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L'alternative de la paix ou de la
guerre en islam
Dr Abbas Jirari (*)
Comme on l'a
déjà précisé dans nos interventions précédentes, les
citoyens musulmans ou ceux appartenant à d'autres
confessions sont invités à cohabiter pacifiquement en terre
d'islam. Il en va de même en territoire non musulman (mais
soumis à l'autorité musulmane). Ceux qui dénigrent l'islam
sont parfaitement conscients que cette religion prône
l'unicité, l'unité, la justice, l'égalité, le droit, le
bien, le droit chemin, la clémence, la paix, la sécurité, la
stabilité, la coexistence et la tolérance. L'l'islam est
donc une religion de paix.(1)
«Assilm» ou «Assalm»,
réconciliation et sécurité, sont des antonymes de la guerre.
On les retrouve dans le Coran au tout début de sa
révélation-on traitera de cette question plus tard- même si
Nafiâ et Ibn kathir ont retenu ce concept dans son
orthographe 'salm' qui veut dire réconciliation. Abou âmr
Ibn Alâla a opté pour 'silm' dans le sens d'islam' à
l'instar du poète : «avant ou durant le silm ou (islam)»(2).
A côté de ces
deux acceptions qui renvoient somme toute au même concept,
on peut ajouter le mot 'salm' ou 'salam' ou (capitulation)
comme dans le verset coranique «S'ils restent neutres, s'ils
ne portent pas les armes contre vous et vous laissent
tranquilles, Dieu ne vous donne pas le moindre droit de les
inquiéter»(3).
Ce terme désigne
également l'action d'obéir, de se soumettre. Il peut avoir
pour sujet un homme, une femme, une seule personne ou toute
une collectivité. Comme dans le verset «Dieu use de la
semblance d'un homme qui dépend d'associés exigeants et d'un
autre, lige d'un seul : sont-ils égaux en semblance ?»(4).
Cette racine a
donné lieu à plusieurs dérivés dont le nombre d'occurrences
est fréquent dans le Coran.(5) Tel est le cas dans le verset
suivant : «Ô croyants! Entrez en plein dans l'Islam, et ne
suivez point les pas du diable, car il est certes pour vous
un ennemi déclaré»(6).
Soulignant que
«se réconcilier» revient d'abord à choisir la voie opposée à
celle de Satan car c'est lui qui instigue à la guerre
laquelle n'a aucunement lieu d'être si les musulmans, grâce
à l'aide de Dieu, sont en position de force. Seul dans ce
cas, la réconciliation est proscrite par Dieu comme on le
lit dans ce verset : «Ne faiblissez donc pas et n'appelez
pas à la paix alors que vous êtes les plus hauts et qu'Allah
est avec vous»(7).
L'appel à la
réconciliation est également manifeste dans le verset qui
suit : «S'ils te proposent la paix, accepte-la et fie-toi à
Dieu»(8), autrement dit, si l'ennemi accepte la
réconciliation de bon cœur et de bonne foi.
Il faut
remarquer que le mot islam est composé des mêmes consonnes.
Il est soumission à un Dieu unique que l'on adore
sincèrement.
D'ailleurs le
mot «salam» est l'un des attributs de Dieu. «C'est Lui,
Allah. Nulle divinité que Lui ; Le Souverain, le Pur,
L'Apaisant, Le Rassurant, le Prédominant, Le Tout Puissant,
Le Contraignant, L'Orgueilleux. Gloire à Allah! Il
transcende ce qu'ils Lui associent»(9).
Dieu appelle les
croyants à la maison de la paix, c'est ce qu'on lit dans ce
verset suivant : «Dieu convie à la demeure de paix. Il guide
qui Il veut à une voie de rectitude»(10). C'est la maison de
la paix, lieu de sécurité, de stabilité, de tranquillité et
de béatitude. Quelques exégètes ont donné à cette expression
le sens de paradis.
De plus, à la
fin de leur prière, les musulmans prononcent le salut 'salam'.
Ils sont appelés à le prononcer en se saluant entre eux mais
également en saluant les gens d'autres confessions. Le
prophète que la prière et la paix de Dieu soient sur lui dit
à ce propos : « vous n'irez pas au paradis si vous ne croyez
pas. Vous ne ferez partie des croyants que si vous vous
aimez entre vous. Ne voudriez- vous pas que je vous
recommande une voie propre à vous rapprocher les uns des
autres? : Et bien, saluez-vous et faites entendre le salam
entre vous ! »(11).
Revenons au mot
«réconciliation ». Loin d'être une simple capitulation ou
une preuve de faiblesse, c'est une réappropriation des
droits, un échange de relations et d'intérêts (entre les
deux camps) en toute équité et dans le respect des pactes
qui engagent toutes les parties quelles que soient les
circonstances. Dieu Dit : «Désaveu de la part d'Allah et de
Son messager à l'égard des associateurs avec qui vous avez
conclu un pacte»(12). et «Soyez fidèles au pacte d'Allah
après l'avoir contracté et ne violez pas vos serments après
les avoir solennellement prêtés »(13).
Le respect des
pactes est si ancré dans la morale islamique que le
prophète, prière et paix de Dieu sur lui, avait renvoyé chez
lui un converti qui n'avait pas au préalable demandé la
permission de son tuteur, et ce, par respect strict du pacte
de Hudaybia que les musulmans avaient signé.
Pourquoi l'islam prône-t-il la paix ?
Pour différentes
raisons :
a) C'est une
religion fondée sur le rapprochement entre les peuples, la
coopération entre les individus et les sociétés. Des valeurs
qui ne peuvent exister au milieu des tensions, des guerres
et de la destruction d'où la nécessité de faire régner dans
le monde un climat de paix, de favoriser la cohabitation,
l'entente, l'échange d'intérêts. Citons ce verset du Coran
: «Hommes, nous vous avons créés d'un homme et d'une femme.
Nous vous avons partagé en peuples et en tribus afin que
vous vous connaissiez»(14). Sans ce rapprochement entre les
peuples, les pays musulmans ne seraient jamais parvenus à
bâtir la civilisation et la culture qui rayonnèrent à
travers le monde et qui sont l'œuvre des musulmans dont la
patrie s'étend des confins de l'Occident aux confins de
l'Orient. Le monde musulman, rappelons le, s'étend au delà
des pays arabes. Il englobe également des pays africains et
asiatiques qui ont toujours contribué à l'épanouissement de
l'islam.
b) L'islam
incite également au recours au dialogue avec l'Autre, voie
royale pour que chacun expose son point de vue, d'une façon
convaincante, et ce, quelle que soit la nature des conflits.
Dieu dit : «Par la sagesse et la bonne exhortation appelle
(les gens) au sentier de ton Seigneur. Et discute avec eux
de la meilleure façon»(15).
Cette attitude
présuppose d'une part que les deux parties peuvent aussi
bien être dans le droit ou dans le tort «Dis : "Allah.
C'est nous ou bien vous qui sommes sur une bonne voie, ou
dans un égarement manifeste"»(16). D'autre part, que l'autre
a parfaitement le droit à la différence qui lui garantit une
liberté de choix multiples. En attestent les versets
suivants : «et si ton Seigneur avait voulu, Il aurait fait
des gens une seule communauté»(17). «Si ton Seigneur l'avait
voulu, tous ceux qui sont sur la terre auraient la fois.
Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants?
»(18) et «Nulle contrainte en matière de foi»(19). Le
prophète, prière et paix de Dieu sur lui, est invité à
ramener les mécréants sur la bonne voie en les rappelant au
message divin, mais jamais en les y contraignant. «Prêche ;
tu n'es qu'avertisseur ; tu n'as pas sur eux le pouvoir d'un
despote»(20) .
c) il
recommande aux croyants d'éviter disputes et conflits dès
lors qu'ils mènent à la déchéance. C'est dans ce contexte
que Dieu a cité l'histoire des deux fils d'Adam. Caïn tua
son frère Abel par jalousie, Dieu ayant accepté l'offrande
de Caïn et décliné celle de son frère. «Son âme l'incita à
tuer son frère. Il le tua donc et devint ainsi du nombre des
perdants»(21).
Le Livre Saint
insiste sur la gravité du crime tout en mettant en relief la
vie humaine qu'il est impératif de préserver. Dans le verset
de la même sourate : «C'est pourquoi Nous avons prescrit
pour les Enfants d'Israël que quiconque tuerait une personne
non coupable d'un meurtre ou d'une corruption sur la terre,
c'est comme s'il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui
fait don de la vie, c'est comme s'il faisait don de la vie à
tous les hommes»(22). Les différences et les conflits
génèrent des troubles dont les répercussions toucheront
coupables et innocents sans distinction. C'est ce qui
apparaît dans ce verset : «Et craignez une calamité qui
n'affligera pas exclusivement les injustes d'entre
vous»(23).
Toutes ces
raisons conjuguées prouvent que la paix demeure impérative
pour la survie de la société, notamment du fait de
l'harmonie qui y règne entre le sommet et la base et des
liens sociaux solides qui les unissent. Les citoyens,
conscients de ces liens et de leur importance banniront
certainement tout individualisme qui n'est, au fond, qu'une
forme d'égoïsme. Et s'il advient que ce sentiment s'emparait
des masses, il pourrait donner lieu à des comportements
belliqueux et dégénerer inévitablement en guerre. Celle-ci
serait alors déclenchée, ne serait-ce que par emportement
ou par goût de l'aventure, ce qui, à coup sûr, mettrait en
péril les intérêts de toute la Oumma.
Nonobstant, cet
égoïsme peut gagner de simples citoyens inconscients,
l'inconscience allant souvent de pair avec une certaine
agressivité. Ils souhaitent la guerre et vont même jusqu'à
s'y enthousiasmer. Certains d'entre eux, se croyant à l'abri
de ses désastres, le font inconsciemment. D'autres adoptent
la même attitude quoique parfaitement persuadés de son côté
dévastateur.
Aussi, le choix
de la paix est-il révélateur d'une conscience culturelle à
même de mener vers une perception pratique et objective de
la réalité, dépouillée de tout narcissisme trompeur et de
tout emportement faussant l'entendement. De surcroît,
l'individu qui prend le parti de la paix assume pleinement
ses responsabilités au lieu de s'en décharger sur autrui. Il
découle de ce qui précède qu'un tempérament pacifiste
reflète un degré élevé de richesse culturelle.
D'aucuns
se demanderont pourtant comment se fait-il que l'islam tout
en encourageant fermement le 'jihad' soit une religion aussi
pacifique ?
On tentera de
répondre à cette question de la façon suivante :
a) le 'jihad'
qui désigne dans le sens strict du terme le déploiement d'un
effort peut prendre d'autres formes : action politique, don
d'argent, maîtrise de soi. Notons que cette dernière forme
du jihad occupe le premier rang en islam. C'est pourquoi le
prophète, prière et paix de Dieu sur lui, l'a appelée «le
grand jihad» et enfin le jihad au sens de guerre sainte.
b) On ne
recourt au jihad qu'en cas de force majeure car la guerre,
considérée comme un crime et une transgression de la paix
n'est admissible que si elle est juste et légitime.
Il faut
souligner que dans le premier verset où le jihad est cité,
ce dernier est considéré comme un acte visant à combattre
l'injustice «Autorisation est donnée à ceux qui sont
attaqués (de se défendre) - parce que vraiment ils sont
lésés ; et Allah est certes Capable de les secourir -Ceux
qui ont été expulsés de leurs demeures,- contre toute
justice, simplement parce qu'ils disaient : «Allah est notre
Seigneur.»(24). Ici, le verbe 'udhina' (il a été autorisé)
est à comprendre dans le sens que Dieu leur a accordé la
permission de pratiquer le jihad ou guerre sainte.
C'est ce qui
ressort aussi de ce verset «Le combat vous a été prescrit
alors qu'il vous est désagréable. Or, il se peut que vous
ayez de l'aversion pour une chose alors qu'elle vous est un
bien. Et il se peut que vous aimiez une chose alors qu'elle
vous est mauvaise. C'est Allah qui sait, alors que vous ne
savez pas»(25), d'où la grande importance accordée en islam
au jihad perçu comme un commerce prospère comme cela
apparaît clairement dans ces versets : «Ô croyants! vous
indiquerai-je un commerce qui vous sauvera d'un châtiment
douloureux?
Vous croyez en
Allah et en Son messager et vous combattez avec vos biens et
vos personnes dans le chemin d'Allah, et cela vous est bien
meilleur, si vous saviez ! Il vous pardonnera vos péchés et
vous fera entrer dans des Jardins sous lesquels coulent les
ruisseaux, et dans des demeures agréables dans les jardins
d'Eden. Voilà l'énorme succès. Et Il vous accordera d'autres
choses encore que vous aimez bien : un secours (venant)
d'Allah et une victoire prochaine. Et annonce la bonne
nouvelle aux croyants»(26). Par ailleurs, le martyr
-guerrier mort durant le jihad- est considéré comme vivant.
Les anges sont à ses côtés et il entrevoit tout le bonheur
qui l'attend dans l'autre monde. «Ne pense pas que ceux qui
ont été tués dans le sentier d'Allah, soient morts. Au
contraire, ils sont vivants, auprès de leur Seigneur, bien
pourvus»(27).
Il est donc tout
à fait possible de faire la distinction entre jihad et
terrorisme pourvu que l'on sache que :
- Le terrorisme
constitue une agression, le jihad est un acte de défense.
- Le terrorisme
est injustifié, le jihad l'est.
- Le terrorisme
est sanctionné alors que le jihad est rétribué.
Si en islam, la
guerre est réglementée(28), il en va de même pour le
traitement réservé à l'ennemi.
Voici quelques
unes des lois qui régissent le comportement à tenir
vis-à-vis de l'adversaire :
En temps de
guerre, il est interdit de :
a) Prendre
l'ennemi au dépourvu. Ce dernier doit, au contraire, être
prévenu sinon la guerre se réduirait à un acte de traîtrise.
b) Tuer les
enfants, les femmes, les personnes âgées et les personnes en
recueillement.
c) Mutiler les
corps des morts ou les soumettre à des traitements
dégradants.
d) Porter
atteinte à la dignité des prisonniers de guerre.
e) Se livrer
en terre ennemie à des actes de saccage, de destruction
comme l'abattage des arbres et la dévastation de la
végétation.
f) Enfreindre
les pactes conclus avec l'ennemi.
Les hadith qui
suivent illustrent parfaitement la conduite exemplaire qu'il
incombe aux musulmans de suivre en période de guerre et
d'après-guerre : «Menez la conquête au nom de Dieu !
Combattez les mécréants, mais n'abusez pas, ne leur tendez
pas d'embuscade, ne mutilez pas les corps des morts, ne tuez
pas les enfants ni les personnes en recueillement»(29) et
«menez la conquête, ne tendez pas d'embuscade à l'ennemi,
n'abusez pas, ne mutilez pas les corps, ne tuez pas les
nouveaux-nés»(30). et «ne tuez ni les personnes âgées ni les
enfants ni les femmes»(31).
Ces lois
relatives à la guerre couvrent également la période
d'après-guerre notamment pour ce qui concerne le traitement
humain réservé aux prisonniers de guerre. «Je suis le
prophète de la miséricorde»(32).
Ce sujet a
soulevé de grands débats chez les docteurs musulmans(33).
Abou Bakr
Assedik, l'un des compagnons du prophète, a été le premier à
mettre en pratique ces lois en recommandant à Yezid Abu
Sufiane, chef de l'armée syrienne : «voici dix
recommandations : ne tue ni femmes ni enfants ni personnes
âgées, n'abats pas d'arbres fruitiers. Ne détruis pas les
habitations, ne tue pas de brebis ni de chameaux sauf pour
vous nourrir. Ne brûle pas de palmiers et ne les découpe
pas, n'abuse pas de ton ennemi ni recule trop devant
lui»(34).
Il est clair, en
somme, que les musulmans sont pacifistes de nature et ils
n'en appellent à la guerre que lorsque celle-ci devient
inéluctable c'est-à-dire lorsqu'elle demeure l'ultime
solution au conflit en cours. Cette attitude vis-à-vis de la
guerre émane d'une connaissance profonde de l'âme humaine,
encline à l'injustice, et de la particularité de l'islam qui
est une religion de la vie et de la réalité.
En outre, la
guerre est un mal absolu dès lors qu'elle est déclarée dans
le seul but de nuire à autrui. En revanche, elle se meut en
idéal noble chaque fois qu'elle constitue un moyen de se
défendre contre les agressions étrangères et de lutter
contre l'abus du pouvoir et la corruption. C'est dans cette
optique qu'en islam, les seuls cas de figure où la guerre
peut trouver toute sa légitimité sont des cas où il est
question de défendre les siens, ses biens, sa patrie et sa
foi. «Combattez pour la cause de Dieu ceux qui vous
combattent. N'agissez point en agressifs, car Dieu hait ceux
qui dépassent les limites»(35).
Dans un autre
verset on peut lire : «Donc, quiconque transgresse contre
vous, transgressez contre lui, à transgression égale»(36).
Par ailleurs, afin d'être mené à bien, le jihad- ou guerre
sainte- doit être minutieusement planifié. «Et préparez
(pour lutter) contre eux tout ce que vous pouvez comme force
et comme cavalerie équipée, afin d'effrayer l'ennemi d'Allah
et le vôtre»(37).
Le verbe
'effrayer' ici n'a rien à voir avec le terrorisme dans le
sens péjoratif que l'Occident attribue délibérément au mot
chaque fois qu'il veut attaquer l'islam et les musulmans et
dont il fait l'équivalent des mots français et anglais :
terrorisme/terrorism. Il traduit plutôt l'action de faire
peur à l'ennemi, de l'intimider en quelque sorte pour qu'il
renonce à passer à l'attaque. C'est ce qui ressort des
versets suivants : «Et si Allah ne neutralisait pas une
partie des hommes par une autre, la terre serait
certainement corrompue»(38) et «Si Allah ne repoussait pas
les gens les uns par les autres, les ermitages seraient
démolis, ainsi que les églises, les synagogues et les
mosquées où le nom d'Allah est beaucoup invoqué»(39).
De toute
évidence, les penseurs musulmans ont dû faire face à ce
dilemme durant des siècles : la guerre ou la paix. En
remontant à l'an 783 de l'hégire, on découvre que Abu Bakr
Al Hadrami El Mouradi, avait entrepris de soumettre son
époque à l'étude selon une vision islamique inspirée
toutefois de la logique aristotélicienne. L'importance de
cette analyse réside dans son exhaustivité puisque Al
Mouradi y a traité de la société, du pouvoir, de l'Etat
ainsi que des modes de gouvernance, d'où l'intérêt de cet
ouvrage aussi bien pour ses contemporains que pour la
postérité.
Après avoir
traité de la maîtrise de soi, ce penseur est passé à la
politique du monarque, sa morale, l'influence de celle-ci
sur sa politique. Il a également abordé la conduite à tenir
envers l'ennemi.
A ce propos, Al
Mouradi appelle les musulmans à se ranger du côté de la paix
tant que la guerre n'est pas indispensable et surtout, à ne
jamais se départir de leur méfiance. «Le monarque doit, en
premier lieu traiter avec l'ennemi à l'amiable. Pour ce
faire, il faut qu'il se montre conciliant et serein. Mais,
une fois qu'il aura épuisé toutes les solutions pacifiques,
il décidera de faire la guerre. Le proverbe ne dit-il pas :
«les gens avertis évitent la guerre autant que possible».
La guerre est un
fléau. Certains y laissent leurs biens, d'autres leurs vies.
Voici un autre proverbe : un ennemi récalcitrant est pareil
aux excroissances de la peau. On commence par les traiter
par des onguents et autres remèdes doux. Si elles
récidivent, on passe en dernier recours sur la partie malade
un objet brûlant. Donc, la guerre est le dernier moyen à
employer pour résoudre un conflit.
L'homme de bon
sens, quoique sûr de sa force et de sa richesse, doit
veiller à ne pas se faire d'ennemis dont il pourrait
d'ailleurs fort bien se passer. Pour mieux illustrer son
propos, il cite l'exemple suivant : tel médecin possède une
antidote efficace. Devrait-il pour autant prendre du poison
? Sachez que la réconciliation peut servir d'arme pour
combattre l'ennemi. En voici la preuve : si tu dois
affronter plus d'un ennemi, réconcilie toi avec l'un, à
l'autre tu promets la réconciliation et tu livreras combat à
celui qui reste. Retiens bien ceci : en guerre, ne te sens
jamais en confiance même face à un ennemi, quelque faible
soit-il, car figure-toi que l'ennemi est pareil au feu qui
naît d'une flamme ou de l'arbre qui pousse à partir d'un
noyau. De plus, une poignée d'hommes peut s'avérer plus
redoutable que toute une armée : l'épée peut tuer le reptile
mais ne peut faire le travail de l'aiguille. Imprévisible,
l'ennemi peut toujours nous prendre d'assaut quand bien même
battrait-il en retraite. Le risque persiste également
lorsque l'adversaire est dans les parages ou quand on doit
livrer combat à une seule armée: une seule armée peut en
cacher d'autres. On n'est pas non plus à l'abri d'un
guet-apens de la part d'une petite armée. La guerre pourra
bien éclater un jour, l'homme avisé est tenu de la prévoir
et de s'y préparer avant même qu'elle n'ait lieu.
Appréhender l'ennemi même durant les périodes de trêve car
si celui-ci accepte la trêve, c'est uniquement dans le but
de préserver ses propres intérêts. Il aura beau consentir à
la réconciliation, il n'en demeurera pas moins belliqueux.
Il est pareil en cela à l'eau froide qui bout sous l'effet
de la chaleur et refroidit aussitôt pour redevenir comme
avant»(40).
Il est donc
clair qu'en islam où la paix est la règle, la guerre-
transgression de la paix- est une mesure exceptionnelle, et
encore là, elle est soumise à des règles et à un code moral.
Seules des raisons contraignantes, justes et légales comme
la légitime défense, la lutte contre l'injustice peuvent lui
conférer son caractère de guerre sainte ou jihad.
En revanche, mis
à part ce cadre légal, la guerre n'a pas lieu d'être. De
plus, l'islam accorde une importance capitale à la
préservation de la vie humaine. De là, attenter à la vie
humaine ou perpétrer une quelconque agression constituent un
crime sévèrement sanctionné notamment quand il s'agit de 'haraba',
actes de brigandage où les gens sont arrêtés en plein
chemin, dépouillés de leurs biens ou quelquefois
sommairement exécutés. Tout cela nous fait penser au
terrorisme qui sévit de nos jours. A propos du châtiment dû
au délit de crime, Dieu dit : «La récompense de ceux qui
font la guerre contre Allah et Son messager, et qui
s'efforcent de semer la corruption sur la terre, c'est
qu'ils soient tués, ou crucifiés, ou que soient coupées leur
main et leur jambe opposées, ou qu'ils soient expulsés du
pays. Ce sera pour eux l'ignominie ici-bas; et dans
l'au-delà, il y aura pour eux un énorme châtiment»(41).
Le Coran
condamne quiconque donne la mort arbitrairement et insiste
sur la peine qui lui est réservée «Ne tuez qu'en toute
justice la vie qu'Allah a fait sacrée»(42). «Quiconque tue
intentionnellement un croyant, Sa rétribution alors sera
l'Enfer, pour y demeurer éternellement. Allah l'a frappé de
Sa colère, l'a maudit et lui a préparé un énorme
châtiment»(43). A Ce sujet, on citera aussi ce hadith du
prophète, prière et paix de Dieu sur lui, qui se désavoue de
toute personne qui menacerait de mort des innocents : «celui
qui brandit une arme sur l'un d'entre nous n'est pas des
nôtres»(44).
Le terrorisme
aveugle dont souffre le monde à l'heure actuelle ne discerne
pas le bien du mal, la justice de l'injustice. Il est attisé
par le fanatisme quelle qu'en soit l'origine. Il est donc du
devoir de tous les pays, des organisations internationales,
de tous les partisans de la paix de ne ménager aucun effort
afin de circonscrire ce phénomène, de découvrir les motifs
qui le sous-tendent et de l'éradiquer. C'est de cette façon
que seront épargnées les vies des éventuelles victimes
innocentes des opérations terroristes et que l'effusion de
sang sera arrêtée.
Parmi les
raisons majeures qui expliquent ce fléau figure en premier
lieu la réalité amère d'un certain nombre de pays, musulmans
en tête, où la pauvreté et l'analphabétisme côtoient le
chômage et la délinquance. S'ajoutent à cela les injustices
qu'endurent quotidiennement des citoyens pour la plupart
dépourvus de toute culture religieuse et civique. Ces
conditions réunies contribuent à faire naître chez ces
peuples un sentiment de défaitisme, de désespoir voire un
sentiment de frustration totale. Si cette situation perdure,
elle donnera lieu inévitablement à des réactions violentes
qui dégénéreront en tensions, en une grande instabilité
ainsi qu'en la montée en puissance de l'extrémisme et du
terrorisme.
Le problème
palestinien est l'un des exemples les plus criants de cette
instabilité. Une solution juste et durable du conflit
israélo-palestinien s'impose, notamment par l'octroi au
peuple palestinien du droit de récupérer son territoire et
de créer son Etat propre. Seule cette solution pourra
assurer aux palestiniens une coexistence pacifique avec
leurs voisins.
De nos jours, la
multiplication d'attentats terroristes à travers le monde
nous interpelle tous. Il est temps pour nous de réfléchir
sérieusement à ce problème ; peut-être réussirons-nous à
voir plus clair dans cet imbroglio non seulement pour
déterminer les tenants et les aboutissants du terrorisme
mais également pour que plus personne ne recoure à la
violence quelque soit l'étendue des problèmes. Les parties
concernées -pouvoirs publiques et peuples- ont donc intérêt
à se livrer à une autocritique efficace qui nous semble tout
à fait possible et bénéfique pour peu qu'on fasse preuve de
suffisamment de volonté et d'ouverture d'esprit afin de
chasser les préjugés réducteurs de sorte qu'on puisse
reconnaître à l'Autre le droit à la différence, à une vie
digne et paisible.
En conclusion,
force nous est, Musulmans, Chrétiens et Juifs de reconnaître
plus que jamais que nous sommes appelés à méditer ce verset
du Coran dans lequel Dieu nous exhorte à nous unir. «Dis :
"Ô gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et
vous : que nous n'adorions qu'Allah, sans rien Lui associer,
et que nous ne prenions point les uns les autres pour
seigneurs en dehors d'Allah»(45).
(*) Conseiller
de Sa majesté le Roi du Maroc, Professeur à l'université
Mohammed V, faculté des lettres et des sciences humaines,
membre de l'Académie du Royaume du Maroc.
(1) Cf. ouvrages
suivants du même auteur :
a) «monuments
marocains», chapitre : l'école Mohammed V dans le contexte
de la pensée politique marocaine à travers le phénomène de
la tendance à la paix, première édition, Rabat, 1411 H/1991.
b) «le concept
de la coexistence en islam», publié par L'ISESCO en arabe,
en français et en anglais. 1417 H/ 1996.
c) «le dialogue
dans une optique islamique», publié par l'ISESCO en arabe,
en français et en anglais. 1420 H/ 2000.
(2) Cf. «la
preuve dans les sept lectures» de Ibn Khalawayh, p. 95
(révisé par Dr Abdel Ali Salim Makram). Deuxième édition,
Dar Achorouk. 1399 de l'hégire/ 1979.
(3) Annissaâ,
verset 90.
(4) Azzomor, 29.
(5) A noter que
le mot «silm» est paru 3 fois, «salam» 5 fois, «salâm» 42
fois. Il existe d'autres mots construits à partir de cette
même racine dont «islam» qui veut dire se résigner à l'ordre
de Dieu et l'adorer avec dévouement. On retrouve aussi
«salm» et «silm» comme dans ces vers de Umruâ al qayss Ibn
Abs El Kindi :
«je n'échangerai
pas Dieu contre une autre divinité ni l'islam contre une
autre religion»
(Voir,
dictionnaire Lissan al arab, entrée «salama»)
(6) Al baqara,
208.
(7) Muhamad, 35.
(8) Al anfal,
61.
(9) Al hachr,
23.
(10) Yûnus, 25.
(11) Rapporté
par Muslim de Abu Huraira.
(12) Attawbah,
1.
(13) Annahl, 91.
(14) Al hujurat,
13.
(15) Annahl,
125.
(16) Sabaa, 24.
(17) Hud, 118.
(18) Yûnus, 99.
(19) Al baqara,
256.
(20) Al ghachiya,
21-22.
(21) Al maida,
30.
(22) Al maida,
32.
(23) Al anfal,
25.
(24) Al haj,
39-40.
(25) Al baqara,
216.
(26) Assaf,
10-13.
(27) Al imran,
169.
(28) La guerre
est un phénomène social qui a toujours existé et auquel
aucune région du monde n'a échappé. Les hommes l'ont connue
depuis la nuit des temps : des combats ont d'abord éclaté
entre des individus avant de s'étendre à des groupes puis à
des nations et des peuples. Ensuite, elle s'est organisée en
confrontation armée. Ne soyons pas étonné de constater que
les religions l'ont mentionnée tantôt en la louant tantôt en
la blâmant. Alors que les Rabbins juifs l'ont permise, voire
imposée durement et impitoyablement et sans condition, le
christianisme l'a interdite quoique prônée par quelques
prêtres en mal d'autorité. A l'avènement de l'islam, elle
est perçue comme étant l'équivalent de la paix, elle est
toutefois minutieusement organisée et assujettie à une
morale.
(29) Rapporté
par Ahmed de Ibn Abbas.
(30) Rapporté
par Ad darimi de Suleima Ibn Bouraida de son père. Il est
rapporté également que Ibn Omar a dit : «aux termes d'une
conquête menée par le prophète prière et paix de Dieu sur
lui, les musulmans ont trouvé une femme parmi les morts,
alors le prophète a interdit de tuer les femmes et les
enfants».
(31) Rapporté
par Abu Dawud d’après Anas.
(32) Cité par
Ibn Saad d’après Mujâhid ainsi que dans le Musnad d’Ibn
Hanbal d’après abu Mussa et dans le Kabîr d’Al Tabarani.
(33) comme l'a
souligné Ibn Taymiya dans son livre Assiyassa achariya fi
islah arraî wa rraîya. (Publié plusieurs fois dans l'édition
de Dar al afaq al jadida, Maroc 1414 H/ 1991), les
détracteurs de l'islam reprochent aux musulmans leurs propos
sur la maison de la guerre. On sait que les docteurs
musulmans ont parlé de la maison de l'islam soumise à
l'autorité musulmane et aux dispositions de la chariâ ; et
de la maison de la guerre qui n'obéit pas à cette autorité
et qui peut constituer un danger pour la maison de l'islam
s'il n'existe pas de pacte entre les deux ; dans le cas
contraire, la maison de la guerre deviendrait la maison du
pacte. Certains docteurs ont aussi parlé d'une quatrième
maison qu'ils ont baptisé dar al baghi gouverné par les
boghat considérés comme étant en dehors de l'autorité
légale.
Si l'on observe
les relations que les musulmans entretiennent actuellement
avec les autres, on peut considérer les pays non musulmans
comme des maisons de pacte (âhd) en vertu des traités et des
conventions qui les engagent avec les pays musulmans, voire
à ce sujet, le livre du même auteur «l'islam et la laïcité :
la connaissance de l'islam», chapitre «les minorités
musulmanes dans une société laïque : l'exemple de la France,
à partir de la page 48. Publié en arabe, en français et en
anglais dans le cadre des publications du Club Al Jirari,
numéro 26, imprimerie Al oumniya, Rabat, 1414 H/ 2003.
(34) Rapporté
par Malek de Yahya Ibn Said, voir «Tanwir al hawalik charh
âla muataa Malek', Assuyuti, volume 2, pp. 6-7, imprimerie
Dar al kutub al ilmiya, Beyrouth, Liban.
(35) Al baqara,
190.
(36) Al baqara,
194.
(37) Al anfal,
60.
(38) Al baqara,
251.
(39) Al haj, 40.
(40) «Al ichara
fi ada al imara» de Abu bakr ibn Al hasan Al Hadrami al
Mouradi, pp. 217-218, publié et approuvé par Dr Redouane
Assayid à Beyrouth, 1981). Des expressions de ce texte sont
mentionnées dans Achuhub alamiâ fi assiyassa annafiâ de Abu
al kacem ibn Redouane Al Maleki, pp. 402-403 (publié et
approuvé par Dr Ali Sami Annachar, Casablanca, 1404 H/1984).
Elles sont aussi mentionnées dans badaiâ assalk fi tabaiâ al
malik de Abu Abdellah ibn Al azraq (publié et approuvé par
Dr Ali Sami Annachar dans le cadre des publications du
ministère de l'information iranien, en deux tomes, en 1977
et en 1978).
(41) Al maida,
33.
(42) Al anâm,
151.
(43) Annissaa,
93
(44) Rapporté
par Al Boukhari de Abdellah Ibn omar.
(45) Al imran,
64.
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