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Réflexions sur le discours du Pape :
l’histoire, l’époque moderne … et l’Islam
Dr Radwan Al-Sayyid(*)
Il est difficile
de définir les objectifs escomptés par le Pape Benoît XVI
dans sa conférence sur «la Raison et la foi», donnée à
l’université de Ratisbonne en Allemagne(**). Cherchait-il à
donner une nouvelle image, voire une nouvelle interprétation
à l’histoire du christianisme de manière à rapprocher la
tradition catholique du modernisme laïc en établissant un
lien entre la foi catholique et la philosophie grecque qui,
selon lui, est à l’origine de l’Europe moderne ? Si telle
est son intention, il s’engage sur une mauvaise voie car la
revivification du patrimoine grec sous la Renaissance et
durant le siècle des Lumières tendait vers deux objectifs :
un humanisme qui fait la part belle au paganisme grec au
détriment de la tradition catholique et le deuxième objectif
visait à redéfinir l’identité européenne, partant du
principe que les Grecs sont à l’origine des premières
communautés et des premiers Etats qui se sont distingués de
ceux des peuples ariens et indo-européens. Or, l’on sait que
l’Eglise catholique avait choisi depuis le début du Xème
siècle (voire avant cette date selon les historiens de
l’Ecole des Annales) de faire allégeance au saint Empire
romain. Du coup, le Pape se trouve ici en contradiction avec
le passé même de son Eglise!
Le Pape, a-t-il
voulu s’adresser à ses adversaires protestants en affirmant
qu’il n’existe qu’une seule théologie chrétienne depuis que
l’Ancien Testament est devenu un livre grec (Xème siècle Av.
J.C, traduction septante d’Alexandrie) et depuis que le
Nouveau Testament a été, à son tour, présenté dans sa
version grecque grâce à Saint-Paul, comme il l’a lui même
déclaré dans sa conférence ? Si tel était son objectif, il a
encore fait fausse route parce que les Protestants n’ont
cessé d’accompagner la modernité, la laïcité et le judaïsme
en vue d’effacer cette empreinte grecque caractéristique de
l’Ancien Testament et du caractère hellénistique (gnostique)
du Nouveau Testament. En outre, les grandes Eglises
protestantes n’attirent plus les croyants et les adeptes car
ceux-ci sont désormais attirés par les nouveaux évangélismes
fondés uniquement sur l’expérience de la communication
directe avec Jésus sans l’intermédiaire d’aucune théologie
ni d’aucun livre saint !
Si le Pape ne
s’adresse ni aux modernistes ni aux protestants et, encore
moins, aux néo-évangélistes qui accordent peu d’intérêt à la
philosophie grecque, à qui s’adresse-t-il alors ?
Résumons d’abord
la conférence du Pape, puis essayons d’en cerner le contenu
et réfléchissons ensuite sur ses objectifs et ses
intentions.
Le Pape commence
sa conférence en évoquant les années où il enseignait la
théologie dogmatique à l’université de Ratisbonne en 1959. A
cette époque, il avait l’habitude de dialoguer avec ses
collègues protestants sur les possibilités de rencontre des
deux églises car l’université comprenait une faculté de
théologie catholique et une autre de théologie protestante.
Il entame ensuite sa conférence sur la Raison et la foi en
rapportant le dialogue qui s’est déroulé entre l’Empereur
byzantin Manuel II Paléologue (1391-1425) avec un
hypothétique savant persan musulman. Ce dialogue débouche
sur l’idée que Dieu est de nature rationnelle et que, de ce
fait, la foi est étroitement liée à la Raison, c’est-à-dire
à un libre arbitre rationnel. Le Pape, en référence à Adel
Théodore Khoury, théologien catholique et islamologue
d’origine libanaise, qui a publié en 1966 les Controverses
de Manuel II (ou Entretiens avec les Musulmans) souligne que
la nature non violente de Dieu, et donc son rationalisme,
trouve son origine dans la philosophie grecque. Précisons
toutefois que le terme «grec» revêt une double
signification : religieuse et philosophique. Selon
l’acception religieuse, est grec tout ce qui correspond à la
tradition religieuse orthodoxe. Or, l’orthodoxie est la
religion de l’empereur Manuel II, l’auteur des Controverses.
Dans sa conférence, le Pape donne au terme «grec» un sens
philosophique, celui qui renvoie à la Grèce Antique et à la
célèbre tradition philosophique, léguée notamment par
Socrate, Platon, et Aristote. A mon sens, le choix du Pape
n’est pas fortuit parce que ces philosophes grecs n’étaient
pas chrétiens et ne savaient rien de l’expérience non
violente de Jésus ni de la tradition religieuse orthodoxe
qui condamne la violence commise au nom de la religion. Le
Pape aurait dû construire son propos à partir de cette
vision au lieu d’attribuer la nature non violente à
l’influence de Platon. D’ailleurs, il ne fait pas de doute
que si l’empereur Manuel II était encore vivant et qu’il
avait pris connaissance des propos du Pape, il en aurait été
stupéfait. Il en aurait même ri parce que la violence
religieuse déclenchée par l’Eglise catholique (le Pape
Urbain II en 1095) contre l’Orient musulman, a eu d’abord
raison de l’orthodoxie car c’est au nom d’un Jésus violent,
et non d’un Jésus pacifiste et tolérant, que les Croisés ont
occupé Constantinople pendant plus de cinquante ans !
Le Pape poursuit
sa conférence en présentant une nouvelle interprétation de
l’Ancien Testament qui, selon lui, portait l’empreinte de la
civilisation grecque notamment après sa traduction en langue
grecque, évitant ainsi l’image violente de Yahvé dans
l’Evangile. Cette même empreinte grecque non violente qui
caractérisa le Nouveau Testament est l’œuvre de Saint-Paul
qui s’est rendu en Macédoine grecque suite à une vision (la
Macédoine grecque ? elle n’était pas ainsi considérée par
les Grecs anciens qui qualifiaient de barbare Alexandre le
Macédonien, conquérant d’Athènes !). De même, le caractère
grec de l’Evangile provient du fait que sa première version
connue était en langue grecque (les Evangiles ont
probablement été rédigés à l’origine en langue araméenne, la
langue du Christ, ou en hébreu mais la version grecque qui
remonte à l’an 225 de l’ère chrétienne est la plus ancienne
et la plus connue dans le monde. Cette version commence par
cette célèbre assertion : «Au commencement était le Verbe et
le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu». Le Pape
associe la divinité au verbe (i.e logos, savoir) et à la
Raison. Selon lui, la rencontre de la philosophie pacifiste
de Platon, du savoir et de la Raison s’est faite en
Macédoine grâce à Saint-Paul, c’est pour cette raison que le
christianisme s’est propagé en Europe plus qu’en Orient,
d’où l’identité chrétienne de l’Europe. Le christianisme est
européen et l’Europe est chrétienne ! J’estime que la
relation ainsi établie par le Pape entre l’Europe et le
christianisme aurait intéressée Ibn Taymiya, auteur du grand
livre critique contre le christianisme : Al jawâb al sahîh
li man baddala dîna al Massîh ( Réponse à ceux qui ont
déformé la religion du Christ)(1) dans lequel on peut lire :
«Les Romains n’ont pas été christianisés, ce sont les
Chrétiens qui ont été romanisés. Car selon la terminologie
coranique arabe, Les Romains désignent les Byzantins grecs».
Cette explication aurait tout aussi ravi l’ancien président
français Giscard D’Estaing, qui a présidé la commission
chargée de l’élaboration de la Constitution européenne, du
reste impopulaire, qui stipule dans son introduction que
l’identité profonde de l’Europe est chrétienne. Bien plus,
il affirme que si la Turquie musulmane venait à intégrer
l’Union Européenne, cela entacherait à tout jamais
l’éternelle identité chrétienne de l’Europe ! Ce point de
vue était défendu par le Pape actuel il y a quatre ans de
cela, lors des débats sur ladite Constitution, du temps où
il était Préfet de la Congrégation de la doctrine de la foi
au Vatican. Il s’appelait alors le Cardinal Joseph
Ratzinger. Cette prise de position vis-à-vis des Turcs
remonte au temps où l’actuel Pape était archevêque de
Munich. Celui-ci portait déjà un regard étonné sur les
habitudes vestimentaires des femmes d’ouvriers turcs.
Après avoir
conclu à une relation entre la Raison grecque, le
christianisme et l’Europe, le Pape se livre à une lecture
personnelle de l’histoire dogmatique et de l’image de Dieu
telle que les Chrétiens devraient la concevoir. La doctrine
catholique originelle combine logos (ou Raison) et foi (à
l’exception d’une minorité négligeable comme l’école
scolastique de Duns Scott). Parmi les piliers de cette
doctrine catholique, il cite, entre autres, Saint Augustin
qui est un platonicien gnostique et Saint Thomas d’Aquin qui
a fondé la scolastique catholique en s’inspirant de
Al-Ghazali qui était en désaccord intellectuel avec
Averroès(2). Les philosophes musulmans ayant assimilé
l’héritage philosophique grec, celui d’Aristote précisément,
ont élaboré leur propre théologie fondée sur la logique
formelle. La mystique chrétienne s’inspira de Platon tandis
que la doctrine officielle, au même titre que la théologie
mu’atazilite et achâarite, emprunta les concepts et les
instruments méthodologiques de la logique aristotélicienne.
Et l’idée d’un Dieu rationnel avancée par le Pape aurait été
plus pertinente si elle avait été attribuée à la philosophie
aristotélicienne. Le Pape, rappelons-le, est un grand
professeur de théologie catholique. Aussi, faut-il suivre
avec beaucoup d’attention son interprétation dogmatique de
l’histoire chrétienne médiévale.
Le christianisme
catholique et orthodoxe, de même que l’islam et le judaïsme,
reposent sur deux théologies pour ainsi dire : la théologie
de la miséricorde, la bienveillance et la grâce et le dogme
de l’infaillibilité et de la justice. Quant au
protestantisme, il ne repose que sur une seule théologie :
la miséricorde, le don et l’élection. Cette théologie prend
toutefois une forme plus extrême dans un certain judaïsme
(nous reviendrons sur ce point plus loin). Autrement dit,
l’Image du Dieu de la miséricorde et de la bienveillance
correspond à une image de liberté réciproque, dans laquelle
Dieu est unique et ne ressemble nullement aux humains (Dieu
ne ressemble à rien de ce que tu peux imaginer). Ce Dieu
miséricordieux nous a envoyé ses messagers par miséricorde
et prend soin de tous les êtres qu’il a créés, sans être
obligé envers ces êtres, si ce n’est par les obligations
qu’Il s’est assignées par Sa Volonté suprême et par Sa
Science impénétrable. Contre cette liberté absolue de Dieu
se trouve la liberté relative pour l’homme de décider entre
la foi et la mécréance, le droit chemin et l’égarement, et
de prendre en charge sa destinée à la lumière des textes
sacrés et des préceptes qui guident sur le chemin du bien ou
du mal tout en le tenant complètement responsable de ses
choix.
Mais cette
théologie est empreinte d’une certaine prédestination et
d’un certain fatalisme (Dieu est toujours là pour aider les
êtres quoiqu’ils fassent). Quant au dogme de
l’infaillibilité et de la justice (que nous appelons dogme
de l’engagement réciproque), ils laissent entendre que Dieu
aussi bien que l’homme jouissent de liberté, mais ils sont
tous deux tenus par les obligations que cette liberté
implique : Il serait injuste que Dieu guide vers la bonne
voie telle personne et non pas telle autre ou qu’il accorde
sa miséricorde à un pécheur et refuse le repentir d’une
personne qui honore les préceptes divins et observe ses
devoirs religieux. Dieu ne peut pas se soustraire à ses
obligations, autrement son caractère divin en serait
annihilé.
Pour sa part,
l’homme est maître de ses actes. Il en est entièrement
responsable. Ainsi, la foi est une bénédiction, une
miséricorde et une grâce divine pour les tenants du dogme de
la miséricorde ; c’est un devoir et un droit pour les
tenants du dogme de l’infaillibilité et de la justice. La
bénédiction, la miséricorde et la bienveillance prennent des
dimensions beaucoup plus importantes chez les théologiens
juifs qui sont convaincus que Dieu a élu les juifs en tant
que peuple et non en tant qu’individus. On retrouve
également l’idée d’élection divine chez les protestants mais
à l’échelle individuelle. Quant à la notion de devoir, elle
atteint parfois des limites extrêmes chez les Mu’âtazilites
et chez certains catholiques et orthodoxes en ce sens qu’ils
imposent à Dieu des limites rationnelles : Dieu doit faire
ceci ou ne pas faire cela ! Toutefois, l’existence d’un Dieu
Suprême dans les trois religions monothéistes fait que ces
dernières présentent des points communs malgré les
différences entre les théologiens dogmatiques. Il existe un
rapprochement entre les deux parties : Dieu, Transcendant et
Unique, d’une part et l’Homme, d’autre part. C’est ainsi que
le soufisme, la cabalistique et la gnostique, ont été
rejetés par la théologie officielle parce qu’elle abolissent
toutes les instances religieuses et prônent une relation
directe entre Dieu et l’homme sans passer par une voie
canonique : les prophéties et les livres saints, et chez les
Chrétiens : envers l’incarnation de Dieu lui même ! Les
théologiens musulmans ont opté pour l’analogie entre
l’absent (Dieu) et le présent (la raison, les valeurs et les
connaissances humaines). Les juifs ont fait de même, puis
les catholiques, et dans une certaine mesure les orthodoxes.
Adopter un tel raisonnement par analogie revient à établir
une certaine relation entre l’absolu et le relatif à travers
les attributs de puissance et de providence (chez les
Achâarites et les catholiques) et l’attribut de clémence
chez les Mu’âtazilites et les théologiens juifs et
orthodoxes qui ont subi leur influence.
Quel est
l’intérêt de tout ce développement ? En fait, le Pape parle
de l’image de Dieu qui est différente chez les chrétiens et
les adeptes des deux autres religions monothéistes,
notamment l’Islam, parce que le judaïsme a dépassé l’image
de Yahvé en intégrant également le patrimoine grec
rationnel. Cette interprétation de l’histoire dogmatique est
propre au Pape. La théologie catholique du Moyen-Age s’est
inspirée en grande partie de la théologie musulmane. Le
judaïsme a aussi emprunté à cette théologie, et dans une
moindre mesure les orthodoxes et les syriaques, parce qu’ils
ont découvert le patrimoine et la logique grecs avant les
musulmans. Le catholicisme a d’abord quitté le platonisme,
suivi par l’orthodoxie, pour un semblant d’aristotélisme, de
peur de sombrer dans une gnose combattue par les premiers
pères de l’Eglise et dans laquelle sont tombés Saint
Augustin et d’autres. Sans l’existence de l’Eglise dont
l’autorité s’appuie sur celle de l’Etat, le catholicisme
serait devenu une religion gnostique à l’image du
gnosticisme de la période hellénistique. Les dogmes
platonicien et aristotélicien constituent une expérience
commune aux religions monothéistes, et ne sont pas l’apanage
des chrétiens européens ou des catholiques qui, dans cette
expérience, se sont inspirés des musulmans.
En religion
chrétienne, le rationalisme reste limité car il n’a pas
dépassé le cadre d’une institution religieuse autoritaire et
ne s’est pas étendu à la théologie scolastique qui est
commune à l’Islam, au christianisme et au judaïsme (le dogme
de Moussa Ibn Mimoun tend vers l’école Achâarite mais ces
dernières années, un grand nombre de textes Mu’âtizilites
qui étaient en usage chez les théologiens juifs à Bagdad, en
Egypte et en Andalousie ont été découverts). D’où provient
alors cette image d’un Dieu éclairé que le Pape considère
comme l’apanage des chrétiens et des juifs? Elle ne vient
certainement pas de la théologie catholique, encore moins de
l’histoire de l’Eglise, mais de l’expérience humaniste
européenne des quatre siècles derniers, et qui est devenue
universelle grâce à la notion du droit naturel de l’homme.
C’est ainsi que l’image de l’homme, du monde et de Dieu a
changé chez le Pape suite à la contre-Réforme menée par le
Vatican pendant trois siècles et qui a été précédée par
d’autres réformes au sein du protestantisme et du judaïsme.
Ces mêmes réformes ont insufflé à l’Eglise une nouvelle vie
en la poussant à sortir de la léthargie qui l’a enlisé
jusqu’au début du vingtième siècle et en l’aidant à
retrouver ses marques et à prendre position vis-à-vis du
radicalisme inhumain des humanistes.
Le Pape poursuit
son discours en évoquant les temps modernes et en critiquant
le modernisme avant d’en arriver aux conclusions. Il estime
que pendant les quatre siècles précédents, la principale
caractéristique de la pensée religieuse chrétienne, était
encore une fois la purge de la théologie et de la pensée
religieuse chrétienne des influences philosophiques
grecques. Trois phases ont marqué, selon lui, ce processus
de déshéllénisation :
La première
phase est celle de la Réforme (protestante). Le Pape avance
que l’intérêt, à ce stade, était de revenir à une forme pure
et enthousiaste de la foi qui s’écarte de toute autre
considération en se référant au Texte lui-même débarrassé de
ses composantes philosophiques. Cette idée plut non
seulement aux théologiens qui la saluèrent mais aussi à
certains philosophes comme Kant qui résolut de mettre de
côté l’esprit philosophique pour laisser la place à la foi.
La théologie
libérale des XIXème et XXème siècles apporta avec elle une
deuxième vague de déshellénisation, dont Adolf von Harnack
est le plus éminent représentant. Celui-ci prit comme point
de départ la distinction faite par Pascal entre le Dieu des
philosophes et le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Le
Pape poursuit : «Comme pensée centrale apparaît, chez
Harnack, le retour à Jésus simple homme et à son simple
message, antérieurs à toutes les théologisations et aussi à
l’hellénisation». Avec l’avènement de l’industrialisation et
de la technologie, la préoccupation était de considérer la
théologie comme une science en l’intégrant à l’histoire et
en mesurant son exactitude à l’aune des sciences pures et
appliquées. Or, la théologie étant foncièrement liée à la
foi, elle ne peut être soumise à l’épreuve de
l’expérimentation. Même si la question de Dieu se situe en
dehors du domaine scientifique, la religion s’enseigne à
présent en tant que science positiviste».
La troisième
phase de déshellénisation correspond à l’époque actuelle et
se caractérise par la pluralité culturelle. L’hellénisation
chrétienne, dit-on, s’est opérée à une époque assez
lointaine. Aussi, faut-il permettre aux nouveaux chrétiens
de pratiquer leur culte et de l’adapter à leurs conditions
de vie et à leur culture ; autrement dit, leur donner la
possibilité de produire leur propre religion. Le Pape estime
que la religion ainsi conçue, constitue une aberration et
une absurdité et que l’hellénisme pour les chrétiens n’est
pas un artifice mais fait partie de la foi chrétienne.
Le Pape conclut
sa conférence sur la Raison et la foi en exhortant au retour
à la Raison philosophique. Selon lui, il ne faut pas limiter
la Raison et la logique aux produits et aux paramètres de
l’expérience directe. Pourtant, affirme-t-il, il ne s’agit
pas de renier le siècle du progrès industriel et le siècle
des lumières mais s’en inspirer. Il ajoute qu’il est
impératif de corriger le rapport de la Raison à la foi par
une reconnaissance mutuelle et par une considération
positive de l’histoire de ce rapport et des différentes
traditions religieuses, notamment le christianisme. Il est
important, dit-il, de revenir sur cette phrase de l’empereur
Manuel II : «Ne pas agir raisonnablement est contraire à la
nature de Dieu».
Le Pape impute
l’état de la religion chrétienne de nos jours aux efforts de
déshellénisation et d’annulation de la théologie entrepris
dès le seizième siècle. Selon lui, ce déclin du rôle de
l’Eglise s’est fait sur trois périodes : à cause des
protestants au cours des deux premières périodes, et à cause
de la domination du laïcisme et de l’empirisme pendant la
période contemporaine. Cette vision reflète une fois de plus
un point de vue propre au Pape sur l’évolution de la pensée
religieuse en Europe.
Et fait, les
problèmes d’ordre religieux qui furent soulevés dès le
XVIème siècle se résument comme suit : la relation entre la
religion à l’Eglise, la relation entre l’Eglise et l’Etat,
la relation entre la Raison et la foi, et enfin la place
qu’occupe la religion dans la vie des hommes. La réforme
protestante que connut l’Europe à partir du XVIème siècle
souleva la question relative à la relation de la religion et
du salut avec l’institution religieuse, à savoir l’Eglise
catholique. De nombreuses dissidences contre l’autorité
ecclésiastique se produisirent dès le treizième siècle,
époque où les Croisades prirent fin. Dans le but de réprimer
ces dissidences, l’Eglise dut demander le renfort des armées
des rois fidèles et même à l’armée du Vatican. L’Inquisition
vint compléter cette action répressive. Il s’avère donc que
la préoccupation de l’Eglise n’était pas alors d’éradiquer
l’hellénisme car d’autres questions suscitaient l’inquiétude
du Pape : la foi pouvait-elle exister en dehors d’une
institution ? Et au cas où il en existerait une, jusqu’où
son autorité pourrait-elle aller ? Et quelles étaient ses
limites ? A ce propos, l’Eglise confondit foi et
institution, car lui tenir tête c’est en quelque sorte
renier la foi. Cette confusion se confirma lorsque le
protestantisme triomphant affaiblit l’Eglise sans pour
autant porter atteinte à la foi. En outre, l’Eglise prouva
son incapacité à mettre fin aux révoltes protestantes du
XVIème et XVIIème siècles alors que d’autres soulèvements
furent matés auparavant. Du fait de la séparation
progressive entre l’Etat et l’Eglise, celle-ci n’était plus
en mesure de mener des croisades en dehors de l’Europe ni
même imposer son autorité à l’intérieur de l’Europe par le
biais des guerriers chrétiens. Il s’avère dès lors qu’il
n’était point question a priori de définir la théologie mais
de souligner l’importance capitale de l’institution
catholique pour la survie du christianisme. C’est pour mener
à bien cet objectif et pour mieux asseoir son pouvoir dans
les pays chrétiens que l’Eglise imposa la scolastique. En
effet, il allait de soi qu’une fois l’autorité
ecclésiastique déstabilisée, l’édifice théologique dont elle
puisait sa force et sa légitimité allait s’effondrer à son
tour.
Au XVIIIème
siècle, dit siècle des lumières, une autre question fut
évoquée qui avait trait au rapport entre la foi et la
Raison : les rationalistes athées estimaient que la religion
était en voie de disparition et que n’en subsistaient que
des croyances individuelles. Cette pensée connut son
paroxysme durant la révolution française où des idées
radicales virent le jour. Des penseurs plus sérieux tels que
Kant, Hegel, Hobbes, Leibniz et Spinoza ne doutaient guère
de la religion ou de la foi. En revanche, ils étaient
convaincus de la fin de la théologie rationnelle,
c’est-à-dire de toute croyance individuelle fondée sur la
logique de Platon ou d’Aristote. Depuis, ces penseurs
renouèrent avec la thèse d’Averroès, celle-là même que les
théologiens avaient rejetée au profit de la théologie
rationnelle d’Al Ghazali et de Saint Thomas d’Aquin. Selon
Averroès, la foi et la Raison vont de pair. Si la première
relève de la religion, la Raison, elle, englobe aussi bien
l’esprit que l’expérience. Cette harmonie entre Raison et
foi équivaut pour le Pape à une marginalisation de la
question religieuse. C’est que la foi du souverain pontife
demeure inébranlable en une institution religieuse
puissante. Pour autant, il ne va pas jusqu’à considérer
cette harmonie comme un risque à même de vider la religion
de sa substance philosophique. Par ailleurs, Kant, Hegel et
Spinoza étaient partisans d’une foi profonde en s’opposant
d’une part aux idées radicales des philosophes des lumières
(Hume, Fuerbach et Nietzsche) et d’autre part au dogmatisme
absolu des évangélistes. En revanche, l’Eglise catholique
moderne n’était aucunement blâmable à leur sens. Aux XIXème
et XXème siècles, des savants éminents eurent le sentiment
que la foi scientifique avait supplanté la foi religieuse.
En effet, l’intérêt pour celle-ci s’amenuisait tant et si
bien qu’il se limitait à quelques questions d’ordre moral.
Une nouvelle vision du monde vit le jour. Pendant ce temps,
le catholicisme était tout occupé à défendre l’autorité de
l’Eglise au lieu de la foi religieuse.
Les
appréhensions du Pape sont-elles, en fait, liées à la
régression du rôle de la religion dans la vie des Européens
? Rappelons que pendant ces derniers siècles, cette
régression loin d’être générale, était spécifique à
l’Europe. En témoigne ce qui se passe de nos jours aux USA,
en Asie, en Afrique et dans certains pays européens où l’on
assiste à un certain regain d’intérêt pour la religion. Dès
lors, redéfinir le rôle de la Raison tel que le prône le
Pape n’est plus de mise du moment qu’il est incompatible
avec une époque contemporaine en perpétuelle mutation. C’est
comme si le Pape était hanté par les événements qui avaient
marqué la période d’entre deux guerres et celle de la guerre
froide. Le danger n’est donc plus à craindre du côté de la
laïcité radicale, mais des nouvelles religions non
institutionnelles. Et c’est uniquement sur ce point que les
craintes du Pape peuvent être légitimes pour les trois
religions. S’il est fort incertain que ces dernières
puissent retrouver leur splendeur et leur vigueur d’antan,
il n’en demeure pas moins que le danger croissant des
intégrismes débridés est fort inquiétant d’autant que ces
mouvements échappent à tout forme de contrôle. La
scolastique a rendu son dernier souffle au XVIIIème siècle
et l’institution religieuse chez les Juifs orthodoxes s’est
également effondrée au milieu du XXème siècle. L’acha’arisme
sunnite a connu le même sort. Les nouveaux mouvements
religieux sans théologie qui ont émergé constituent pour les
trois confessions monothéistes le vrai défi à relever.
Conscient de
cette réalité, le Pape Jean-Paul II a nommé le cardinal
Ratzinger Préfet de la Congrégation de la doctrine de la
foi, resserrant ainsi l’étau autour de l’Eglise catholique.
Par cette mesure, le Pape entendait maintenir l’unité de
l’Eglise face aux grands bouleversements de l’époque
moderne. Pour ce faire, il entreprit, dès les années
quatre-vingt, de combattre le communisme en Europe de l’Est.
Il continua d’œuvrer dans le même sens jusqu’au début des
années quatre-vingt-dix en luttant contre les régimes
totalitaires de tous bords. Aussi, prônait-il la liberté et
l’amour entre les hommes. Parallèlement, il menait une
guerre contre la pauvreté, les injustices et autres maux
humains en instaurant des voies de dialogue avec les
partisans d’autres religions qu’il considérait comme liés
par la foi et le destin. C’est parce que le Pape Jean-Paul
II avait saisi le sens de l’Histoire et en suivait
l’évolution. Le Pape actuel, quant à lui, refuse de dépasser
le cadre étroit de l’Europe, d’où les questions (vieilles de
plus d’un siècle) qu’il remet à l’ordre du jour. Il va sans
dire que l’Eglise catholique se trouve actuellement
confrontés à d’énormes problèmes à cause des attaques menées
de front par les Nouveaux Evangélistes et par d’autres
doctrines religieuses, mais aussi à la recrudescence de
problèmes restés insolubles depuis plus de trois siècles.
Mais ni l’apport de l’hellénisme ni la réconciliation entre
la Raison et la foi ne parviendront à apporter des solutions
à tous les problèmes dont souffrent l’humanité.
En parcourant le
discours intégral du Pape Benoît XVI et en le plaçant dans
son contexte, il s’avère que les propos du souverain pontife
portent non pas sur l’Islam comme j’ai cru l’entendre de
prime abord mais sur la réappropriation du christianisme par
l’Europe. Peu importe si cette entreprise est possible et
comment elle peut être réalisée, toujours est-il qu’elle
présente plusieurs liens étroits avec l’Islam. A première
vue, cette relation semble indirecte. Mais tel n’est pas le
cas. Et afin que mes propos ne prêtent pas à équivoque, je
présente ci-après la traduction du paragraphe introductive
de la conférence du Pape, où il est question d’islam :
Tout cela m’est
revenu à l’esprit lorsque récemment j’ai lu une partie du
dialogue publié en 1966 par le professeur Khoury(3) (de
Münster) entre l’empereur byzantin lettré Manuel II
Paléologue et un savant persan dans le camp d’hiver d’Ankara
en 1391, sur le christianisme et l’islam, et sur leur vérité
respective. L’empereur a sans doute mis par écrit le
dialogue pendant le siège de Constantinople entre 1394 et
1402. On peut comprendre ainsi que ses propres exposés
soient restitués de façon bien plus explicite que les
réponses du lettré persan. Le dialogue s’étend à tout le
domaine de ce qui est écrit dans la Bible et dans le Coran
au sujet de la foi ; il s’intéresse en particulier à l’image
de Dieu et de l’homme, mais aussi au rapport nécessaire
entre les «trois Lois» : Ancien Testament -Nouveau
Testament- Coran. Dans mon exposé, je ne voudrais traiter
que d’un seul aspect -au demeurant marginal dans la
rédaction du dialogue-, un aspect en lien avec le thème foi
et raison qui m’a fasciné et me sert d’introduction à mes
réflexions sur ce thème.
Dans le 7e
dialogue édité par le professeur Khoury (‘dialexis’,
«controverse»), l’empereur en arrive à parler du thème du
‘djihâd’ (guerre sainte). L’empereur savait certainement que
dans la sourate 2, 256, il est écrit : «Pas de contrainte en
matière de foi» - c’est l’une des sourates primitives datant
de l’époque où Mohammed lui-même était privé de pouvoir et
se trouvait menacé.
Mais l’empereur
connaissait naturellement aussi les dispositions inscrites
dans le Coran -d’une époque plus tardive- au sujet de la
guerre sainte. Sans s’arrêter aux particularités, comme la
différence de traitement entre «gens du Livre» et
«incroyants», il s’adresse à son interlocuteur d’une manière
étonnamment abrupte au sujet de la question centrale du
rapport entre religion et contrainte. Il déclare :
«Montre-moi donc ce que Mohammed a apporté de neuf, et alors
tu ne trouveras sans doute rien que de mauvais et
d’inhumain, par exemple le fait qu’il a prescrit que la foi
qu’il prêchait, il fallait la répandre par le glaive».
L’empereur
intervient alors pour justifier pourquoi il est absurde de
répandre la foi par la contrainte. Celle-ci est en
contradiction avec la nature de Dieu et la nature de l’âme.
«Dieu ne prend pas plaisir au sang, et ne pas agir
raisonnablement est contraire à la nature de Dieu. La foi
est un fruit de l’âme, non du corps. Donc si l’on veut
amener quelqu’un à la foi, on doit user de la faculté de
bien parler et de penser correctement, non de la contrainte
et de la menace. Pour convaincre une âme raisonnable, on n’a
besoin ni de son bras, ni d’un fouet pour frapper, ni
d’aucun autre moyen avec lequel menacer quelqu’un de mort».
La principale
phrase dans cette argumentation contre la conversion par
contrainte s’énonce donc ainsi : Ne pas agir selon la raison
contredit la nature de Dieu. Le professeur Théodore Khoury,
commente ainsi : pour l’empereur, «un Byzantin, nourri de la
philosophie grecque, ce principe est évident. Pour la
doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant, sa
volonté n’est liée par aucune de nos catégories, fût-elle
celle du raisonnable». Khoury cite à l’appui une étude du
célèbre islamologue français R. Arnaldez, affirmant qu’«Ibn
Hazm ira jusqu’à soutenir que Dieu n’est pas tenu par sa
propre parole, et que rien ne l’oblige à nous révéler la
vérité: s’Il le voulait, l’homme devrait être idolâtre».
J’ai rapporté
cet extrait malgré sa longueur afin que le contexte dans
lequel l’Islam et le prophète ont été mentionnés par le Pape
soit clair. Benoît XVI continue sa réflexion en abordant la
question de la foi et de la Raison et la façon de
réconcilier christianisme avec modernité en Europe, comme je
l’ai relevé plus haut. A mon sens, quatre questions doivent
être prises en considération et soumises à la discussion à
savoir :
- le contexte
historique et les circonstances dans lesquelles s’est
déroulé le présumé dialogue entre l’empereur byzantin
et le savant persan.
- les thèmes
évoqués au cours de ce dialogue.
-
l’interprétation de ces thèmes par le professeur Adel
Théodore Khoury et par le Pape et leurs répercussions.
- l’intérêt
porté par le Pape à ce dialogue et les raisons pour
lesquelles il l’a intégré dans son discours en cette période
précisément.
Le contexte
historique et les circonstances qui ont servi de cadre au
dialogue entre l’empereur et le savant persan sont clairs.
Après la conquête d’Anatolie au début du XIVème siècle, les
Ottomans étendirent leur domination sur l’Etat byzantin et
réussirent à soumettre l’Asie mineure, quelques régions de
l’Europe de l’Est, les Balkans et l’Italie. Seule
Constantinople leur résista bien qu’elle fût l’objet de
multiples sièges. Manuel II Paléologue (paléologue signifie
érudit) n’était pas un grand homme d’Etat mais un docte
homme, doté d’une vaste culture grecque, chrétienne et avait
des connaissances non négligeables sur l’Islam. Au cours du
deuxième siège que le Sultan Bayezid I (1389-1402) imposa à
Constantinople et à Ankara en 1391 et qui dura de longues
années, l’Empereur eut, sans doute, l’occasion de rencontrer
les messagers du Sultan, les savants arabes, habitués de la
Cour de Bani Othman, les intermédiaires, voire de simples
savants musulmans. Pour cette raison, il est possible que
l’empereur ait rencontré et discuté avec un savant musulman
d’origine persane. Mais, l’argument invoqué par lui selon
lequel l’Islam se serait propagé par l’épée n’apporte rien
de nouveau aux critiques adressées par les byzantins aux
musulmans dès les VIIIème et IXème siècles. Il s’agit de
quatre critiques principales : l’islam est une religion qui
appelle à l’usage de la force pour la diffusion de la foi,
qui verse dans les plaisirs charnels, qui se fonde sur la
contrainte et qui s’est approprié les préceptes chrétiens en
les déformant. Sur ce chapitre, l’empereur aurait pu être
plus juste car il savait que la guerre entre les Byzantins
et les Ottomans et entre les Arabes et les Byzantins
auparavant, n’était pas animée par des motifs religieux mais
plutôt par une lutte pour le pouvoir et la conquête
militaire. Il était donc parfaitement conscient que cela
n’avait aucun rapport avec le Coran et que c’est au
contraire, une question d’expansion. Pendant les Croisades,
et sous le règne des musulmans qui s’étendit sur six
siècles, la plupart des habitants de Syrie et d’Egypte
étaient chrétiens, orthodoxes ou syriaques. De la même
façon, la majorité des peuples d’Asie mineure était restée
profondément chrétienne sous l’empereur. Mais, aux yeux de
celui-ci, la conquête militaire et la diffusion de l’Islam
sont deux réalités indissociables, d’autant plus que son
pays était assiégé par les musulmans qui brandissaient
l’étendard de la guerre sainte ou djihad. Même après la
levée du siège imposée à l’Etat byzantin, l’empereur
continua ses controverses contre les musulmans. Ce fut
lorsque Tamerlan, venu d’Asie centrale via la Syrie, envahit
l’Empire Ottoman et fit prisonnier le Sultan Bayazid Ier.
L’Empire byzantin résista encore cinquante ans, jusqu’à ce
que Constantinople succombât aux turcs ottomans en 1453(4).
Le plus
dangereux dans les controverses de Manuel II Paléologue
contre l’islam est l’association qu’il fait entre la
violence exercée au nom de la religion et l’image de Dieu
en Islam. Selon lui, la violence s’oppose à la Raison, et
Dieu est Logos (ou Raison) selon la conception platonicienne
de Dieu, conception que Théodore Khoury et le Pape
approuvent et considèrent comme étant l’essence de la
religion chrétienne. Au fait, ce discours comporte trois
erreurs : d’abord, la violence loin d’être liée à la
religion musulmane fut en tout temps et en tout lieu
pratiquée par les Byzantins (vis-à-vis des peuples bulgares,
slaves et autres), ensuite, l’image de Dieu des musulmans
n’a jamais été associée à la guerre le Jihad étant d’essence
défensive, et enfin, et cette erreur concerne le Pape Benoît
XVI, dans la mesure où celui-ci cite des propos hostiles à
l’islam sans les réfuter, laissant entendre qu’il les
approuve. Peut être entendait-il par là que l’islam prône
l’option de la violence, ce qui s’oppose clairement aux
efforts du Pape qui œuvre à opérer une réconciliation entre
christianisme et modernité en Europe, et à l’image de Dieu
par opposition au violent jihad. La confusion n’apparaît pas
tant chez l’empereur byzantin assiégé par des armées
musulmanes au XVème siècle que chez le professeur Théodore
Khoury et le Pape Benoît XVI au début de ce XXIème siècle.
Trois points
méritent d’être examinés à ce sujet : l’image de Dieu en
Islam, le sens du djihad dans le passé et le présent,
l’image du djihad et de l’Islam dans la conjoncture
internationale actuelle. Sur ces trois points, les deux
hommes se sont trompés. En effet, en théologie musulmane,
l’image de Dieu est suprême, transcendente et tend vers
l’Absolu et non vers l’irrationnel. Cette vérité ne vaut pas
seulement pour la théologie musulmane mais pour tous les
courants de la théologie juive et chrétienne. Les
théologiens chrétiens ont puisé dans la philosophie de
Platon et d’Aristote pour approfondir leur réflexion sur la
transcendance. En effet, l’Ancien Testament donne une image
concrète et violente de Dieu qui est incarnation chez les
chrétiens. Pourtant, le professeur Khoury et le Pape ont une
connaissance profonde des théologies chrétienne et juive. De
plus, cela fait quarante ans que le professeur Khoury
enseigne l’islamologie et il a publié des dizaines de livres
sur l’image de l’Islam dans le passé et le présent. Cela
paraît donc étrange qu’il n’ait cité Ibn Hazm qu’à travers
l’islamologue français (Arnaldez) pour apporter des preuves
sur la transcendance de Dieu chez les musulmans comme si
cela n’existait pas aussi chez les chrétiens orthodoxes et
catholiques en particulier. Comment pouvait-il ignorer ce
fait, lui qui fait des commentaires du Saint Coran ? Comment
la relation entre ces deux versets pouvait-elle lui échapper
lui, qui a publié un commentaire du Coran en douze volumes,,
s’appuyant sur les grands coummentateurs musulmans ? Dieu
dit : «Il n'est pas interrogé sur ce qu'Il fait, mais ce
sont eux qui devront rendre compte [de leurs actes]»(5). Il
dit encore «Il S'est à Lui-même prescrit la miséricorde»(6).
Comment l’image de Dieu peut-elle être rattachée au djihad
violent alors que pour lui, ainsi que pour les Mu’atizilites
dont il se réclame et qui lui sont chers !!! l’image de Dieu
devient pure, platonicienne, c’est-à-dire sans attributs
(une raison pure chez Al-Farabi et Ibn Sina). Et à propos du
Coran, à quel endroit du Coran est-il fait mention du djihad
en tant qu’acte gratuit et arbitraire ou en tant que moyen
de convertir les vaincus ? La réponse est que le djihad
passe toujours comme un moyen de défense contre une
agression, guère plus. Le Pape, faisant écho aux
développements de Théodore Khoury, justifie l’accusation de
l’empereur, bien que l’on lise le contraire dans le verset
coranique, par le fait que ce verset s’est révélé au
prophète à une période où il était faible, et que l’islam
connut par la suite des changements qui eurent pour résultat
le changement de ce précepte. Le professeur Khoury
ignore-t-il à ce point que le verset sur la contrainte dans
la sourate d’Al-baqara (la Vache) n’a été révélé qu’en 625,
et fait partie des dernières sourates descendus sur le
prophète alors qu’il était au faîte de sa gloire à Médine.
Où sont donc ces dispositions ultérieures contenues dans le
Coran qui stipuleraient la propagation de la foi par
l’épée ? Je pourrais à la rigueur comprendre que l’empereur
Manuel II Paléologue utilisât ses controverses pour se
défendre et défendre son pays contre les musulmans, mais
j’ai de la peine à comprendre l’interprétation de ces deux
grands théologiens du XXIème siècle.
Venons-en à
l’époque actuelle. Dès les années 90 du siècle dernier, la
thèse du «choc des civilisations» fit couler beaucoup
d’encre et prit une ampleur démesurée. Huntington et
plusieurs autres avancèrent que l’Islam revêt un caractère
sanguinaire. Après le 11 septembre 2001, l’Islam devint un
problème planétaire en raison de la montée en puissance des
courants fondamentalistes qui prônent la violence au nom
d’un djihad transnational. Au cours des derniers mois, le
président Georges Bush utilisa plusieurs fois l’expression
«fascisme islamique» au lieu de djihadisme islamique. Le
professeur Khoury s’attela tout au long des quatre dernières
décennies à donner une image plus reluisante de l’Islam en
Occident et dans les milieux de l’Eglise catholique en
particulier.
Le Pape
Jean-Paul II était parfaitement conscient de cette réalité.
Ainsi, tout en condamnant la guerre en Irak, en Palestine et
en Afghanistan, il insistait sur la nécessité d’instaurer le
dialogue entre chrétiens et musulmans, convaincu que le sort
de l’humanité dépend de la nature des relations entre
chrétiens et musulmans.
L’actuel Pape
est loin du chemin emprunté par son prédécesseur, non qu’il
soit hostile à l’Islam, mais il a une vision étriquée de la
réalité à travers laquelle il vise à récupérer l’Europe en
l’immunisant par la foi chrétienne. Le Pape annexa le
judaïsme à l’héritage greco-chrétien puis entreprit de
gagner à cette vision protestants et laïcs. Or, le
christianisme est une religion universelle et le nombre de
catholiques à l’extérieur de l’Europe dépasse de loin ceux
du vieux continent. Avec un tel repli sur soi, le Pape ne
fait qu’aggraver les problèmes des chrétiens dans le monde.
Cette vision
étroite s’est d’autant plus manifestée lorsque le Pape
entreprit de changer le «Conseil pour le dialogue
interreligieux» en «Conseil pour la culture». Cette mesure
constitue un pas en arrière dans le sens où elle bat en
brèche les recommandations issues du Concile Vatican II
(1962-1965) lequel appelle à une reconnaissance des autres
religions révélées et à l’établissement d’un partenariat et
d’un dialogue interreligieux. Même la célèbre revue Islamo
Cristiana, publiée par le Vatican cessa de paraître.
Tout cela ne
présage rien de bon puisqu’il exclut toute ouverture et
toute communication avec l’Autre. Le problème n’est pas la
vision négative que le Pape a de l’Islam mais dans la
vision d’une Eglise chrétienne repliée sur elle-même et
méfiante à l’égard des autres religions. Le problème réside
aussi dans le projet illusoire d’une Europe purement
chrétienne. Le Pape Jean-Paul II voulait établir un monde
nouveau où règnent les valeurs de liberté, de justice et de
paix, et lutter contre la pauvreté, la famine, les
disparités sociales et l’éclatement familial.
On serait tenté
de croire que la manière dont le Pape a introduit son
discours est complètement fortuite et que l’intention du
souverain pontife n’était pas de susciter la polémique
autour de l’islam ni d’adopter une attitude hostile à
l’égard de cette religion. Le fait est que son introduction
vient à une époque où le regard porté sur les Arabes et les
Musulmans suscite beaucoup d’appréhensions et d’inquiétudes.
Et Dieu dispose de tout.
(*) Rédacteur en
chef de la revue Al-Ijtihad, Beyrouth et conseiller de
rédaction à la revue “At-Tassamuh”, Mascat.
(**) Conférence
donnée le 12 septembre 2006.
(1)
Réponse à ceux qui ont déformé la religion du Christ,
Ibn Taymiya, paru en plusieurs publications dont l'édition
de Dar Al-Assima, Ryad -1414 H, en six tomes, corrigé par
Ali Hassan Nacer, Abdelaziz Ibrahim Al-Askar, Hamdane Hamad
(Ndr).
(2)
Tahafut Al-Falasifa, Abu Hamid Al-Ghazali, établi par
Majid Fakhri et Maurice Barij, 4ème éd., Dar Al-machriq,
Beyrout, 1990. Tahafut At-tahafut, Ibn Rochd, établi par
Soulayman Dounya, dont la 1ère édition est celle de 1964, en
2 tomes, Dar Al-maârif, le Caire, collection (Dakha-ir Al-arab
; 37). (Ndr).
(3)
Le professeur Adel Théorore Khoury, universitaire
allemand contemporain d'origine libanaise, spécialiste de la
théologie et de la relation entre les religions,
conférencier à la faculté de théologie catholique,
université de Munster, Allemagne, président du Comité
Inter-religieux (Ndr).
(4) Par le
Sultan Ottoman Mohamad Al Fatih fils du Sultan Morad II
(835-886 H/ 1432-1480 G) (Ndr).
(5) Al-anbyae,
verset 23.
(6) Al-an’am,
verset 12.
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