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Revue l'islam aujourd'hui N° 24-1428H/2007

 

Réflexions sur le discours du Pape : l’histoire, l’époque moderne … et l’Islam
Dr Radwan Al-Sayyid(*)

Il est difficile de définir les objectifs escomptés par le Pape Benoît XVI dans sa conférence sur «la Raison et la foi», donnée à l’université de Ratisbonne en Allemagne(**). Cherchait-il à donner une nouvelle image, voire une nouvelle interprétation à l’histoire du christianisme de manière à rapprocher la tradition catholique du modernisme laïc en établissant un lien entre la foi catholique et la philosophie grecque qui, selon lui, est à l’origine de l’Europe moderne ?  Si telle est son intention, il s’engage sur une mauvaise voie car la revivification du patrimoine grec sous la Renaissance et durant le siècle des Lumières tendait vers deux objectifs : un humanisme qui fait la part belle au paganisme grec au détriment de la tradition catholique et le deuxième objectif visait à redéfinir l’identité européenne, partant du principe que les Grecs sont à l’origine des premières communautés et des premiers Etats qui se sont distingués de ceux des peuples ariens et indo-européens. Or, l’on sait que l’Eglise catholique avait choisi depuis le début du Xème siècle (voire avant cette date selon les historiens de l’Ecole des Annales) de faire allégeance au saint Empire romain. Du coup, le Pape se trouve ici en contradiction avec le passé même de son Eglise!

Le Pape, a-t-il voulu s’adresser à ses adversaires protestants en affirmant qu’il n’existe qu’une seule théologie chrétienne depuis que l’Ancien Testament est devenu un livre grec (Xème siècle Av. J.C, traduction septante d’Alexandrie) et depuis que le Nouveau Testament a été, à son tour, présenté dans sa version grecque grâce à Saint-Paul, comme il l’a lui même déclaré dans sa conférence ? Si tel était son objectif, il a encore fait fausse route parce que les Protestants n’ont cessé d’accompagner la modernité, la laïcité et le judaïsme en vue d’effacer cette empreinte grecque caractéristique de l’Ancien Testament et du caractère hellénistique (gnostique) du Nouveau Testament. En outre, les grandes Eglises protestantes n’attirent plus les croyants et les adeptes car ceux-ci sont désormais attirés par les nouveaux évangélismes fondés uniquement sur l’expérience de la communication directe avec Jésus sans l’intermédiaire d’aucune théologie ni d’aucun livre saint !

Si le Pape ne s’adresse ni aux modernistes ni aux protestants et, encore moins, aux néo-évangélistes qui accordent peu d’intérêt à la philosophie grecque, à qui s’adresse-t-il alors ?

Résumons d’abord la conférence du Pape, puis essayons d’en cerner le contenu et réfléchissons ensuite sur ses objectifs et ses intentions.

Le Pape commence sa conférence en évoquant les années où il enseignait la théologie dogmatique à l’université de Ratisbonne en 1959. A cette époque, il avait l’habitude de dialoguer avec ses collègues protestants sur les possibilités de rencontre des deux églises car l’université comprenait une faculté de théologie catholique et une autre de théologie protestante. Il entame ensuite sa conférence sur la Raison et la foi en rapportant le dialogue qui s’est déroulé entre l’Empereur byzantin Manuel II Paléologue (1391-1425) avec un hypothétique savant persan musulman. Ce dialogue débouche sur l’idée que Dieu est de nature rationnelle et que, de ce fait, la foi est étroitement liée à la Raison, c’est-à-dire à un libre arbitre rationnel. Le Pape, en référence à Adel Théodore Khoury, théologien catholique et islamologue d’origine libanaise, qui a publié en 1966 les Controverses de Manuel II (ou Entretiens avec les Musulmans) souligne que la nature non violente de Dieu, et donc son rationalisme, trouve son origine dans la philosophie grecque. Précisons toutefois que le terme «grec» revêt une double signification : religieuse et philosophique. Selon l’acception religieuse, est grec tout ce qui correspond à la tradition religieuse orthodoxe. Or, l’orthodoxie est la religion de l’empereur Manuel II, l’auteur des Controverses. Dans sa conférence, le Pape donne au terme «grec» un sens philosophique, celui qui renvoie à la Grèce Antique et à la célèbre tradition philosophique, léguée notamment par Socrate, Platon, et Aristote. A mon sens, le choix du Pape n’est pas fortuit parce que ces philosophes grecs n’étaient pas chrétiens et ne savaient rien de l’expérience non violente de Jésus ni de la tradition religieuse orthodoxe qui condamne la violence commise au nom de la religion. Le Pape aurait dû construire son propos à partir de cette vision au lieu d’attribuer la nature non violente à l’influence de Platon. D’ailleurs, il ne fait pas de doute que si l’empereur Manuel II était encore vivant et qu’il avait pris connaissance des propos du Pape, il en aurait été stupéfait. Il en aurait même ri parce que la violence religieuse déclenchée par l’Eglise catholique (le Pape Urbain II en 1095) contre l’Orient musulman, a eu d’abord raison de l’orthodoxie car c’est au nom d’un Jésus violent, et non d’un Jésus pacifiste et tolérant, que les Croisés ont occupé Constantinople pendant plus de cinquante ans ! 

Le Pape poursuit sa conférence en présentant une nouvelle interprétation de l’Ancien Testament qui, selon lui, portait l’empreinte de la civilisation grecque notamment après sa traduction en langue grecque, évitant ainsi l’image violente de Yahvé dans l’Evangile. Cette même empreinte grecque non violente qui caractérisa le Nouveau Testament est l’œuvre de Saint-Paul qui s’est rendu en Macédoine grecque suite à une vision (la Macédoine grecque ? elle n’était pas ainsi considérée par les Grecs anciens qui qualifiaient de barbare Alexandre le Macédonien, conquérant d’Athènes !). De même, le caractère grec de l’Evangile provient du fait que sa première version connue était en langue grecque (les Evangiles ont probablement été rédigés à l’origine en langue araméenne, la langue du Christ, ou en hébreu mais la version grecque qui remonte à l’an 225 de l’ère chrétienne est la plus ancienne et la plus connue dans le monde. Cette version commence par cette célèbre assertion : «Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu». Le Pape associe la divinité au verbe (i.e logos, savoir) et à la Raison. Selon lui, la rencontre de la philosophie pacifiste de Platon, du savoir et de la Raison s’est faite en Macédoine grâce à Saint-Paul, c’est pour cette raison que le christianisme s’est propagé en Europe plus qu’en Orient, d’où l’identité chrétienne de l’Europe. Le christianisme est européen et l’Europe est chrétienne ! J’estime que la relation ainsi établie par le Pape entre l’Europe et le christianisme aurait intéressée Ibn Taymiya, auteur du grand livre critique contre le christianisme : Al jawâb al sahîh li man baddala dîna al Massîh ( Réponse à ceux qui ont déformé la religion du Christ)(1) dans lequel on peut lire : «Les Romains n’ont pas été christianisés, ce sont les Chrétiens qui ont été romanisés. Car selon la terminologie coranique arabe, Les Romains désignent les Byzantins grecs». Cette explication aurait tout aussi ravi l’ancien président français Giscard D’Estaing, qui a présidé la commission chargée de l’élaboration de la Constitution européenne, du reste impopulaire, qui stipule dans son introduction que l’identité profonde de l’Europe est chrétienne. Bien plus, il affirme que si la Turquie musulmane venait à intégrer l’Union Européenne, cela entacherait à tout jamais l’éternelle identité chrétienne de l’Europe ! Ce point de vue était défendu par le Pape actuel il y a quatre ans de cela, lors des débats sur ladite Constitution, du temps où il était Préfet de la Congrégation de la doctrine de la foi au Vatican. Il s’appelait alors le Cardinal Joseph Ratzinger. Cette prise de position vis-à-vis des Turcs remonte au temps où l’actuel Pape était archevêque de Munich. Celui-ci portait déjà un regard étonné sur les habitudes vestimentaires des femmes d’ouvriers turcs.

Après avoir conclu à une relation entre la Raison grecque, le christianisme et l’Europe, le Pape se livre à une lecture personnelle de l’histoire dogmatique et de l’image de Dieu telle que les Chrétiens devraient la concevoir. La doctrine catholique originelle combine logos (ou Raison) et foi (à l’exception d’une minorité négligeable comme l’école scolastique de Duns Scott).  Parmi les piliers de cette doctrine catholique, il cite, entre autres, Saint Augustin qui est un platonicien gnostique et Saint Thomas d’Aquin qui a fondé la scolastique catholique en s’inspirant de Al-Ghazali qui était en désaccord intellectuel avec Averroès(2). Les philosophes musulmans ayant assimilé l’héritage philosophique grec, celui d’Aristote précisément, ont élaboré leur propre théologie  fondée sur  la logique formelle. La mystique chrétienne s’inspira de Platon tandis que la doctrine officielle, au même titre que la théologie mu’atazilite et achâarite, emprunta les concepts et les instruments méthodologiques de la logique aristotélicienne. Et l’idée d’un Dieu rationnel avancée par le Pape aurait été plus pertinente si elle avait été attribuée à la philosophie aristotélicienne. Le Pape, rappelons-le, est un grand professeur de théologie catholique. Aussi,  faut-il suivre avec beaucoup d’attention son interprétation dogmatique de l’histoire chrétienne médiévale.

Le christianisme catholique et orthodoxe, de même que l’islam et le judaïsme, reposent sur deux théologies pour ainsi dire : la théologie de la miséricorde, la bienveillance et la grâce et le dogme de l’infaillibilité et de la justice. Quant au protestantisme, il ne repose que sur une seule théologie : la miséricorde, le don et l’élection. Cette théologie prend toutefois une forme plus extrême dans un certain judaïsme (nous reviendrons sur ce point plus loin). Autrement dit, l’Image du Dieu de la miséricorde et de la bienveillance correspond à une image de liberté réciproque, dans laquelle Dieu est unique et ne ressemble nullement aux humains (Dieu ne ressemble à rien de ce que tu peux imaginer). Ce Dieu miséricordieux nous a envoyé ses messagers par miséricorde et prend soin de tous les êtres qu’il a créés, sans être obligé envers ces êtres, si ce n’est par les obligations qu’Il s’est assignées par Sa Volonté suprême et par Sa Science impénétrable. Contre cette liberté absolue de Dieu se trouve la liberté relative pour l’homme de décider entre la foi et la mécréance, le droit chemin et l’égarement, et de prendre en charge sa destinée à la lumière des textes sacrés et des préceptes qui guident sur le chemin du bien ou du mal tout en le tenant complètement responsable de ses choix.

Mais cette théologie est empreinte d’une certaine prédestination et d’un certain fatalisme (Dieu est toujours là pour aider les êtres quoiqu’ils fassent). Quant au dogme de l’infaillibilité et de la justice (que nous appelons dogme de l’engagement réciproque), ils laissent entendre que Dieu aussi bien que l’homme jouissent de liberté, mais ils sont tous deux tenus par les obligations que cette liberté implique : Il serait injuste que Dieu guide vers la bonne voie telle personne et non pas telle autre ou qu’il accorde sa miséricorde à un pécheur et refuse le repentir d’une personne qui honore les préceptes divins et observe ses devoirs religieux. Dieu ne peut pas se soustraire à ses obligations, autrement son caractère divin en serait annihilé.

Pour sa part, l’homme est maître de ses actes. Il en est entièrement responsable. Ainsi, la foi est une bénédiction, une miséricorde et une grâce divine pour les tenants du dogme de la miséricorde ; c’est un devoir et un droit pour les tenants du dogme de l’infaillibilité et de la justice. La bénédiction, la miséricorde et la bienveillance prennent des dimensions beaucoup plus importantes chez les théologiens juifs qui sont convaincus que Dieu a élu les juifs en tant que peuple et non en tant qu’individus. On retrouve également l’idée d’élection divine chez les protestants mais à l’échelle individuelle. Quant à la notion de devoir, elle atteint parfois des limites extrêmes chez les Mu’âtazilites et chez certains catholiques et orthodoxes en ce sens qu’ils imposent à Dieu des limites rationnelles : Dieu doit faire ceci ou ne pas faire cela ! Toutefois, l’existence d’un Dieu Suprême dans les trois religions monothéistes fait que ces dernières présentent des points communs malgré les différences entre les théologiens dogmatiques. Il existe un rapprochement entre les deux parties : Dieu, Transcendant et Unique, d’une part et l’Homme, d’autre part. C’est ainsi que le soufisme, la cabalistique et la gnostique, ont été rejetés par la théologie officielle parce qu’elle abolissent toutes les instances religieuses et prônent une relation directe entre Dieu et l’homme sans passer par une voie canonique : les prophéties et les livres saints, et chez les Chrétiens : envers l’incarnation de Dieu lui même  ! Les théologiens musulmans ont opté pour l’analogie entre l’absent (Dieu) et le présent (la raison, les valeurs et les connaissances humaines). Les juifs ont fait de même, puis les catholiques, et dans une certaine mesure les orthodoxes. Adopter un tel raisonnement par analogie revient à établir une certaine relation entre l’absolu et le relatif à travers les attributs de puissance et de providence (chez les Achâarites et les catholiques) et l’attribut de clémence chez les Mu’âtazilites et les théologiens juifs et orthodoxes qui ont subi leur influence.

Quel est l’intérêt de tout ce développement ? En fait, le Pape parle de l’image de Dieu qui est différente chez les chrétiens et les adeptes des deux autres religions monothéistes, notamment l’Islam, parce que le judaïsme a dépassé l’image de Yahvé en intégrant également le patrimoine grec rationnel. Cette interprétation de l’histoire dogmatique est propre au Pape. La théologie catholique du Moyen-Age s’est inspirée en grande partie de la théologie musulmane. Le judaïsme a aussi emprunté à cette théologie, et dans une moindre mesure les orthodoxes et les syriaques, parce qu’ils ont découvert le patrimoine et la logique grecs avant les musulmans. Le catholicisme a d’abord quitté le platonisme, suivi par l’orthodoxie, pour un semblant d’aristotélisme, de peur de sombrer dans une gnose combattue par les premiers pères de l’Eglise et dans laquelle sont tombés Saint Augustin et d’autres.  Sans l’existence de l’Eglise dont l’autorité s’appuie sur celle de l’Etat, le catholicisme serait devenu une religion gnostique à l’image du gnosticisme de la période hellénistique. Les dogmes platonicien et aristotélicien constituent une expérience commune aux religions monothéistes, et ne sont pas l’apanage des chrétiens européens ou des catholiques qui, dans cette expérience, se sont inspirés des musulmans.

En religion chrétienne, le rationalisme reste limité car il n’a pas dépassé le cadre d’une institution religieuse autoritaire et ne s’est pas étendu à la théologie  scolastique qui est commune à l’Islam, au christianisme et au judaïsme (le dogme de Moussa Ibn Mimoun tend vers l’école Achâarite mais ces dernières années, un grand nombre de textes Mu’âtizilites qui étaient en usage chez les théologiens juifs à Bagdad, en Egypte et en Andalousie ont été découverts). D’où provient alors cette image d’un Dieu éclairé que le Pape considère comme l’apanage des chrétiens et des juifs? Elle ne vient certainement pas de la théologie catholique, encore moins de l’histoire de l’Eglise, mais de l’expérience humaniste européenne des quatre siècles derniers, et qui est devenue universelle grâce à la notion du droit naturel de l’homme. C’est ainsi que l’image de l’homme, du monde et de Dieu a changé chez le Pape suite à la contre-Réforme menée par le Vatican pendant trois siècles et qui a été précédée par d’autres réformes au sein du protestantisme et du judaïsme. Ces mêmes réformes ont insufflé à l’Eglise une nouvelle vie en la poussant à sortir de la léthargie qui l’a enlisé jusqu’au début du vingtième siècle et en l’aidant à retrouver ses marques et à prendre position vis-à-vis du radicalisme inhumain des humanistes.

Le Pape poursuit son discours en évoquant les temps modernes et en critiquant le modernisme avant d’en arriver aux conclusions. Il estime que pendant les quatre siècles précédents, la principale caractéristique de la pensée religieuse chrétienne, était encore une fois la purge de la théologie et de la pensée religieuse chrétienne des influences philosophiques grecques. Trois phases ont marqué, selon lui, ce processus de déshéllénisation :

La première phase est celle de la Réforme (protestante). Le Pape avance que l’intérêt, à ce stade, était de revenir à une forme pure et enthousiaste de la foi qui s’écarte de toute autre considération en se référant au Texte lui-même débarrassé de ses composantes philosophiques. Cette idée plut non seulement aux théologiens qui la saluèrent mais aussi à certains philosophes comme Kant qui résolut de mettre de côté l’esprit philosophique pour laisser la place à la foi.

La théologie libérale des XIXème et XXème siècles apporta avec elle une deuxième vague de déshellénisation, dont Adolf von Harnack est le plus éminent représentant. Celui-ci prit comme point de départ la distinction faite par Pascal entre le Dieu des philosophes et le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Le Pape poursuit : «Comme pensée centrale apparaît, chez Harnack, le retour à Jésus simple homme et à son simple message, antérieurs à toutes les théologisations et aussi à l’hellénisation». Avec l’avènement de l’industrialisation et de la technologie, la préoccupation était de considérer la théologie comme une science en l’intégrant à l’histoire et en mesurant son exactitude à l’aune des sciences pures et appliquées. Or, la théologie étant foncièrement liée à la foi, elle ne peut être soumise à l’épreuve de l’expérimentation. Même si la question de Dieu se situe en dehors du domaine scientifique, la religion s’enseigne à présent en tant que science positiviste».

La troisième phase de déshellénisation correspond à l’époque actuelle et se  caractérise par la pluralité culturelle. L’hellénisation chrétienne, dit-on, s’est opérée à une époque assez lointaine. Aussi, faut-il permettre aux nouveaux chrétiens de pratiquer leur culte et de l’adapter à leurs conditions de vie et à leur culture ; autrement dit, leur donner la possibilité de produire leur propre religion. Le Pape estime que la religion ainsi conçue, constitue une aberration et une absurdité et que l’hellénisme pour les chrétiens n’est pas un artifice mais fait partie de la foi chrétienne.

Le Pape conclut sa conférence sur la Raison et la foi en exhortant au retour à la Raison philosophique. Selon lui, il ne faut pas limiter la Raison et la logique aux produits et aux paramètres de l’expérience directe. Pourtant, affirme-t-il, il ne s’agit pas de renier le siècle du progrès industriel et le siècle des lumières mais s’en inspirer. Il ajoute qu’il est impératif de corriger le rapport de la Raison à la foi par une reconnaissance mutuelle et par une considération positive de l’histoire de ce rapport et des différentes traditions religieuses, notamment le christianisme. Il est important, dit-il, de revenir sur cette phrase de l’empereur Manuel II : «Ne pas agir raisonnablement est contraire à la nature de Dieu».

Le Pape impute l’état de la religion chrétienne de nos jours aux efforts de déshellénisation et d’annulation de la théologie entrepris dès le seizième siècle. Selon lui, ce déclin du rôle de l’Eglise s’est fait sur trois périodes : à cause des protestants au cours des deux premières périodes, et à cause de la domination du laïcisme et de l’empirisme pendant la période contemporaine. Cette vision reflète une fois de plus un point de vue propre au Pape sur l’évolution de la pensée religieuse en Europe.

Et fait, les problèmes d’ordre religieux qui furent soulevés dès le XVIème siècle se résument comme suit : la relation entre la religion à l’Eglise, la relation entre l’Eglise et l’Etat, la relation entre la Raison et la foi, et enfin la place qu’occupe la religion dans la vie des hommes. La réforme protestante que connut l’Europe à partir du XVIème siècle souleva la question relative à la relation de la religion et du salut avec l’institution religieuse, à savoir l’Eglise catholique. De nombreuses dissidences contre l’autorité ecclésiastique se produisirent dès le treizième siècle, époque où les Croisades prirent fin. Dans le but de réprimer ces dissidences, l’Eglise dut demander le renfort des armées des rois fidèles et même à l’armée du Vatican. L’Inquisition vint compléter cette action répressive. Il s’avère donc que la préoccupation de l’Eglise n’était pas alors d’éradiquer l’hellénisme car d’autres questions suscitaient l’inquiétude du Pape : la foi pouvait-elle exister en dehors d’une institution ? Et au cas où il en existerait une, jusqu’où son autorité pourrait-elle aller ? Et quelles étaient ses limites ? A ce propos, l’Eglise confondit foi et institution, car lui tenir tête c’est en quelque sorte renier la foi. Cette confusion se confirma lorsque le protestantisme triomphant affaiblit l’Eglise sans pour autant porter atteinte à la foi. En outre, l’Eglise prouva son incapacité à mettre fin aux révoltes protestantes du XVIème et XVIIème siècles alors que d’autres soulèvements furent matés auparavant. Du fait de la séparation progressive entre l’Etat et l’Eglise, celle-ci n’était plus en mesure de mener des croisades en dehors de l’Europe ni même imposer son autorité à l’intérieur de l’Europe par le biais des guerriers chrétiens. Il s’avère dès lors qu’il n’était point question a priori de définir la théologie mais de souligner l’importance capitale de l’institution catholique pour la survie du christianisme. C’est pour mener à bien cet objectif et pour mieux asseoir son pouvoir dans les pays chrétiens que l’Eglise imposa la scolastique. En effet, il allait de soi qu’une fois l’autorité ecclésiastique déstabilisée, l’édifice théologique dont elle puisait sa force et sa légitimité allait s’effondrer à son tour.

Au XVIIIème siècle, dit siècle des lumières, une autre question fut évoquée qui avait trait au rapport entre la foi et la Raison : les rationalistes athées estimaient que la religion était en voie de disparition et que n’en subsistaient que des croyances individuelles. Cette pensée connut son paroxysme durant la révolution française où des idées radicales virent le jour. Des penseurs plus sérieux tels que Kant, Hegel, Hobbes, Leibniz et Spinoza ne doutaient guère de la religion ou de la foi. En revanche, ils étaient convaincus de la fin de la théologie rationnelle, c’est-à-dire de toute croyance individuelle fondée sur la logique de Platon ou d’Aristote. Depuis, ces penseurs renouèrent avec la thèse d’Averroès, celle-là même que les théologiens avaient rejetée au profit de la théologie rationnelle d’Al Ghazali et de Saint Thomas d’Aquin. Selon Averroès, la foi et la Raison vont de pair. Si la première relève de la religion, la Raison, elle, englobe aussi bien l’esprit que l’expérience. Cette harmonie entre Raison et foi équivaut pour le Pape à une marginalisation de la question religieuse. C’est que la foi du souverain pontife demeure inébranlable en une institution religieuse puissante. Pour autant, il ne va pas jusqu’à considérer cette harmonie comme un risque à même de vider la religion de sa substance philosophique. Par ailleurs, Kant, Hegel et Spinoza étaient partisans d’une foi profonde en s’opposant d’une part aux idées radicales des philosophes des lumières (Hume, Fuerbach et Nietzsche) et d’autre part au dogmatisme absolu des évangélistes. En revanche, l’Eglise catholique moderne n’était aucunement blâmable à leur sens. Aux XIXème et XXème siècles, des savants éminents eurent le sentiment que la foi scientifique avait supplanté la foi religieuse. En effet, l’intérêt pour celle-ci s’amenuisait tant et si bien qu’il se limitait à quelques questions d’ordre moral. Une nouvelle vision du monde vit le jour. Pendant ce temps, le catholicisme était tout occupé à défendre l’autorité de l’Eglise au lieu de la foi religieuse.

Les appréhensions du Pape sont-elles, en fait, liées à la régression du rôle de la religion dans la vie des Européens ? Rappelons que pendant ces derniers siècles, cette régression loin d’être générale, était spécifique à l’Europe. En témoigne ce qui se passe de nos jours aux USA, en Asie, en Afrique et dans certains pays européens où l’on assiste à un certain regain d’intérêt pour la religion. Dès lors, redéfinir le rôle de la Raison tel que le prône le Pape n’est plus de mise du moment qu’il est incompatible avec une époque contemporaine en perpétuelle mutation. C’est comme si le Pape était hanté par les événements qui avaient marqué la période d’entre deux guerres et celle de la guerre froide. Le danger n’est donc plus à craindre du côté de la laïcité radicale, mais des nouvelles religions non institutionnelles. Et c’est uniquement sur ce point que les craintes du Pape peuvent être légitimes pour les trois religions. S’il est fort incertain que ces dernières puissent retrouver leur splendeur et leur vigueur d’antan, il n’en demeure pas moins que le danger croissant des intégrismes débridés est fort inquiétant d’autant que ces mouvements échappent à tout forme de contrôle. La scolastique a rendu son dernier souffle au XVIIIème siècle et l’institution religieuse chez les Juifs orthodoxes s’est également effondrée au milieu du XXème siècle. L’acha’arisme sunnite a connu le même sort. Les nouveaux mouvements religieux sans théologie qui ont émergé constituent pour les trois confessions monothéistes le vrai défi à relever.

Conscient de cette réalité, le Pape Jean-Paul II a nommé le cardinal Ratzinger Préfet de la Congrégation de la doctrine de la foi, resserrant ainsi l’étau autour de l’Eglise catholique. Par cette mesure, le Pape entendait maintenir l’unité de l’Eglise face aux grands bouleversements de l’époque moderne. Pour ce faire, il entreprit, dès les années quatre-vingt, de combattre le communisme en Europe de l’Est. Il continua d’œuvrer dans le même sens jusqu’au début des années quatre-vingt-dix en luttant contre les régimes totalitaires de tous bords. Aussi, prônait-il la liberté et l’amour entre les hommes. Parallèlement, il menait une guerre contre la pauvreté, les injustices et autres maux humains en instaurant des voies de dialogue avec les partisans d’autres religions qu’il considérait comme liés par la foi et le destin. C’est parce que le Pape Jean-Paul II avait saisi le sens de l’Histoire et en suivait l’évolution. Le Pape actuel, quant à lui, refuse de dépasser le cadre étroit de l’Europe, d’où les questions (vieilles de plus d’un siècle) qu’il remet à l’ordre du jour. Il va sans dire que l’Eglise catholique se trouve actuellement confrontés à d’énormes problèmes à cause des attaques menées de front par les Nouveaux Evangélistes et par d’autres doctrines religieuses, mais aussi à la recrudescence de problèmes restés insolubles depuis plus de trois siècles. Mais ni l’apport de l’hellénisme ni la réconciliation entre la Raison et la foi ne parviendront à apporter des solutions à tous les problèmes dont souffrent l’humanité.

En parcourant le discours intégral du Pape Benoît XVI et en le plaçant dans son contexte, il s’avère que les propos du souverain pontife portent non pas sur l’Islam comme j’ai cru l’entendre de prime abord mais sur la réappropriation du christianisme par l’Europe. Peu importe si cette entreprise est possible et comment elle peut être réalisée, toujours est-il qu’elle présente plusieurs liens étroits avec l’Islam. A première vue, cette relation semble indirecte. Mais tel n’est pas le cas. Et afin que mes propos ne prêtent pas à équivoque, je présente ci-après la traduction du paragraphe introductive de la conférence du Pape, où il est question d’islam :

Tout cela m’est revenu à l’esprit lorsque récemment j’ai lu une partie du dialogue publié en 1966 par le professeur Khoury(3) (de Münster) entre l’empereur byzantin lettré Manuel II Paléologue et un savant persan dans le camp d’hiver d’Ankara en 1391, sur le christianisme et l’islam, et sur leur vérité respective. L’empereur a sans doute mis par écrit le dialogue pendant le siège de Constantinople entre 1394 et 1402. On peut comprendre ainsi que ses propres exposés soient restitués de façon bien plus explicite que les réponses du lettré persan. Le dialogue s’étend à tout le domaine de ce qui est écrit dans la Bible et dans le Coran au sujet de la foi ; il s’intéresse en particulier à l’image de Dieu et de l’homme, mais aussi au rapport nécessaire entre les «trois Lois» : Ancien Testament -Nouveau Testament- Coran. Dans mon exposé, je ne voudrais traiter que d’un seul aspect -au demeurant marginal dans la rédaction du dialogue-, un aspect en lien avec le thème foi et raison qui m’a fasciné et me sert d’introduction à mes réflexions sur ce thème.

Dans le 7e dialogue édité par le professeur Khoury (‘dialexis’, «controverse»), l’empereur en arrive à parler du thème du ‘djihâd’ (guerre sainte). L’empereur savait certainement que dans la sourate 2, 256, il est écrit : «Pas de contrainte en matière de foi» - c’est l’une des sourates primitives datant de l’époque où Mohammed lui-même était privé de pouvoir et se trouvait menacé.

Mais l’empereur connaissait naturellement aussi les dispositions inscrites dans le Coran -d’une époque plus tardive- au sujet de la guerre sainte. Sans s’arrêter aux particularités, comme la différence de traitement entre «gens du Livre» et «incroyants», il s’adresse à son interlocuteur d’une manière étonnamment abrupte au sujet de la question centrale du rapport entre religion et contrainte. Il déclare : «Montre-moi donc ce que Mohammed a apporté de neuf, et alors tu ne trouveras sans doute rien que de mauvais et d’inhumain, par exemple le fait qu’il a prescrit que la foi qu’il prêchait, il fallait la répandre par le glaive».

L’empereur intervient alors pour justifier pourquoi il est absurde de répandre la foi par la contrainte. Celle-ci est en contradiction avec la nature de Dieu et la nature de l’âme. «Dieu ne prend pas plaisir au sang, et ne pas agir raisonnablement est contraire à la nature de Dieu. La foi est un fruit de l’âme, non du corps. Donc si l’on veut amener quelqu’un à la foi, on doit user de la faculté de bien parler et de penser correctement, non de la contrainte et de la menace. Pour convaincre une âme raisonnable, on n’a besoin ni de son bras, ni d’un fouet pour frapper, ni d’aucun autre moyen avec lequel menacer quelqu’un de mort».

La principale phrase dans cette argumentation contre la conversion par contrainte s’énonce donc ainsi : Ne pas agir selon la raison contredit la nature de Dieu. Le professeur Théodore Khoury, commente ainsi : pour l’empereur, «un Byzantin, nourri de la philosophie grecque, ce principe est évident. Pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant, sa volonté n’est liée par aucune de nos catégories, fût-elle celle du raisonnable». Khoury cite à l’appui une étude du célèbre islamologue français R. Arnaldez, affirmant qu’«Ibn Hazm ira jusqu’à soutenir que Dieu n’est pas tenu par sa propre parole, et que rien ne l’oblige à nous révéler la vérité: s’Il le voulait, l’homme devrait être idolâtre».

J’ai rapporté cet extrait malgré sa longueur afin que le contexte dans lequel l’Islam et le prophète ont été mentionnés par le Pape soit clair. Benoît XVI continue sa réflexion en abordant la question de la foi et de la Raison et la façon de réconcilier christianisme avec modernité en Europe, comme je l’ai relevé plus haut. A mon sens, quatre questions doivent être prises en considération et soumises à la discussion à savoir :

- le contexte historique et les circonstances dans lesquelles s’est déroulé       le présumé dialogue entre l’empereur byzantin et le savant persan.

- les thèmes évoqués au cours de ce dialogue.

- l’interprétation de ces thèmes par le professeur Adel Théodore Khoury et par le Pape et leurs répercussions.

- l’intérêt porté par le Pape à ce dialogue et les raisons pour lesquelles il l’a intégré dans son discours en cette période précisément.

Le contexte historique et les circonstances qui ont servi de cadre au dialogue entre l’empereur et le savant persan sont clairs. Après la conquête d’Anatolie au début du XIVème siècle, les Ottomans étendirent leur domination sur l’Etat byzantin et réussirent à soumettre l’Asie mineure, quelques régions de l’Europe de l’Est, les Balkans et l’Italie. Seule Constantinople leur résista bien qu’elle fût l’objet de multiples sièges. Manuel II Paléologue (paléologue signifie érudit) n’était pas un grand homme d’Etat mais un docte homme, doté d’une vaste culture grecque, chrétienne et avait des connaissances non négligeables sur l’Islam. Au cours du deuxième siège que le Sultan Bayezid I (1389-1402) imposa à Constantinople et à Ankara en 1391 et qui dura de longues années, l’Empereur eut, sans doute, l’occasion de rencontrer les messagers  du Sultan, les savants arabes, habitués de la Cour de Bani Othman, les intermédiaires, voire de simples savants musulmans. Pour cette raison, il est possible que l’empereur ait rencontré et discuté avec un savant musulman d’origine persane. Mais, l’argument invoqué par lui selon lequel l’Islam se serait propagé par l’épée n’apporte rien de nouveau aux critiques adressées par les byzantins aux musulmans dès les VIIIème et IXème siècles. Il s’agit de quatre critiques principales : l’islam est une religion qui appelle à l’usage de la force pour la diffusion de la foi, qui verse dans les plaisirs charnels, qui se fonde sur la contrainte et qui s’est approprié les préceptes chrétiens en les déformant. Sur ce chapitre, l’empereur aurait pu être plus juste car il savait que la guerre entre les Byzantins et les Ottomans et entre les Arabes et les Byzantins auparavant, n’était pas animée par des motifs religieux mais plutôt par une lutte pour le pouvoir et la conquête militaire. Il était donc parfaitement conscient que cela n’avait aucun rapport avec le Coran et que c’est au contraire, une question d’expansion. Pendant les Croisades, et sous le règne des musulmans qui s’étendit sur six siècles, la plupart des habitants de Syrie et d’Egypte étaient chrétiens, orthodoxes ou syriaques. De la même façon, la majorité des peuples d’Asie mineure était restée profondément chrétienne sous l’empereur. Mais, aux yeux de celui-ci, la conquête militaire et la diffusion de l’Islam sont deux réalités indissociables, d’autant plus que son pays était assiégé par les musulmans qui brandissaient l’étendard de la guerre sainte ou djihad.  Même après la levée du siège imposée à l’Etat byzantin, l’empereur continua ses controverses contre les musulmans. Ce fut lorsque Tamerlan, venu d’Asie centrale via la Syrie, envahit l’Empire Ottoman et fit prisonnier le Sultan Bayazid Ier. L’Empire byzantin résista encore cinquante ans, jusqu’à ce que Constantinople succombât aux turcs ottomans en 1453(4).

Le plus dangereux dans les controverses de Manuel II Paléologue contre l’islam est l’association qu’il fait entre la violence exercée au nom de la religion  et l’image de Dieu en Islam. Selon lui, la violence s’oppose à la Raison, et Dieu est Logos (ou Raison) selon la conception platonicienne de Dieu, conception que Théodore Khoury et le Pape approuvent et considèrent comme étant l’essence de la religion chrétienne. Au fait, ce discours comporte trois erreurs : d’abord, la violence loin d’être liée à la religion musulmane fut en tout temps et en tout lieu pratiquée par les Byzantins (vis-à-vis des peuples bulgares, slaves et autres), ensuite, l’image de Dieu des musulmans n’a jamais été associée à la guerre le Jihad étant d’essence défensive, et enfin, et cette erreur concerne le Pape Benoît XVI, dans la mesure où celui-ci cite des propos hostiles à l’islam sans les réfuter, laissant entendre qu’il les approuve. Peut être entendait-il par là que l’islam prône l’option de la violence, ce qui s’oppose clairement aux efforts du Pape qui œuvre à opérer une réconciliation entre christianisme et modernité en Europe, et à l’image de Dieu par opposition au violent jihad. La confusion n’apparaît pas tant chez l’empereur byzantin assiégé par des armées musulmanes au XVème siècle que chez le professeur Théodore Khoury et le Pape Benoît XVI au début de ce XXIème siècle.

Trois points méritent d’être examinés à ce sujet : l’image de Dieu en Islam, le sens du djihad dans le passé et le présent, l’image du djihad et de l’Islam dans la conjoncture internationale actuelle. Sur ces trois points, les deux hommes se sont trompés. En effet, en théologie musulmane, l’image de Dieu est suprême, transcendente et tend vers l’Absolu et non vers l’irrationnel. Cette vérité ne vaut pas seulement pour la théologie musulmane mais pour tous les courants de la théologie juive et chrétienne. Les théologiens chrétiens ont puisé dans la philosophie de Platon et d’Aristote pour approfondir leur réflexion sur la transcendance. En effet, l’Ancien Testament donne une image concrète et violente de Dieu qui est incarnation chez les chrétiens. Pourtant, le professeur Khoury et le Pape ont une connaissance profonde des théologies chrétienne et juive. De plus, cela fait quarante ans que le professeur Khoury enseigne l’islamologie et il a publié des dizaines de livres sur l’image de l’Islam dans le passé et le présent. Cela paraît donc étrange qu’il n’ait cité Ibn Hazm qu’à travers l’islamologue français (Arnaldez) pour apporter des preuves sur la transcendance de Dieu chez les musulmans comme si cela n’existait pas aussi chez les chrétiens orthodoxes et catholiques en particulier. Comment pouvait-il ignorer ce fait, lui qui fait des commentaires du Saint Coran ? Comment la relation entre ces deux versets pouvait-elle lui échapper lui, qui a publié un commentaire du Coran en douze volumes,, s’appuyant sur les grands coummentateurs musulmans ? Dieu dit : «Il n'est pas interrogé sur ce qu'Il fait, mais ce sont eux qui devront rendre compte [de leurs actes]»(5). Il dit encore «Il S'est à Lui-même prescrit la miséricorde»(6). Comment l’image de Dieu peut-elle être rattachée au djihad violent alors que pour lui, ainsi que pour les Mu’atizilites dont il se réclame et qui lui sont chers !!! l’image de Dieu devient pure, platonicienne, c’est-à-dire sans attributs (une raison pure chez Al-Farabi et Ibn Sina). Et à propos du Coran, à quel endroit du Coran est-il fait mention du djihad en tant qu’acte gratuit et arbitraire ou en tant que moyen de convertir les vaincus ? La réponse est que le djihad passe toujours comme un moyen de défense contre une agression, guère plus. Le Pape, faisant écho aux développements de Théodore Khoury, justifie l’accusation de l’empereur, bien que l’on lise le contraire dans le verset coranique, par le fait que ce verset s’est révélé au prophète à une période où il était faible, et que l’islam connut par la suite des changements qui eurent pour résultat le changement de ce précepte. Le professeur Khoury ignore-t-il à ce point que le verset sur la contrainte dans la sourate d’Al-baqara (la Vache) n’a été révélé qu’en 625, et fait partie des dernières sourates descendus sur le prophète alors qu’il était au faîte de sa gloire à Médine. Où sont donc ces dispositions ultérieures contenues dans le Coran qui stipuleraient la propagation de la foi par l’épée ? Je pourrais à la rigueur comprendre que l’empereur Manuel II Paléologue utilisât ses controverses pour se défendre et défendre son pays contre les musulmans, mais j’ai de la peine à comprendre l’interprétation de ces deux grands  théologiens du XXIème siècle.

Venons-en à l’époque actuelle. Dès les années 90 du siècle dernier, la thèse du «choc des civilisations» fit couler beaucoup d’encre et prit une ampleur démesurée. Huntington et plusieurs autres avancèrent que l’Islam revêt un caractère sanguinaire. Après le 11 septembre 2001, l’Islam devint un problème planétaire en raison de la montée en puissance des courants fondamentalistes qui prônent la violence au  nom d’un djihad transnational. Au cours des derniers mois, le président Georges Bush utilisa plusieurs fois l’expression «fascisme islamique» au lieu de djihadisme islamique. Le professeur Khoury s’attela tout au long des quatre dernières décennies à donner une image plus reluisante de l’Islam en Occident et dans les milieux de l’Eglise catholique en particulier.

Le Pape Jean-Paul II était parfaitement conscient de cette réalité. Ainsi, tout en condamnant la guerre en Irak, en Palestine et en Afghanistan, il insistait sur la nécessité d’instaurer le dialogue entre chrétiens et musulmans, convaincu que le sort de l’humanité dépend de la nature des relations entre chrétiens et musulmans.

L’actuel Pape est loin du chemin emprunté par son prédécesseur, non qu’il soit hostile à l’Islam, mais il a une vision étriquée de la réalité à travers laquelle il vise à récupérer l’Europe en l’immunisant par la foi chrétienne. Le Pape annexa le judaïsme à l’héritage greco-chrétien puis entreprit de gagner à cette vision protestants et laïcs. Or, le christianisme est une religion universelle et le nombre de catholiques à l’extérieur de l’Europe dépasse de loin ceux du vieux continent. Avec un tel repli sur soi, le Pape ne fait qu’aggraver les problèmes des chrétiens dans le monde.

Cette vision étroite s’est d’autant plus manifestée lorsque le Pape entreprit de changer le «Conseil pour le dialogue interreligieux» en «Conseil pour la culture». Cette mesure constitue un pas en arrière dans le sens où elle bat en brèche les recommandations issues du Concile Vatican II (1962-1965) lequel appelle à une reconnaissance des autres religions révélées et à l’établissement d’un partenariat et d’un dialogue interreligieux. Même la célèbre revue Islamo Cristiana, publiée par le Vatican cessa de paraître.

Tout cela ne présage rien de bon puisqu’il exclut toute ouverture et toute communication avec l’Autre. Le problème n’est pas la vision négative que le  Pape a de l’Islam mais dans la vision d’une Eglise chrétienne repliée sur elle-même et  méfiante à l’égard des autres religions. Le problème réside aussi dans le projet illusoire d’une Europe purement chrétienne. Le Pape Jean-Paul II voulait établir un monde nouveau où règnent les valeurs de liberté, de justice et de paix, et lutter contre la pauvreté, la famine, les disparités sociales et l’éclatement familial.

On serait tenté de croire que la manière dont le Pape a introduit son discours est complètement fortuite et que l’intention du souverain pontife n’était pas de susciter la polémique autour de l’islam ni d’adopter une attitude hostile à l’égard de cette religion. Le fait est que son introduction vient à une époque où le regard porté sur les Arabes et les Musulmans suscite beaucoup d’appréhensions et d’inquiétudes. Et Dieu dispose de tout.

 


(*) Rédacteur en chef de la revue Al-Ijtihad, Beyrouth et conseiller de rédaction à la revue “At-Tassamuh”, Mascat.

(**) Conférence donnée le 12 septembre 2006.

(1)   Réponse à ceux qui ont déformé la religion du Christ, Ibn Taymiya, paru en plusieurs publications dont l'édition de Dar Al-Assima, Ryad -1414 H, en six tomes, corrigé par Ali Hassan Nacer, Abdelaziz Ibrahim Al-Askar, Hamdane Hamad (Ndr).

(2)   Tahafut Al-Falasifa, Abu Hamid Al-Ghazali, établi par Majid Fakhri et Maurice Barij, 4ème éd., Dar Al-machriq, Beyrout, 1990. Tahafut At-tahafut, Ibn Rochd, établi par Soulayman Dounya, dont la 1ère édition est celle de 1964, en 2 tomes, Dar Al-maârif, le Caire, collection (Dakha-ir Al-arab ; 37). (Ndr).

(3)   Le professeur Adel Théorore Khoury, universitaire allemand contemporain d'origine libanaise, spécialiste de la théologie et de la relation entre les religions, conférencier à la faculté de théologie catholique, université de Munster, Allemagne, président du Comité Inter-religieux (Ndr).

(4) Par le Sultan Ottoman Mohamad Al Fatih fils du Sultan Morad II (835-886 H/ 1432-1480 G) (Ndr).

(5) Al-anbyae, verset 23.

(6) Al-an’am, verset 12.

  

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