie sur l'Internet, avec tous les risques que cela comporte pour tous les usagers, tous âges confondus. Il entraîne prématurément les enfants sur les sentiers encore tabous et attire les adolescents en vertu de leur instinct de curiosité sexuelle, grossissant ainsi une clientèle qui prône la philosophie du libertinage et de la dissolution à tous les âges. Ceci impose de nouvelles responsabilités morales à ceux qui veillent à l'application du système de coordination religieuse et des valeurs entre les diverses religions.
En d'autres termes, la vie matérielle issue de la mondialisation s'est érigée sur une technologie à long terme. Elle s'est étendue pour tout couvrir, grâce à des méthodes efficaces, tout en dépouillant la vie spirituelle de ses valeurs humaines. Cette technologie a transpercé les constantes morales tout en s'insinuant dans les spécificités identitaires des religions.
Ces tensions morales engendrées par la mondialisation doivent inciter les adeptes de toutes les religions à unir leur vision et intensifier les efforts visant la préservation des valeurs communes. Ceci explique, en fait, le réveil religieux que connaissent la plupart des religions dans le monde. Aussi les adeptes des religions et autres défenseurs des valeurs morales sont-ils conviés aujourd'hui à assumer leurs responsabilités face à l'exploitation immorale des produits et données de la mondialisation, tant scientifiques que technologiques, et à se prémunir contre l'impact dévastateur sur les valeurs éducatives et spirituelles des sociétés humaines.
Les religions célestes récusent d'emblée les valeurs contraires à la morale religieuse. Aussi les théologiens doivent-ils diriger leurs critiques vers les trois composantes clés de la culture hégémonique mondialisée, à savoir, la propension à la consommation, la tendance matérielle et la laïcité, qui ouvre à rendre l'être humain autosuffisant en mettant tout à sa portée. Or le rôle essentiel des religions divines n'est-il pas de guider l'être humain sur la voie menant à Dieu, tout en lui rappelant que l'humanité s'appuie sur une noble force invisible incarnée par Dieu Tout-puissant, que l'homme perd toute sa signification en l'absence de Dieu, que toutes les créatures Divines expriment cet attachement à Dieu, d'autant que l'humanité ne peut survivre sans ce sentiment d'attachement à cette vérité sublime.
Pour dominer le cour et l'esprit des gens, la mondialisation s'attaque davantage aux valeurs qu'aux croyances. L'étiolement des fondements du christianisme en Occident n'est pas due à l'incapacité de donner une explication rationnelle à des concepts religieux tels que le caractère divin du Christ, la trinité, etc. La raison est beaucoup plus profonde et s'explique par le dépérissement de l'église qui a perdu sa valeur et sa place en tant que pilier éthique de la société. Il ne fait aucun doute que c'est à l'érosion, voire à la dégénérescence de la foi qu'il faut imputer cet état de chose.
Fort heureusement, beaucoup de penseurs occidentaux sont pleinement conscients de cette crise morale que connaît l'Occident. Car il est désormais apparent que la mondialisation débouchera sur un vide moral concernant des questions telles que l'homosexualité et l'avortement, conjuguées à l'affaiblissement des fondements religieux de l'église.
La mondialisation des religions
La mondialisation des religions est l'une des questions qui préoccupent la majorité des penseurs et théologiens. La performance religieuse à l'ère de la mondialisation, associée aux défis et opportunités qui se présentent à la religion, exigent une réaction décisionnelle sur toutes les questions qui se posent aujourd'hui, ou qui se poseront à l'avenir. D'aucuns estiment que les religions devront aboutir à une sorte de coordination et de rapprochement en matière de mondialisation, adoptant à cet égard le principe du dialogue en s'appuyant sur un ensemble de dénominateurs qui leur sont communs. Les organisations et institutions internationales ouvrant dans le domaine du dialogue des religions ont réalisé au cours de ces dernières années quelques progrès dans ce domaine en dépit des tensions que suscitent les tendances laïques ou religieuses propres à chacune de ces organisations. La mondialisation, au sens religieux, implique la réaffirmation des dispositions naturelles de l'individu qui sont un facteur commun à toute la race humaine, l'ouverture de l'esprit en matière de raisonnement et de réflexion, la liberté des convictions, et la diffusion des concepts de justice sociale, de coopération humaine et de lieutenance de Dieu sur la terre.
Les événements du 11 septembre 2001 sont venus confirmer cette orientation. En effet, et bien qu'ils aient pendant un moment suscité l'idée d'un choc des civilisations et des religions, ils n'ont pas tardé à signaler la nécessité d'amorcer rapidement le dialogue positif et la concertation entre les civilisations. Or la civilisation humaine du XXI° siècle est confrontée au défi qui consiste à trouver des solutions mondiales aux problèmes qui se posent à la société humaine, conjuguée à sa demande d'une justice miséricordieuse et d'un système pacifique. Pour relever ce défi, nous devons parachever la vision cosmique de Dieu. D'autant plus que l'unification de l'ensemble de l'humanité à cette ouvre constitue, en soi, une reconnaissance de la Miséricorde divine et de la philosophie qui sous-tend l'honneur que Dieu accorde à l'être humain.
Tel doit être le point de départ de renforcement de la coopération et de l'entente entre les religions. Les religions existent depuis toujours et continueront à exister. Et quand bien même la mondialisation planifie pour un monde post-civilisation, ce monde ne survivra sûrement pas sans religion. Les dirigeants religieux et politiques peuvent jouer un rôle prépondérant en se fondant sur cette réalité. Certains dirigeants politiques ont parfois tendance à méconnaître la force de la foi et sa capacité à dynamiser la volonté religieuse et l'énergie spirituelle en faveur de la paix. C'est aux ulémas musulmans, aux théologiens chrétiens, aux prêtres et curés qu'incombe la responsabilité de construire des relations fondées sur la confiance, et ce, dans le but de renforcer l'action visant la consolidation des valeurs spirituelles sur la base des préceptes religieux communs à toutes les religions, tant sur le plan de la vie terrestre que des valeurs religieuses. Les domaines de dialogue s'amplifient dès lors que la mondialisation des dénominateurs communs prend de l'extension. Ce dialogue permettra, à son tour, d'intensifier le consensus des adeptes des religions mondiales sur le besoin de se rencontrer et de s'associer en vue de défendre le sort commun des valeurs et des idéaux universels.
Avenir des valeurs universelles des religions à la faveur de la mondialisation
Si les religions célestes sont venues déterminer les intérêts des gens, quels sont les intérêts que ces religions s'associent conjointement à leur détermination et prônent leur conservation ?
Les théologiens ont extrapolé les intérêts communs que les trois religions révélées s'associent à déterminer, et ont conclu à trois types d'intérêts, à savoir :
1. Les intérêts indispensables à l'existence morale et matérielle de l'individu, qu'ils ont appelés les nécessités de la vie ;
2. Les intérêts nécessaires à l'être humain afin de satisfaire ses besoins moraux et matériels, qu'ils ont définis comme les besoins ; et
3. Les intérêts qui élèvent l'être humain vers davantage de bien-être et de vertu, et de s'armer de tout ce qui est utile et convenable, qu'ils ont nommé améliorations.
Les avis divergent entre les trois religions dans la détermination des besoins et des améliorations. Néanmoins, elles s'accordent toutes trois sur la détermination des besoins. Nous nous concentrerons donc ici sur ces besoins.
Les théologiens des trois religions sont d'accord pour relier l'objectif de l'envoi des prophètes et les intérêts que leurs lois décident aux cinq besoins suivants : préservation de la personne, préservation du cerveau, préservation de la descendance, préservation de l'argent et préservation de la religion. Ils ont fait de ces cinq besoins l'assise des nécessités et améliorations. L'auteur estime que ces cinq besoins doivent s'inscrire parmi les questions auxquelles le dialogue entre les trois religions doit s'intéresser afin d'instaurer une vision commune de la culture de la paix. D'autant que ces besoins (préservation de la personne, de son cerveau, de sa descendance, de son argent et de sa religion) sont à la base de la paix. Sans eux, la paix ne peut se concrétiser ; il n'y aura pas de paix de l'âme, pas plus qu'il n'y aura de paix avec le voisin ou de paix entre les nations. A cet égard, il sera possible, en s'appuyant sur ces cinq besoins, d'instituer une vision nouvelle et saine des problèmes et des défis qui se posent à la conscience humaine, tant sur le plan de la religion que de l'éthique. Par exemple :
Concernant la préservation de la personne, l'on peut considérer ce concept de préservation sous une nouvelle optique qui répond aux exigences de notre époque. Cette préservation de la personne implique cependant une volonté rédhibitoire à toute forme de comportement préjudiciable à autrui. Or, dans ce contexte, le préjudice subit par l'âme humaine porte sur une grande étendue, à commencer par l'image standardisée réductrice d'une religion et sa défiguration vis-à-vis d'une autre religion ; l'atteinte aux valeurs sacrées ; la violence, la répression et la discrimination sous toutes leurs formes, qu'elles soient ethnique et religieuse, ou socioéconomique, juridique, etc. ; et allant jusqu'à la torture, le meurtre individuel ou le génocide collectif, etc. Selon la loi divine et dans les trois religions, il est autorisé de racheter une âme par une autre. Mais cette loi de la rédemption n'a pas pour objet la vengeance. Le dessein divin est bien plus noble. Il avertit celui qui tue ou compte tuer un autre qu'il est semblable à celui qui se tue lui-même ou compte le faire. C'est ainsi que dans la jurisprudence islamique «Il n'appartient pas à un croyant de tuer un autre croyant, si ce n'est par erreur»(2).
Le débat s'articule aujourd'hui autour des armes de destruction massive. Mais qu'est-ce que c'est que "la destruction massive" ? Est-ce une conséquence de la bombe atomique, à l'instar de celle qui a été lancée sur Hiroshima ou Nagasaki ? Ou est-ce un génocide collectif au moyen de grenades ou de bombes lancées par avion, ou encore par des fusées téléguidées lancées par des navires de guerre ? Ou est-ce par le gaz ou les armes biologiques. La préservation de la personne ne se limite pas au seul être humain contre ces formes de tuerie, qu'elles soient individuelles ou collectives. Elle englobe les communautés, les peuples et les nations. D'où la nécessité d'interdire les armes destinées au massacre collectif, tous types confondus.
C'est ce qui a amené certains intervenants du dialogue entre les religions à exiger avec insistance la définition claire de ces valeurs communes dans un document intitulé : "Vers des valeurs universelles".
Cette déclaration constitue une assise minimale des comportements et valeurs représentant un cadre éthique de base pour l'ensemble de l'humanité. Ce cadre répond au besoin mondial d'adopter des valeurs unifiées susceptibles de guider nos relations mutuelles. Et bien qu'elle soit construite sur des bases religieuses, elle n'en constitue pas moins une expression des valeurs communes que tout individu, y compris les irréligieux, peut adopter comme valeurs légales et appropriées. Ces valeurs se traduisent par les engagements qui suivent :
1. Adoption de la culture de la non violence et du respect de la vie ;
2. Adoption de la culture de la solidarité, de la complémentarité et d'un système économique impartial ;
3. Adoption de la culture de la tolérance, de la coexistence et des principes d'honnêteté et de loyauté ;
4. Adoption de la culture de l'égalité des droits et des obligations entre les adeptes des différentes religions(3).
Ces lignes directrices traduisent une double transition intellectuelle dans le cadre des valeurs morales. D'une part, elles présentent une vision éthique procédant d'un processus d'échange endogène entre les religions, de sorte que les adeptes des différentes religions retrouvent leur identité religieuse, au sens large du terme, au sein de leurs communautés respectives au lieu de le chercher à l'extérieur ou de s'engager dans des conflits avec ses composantes. D'autant que le monde actuel, où tous les éléments sont interdépendants, exige de l'individu à adopter l'une des religions, tout en respectant les autres religions et en étant ouvert à leurs doctrines.
D'autre part, ces lignes directrices constituent une transition centrale sur le plan moral, qui cesse d'être étroit et concerné par les responsabilités morales des membres d'une communauté spécifique pour devenir mondial et concerné par les responsabilités morales des différentes communautés, cultures et religions.
Conclusion
Nous savons qu'il n'appartient pas aux religions de résoudre les problèmes environnementaux, économiques, politiques et sociaux de notre planète. Par contre, elles peuvent offrir ce que les plans économiques, les programmes politiques, les lois et les législations ne peuvent donner, à savoir : un changement dans l'orientation personnelle, dans les mentalités et dans le cour des gens. Elles peuvent intervenir pour corriger les déviations et fournir une nouvelle manière de vivre. L'humanité a grandement besoin d'un renouveau spirituel auquel devront contribuer toutes les énergies et compétences spirituelles religieuses. Ceci permettra de consolider l'assise morale de l'entente tout en mettant en place les critères appropriés pour assurer la communion de l'individu avec lui-même, avec son Créateur et avec sa communauté, tout en constituant un abri pour son esprit. Les religions ne peuvent cependant redonner la confiance que dans la mesure où elles auront surmonté les conflits qu'elles auront elles-mêmes générés. Elles doivent se libérer mutuellement de l'orgueil, du doute et du fanatisme, ainsi que de l'hostilité qu'elles ont les unes pour les autres. Ce faisant, les valeurs, les lieux saints, les fêtes religieuses et leurs rites respectifs retrouveront le respect qu'ils méritent.
Il n'y a pas de lieu sur la terre qui ne se prévaut de sa religion. Les religions ont marqué les civilisations et les cultures. Elles constituent une chaîne cohérente et solide et disposent d'énergies et de capacités incommensurables qui les habilitent à s'intéresser à l'humanisme de l'être humain et contribuer à son bien-être spirituel. Le vide spirituel a pour effet, non seulement d'ébranler les valeurs spirituelles, mais aussi de favoriser le radicalisme et les régimes despotiques. Les religions contribuent, en outre, à restreindre le matérialisme aveugle et l'égocentrisme irréfléchi. L'adoption d'une telle vision permettra de transformer les défis de la mondialisation en une mobilisation des volontés pour assurer la liberté de l'être humain, la protection de son identité et son auto-accomplissement à travers la créativité, la distinction et la divergence.
La mondialisation ne peut rivaliser avec l'humanisme de l'être humain dans l'univers, quand bien même ses experts et théoriciens s'appliquent à psalmodier la quiétude d'un avenir civilisationnel, plus solidaire et respectueux de cet humanisme. Elle ne peut y parvenir qu'à travers la cristallisation et la réactivation des valeurs universelles et leur adoption comme base de départ et de référence. Sa concrétisation passe par la conjugaison des nobles principes des religions, la coopération des cultures clairvoyantes susceptibles de trouver un intellect civilisationnel à même d'endiguer tout discours visant à défigurer les valeurs religieuses universelles et à instaurer une situation mondiale dominée par les conflits religieux et les tendances raciales.
(*) Chef de la Division Croyances et Religions, Présidente de l'Unité Dialogue entre les religions et cultures à l'Université Ibn Tufaïl, Faculté des Lettres et des Sciences humaines, Kénitra, Royaume du Maroc.
(1) Ecrivain et penseur allemand contemporain.
(2) Al-Nisâ' (les Femmes), verset 92).
(3) Voir la Déclaration de Chicago, issue du Parlement des religions mondiales qui s'est réuni à Chicago, aux USA, en 1993 et auquel cinq mille membres ont pris part. Au cours de cet événement, plus de deux cents adeptes des différents religions et cultures, ont signé un déclaration d'éthique universelle (voir la revue laïque "Tolérance"), n° 18, printemps 2007, p.37.
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