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Revue l'islam aujourd'hui N° 24-1428H/2007

L'alternative de la paix ou de la guerre en islam
Dr Abbas Jirari (*)

 

Comme on l'a déjà précisé dans nos interventions précédentes, les citoyens musulmans ou ceux appartenant à d'autres confessions sont invités à cohabiter pacifiquement en terre d'islam. Il en va de même en territoire non musulman (mais soumis à l'autorité musulmane). Ceux qui dénigrent l'islam sont parfaitement conscients que cette religion prône l'unicité, l'unité, la justice, l'égalité, le droit, le bien, le droit chemin, la clémence, la paix, la sécurité, la stabilité, la coexistence et la tolérance. L'l'islam est donc une religion de paix.(1)

«Assilm» ou «Assalm», réconciliation et sécurité, sont des antonymes de la guerre. On les retrouve dans le Coran au tout début de sa révélation-on traitera de cette question plus tard- même si Nafiâ et Ibn kathir ont retenu ce concept dans son orthographe 'salm' qui veut dire réconciliation. Abou âmr Ibn Alâla a opté pour 'silm' dans le sens d'islam' à l'instar du poète : «avant ou durant le silm ou (islam)»(2).

A côté de ces deux acceptions qui renvoient somme toute au même concept, on peut ajouter le mot 'salm' ou 'salam' ou (capitulation) comme dans le verset coranique «S'ils restent neutres, s'ils ne portent pas les armes contre vous et vous laissent tranquilles, Dieu ne vous donne pas le moindre droit de les inquiéter»(3).                                      

Ce terme désigne également l'action d'obéir, de se soumettre. Il peut avoir pour sujet un homme, une femme, une seule personne ou toute une collectivité. Comme dans le verset «Dieu use de la semblance d'un homme qui dépend d'associés exigeants et d'un autre, lige d'un seul : sont-ils égaux en semblance ?»(4).

Cette racine a donné lieu à plusieurs dérivés dont le nombre d'occurrences est fréquent dans le Coran.(5) Tel est le cas dans le verset suivant : «Ô croyants! Entrez en plein dans l'Islam, et ne suivez point les pas du diable, car il est certes pour vous un ennemi déclaré»(6).

Soulignant que «se réconcilier» revient d'abord à choisir la voie opposée à celle de Satan car c'est lui qui instigue à la guerre laquelle n'a aucunement lieu d'être si les musulmans, grâce à l'aide de Dieu, sont en position de force. Seul dans ce cas, la réconciliation est proscrite par Dieu comme on le lit dans ce verset : «Ne faiblissez donc pas et n'appelez pas à la paix alors que vous êtes les plus hauts et qu'Allah est avec vous»(7).

L'appel à la réconciliation est également manifeste dans le verset qui suit : «S'ils te proposent la paix, accepte-la et fie-toi à Dieu»(8), autrement dit, si l'ennemi accepte la réconciliation de bon cœur et de bonne foi.

Il faut remarquer que le mot islam est composé des mêmes consonnes. Il est soumission à un Dieu unique que l'on adore sincèrement.

D'ailleurs le mot «salam» est l'un des attributs de Dieu. «C'est Lui, Allah. Nulle divinité que Lui ; Le Souverain, le Pur, L'Apaisant, Le Rassurant, le Prédominant, Le Tout Puissant, Le Contraignant, L'Orgueilleux. Gloire à Allah! Il transcende ce qu'ils Lui associent»(9).

Dieu appelle les croyants à la maison de la paix, c'est ce qu'on lit dans ce verset suivant : «Dieu convie à la demeure de paix. Il guide qui Il veut à une voie de rectitude»(10). C'est la maison de la paix, lieu de sécurité, de stabilité, de tranquillité et de béatitude. Quelques exégètes ont donné à cette expression le sens de paradis.

De plus, à la fin de leur prière, les musulmans prononcent le salut 'salam'. Ils sont appelés à le prononcer en se saluant entre eux mais également en  saluant les gens d'autres confessions. Le prophète que la prière et la paix de Dieu soient sur lui dit à ce propos : « vous n'irez pas au paradis si vous ne croyez pas. Vous ne ferez partie des croyants que si vous vous aimez entre vous. Ne voudriez- vous pas que je vous recommande une voie propre à vous rapprocher les uns des autres? : Et bien, saluez-vous et faites entendre le salam entre vous ! »(11).

Revenons au mot «réconciliation ». Loin d'être une simple capitulation ou une preuve de faiblesse, c'est une réappropriation des droits, un échange de relations et d'intérêts (entre les deux camps) en toute équité et dans le respect des pactes qui engagent toutes les parties quelles que soient les circonstances. Dieu Dit : «Désaveu de la part d'Allah et de Son messager à l'égard des associateurs avec qui vous avez conclu un pacte»(12). et «Soyez fidèles au pacte d'Allah après l'avoir contracté et ne violez pas vos serments après les avoir solennellement prêtés »(13).

Le respect des pactes est si ancré dans la morale islamique que le prophète, prière et paix de Dieu sur lui, avait renvoyé chez lui un converti qui n'avait pas au préalable demandé la permission de son tuteur, et ce, par respect strict du pacte de Hudaybia que les musulmans avaient signé.

Pourquoi l'islam prône-t-il la paix ?

Pour différentes raisons :

a)   C'est une religion fondée sur le rapprochement entre les peuples, la coopération entre les individus et les sociétés. Des valeurs qui ne peuvent exister au milieu des tensions, des guerres et de la destruction d'où la nécessité de faire régner dans le monde un climat de paix, de favoriser la cohabitation, l'entente, l'échange d'intérêts.  Citons ce verset du Coran : «Hommes, nous vous avons créés d'un homme et d'une femme. Nous vous avons partagé en peuples et en tribus afin que vous vous connaissiez»(14). Sans ce rapprochement entre les peuples, les pays musulmans ne seraient jamais parvenus à bâtir la civilisation et la culture qui rayonnèrent à travers le monde et qui sont l'œuvre des musulmans dont la patrie s'étend des confins de l'Occident aux confins de l'Orient. Le monde musulman, rappelons le, s'étend au delà des pays arabes. Il englobe également des pays africains et asiatiques qui ont toujours contribué à l'épanouissement de l'islam.

b)   L'islam incite également au recours au dialogue avec l'Autre, voie royale pour que chacun expose son point de vue, d'une façon convaincante, et ce, quelle que soit la nature des conflits. Dieu dit : «Par la sagesse et la bonne exhortation appelle (les gens) au sentier de ton Seigneur. Et discute avec eux de la meilleure façon»(15).

Cette attitude présuppose d'une part que les deux parties peuvent aussi bien être dans le droit ou dans le tort  «Dis : "Allah. C'est nous ou bien vous qui sommes sur une bonne voie, ou dans un égarement manifeste"»(16). D'autre part, que l'autre a parfaitement le droit à la différence qui lui garantit une liberté de choix multiples. En attestent les versets suivants : «et si ton Seigneur avait voulu, Il aurait fait des gens une seule communauté»(17). «Si ton Seigneur l'avait voulu, tous ceux qui sont sur la terre auraient la fois. Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants? »(18) et «Nulle contrainte en matière de foi»(19). Le prophète, prière et paix de Dieu sur lui, est invité à ramener les mécréants sur la bonne voie en les rappelant au message divin, mais jamais en les y contraignant. «Prêche ; tu n'es qu'avertisseur ; tu n'as pas sur eux le pouvoir d'un despote»(20) .

c)   il recommande aux croyants d'éviter disputes et conflits dès lors qu'ils mènent à la déchéance. C'est dans ce contexte que Dieu a cité l'histoire des deux fils d'Adam. Caïn tua son frère Abel par jalousie, Dieu ayant accepté l'offrande de Caïn et décliné celle de son frère. «Son âme l'incita à tuer son frère. Il le tua donc et devint ainsi du nombre des perdants»(21).

Le Livre Saint insiste sur la gravité du crime tout en mettant en relief la vie humaine qu'il est impératif de préserver. Dans le verset de la même sourate : «C'est pourquoi Nous avons prescrit pour les Enfants d'Israël que quiconque tuerait une personne non coupable d'un meurtre ou d'une corruption sur la terre, c'est comme s'il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de la vie, c'est comme s'il faisait don de la vie à tous les hommes»(22).  Les différences et les conflits génèrent des troubles dont les répercussions toucheront coupables et innocents sans distinction. C'est ce qui apparaît dans ce verset : «Et craignez une calamité qui n'affligera pas exclusivement les injustes d'entre vous»(23).

Toutes ces raisons conjuguées prouvent que la paix demeure impérative pour la survie de la société, notamment du fait de l'harmonie qui y règne entre le sommet et la base et des liens sociaux solides qui les unissent. Les citoyens, conscients de ces liens et de leur importance banniront certainement tout individualisme qui n'est, au fond, qu'une forme d'égoïsme. Et s'il advient que ce sentiment s'emparait des masses, il pourrait donner lieu à des comportements belliqueux et dégénerer inévitablement en guerre. Celle-ci serait alors déclenchée, ne serait-ce que par emportement ou  par goût de l'aventure, ce qui, à coup sûr, mettrait en péril les intérêts de toute la Oumma.

Nonobstant, cet égoïsme peut gagner de simples citoyens inconscients, l'inconscience allant souvent de pair avec une certaine agressivité. Ils souhaitent la guerre et vont même jusqu'à s'y enthousiasmer. Certains d'entre eux, se croyant à l'abri de ses désastres, le font inconsciemment. D'autres adoptent la même attitude quoique parfaitement persuadés de son côté dévastateur.

Aussi, le choix de la paix est-il révélateur d'une conscience culturelle à même de mener vers une perception pratique et objective de la réalité, dépouillée de tout narcissisme trompeur et de tout emportement faussant l'entendement. De surcroît, l'individu qui prend le parti de la paix assume pleinement ses responsabilités au lieu de s'en décharger sur autrui. Il découle de ce qui précède qu'un tempérament pacifiste reflète un degré élevé de richesse culturelle.

      D'aucuns se demanderont pourtant comment se fait-il que l'islam tout en encourageant fermement le 'jihad' soit une religion aussi pacifique ?

On tentera de répondre à  cette question de la façon suivante :

a)   le 'jihad' qui désigne dans le sens strict du terme le déploiement d'un effort peut prendre d'autres formes : action politique, don d'argent, maîtrise de soi. Notons que cette dernière forme du jihad occupe le premier rang en islam. C'est pourquoi le prophète, prière et paix de Dieu sur lui, l'a appelée «le grand jihad» et enfin le jihad au sens de guerre sainte.

b)   On ne recourt au jihad qu'en cas de force majeure car la guerre, considérée comme un crime et une transgression de la paix n'est admissible que si elle est juste et légitime.

Il faut souligner que dans le premier verset où le jihad est cité, ce dernier est considéré comme un acte visant à combattre l'injustice «Autorisation est donnée à ceux qui sont attaqués (de se défendre) - parce que vraiment ils sont lésés ; et Allah est certes Capable de les secourir -Ceux qui ont été expulsés de leurs demeures,- contre toute justice, simplement parce qu'ils disaient : «Allah est notre Seigneur.»(24). Ici, le verbe 'udhina' (il a été autorisé) est à comprendre dans le sens que Dieu leur a accordé la permission de pratiquer le jihad ou guerre sainte.

C'est ce qui ressort aussi de ce verset  «Le combat vous a été prescrit alors qu'il vous est désagréable. Or, il se peut que vous ayez de l'aversion pour une chose alors qu'elle vous est un bien. Et il se peut que vous aimiez une chose alors qu'elle vous est mauvaise. C'est Allah qui sait, alors que vous ne savez pas»(25), d'où la grande importance accordée en islam au jihad perçu comme un commerce prospère comme cela apparaît clairement dans ces versets : «Ô croyants! vous indiquerai-je un commerce qui vous sauvera d'un châtiment douloureux?

Vous croyez en Allah et en Son messager et vous combattez avec vos biens et vos personnes dans le chemin d'Allah, et cela vous est bien meilleur, si vous saviez ! Il vous pardonnera vos péchés et vous fera entrer dans des Jardins sous lesquels coulent les ruisseaux, et dans des demeures agréables dans les jardins d'Eden. Voilà l'énorme succès. Et Il vous accordera d'autres choses encore que vous aimez bien : un secours (venant) d'Allah et une victoire prochaine. Et annonce la bonne nouvelle aux croyants»(26). Par ailleurs, le martyr -guerrier mort durant le jihad- est considéré comme vivant. Les anges sont à ses côtés et il entrevoit tout le bonheur qui l'attend dans l'autre monde. «Ne pense pas que ceux qui ont été tués dans le sentier d'Allah, soient morts. Au contraire, ils sont vivants, auprès de leur Seigneur, bien pourvus»(27).

Il est donc tout à fait possible de faire la distinction entre jihad et terrorisme pourvu que l'on sache que :

- Le terrorisme constitue une agression, le jihad est un acte de défense.

- Le terrorisme est injustifié, le jihad l'est.

- Le terrorisme est sanctionné alors que le jihad est rétribué.

Si en islam, la guerre est réglementée(28), il en va de même pour le traitement réservé à l'ennemi.

Voici quelques unes des lois qui régissent le comportement à tenir vis-à-vis de l'adversaire :

En temps de guerre, il est interdit de :

a)   Prendre l'ennemi au dépourvu. Ce dernier doit, au contraire, être prévenu sinon la guerre se réduirait à un acte de traîtrise.

b)   Tuer les enfants, les femmes, les personnes âgées et les personnes en recueillement.

c)   Mutiler les corps des morts ou les soumettre à des traitements dégradants.

d)   Porter atteinte à la dignité des prisonniers de guerre.

e)   Se livrer en terre ennemie à des actes de saccage, de destruction comme l'abattage des arbres et la dévastation de la végétation.

f)    Enfreindre les pactes conclus avec l'ennemi.

Les hadith qui suivent illustrent parfaitement la conduite exemplaire qu'il incombe aux musulmans de suivre en période de guerre et d'après-guerre : «Menez la conquête au nom de Dieu ! Combattez les mécréants, mais n'abusez pas, ne leur tendez pas d'embuscade, ne mutilez pas les corps des morts, ne tuez pas les enfants ni les personnes en recueillement»(29) et «menez la conquête, ne tendez pas d'embuscade à l'ennemi, n'abusez pas, ne mutilez pas les corps, ne tuez pas les nouveaux-nés»(30). et «ne tuez ni les personnes âgées ni les enfants ni les femmes»(31).

Ces lois relatives à la guerre couvrent également la période d'après-guerre notamment pour ce qui concerne le traitement humain réservé aux prisonniers de guerre. «Je suis le prophète de la miséricorde»(32).

Ce sujet a soulevé de grands débats chez les docteurs musulmans(33).

Abou Bakr Assedik, l'un des compagnons du prophète, a été le premier à mettre en pratique ces lois en recommandant à Yezid Abu Sufiane, chef de l'armée syrienne : «voici dix recommandations : ne tue ni femmes ni enfants ni personnes âgées, n'abats pas d'arbres fruitiers. Ne détruis pas les habitations, ne tue pas de brebis ni de chameaux sauf pour vous nourrir. Ne brûle pas de palmiers et ne les découpe pas, n'abuse pas de ton ennemi ni recule trop devant lui»(34).

Il est clair, en somme, que les musulmans sont pacifistes de nature et ils n'en appellent à la guerre que lorsque celle-ci devient inéluctable c'est-à-dire lorsqu'elle demeure l'ultime solution au conflit en cours. Cette attitude vis-à-vis de la guerre émane d'une connaissance profonde de l'âme humaine, encline à l'injustice, et de la particularité de l'islam qui est une religion de la vie et de la réalité.

En outre, la guerre est un mal absolu dès lors qu'elle est déclarée dans le seul but de nuire à autrui. En revanche, elle se meut en idéal noble chaque fois qu'elle constitue un moyen de se défendre contre les agressions étrangères et de lutter contre l'abus du pouvoir et la corruption. C'est dans cette optique qu'en islam, les seuls cas de figure où la guerre peut trouver toute sa légitimité sont des cas où il est question de défendre les siens, ses biens, sa patrie et sa foi. «Combattez pour la cause de Dieu ceux qui vous combattent. N'agissez point en agressifs, car Dieu hait ceux qui dépassent les limites»(35).

Dans un autre verset on peut lire : «Donc, quiconque transgresse contre vous, transgressez contre lui, à transgression égale»(36). Par ailleurs, afin d'être mené à bien, le jihad- ou guerre sainte- doit être minutieusement planifié. «Et préparez (pour lutter) contre eux tout ce que vous pouvez comme force et comme cavalerie équipée, afin d'effrayer l'ennemi d'Allah et le vôtre»(37).

Le verbe 'effrayer'  ici n'a rien à voir avec le terrorisme dans le sens péjoratif que l'Occident attribue délibérément au mot chaque fois qu'il veut attaquer l'islam et les musulmans et dont il fait l'équivalent des mots français et anglais : terrorisme/terrorism. Il traduit plutôt l'action de faire peur à l'ennemi, de l'intimider en quelque sorte pour qu'il renonce à passer à l'attaque. C'est ce qui ressort des versets suivants : «Et si Allah ne neutralisait pas une partie des hommes par une autre, la terre serait certainement corrompue»(38) et «Si Allah ne repoussait pas les gens les uns par les autres, les ermitages seraient démolis, ainsi que les églises, les synagogues et les mosquées où le nom d'Allah est beaucoup invoqué»(39).

De toute évidence, les penseurs musulmans ont dû faire face à ce dilemme durant des siècles : la guerre ou la paix. En remontant à l'an 783 de l'hégire, on découvre que Abu Bakr Al Hadrami El Mouradi, avait entrepris de soumettre son époque à l'étude selon une vision islamique inspirée toutefois de la logique aristotélicienne. L'importance de cette analyse réside dans son exhaustivité puisque Al Mouradi y a traité de la société, du pouvoir, de l'Etat ainsi que des modes de gouvernance, d'où l'intérêt de cet ouvrage aussi bien pour ses contemporains que pour la postérité.

Après avoir traité de la maîtrise de soi, ce penseur est passé à la politique du monarque, sa morale, l'influence de celle-ci sur sa politique. Il a également abordé la conduite à tenir envers l'ennemi.

A ce propos, Al Mouradi appelle les musulmans à se ranger du côté de la paix tant que la guerre n'est pas indispensable et surtout, à ne jamais se départir de leur méfiance. «Le monarque doit, en premier lieu traiter avec l'ennemi à l'amiable. Pour ce faire, il faut qu'il se montre conciliant et serein. Mais, une fois qu'il aura épuisé toutes les solutions pacifiques, il décidera de faire la guerre. Le proverbe ne dit-il pas : «les gens avertis évitent la guerre autant que possible».

La guerre est un fléau. Certains y laissent leurs biens, d'autres leurs vies. Voici un autre proverbe : un ennemi récalcitrant est pareil aux excroissances de la peau. On commence par les traiter par des onguents et autres remèdes doux. Si elles récidivent, on passe en dernier recours sur la partie malade un objet brûlant. Donc, la guerre est le dernier moyen à employer pour résoudre un conflit.

L'homme de bon sens, quoique sûr de sa force et de sa richesse, doit veiller à ne pas se faire d'ennemis dont il pourrait d'ailleurs fort bien se passer. Pour mieux illustrer son propos, il cite l'exemple suivant : tel médecin possède une antidote efficace. Devrait-il pour autant prendre du poison ? Sachez que la réconciliation peut servir d'arme pour combattre l'ennemi. En voici la preuve : si tu dois affronter plus d'un ennemi, réconcilie toi avec l'un, à l'autre tu promets la réconciliation et tu livreras combat à celui qui reste. Retiens bien ceci : en guerre, ne te sens jamais en confiance même face à un ennemi, quelque faible soit-il, car figure-toi que l'ennemi est pareil au feu qui naît d'une flamme ou de l'arbre qui pousse à partir d'un noyau. De plus, une poignée d'hommes peut s'avérer plus redoutable que toute une armée : l'épée peut tuer le reptile mais ne peut faire le travail de l'aiguille. Imprévisible, l'ennemi peut toujours nous prendre d'assaut quand bien même battrait-il en retraite. Le risque persiste également lorsque l'adversaire est dans les parages ou quand on doit livrer combat à une seule armée: une seule armée peut en cacher d'autres. On n'est pas non plus à l'abri d'un guet-apens de la part d'une petite armée. La guerre pourra bien éclater un jour, l'homme avisé est tenu de la prévoir et de s'y préparer avant même qu'elle n'ait lieu. Appréhender l'ennemi même durant les périodes de trêve car si celui-ci accepte la trêve, c'est uniquement dans le but de préserver ses propres intérêts. Il aura beau consentir à la réconciliation, il n'en demeurera pas moins belliqueux. Il est pareil en cela à l'eau froide qui bout sous l'effet de la chaleur et refroidit aussitôt pour redevenir comme avant»(40).

Il est donc clair qu'en islam où la paix est la règle, la guerre- transgression de la paix- est une mesure exceptionnelle, et encore là, elle est soumise à des règles et à un code moral. Seules des raisons contraignantes, justes et légales comme la légitime défense, la lutte contre l'injustice peuvent lui conférer son caractère de guerre sainte ou jihad.

En revanche, mis à part ce cadre légal, la guerre n'a pas lieu d'être. De plus, l'islam accorde une importance capitale à la préservation de la vie humaine. De là, attenter à la vie humaine ou perpétrer une quelconque agression constituent un crime sévèrement sanctionné notamment quand il s'agit de 'haraba', actes de brigandage où les gens sont arrêtés en plein chemin, dépouillés de leurs biens ou quelquefois sommairement exécutés. Tout cela nous fait penser au terrorisme qui sévit de nos jours. A propos du châtiment dû au délit de crime, Dieu dit : «La récompense de ceux qui font la guerre contre Allah et Son messager, et qui s'efforcent de semer la corruption sur la terre, c'est qu'ils soient tués, ou crucifiés, ou que soient coupées leur main et leur jambe opposées, ou qu'ils soient expulsés du pays. Ce sera pour eux l'ignominie ici-bas; et dans l'au-delà, il y aura pour eux un énorme châtiment»(41).

Le Coran condamne quiconque donne la mort arbitrairement et insiste sur la peine qui lui est réservée «Ne tuez qu'en toute justice la vie qu'Allah a fait sacrée»(42). «Quiconque tue intentionnellement un croyant, Sa rétribution alors sera l'Enfer, pour y demeurer éternellement. Allah l'a frappé de Sa colère, l'a maudit et lui a préparé un énorme châtiment»(43). A Ce sujet, on citera aussi ce hadith du prophète, prière et paix de Dieu sur lui, qui se désavoue de toute personne qui menacerait de mort des innocents : «celui qui brandit une arme sur l'un d'entre nous n'est pas des nôtres»(44).

Le terrorisme aveugle dont souffre le monde à l'heure actuelle ne discerne pas le bien du mal, la justice de l'injustice. Il est attisé par le fanatisme quelle qu'en soit l'origine. Il est donc du devoir de tous les pays, des organisations internationales, de tous les partisans de la paix de ne ménager aucun effort afin de circonscrire ce phénomène, de découvrir les motifs qui le sous-tendent et de l'éradiquer. C'est de cette façon que seront épargnées les vies des éventuelles victimes innocentes des opérations terroristes et que l'effusion de sang sera arrêtée.

Parmi les raisons majeures qui expliquent ce fléau figure en premier lieu la réalité amère d'un certain nombre de pays, musulmans en tête, où la pauvreté et l'analphabétisme côtoient le chômage et la délinquance. S'ajoutent à cela les injustices qu'endurent quotidiennement des citoyens pour la plupart dépourvus de toute culture religieuse et civique. Ces conditions réunies contribuent à faire naître chez ces peuples un sentiment de défaitisme, de désespoir voire un sentiment de frustration totale. Si cette situation perdure, elle donnera lieu inévitablement à des réactions violentes qui dégénéreront en tensions, en une grande instabilité ainsi qu'en la montée en puissance de l'extrémisme et  du terrorisme.

Le problème palestinien est l'un des exemples les plus criants de cette instabilité. Une solution juste et durable du conflit israélo-palestinien s'impose, notamment par l'octroi au peuple palestinien du droit de récupérer son territoire et de créer son Etat propre. Seule cette solution pourra assurer aux palestiniens une coexistence pacifique avec leurs voisins.

De nos jours, la multiplication d'attentats terroristes à travers le monde nous interpelle tous. Il est temps pour nous de réfléchir sérieusement à ce problème ; peut-être réussirons-nous à voir plus clair dans cet imbroglio non seulement pour déterminer les tenants et les aboutissants du terrorisme mais également pour que plus personne ne recoure à la violence quelque soit l'étendue des problèmes. Les parties concernées -pouvoirs publiques et peuples- ont donc intérêt à se livrer à une autocritique efficace qui nous semble tout à fait possible et bénéfique pour peu qu'on fasse preuve de suffisamment de volonté et d'ouverture d'esprit afin de chasser les préjugés réducteurs de sorte qu'on puisse reconnaître à l'Autre le droit à la différence, à une  vie digne et paisible.

En conclusion, force nous est, Musulmans, Chrétiens et Juifs de reconnaître plus que jamais que nous sommes appelés à  méditer ce verset du Coran dans lequel Dieu nous exhorte à nous unir. «Dis : "Ô gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et vous : que nous n'adorions qu'Allah, sans rien Lui associer, et que nous ne prenions point les uns les autres pour seigneurs en dehors d'Allah»(45).

 

 


(*) Conseiller de Sa majesté le Roi du Maroc, Professeur à l'université Mohammed V, faculté des lettres et des sciences humaines, membre de l'Académie du Royaume du Maroc.

(1) Cf. ouvrages suivants du même auteur :

a) «monuments marocains», chapitre : l'école Mohammed V dans le contexte de la pensée politique marocaine à travers le phénomène de la tendance à la paix, première édition, Rabat, 1411 H/1991.

b) «le concept de la coexistence en islam», publié par L'ISESCO en  arabe, en français et en anglais. 1417 H/ 1996.

c) «le dialogue dans une optique islamique», publié par l'ISESCO en  arabe, en français et en anglais. 1420 H/ 2000.

(2) Cf. «la preuve dans les sept lectures» de Ibn Khalawayh, p. 95 (révisé par Dr Abdel Ali Salim Makram). Deuxième édition, Dar Achorouk. 1399 de l'hégire/ 1979.

(3) Annissaâ, verset  90.

(4) Azzomor, 29.

(5) A noter que le mot «silm» est paru 3 fois, «salam» 5 fois, «salâm» 42 fois. Il existe d'autres mots construits à partir de cette même racine dont «islam» qui veut dire se résigner à l'ordre de Dieu et l'adorer avec dévouement. On retrouve aussi «salm» et «silm» comme dans ces vers de Umruâ al qayss Ibn Abs El Kindi :

«je n'échangerai pas Dieu contre une autre divinité ni l'islam contre une autre religion»

(Voir, dictionnaire Lissan al arab, entrée «salama»)

(6) Al baqara, 208.

(7) Muhamad, 35.

(8) Al anfal, 61.

(9) Al hachr, 23.

(10) Yûnus, 25.

(11) Rapporté par Muslim de Abu Huraira.

(12) Attawbah, 1.

(13) Annahl, 91.

(14) Al hujurat, 13.

(15) Annahl, 125.

(16) Sabaa, 24.

(17) Hud, 118.

(18) Yûnus, 99.

(19) Al baqara, 256.

(20) Al ghachiya, 21-22.

(21) Al maida, 30.

(22) Al maida, 32.

(23) Al anfal, 25.

(24) Al haj, 39-40.

(25) Al baqara, 216.

(26) Assaf, 10-13.

(27) Al imran, 169.

(28) La guerre est un phénomène social qui a toujours existé et auquel aucune région du monde n'a échappé. Les hommes l'ont connue depuis la nuit des temps : des combats ont d'abord éclaté entre des individus avant de s'étendre à des groupes puis à des nations et des peuples. Ensuite, elle s'est organisée en confrontation armée. Ne soyons pas étonné de constater que les religions l'ont mentionnée tantôt en la louant tantôt en la blâmant. Alors que les Rabbins juifs l'ont permise, voire imposée durement et impitoyablement et sans condition, le christianisme l'a interdite quoique prônée par quelques prêtres en mal d'autorité. A l'avènement de l'islam, elle est perçue comme étant l'équivalent de la paix, elle est toutefois minutieusement organisée et assujettie à une morale.

(29) Rapporté par Ahmed de Ibn Abbas.

(30) Rapporté par Ad darimi de Suleima Ibn Bouraida de son père. Il est rapporté également que Ibn Omar a dit : «aux termes d'une conquête menée par le prophète prière et paix de Dieu sur lui, les musulmans ont trouvé une femme parmi les morts, alors le prophète a interdit de tuer les femmes et les enfants».

(31) Rapporté par Abu Dawud d’après Anas.

(32) Cité par Ibn Saad d’après Mujâhid ainsi que dans le Musnad d’Ibn Hanbal d’après abu Mussa et dans le Kabîr d’Al Tabarani.

(33) comme l'a souligné Ibn Taymiya dans son livre Assiyassa achariya fi islah arraî wa rraîya. (Publié plusieurs fois dans l'édition de Dar al afaq al jadida, Maroc 1414 H/ 1991), les détracteurs de l'islam reprochent aux musulmans leurs propos sur la maison de la guerre. On sait que les docteurs musulmans ont parlé de la maison de l'islam soumise à l'autorité musulmane et aux dispositions de la chariâ ; et de la maison de la guerre qui n'obéit pas à cette autorité et qui peut constituer un danger pour la maison de l'islam s'il n'existe pas de pacte entre les deux ; dans le cas contraire, la maison de la guerre deviendrait la maison du pacte. Certains docteurs ont aussi parlé d'une quatrième maison qu'ils ont baptisé dar al baghi gouverné par les boghat considérés comme étant en dehors de l'autorité légale.

Si l'on observe les relations que les musulmans entretiennent actuellement avec les autres, on peut considérer les pays non musulmans comme des maisons de pacte (âhd) en vertu des traités et des conventions qui les engagent avec les pays musulmans, voire à ce sujet, le livre du même auteur «l'islam et la laïcité : la connaissance de l'islam», chapitre «les minorités musulmanes dans une société laïque : l'exemple de la France, à partir de la page 48. Publié en arabe, en français et en anglais dans le cadre des publications du Club Al Jirari, numéro 26, imprimerie Al oumniya, Rabat, 1414 H/ 2003.

(34) Rapporté par Malek de Yahya Ibn Said, voir «Tanwir al hawalik charh âla muataa Malek', Assuyuti, volume 2, pp. 6-7,  imprimerie Dar al kutub al ilmiya, Beyrouth, Liban.

(35) Al baqara, 190.

(36) Al baqara, 194.

(37) Al anfal, 60.

(38) Al baqara, 251.

(39) Al haj, 40.

(40) «Al ichara fi ada al imara» de Abu bakr ibn Al hasan Al Hadrami al Mouradi, pp. 217-218, publié et approuvé par Dr Redouane  Assayid à Beyrouth, 1981). Des expressions de ce texte sont mentionnées dans Achuhub alamiâ fi assiyassa annafiâ de Abu al kacem ibn Redouane Al Maleki, pp. 402-403 (publié et approuvé par Dr Ali Sami Annachar, Casablanca, 1404 H/1984). Elles sont aussi mentionnées dans badaiâ assalk fi tabaiâ al malik  de Abu Abdellah ibn Al azraq (publié et approuvé par Dr Ali Sami Annachar dans le cadre des publications du ministère de l'information iranien, en deux tomes, en 1977 et en 1978).

(41) Al maida, 33.

(42) Al anâm, 151.

(43) Annissaa, 93

(44) Rapporté par Al Boukhari de Abdellah Ibn omar.

(45) Al imran, 64.

 

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