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Revue l'islam aujourd'hui N° 26-1430H/2009

 

La consécration de l'alliance des civilisations
Dr Abdulaziz Othman Altwaijri (*)

 

 

Est-il vrai que le monde fait une transition du dialogue intercivilisationnel vers une alliance entre les civilisations ? La tension grandissante au niveau des relations internationales suscite cette question, qui exprime les préoccupations ressenties actuellement par l'humanité compte tenu de la détérioration de la sécurité, de la paix et de la stabilité dans plusieurs régions du monde. D'autres phénomènes suscitent également cette question, notamment l'aggravation des crises politiques, intellectuelles, culturelles et spirituelles, sources d'une pléthore de problèmes internationaux et régionaux qui menacent la stabilité des sociétés humaines d'une part, et d'autre part empêchent la concrétisation de la sécurité et de la paix et l'établissement des fondements durables d'un ordre mondial essentiellement humaniste et orienté vers le droit.

Le dialogue constitue un premier pas vers l'alliance. Il en est de même de l'entente, qui ouvre la voie à la coexistence. Ils constituent tous deux l'assise sur laquelle s'érige l'alliance entre les civilisations et les cultures. Et c'est par cette alliance que se développera la coopération nécessaire au bien-être de l'humanité tout entière, car l'une des caractéristiques de toute civilisation est son inclination à s'harmoniser, interagir et se rapprocher des autres civilisations. Une civilisation, quelles qu'en soient les constituants, repose sur des fondements qui facilitent le rapprochement de toutes les autres civilisations.

L'alliance des civilisations s'inscrit dans la nécessité de la réglementation de la vie humaine et de l'harmonisation de ses composantes. Mieux encore, l'alliance des civilisations est, pour ainsi dire, une bouée de sauvetage permettant de sauver le monde des grands dangers qui le guettent, de construire les passerelles d'entente, de coopération et de coexistence entre les nations et les peuples, dans un monde où foisonnent les idées, les doctrines, les théories politiques, économiques et culturelles, ô combien contradictoires, voire conflictuelles. Si bien que la vie humaine s'en trouve sérieusement affectée, à tous les niveaux.

L'alliance des civilisations constitue, tant dans son fond que dans sa forme, la quintessence de la théorie du dialogue intercivilisationnel qui a bien évolué depuis son adoption par l'Assemblée générale des Nations Unies. A cet égard, il convient de rappeler que le monde islamique a efficacement contribué aux initiatives visant la diffusion de la culture, des concepts et des valeurs du dialogue. De par mes fonctions, j'ai assumé -- avec l'aide de Dieu -- mon rôle dans ce contexte, où j'ai pris part à l'action visant à approfondir les principes de dialogue entre les civilisations et les cultures, à soutenir les efforts de la communauté internationale représentée par les gouvernements, organisations et institutions internationales et régionales en vue d'adopter le dialogue comme base de la politique internationale d'aujourd'hui et de demain.

Si l'ONU a adopté dernièrement à son Assemblée générale l'idée proposée par le chef du gouvernement espagnol sur l'alliance des civilisations, cette idée n'est pas nouvelle, ayant déjà fait l'objet de l'examen de différents penseurs et écrivains du monde islamique. Moi-même je me suis penché sur la question sous ses divers aspects dans quelques uns de mes écrits. D'autant qu'elle n'était pas étrangère aux acteurs du dialogue intercivilisationnel, en ce sens que le dialogue n'est pas une fin en soi mais un moyen pour aboutir à une forme de coexistence, d'entente et de coopération humaine. Aussi, peut-on affirmer que l'alliance civilisationnelle donne au dialogue sa raison d'être et, partant, son efficacité.

En vérité, toute idée susceptible de servir les principes humains et renforcer les efforts que déploie la communauté internationale pour assurer la sécurité et la paix mondiales et diffuser la culture de la justice et de la paix, s'inscrit dans le cadre de la culture de l'alliance des civilisations. De même que tout initiative individuelle ou collective visant le rapprochement, la coopération et la coexistence entre les nations et les peuples, ne peut que consolider cette alliance, puisqu'elle satisfait l'un des objectifs escomptés.

Dans mes essais(1), j'ai traité des questions intellectuelles et culturelles d'une perspective civilisationnelle ouverte sur le monde contemporain. J'ai scruté des perspectives d'avenir intrinsèques au dialogue et à l'alliance entre les civilisations dans toute leur diversité. Et quand bien même certains aspects évoquent des événements historiques hostiles à l'Islam et qui semblent s'éloigner de la signification et des concepts de l'alliance, dans le fond ils ne s'inscrivent pas moins au cœur des questions qui s'articulent autour de l'alliance intercivilisationnelle, dans son acception la plus large.

Les questions et sujets que je traite s'insèrent dans l'action visant l'alliance entre les civilisations et constituent, dans cette optique, un nouvel apport destiné à enrichir l'idée d'alliance et sa teneur. Il s'agit, en l'occurrence, de renouveler cette idée et la développer sous toutes ses facettes, car l'alliance revêt une multitude d'aspects qui diffèrent d'une phase à une autre, en fonction de l'évolution de l'époque et des questions intellectuelles et politiques suscitées, d'une part par l'interaction des événements et, d'autre part, par le désir de trouver les conditions à même d'assurer la paix, l'harmonie et la coexistence entre les êtres humains, et d'éviter les conflits et les crises qui constituent généralement une menace pour l'ensemble de l'humanité.

L'alliance des civilisations est une conséquence naturelle du dialogue intercivilisationnel. Il est aussi le résultat des efforts bien intentionnés entrepris pendant des décennies par les sages de ce monde, en particulier au cours des sept dernières années et, surtout, depuis que l'Assemblée générale des Nations Unies a annoncé sa décision de faire de l'an 2001 l'année du dialogue entre les civilisations.

La communauté internationale, représentée par son élite intellectuelle et les organisations et institutions internationales et régionales concernées, est passée du stade du dialogue à celui de l'alliance entre les civilisations. Elle s'est attelée, pour aboutir à ce stade, à amorcer la diffusion de la culture du dialogue dans tous les milieux, à susciter la confiance dans le dialogue dans tous les cercles, à mettre en exergue l'importance du dialogue pour palier aux divergences d'opinion et à assurer le rapprochement des divers ensembles civilisationnels et culturels qui composent l'humanité. L'alliance entre les civilisations exige, quant à elle, l'instauration d'une coexistence civilisationnelle fondée sur le respect mutuel, la sauvegarde des intérêts mutuels, ainsi que l'observation des lois internationales qui garantissent l'égalité entre les nations et les droits des nations et des peuples et édictent les règles permettant d'instaurer la sécurité et la paix dans le monde.

L'alliance repose sur les principes de l'égalité, de la volonté commune et du soutien réciproque, comme c'est le cas dans les relations entre les pays. Il n'est pas nécessaire, dans une alliance, que les parties soient égales, car ce concept d'égalité est incompatible avec le sens d'alliance qui implique le rassemblement de groupes qui se distinguent par la diversité de leurs cultures et de leurs origines ainsi que par l'inégalité de leurs capacités. Les parties à une alliance doivent être, par ailleurs, mues par un sentiment commun quant à la nécessité de dépasser les divergences et les entraves qui empêchent une entente qui soit profitable à tous.

Or, si l'alliance signifie qu'une partie doit s'allier à une autre, cela implique nécessairement que chacune des parties soit liée à l'autre par une alliance fondée sur cette réciprocité. Aussi, tout accord entre un groupe d'individus appartenant à différentes civilisations doit-il sous-entendre une alliance et une entente tant civilisationnelles que culturelles et, partant, établir entre leurs différentes civilisations originelles une alliance qui devra déboucher naturellement sur une alliance civilisationnelle qui les réunit --sans forcément les unir, car la différence dans les modes de vie, de même que la diversité civilisationnelle et culturelle s'inscrivent dans l'ordre naturel de l'existence -- et leur fournit un cadre d'action collective. Et c'est grâce à ce cadre qu'ils pourront atteindre de nobles objectifs humains qui se traduisent par la stabilité et la paix, ainsi que par le bien-être, la prospérité et la cohésion, tout en œuvrant à la construction d'une nouvelle civilisation humaine à laquelle cette alliance entre les civilisations et les cultures donnera naissance.

Il est probable qu'une telle alliance, à ce stade de l'histoire du monde, relève davantage de la théorie. Mais n'oublions pas que les idées réformatrices pionnières qui ont changé la vie des gens et les ont conduit sur la voie de la puissance et du progrès n'étaient au départ que des idées théoriques exemplaires. Nul n'imaginait alors qu'elles se concrétiseraient par la seule détermination de l'individu qui croit au progrès, mû par les facultés et les capacités que le Créateur lui a insufflées, ainsi que par sa prédisposition au développement, au perfectionnement et au renouvellement continus.

Tout indique sur la scène mondiale que la communauté internationale est en attente d'une action exceptionnelle qui impulserait, dans le cadre de la coopération internationale, le renouvellement de l'édification civilisationnelle humaine, quoique sur des bases encore mal définies. Or l'alliance des civilisations pourrait bien être la forme appropriée et réalisable. Cette idée a été évoquée dans bon nombre de forums au cours de ces dernières années. Issue du dialogue entre les civilisations et les cultures et dans son interaction avec les mutations, cette idée s'est développée pour devenir une forme d'entente humaine, désormais retenue par la plupart des intervenants.

D'un point de vue pratique, l'alliance des civilisations est le moyen le plus indiqué pour remédier aux problèmes du monde et contribuer aux efforts visant à secourir la communauté humaine des problèmes graves et des crises croissantes qu'elle endure, et auxquels la politique internationale n'a pas réussi à trouver des solutions justes et définitives ni par la diplomatie traditionnelle, ni par les méthodes habituelles qui manquent de sincérité, de sérieux, de loyauté et d'humanisme.

La rénovation de l'édifice civilisationnel du monde par le biais de l'alliance entre les civilisations et de la coopération entre les nations et les peuples, et non pas seulement par le dialogue, à la faveur des enseignements des religions révélées et les principes humains, dans le cadre de la Charte des Nations Unies, constitue la première mission des sages, des clairvoyants et des hommes de bonne volonté, toutes origines et tendances confondues, et quelles que soient les civilisations et les cultures auxquelles ils appartiennent. Cette élite doit œuvrer à l'instauration d'un avenir sûr et prospère, respectueux de la dignité humaine et des droits de l'homme, où le fort n'opprime pas le faible, et où tous sont égaux devant la loi et régis par les valeurs de coexistence, de tolérance et de concitoyenneté humaine.

Si, en général, une alliance est forcément motivée par des objectifs intéressés, l'alliance des civilisations comporte, quant à elle, des desseins nobles qui méritent le sacrifice de tous ceux qui œuvrent à sa concrétisation avec dévouement pour le bien-être général de l'humanité. Citons, parmi ces desseins, l'instauration de la sécurité et de la paix ; l'éradication de la pauvreté et des épidémies létales ; la lutte contre le crime organisé et le terrorisme sous toutes ses formes ; l'oppression des peuples en les empêchant de jouir de la liberté ; le trafic des stupéfiants et le commerce sexuel ; la propagation de la haine, du racisme et de la supériorité ethnique ; la fabrication des armes de destruction massive ; la mauvaise exploitation du génie génétique en l'utilisant à des fins contraires aux principes humains et aux valeurs morales. Tout le monde s'accorde sur ces objectifs, sources de préoccupation pour l'ensemble de la communauté internationale en ce moment. Mais ne vaut-il pas mieux qu'ils s'inscrivent dans le contexte d'une stratégie d'alliance civilisationnelle plutôt que d'être laissés aux gouvernements et organisations internationales pour qu'ils s'y débattent sans un appui civilisationnel et culturel. C'est là que réside toute la différence, d'autant que la réalisation de ces objectifs dans le cadre d'une alliance civilisationnelle offre de plus grandes opportunités de succès et donne à l'action une meilleure mobilité.

La création de l'Organisation des Nations Unies n'était qu'un rêve pendant la deuxième guerre mondiale. Il n'y avait aucun espoir que les pays qui ont participé à la guerre s'entendent sur l'établissement d'un organisme plus moderne et plus efficace que la Ligue des Nations, dont la présence n'a pas réussi à empêcher l'éclatement de la guerre. Mais la détermination de la communauté internationale, qui a émergé au lendemain de la guerre meurtrière et destructrice, a vaincu les instincts du mal et décidé de fonder cette organisation internationale sur des bases solides et une vision nouvelle orientée vers l'avenir du monde de l'après-guerre. Et ce fut l'Organisation des Nations Unies, annonciatrice de l'entrée du monde dans une ère nouvelle de coopération internationale pour empêcher le déclenchement de nouvelles guerres et promouvoir les relations internationales dans le cadre de la sécurité et de la paix.

Or, sur le plan de la justice humaine, l'Organisation des Nations Unies n'a pas été érigée sur des bases saines, fondée qu'elle est sur l'hégémonie des cinq Etats membres permanents du Conseil de Sécurité par rapport aux autres Etats membres, en vertu du veto dont ils étaient exclusivement les détenteurs. Que de crises, de tragédies et d'entorses n'ont-ils pas été évités à cause de ce privilège accordé par la Charte des Nations Unies aux Etats membres permanents du Conseil de Sécurité !

Le monde s'oriente désormais vers la révision et la réforme structurelles des Nations Unies, à commencer par le Conseil de Sécurité. Et quand bien même les études, recherches et débats concernant cette question aient nettement avancé sur ce plan, le monde a plus que jamais besoin de voir émerger une Organisation des Civilisations Alliées, ou quelque autre instance similaire. Cette nouvelle entité ferait pendant à l'ONU, qu'elle soutient et participera avec elle à la réalisation des objectifs énoncés dans la Charte, assortis d'autres objectifs qui n'étaient pas encore posés lors de la création de l'ONU en 1945 mais qui constituent aujourd'hui l'espoir de l'humanité.

Il va sans dire que de nombreux efforts multidimensionnels devront être entrepris, tous azimuts, car la mise en œuvre d'un tel projet civilisationnel n'est pas chose aisée étant donné que ses objectifs vont à l'encontre des intérêts de certaines puissances internationales. En effet, celles-ci feront tout ce qui est en leur pouvoir pour embrouiller ceux qui opèrent dans ce domaine vital et bloquer le processus afin d'empêcher l'aboutissement de ce noble dessein. Les sages de ce monde sont cependant déterminés, avec l'aide de Dieu, à poursuivre la concrétisation de cette alliance, pour le bien-être de l'humanité tout entière.

Cette démarche intellectuelle et culturelle exige que le monde islamique exprime sa position vis-à-vis de l'alliance des civilisations. Le monde islamique assume une grande responsabilité, à tous les niveaux, dans la consolidation de cette alliance.

Les responsables devront cependant appréhender le pragmatisme qui sous-tend cette alliance des civilisations et sa signification précise. Il s'agit, en l'occurrence, de savoir ce que le monde islamique peut proposer pour renforcer les efforts internationaux visant à concrétiser une alliance humaine et harmonieuse des civilisations.

L'initiative annoncée par le Secrétaire général des Nations Unies concernant l'alliance des civilisations répond à un large consensus entre nations, cultures et religions stipulant que toutes les sociétés sont interdépendantes, liées entre elles pour ce qui touche à leur développement et à leur sécurité, ainsi que pour ce qui concerne leur sécurité environnementale et leur bien-être économique et financier. L'Alliance cherche à forger une volonté politique collective et à mobiliser des actions concertées au niveau institutionnel et à celui de la société civile pour surmonter les préjugés, les perceptions erronées et la polarisation qui militent contre un tel consensus. Elle souhaite également contribuer à un mouvement mondial de rapprochement qui, à l'image du désir d'une grande majorité, rejette l'extrémisme dans toute société(2).

Les événements de ces dernières années ont exacerbé la suspicion mutuelle, la peur et l'incompréhension entre les sociétés islamiques et occidentales. Cet environnement a été exploité par des extrémistes partout dans le monde. Seule une coalition globale sera en mesure de prévenir de nouvelles détériorations des relations entre les sociétés et les nations, qui pourraient mettre en péril l'équilibre international. L'Alliance cherche à contrecarrer cette tendance en mettant en place un paradigme de respect mutuel entre les civilisations et les cultures(3).

Afin de mener à bien cette initiative, l'ex-Secrétaire général de l'ONU, M. Kofi Annan,, après concertation avec les coparrains membres, a mis en place un Groupe de haut niveau composé de personnalités éminentes et dont les objectifs sont les suivants :

- Fournir une estimation des nouvelles menaces à la paix et à la sécurité internationale, et en particulier les forces politiques, sociales et religieuses qui cultivent l'extrémisme ;

- Identifier les actions collectives, à la fois au niveau institutionnel et au niveau de la société civile, afin de lutter contre ces tendances ;

- Recommander un programme d'action réalisable pour les États, les organisations internationales et la société civile dans le but de promouvoir l'harmonie entre les sociétés(4).

Pour ce faire, le Groupe de haut niveau va examiner des stratégies pratiques visant à :

- Renforcer l'entente mutuelle et le respect des valeurs partagées entre les différents peuples, cultures et civilisations ;

- Contrecarrer l'influence des groupes pratiquant l'extrémisme et excluant ceux qui ne partagent pas leur vision du monde ;

- Contrecarrer l'extrémisme qui constitue une menace à la paix et à l'équilibre du monde ;

- Favoriser dans toutes les sociétés la prise de conscience du fait que la sécurité est indivisible et qu'elle constitue un besoin vital pour tous, et que la coopération mondiale est une condition préalable, voire indispensable à la sécurité, à l'équilibre et au développement(5).

Le Groupe de haut niveau présentera un rapport contenant une analyse et un plan d'action à l'intention des États, des organisations internationales et de la société civile accompagné de mesures pratiques appropriées, entre autres :

- Mettre en valeur l'importance d'une compréhension mutuelle et proposer des mécanismes spécifiques à travers le développement de structures de coopération internationales et l'utilisation des médias (dont Internet) pour stimuler et concevoir les débats publics de manière constructive ;

- Cultiver la coopération entre les initiatives actuelles destinées à permettre à ceux qui sont dans la majorité, ceux qui sont modérés et qui rejettent les vues des extrémistes, de tenir les rênes ;

- Établir des partenariats qui aideront des sociétés différentes à mieux comprendre leurs différences tout en mettant l'accent et en agissant sur leurs points communs ;

- Proposer des mesures par lesquelles les systèmes éducatifs peuvent stimuler la connaissance et la compréhension d'autres cultures et religions ;

- Tendre la main aux jeunes du monde pour consacrer les valeurs de modération et de coopération, et promouvoir l'appréciation de la diversité ;

- Promouvoir la prise de conscience du fait que la sécurité, l'équilibre et le développement sont des besoins vitaux pour tous et qu'une coopération mondiale est nécessaire pour y parvenir, et faire des propositions concrètes pour renforcer la sécurité sur une base mutuelle(6).

C'est ainsi que l'ONU définit les objectifs de l'alliance des civilisations sur le site web de ladite Commission de haut niveau. Dans quelle mesure le monde islamique peut-il contribuer à la réalisation de ces objectifs humains ? De quelles capacités, moyens et énergies le monde islamique disposent-ils en vue d'entreprendre cette noble mission ? Que doit faire le monde islamique pour approfondir l'entente et la compréhension mutuelles entre les communautés islamiques et arabes ? Quel est le message civilisationnel qui incombe au monde islamique en cette phase critique de l'Histoire ?

Cette conception d'alliance des civilisations nous amène à poser la question suivante : Quelle est l'image qu'offre le monde islamique aujourd'hui ? Le monde islamique est-il prêt, avec les capacités et moyens dont il dispose, à composer avec la mondialisation galopante tout en préservant ses intérêts vitaux ?

La carte politique du monde islamique repose sur la diversité, selon des règles constitutionnelles qui font de chaque pays islamique un Etat à souveraineté absolue. Ainsi, la situation générale du monde islamique est égale, en termes mathématiques et politiques, à la somme des situations de chaque Etat.

De manière générale, la situation d'un Etat traduit ses choix et ses politiques, et chaque position prise par un pays est une expression de sa souveraineté nationale. Pour aboutir à une position unique et unificatrice envers une quelconque question, tant au sens général que juridique, exige une mesure constitutionnelle que chacun des pays doit prendre, et ce, dans le cadre de l'exercice de sa souveraineté. Mais il est impossible d'aboutir, dans ce cas de figure, à un tel niveau d'unification des positions compte tenu de la nature du système islamique régional, représenté par la Charte de l'Organisation de la Conférence islamique. Il est donc impossible, voire illogique, d'appeler à l'unification des positions de la communauté islamique, qu'il s'agisse de la mondialisation ou des autres mutations en vigueur aujourd'hui, et ce, pour deux raisons. Premièrement, il ne s'agit pas de prendre une position, car la mondialisation est un fait accompli et, deuxièmement, parce que "l'unification des positions" est un processus impossible dans le contexte politique et juridique actuel. Ce qu'il faut, par contre et dans un premier temps, c'est de déboucher sur la coordination, la cohésion, la coexistence, l'échange d'expérience et d'expertise, l'accroissement du niveau des échanges commerciaux, la création d'un marché arabe commun. Et dans un deuxième temps, il s'agit de mettre en place un marché commun islamique après réactivation du Comité permanent pour la coopération économique et commerciale de l'OCI-COMCEC- tout en appliquant les décisions connexes prises par les différentes conférences islamiques au Sommet et les conférences islamiques des Ministres des Affaires étrangères.

A partir de cette optique, qui embrasse l'image générale du monde islamique, la "coordination des positions" semble être l'élément le plus réalisable, puisqu'il s'inscrit dans le domaine du possible. Cela implique évidemment la mobilisation et la conjugaison des efforts et des énergies, ainsi que l'intensification de la solidarité islamique et la multiplication de la coopération dans tout ce qui a trait à la vie des peuples islamiques, sans exception. Ceci permettra de réactiver les objectifs de l'Organisation de la Conférence islamique et d'exploiter les moyens qu'offre l'action islamique commune en matière de coopération, de complémentarité et de coordination à tous les niveaux. Les résolutions de la 3ème Session extraordinaire de la Conférence islamique du Sommet, tenue en décembre 2005 à Makkah al-Mukarramah, sont venues exprimer les conditions de la nouvelle phase d'action islamique commune qui, pour peu qu'elle se renouvelle et s'élance sur des bases saines, permettra d'améliorer l'état du monde islamique.

En définitive, le système de mondialisation imposé par les puissances politiques et économiques qui dominent actuellement le paysage politique international constitue en soi un défi considérable que ne peuvent relever les pays qui ne satisfont pas aux conditions d'immunité industrielle, économique, scientifique et technologique et ne peuvent prévenir les effets nocifs ou les retombées et conséquences qui en découlent.

Mais grâce à ses ressources humaines et ses énormes capacités économiques et autres, nous pouvons affirmer que le monde islamique est en mesure de faire face à la mondialisation, pour peu qu'il fasse preuve d'une détermination politique résolue et d'une planification judicieuse qui lui permettront d'exploiter l'interaction que la mondialisation suscite, et ce, en participant à son orientation, en contribuant à son élaboration et en impulsant l'alliance des civilisations.

Nous pouvons ainsi, grâce à cette perspective élargie des horizons internationaux, mesurer l'ampleur de la responsabilité qui incombe au monde islamique et déterminer les moyens que les Etats membres de l'Organisation de la Conférence islamique peuvent engager pour assumer la part qui fera du monde islamique un allié civilisationnel efficace susceptible d'influencer les événements et d'intervenir dans les questions qui préoccupent la communauté internationale, et ce, dans le cadre de la coopération humaine et de l'édification d'un monde meilleur.

L'on sait tous que c'est le monde islamique qui a initié l'idée de dialogue de civilisations, avant d'être adoptée plus tard par les Nations Unies. Il était donc normal que les musulmans accueillent favorablement l'idée d'alliance des civilisations, notamment l'élite intellectuelle et culturelle, ainsi que les leaders de l'action islamique commune. Ceci prouve, si besoin est, que le monde islamique est prêt à renforcer l'action internationale visant à consacrer cette idée, voire la promouvoir. Il suffit de rappeler, dans ce contexte, les efforts déployés par l'Organisation islamique pour l'Education, les Sciences et la Culture pour diffuser la culture de l'alliance des civilisations à travers les conférences et colloques internationaux soit en les organisant, soit en contribuant à leur réalisation.

Mais nous devons reconnaître dans cette analyse objective qui exige l'impartialité, la franchise et la transparence, que le monde islamique ne sera pas en mesure d'assumer le rôle qui lui incombe dans la consolidation de l'alliance des civilisations, du moins pas tant qu'il ne se serait pas réconcilié intérieurement, qu'il ait engagé le processus de rénovation des mécanismes d'action collective et aboutir à des moyennes encourageantes dans des réformes globales couvrant tous les aspects de la vie. En effet, l'intervention sur la scène internationale exige l'acquisition urgente des conditions de force, d'immunité et de capacité, sans lesquelles nous serons en position de faiblesse car dans un tel climat de faiblesse, aucun dialogue ou alliance ne saurait aboutir. Or, il faut bien le reconnaître, le monde islamique souffre malheureusement de cette faiblesse.

Le monde islamique ne peut donc assumer convenablement ses responsabilités vis-à-vis de l'alliance des civilisations qu'après acquisition de la force et des capacités qu'exige sa contribution à la rénovation de la civilisation islamique, de façon à ce que cette dernière devienne l'un des supports de la civilisation humaine, tant au présent qu'à l'avenir.

Cela ne signifie pas que le monde islamique ne possède pas à présent les moyens lui permettant de contribuer au renforcement de la culture du dialogue et de l'alliance des civilisations. Nous devons nous prémunir contre ce genre de défaitisme. Ce que nous voulons dire est que la part de contribution des musulmans au monde aura à ce stade un impact très limité sur la famille humaine, et ce pour de nombreuses raisons liées à la nature de la phase que traversent les musulmans ainsi qu'à l'ampleur des problèmes, des difficultés et des défis qui leurs sont posés à tous les niveaux.

L'on demande cependant au monde islamique, représenté par ces gouvernements, organisations et institutions opérant dans les domaines de l'éducation, de la culture, des sciences, de la technologie, de l'information, de la communication, de l’informatique et de l’environnement de renforcer la présence civilisationnelle qui fut sienne et de participer à l'action humaniste visant à diffuser la culture de l'alliance entre les civilisations et à consolider les valeurs d'alliance civilisationnelle, en se fondant sur le capital civilisationnel immense dont il dispose, à la faveur des préceptes du Coran qui nous guident sur la voie de la construction effective de l'être humain, de la civilisation et de l'avenir.

La consécration du concept d'alliance des civilisations exige que la grande famille internationale conjugue tous ses efforts et que l'élite intellectuelle et culturelle œuvre et coopère à l'unisson, dans le cadre d'organisations et d'institutions internationales et régionales, à trouver les moyens permettant de dépasser le stade théorique de concrétisation de l'idée d'alliance. L'action collective dans ce domaine permettra d'aboutir à des résultats extrêmement importants et serviront les nobles objectifs humains. Il convient de signaler, à cet égard, que les efforts déployés, sur le plan international, à travers la tenue de deux conférences sur l'alliance des civilisations, respectivement à Madrid et à New York, doivent être mieux développés et réactivés. Cette responsabilité incombe à l'ensemble de la communauté internationale et, plus particulièrement, à son élite intellectuelle, culturelle et médiatique(7).

J'ai participé au premier forum mondial sur l'alliance des civilisations, qui s'est tenu à Madrid, et prononcé une allocution dans laquelle j'ai souligné que «le principe fondateur de toute démarche visant à jeter les ponts entre les cultures, les civilisations et les religions est un principe foncièrement inhérent au message de l'islam qui est la religion de plus d'un milliard deux cent cinquante millions d'individus à travers le monde. De fait, c'est un message qui promeut la tolérance et la fraternité et prône l'unité de l'origine humaine et l'égalité entre tous les hommes en dignité et en droits, notamment celui de vivre dans la paix, la sécurité, l'entente et la concorde».

Dans mon allocution, il était nécessaire que j'évoque l'origine de cette initiative d'alliance des civilisations en affirmant que «la tenue par le gouvernement espagnol de ce forum, qui vient s'ajouter à sa précédente initiative, confère à ce gouvernement, dont les acquis historiques et l'héritage civilisationnel ne sont plus à démontrer et qui entretient des relations solides et distinguées à la fois avec l'Orient, l'Occident, le Nord et le Sud, le statut de pionnier dans l'établissement de fondements solides pour l'alliance des civilisations. Il est question ici d'initiatives pratiques et concrètes, capables de mobiliser les forces vives afin d'instaurer une véritable alliance entre les civilisations, une alliance qui puisse mettre un terme à de longues périodes de suspicion, d'inimitié et de conflits injustifiés qui divisent l'humanité en cette période de l'histoire.»

A cette manifestation à laquelle ont pris part les deux chefs de gouvernement espagnol et turc, bon nombre de ministres et de hauts responsables, ainsi que des directeurs généraux d'organisations internationales et régionales, j'ai tenu à exposer la vision islamique de l'alliance des civilisations et de consacrer, ce faisant, le concept d'alliance. J'ai affirmé, à cette occasion : «Pour qu'elle puisse porter ses fruits, l'alliance des civilisations exige la réconciliation avec le passé, le dépassement des complexes historiques et la réhabilitation des cultures et des civilisations. Cela ne peut se réaliser sans une véritable ouverture sur ces dernières. Pour ce faire, force est d'instaurer un réel respect des spécificités culturelles des peuples et nations qui ont tous contribué à l'édification de la civilisation humaine actuelle. Et puisque l'on doit à l'Espagne l'idée d'alliance des civilisations, nous espérons que le gouvernement espagnol prendra une nouvelle initiative historique tendant vers le renforcement de la réconciliation entre le Monde islamique et l'Occident. Cette initiative est d'autant plus louable qu'elle permettra d'instaurer un climat de paix et de confiance et renforcera l'estime et le respect que voue la communauté internationale à ce pays, pionnier des initiatives civilisationnelles et culturelles constructives».

Dans l'allocution que j'ai prononcée devant le 2ème Forum international du dialogue des civilisations à Istanbul, j'ai appelé à poursuivre les efforts de soutien à l'action humaine commune pour renforcer le dialogue des cultures et l'alliance des civilisations. De même que j'ai appelé à poursuivre l'action à tous les niveaux pour diffuser la culture de la paix et du dialogue, s'attacher aux droits de l'homme et à la Charte des Nations Unies et promouvoir les valeurs religieuses et morales, lesquelles ont constitué un lien entre les civilisations humaines qui se sont succédées.

En effet, j'avais affirmé que l'humanité n'a jamais eu autant besoin de l'alliance des civilisations. Ainsi, la vague des politiques réfractaires au dialogue des cultures, à l'alliance des civilisations, aux valeurs de tolérance, d'entente et de cohabitation et au respect mutuel entre les individus et les communautés humaines n'a cessé de s'amplifier en dépit de l'existence de l'Organisation des Nations Unies qui fut créée il ya soixante quatre ans et de la Déclaration universelle des droits de l'homme proclamée il ya soixante et un an. J'ai précisé, à cet égard, que les crises qui marquent le monde d'aujourd'hui et qui menacent la sécurité et la paix dans le monde et inquiète la conscience humaine sont dus au fait qu'une minorité puissante et hégémonique à ignoré les valeurs de dialogue et d'alliance ainsi que les lois internationales et les principes humains nobles. Cette minorité défie la légalité internationale de manière indue. J'ai également indiqué que c'est pour ces raisons que le monde d'aujourd'hui passe par des crises et des conflits dont souffrent des peuples démunis qui ont droit à une vie digne et stable en Palestine, en Afghanistan, en Somalie et dans bien d'autres régions du monde. J'ai par ailleurs, montré que le monde islamique qui fut le premier à proposer l'idée de dialogue des cultures depuis tribune de l'Assemblée générale des Nations Unies, compte sur le forum international en affirmant sa foi en les valeurs de dialogue des civilisations partant de sa responsabilité historique envers la civilisation humaine contemporaine et son enrichissement par la civilisation islamique qui a contribué à travers les siècles à l'enrichissement de la pensée et de l'action civilisationnelle dont les principes fondamentaux sont la tolérance, le respect de la différence en matière de croyances, de cultures et de spécificités civiliationnelles. En conclusion j'ai affirmé : «Nous, à l'Organisation islamique pour l'Education, les Sciences et la Culture, nous croyons que l'alliance des civilisations est une option stratégique et que le dialogue des cultures est la voie qui mène l'humanité vers la stabilité et consacre les règles de la sécurité et de la paix dans le monde. C'est dans ce sens que nous œuvrons en coopération avec les organisations internationales et régionales d'intérêt commun pour diffuser la culture de justice et de paix, promouvoir la diversité culturelle, renforcer l'entente et la coopération entre les peuples à travers le développement des programmes d'enseignement et d'éducation aux droits de l'homme et aux valeurs de citoyenneté ainsi que l'éducation des générations aux valeurs de la tolérance et du respect mutuel.»

Après avoir longtemps médité sur l’état du monde d’aujourd’hui à travers le prisme de l’histoire, je suis plus que jamais convaincu que la consécration du concept d'alliance des civilisations doit être nécessairement fondée sur des principes communs à toutes les cultures et civilisations humaines, tout en tenant compte du besoin urgent d'instaurer la sécurité et la paix dans le monde, et en veillant à ce que notre action s'inscrive dans la Charte des Nations Unies, et ce, conformément à un droit international qui empêche toute tentative de déviation des nobles objectifs de l'alliance des civilisations.


(*) Directeur général de l'Organisation islamique pour l'Education, les Sciences et la Culture (ISESCO) et Secrétaire général de la Fédération des Universités du Monde Islamique (FUMI).

(1) Notamment les trois livres publiés par Dar al-Shuruq du Caire, intitulés : "Vers une alliance des civilisations", "Dialogue pour la coexistence", "Des idées pour le dialogue", et l'ouvrage "Le dialogue avec soi-même et avec l'autre" en cours de publication.

(2) Voir sur le site web de l'ONU l'article relatif au Groupe de Haut niveau pour l'Alliance des Civilisations.

(3) Ibid.

(4) Op. cit.

(5) Op. cit.

(6) Op. cit. La commission a présenté son rapport à l'ancien Secrétaire général de l'ONU au cours d'une cérémonie officielle, à Istanbul, le 13 novembre 2006, et à laquelle l'auteur du présent article a participé.

(7) L'auteur a pris part à la conférence de Madrid qui s'est tenue les 15 et 16 février 2008. Il a également participé à la 2ème session du Forum international sur l'alliance des civilisations (Istanbul, 6-7 avril 2009) où il a présenté le point de vue du Monde islamique sur l'alliance des civilisations.

 

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