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Ijtihad et modernité en Islam
Dr Abdulaziz Othman Altwaijri
Introduction
L'ijtihad
entretient une relation fort étroite avec la modernité
d'autant que ce mot signifie innovation, évolution et quête
du progrès dans tous les domaines de la vie. L'ijtihad est
aussi la voie royale à emprunter pour passer d'une phase à
une autre meilleure, où l'homme voit ses aspirations se
concrétiser et accède à une existence plus digne où règnent
paix, sécurité, justice et égalité et où est respectée la
dignité de l'être humain dont Dieu a gratifié l'homme. Dieu
Tout Puissant Dit : «Nous avons honoré les hommes».
Si, dans le
droit islamique, l'ijtihad est l'effort de réflexion que
l'on fournit pour extraire des règles générales à partir des
sources fondamentales de la législation islamique, ou s'il
est l'effort déployé en vue d'aboutir à un avis juridique à
partir des fondements de la chariâ, il correspond, dans le
domaine juridique plus particulièrement, à la jurisprudence,
c'est à dire l'ensemble des décisions rendues par les
juridictions sur une matière pouvant constituer une source
de droit qui peut servir de base ou de référence pour le
règlement de différends ou de cas d'espèce semblables(1).
Après cette
tentative de définition du terme ijtihad, venons-en
maintenant au mot modernisme. L'on peut dire que le
modernisme constitue le degré avancé ou poussé de la
modernité, c'est à dire que le modernisme est l'activation
de la modernité. De toute façon, c'est un terme récent dans
la langue arabe, puisqu'il n'était pas d'usage pendant la
Renaissance de la pensée arabe qui date du milieu du
dix-neuvième siècle. C'est plutôt le terme «innovation»,
tiré du patrimoine religieux, qui a prévalu quelque temps
avant d'être remplacé par le terme (évolution). Ce vocable,
chargé d'une connotation idéologique, réfère à la fameuse
théorie darwiniste de l'évolution.
Le mot
modernisme, employé dans ce contexte, fait-il donc référence
à la modernité, ou désigne-t-il une chose moderne ou
nouvelle par rapport à son époque ? Pour ce qui est du
couple ijtihad et modernité, entendons-nous par cette
association que l'ijtihad est intimement lié à la modernité,
dans le sens où il en est le support et la base, ou bien
cherchons-nous à dire que l'ijtihad soit moderne, c'est à
dire nouveau ?
L'ijtihad : concept et acceptions
Selon les
premiers savants musulmans rompus aux fondements de la
chariâ islamique, l'ijtihad est l'effort de réflexion
maximum qu'entreprend le juriste musulman (mujtahid) dans le
but de parvenir à une règle légale ou d'émettre un avis
juridique, cet avis étant le résultat d'un travail
intellectuel très appliqué(2).
Pour Ibn Hazm,
il s'agit de «se dépasser intellectuellement pour statuer
sur un cas d'espèce au sujet duquel un Texte explicite
n'existe pas, en se fondant sur les dispositions de la
législation islamique et en étant convaincu que celles-ci
sont claires et sans ambiguïté et qu'elles sont connues par
l'ensemble des savants. Et quand bien même celles-ci
échapperaient à certaines gens, il est impossible qu'elles
le soient pour tous, car Dieu n'impose aux hommes qu'une
charge adaptée à leur taille. Autrement dit, nul n'est tenu
à l'impossible devant Dieu»(3).
L'ijtihad est de
deux types :
1- L'ijtihad
absolu : Il porte sur toutes les dispositions de la
législation islamique. C'est l'effort de réflexion que
fournit le juriste pour mettre au point un avis juridiques
concernant des cas rares, en se basant sur un indice ou en
se rapportant aux sources de la législation islamique.
2- L'ijtihad
indépendant : il traite au cas par cas, en intervenant à
chaque fois pour apporter des réponses urgentes à la société
au sujet d'une question donnée. Cet ijtihad ne peut faire
foi qu'à la condition que la position ou la règle déduite ne
soit pas en contradiction avec le texte coranique ou avec la
décision unanimement prise (ijmaâ) par les docteurs de la
chariâ. Par contre, il n'est pas obligatoire que l'on soit
au courant de toutes les réponses légales relatives à cette
question(4).
Les premiers
savants musulmans estiment que toute question qui n'a pas
été tranchée par les sources principales de la chariâ est de
facto matière à ijtihad. En d'autres termes, l'ijtihad n'est
pas permis dans les dogmes fondamentaux établis par le Texte
avec des preuves péremptoires comme l'obligation des cinq
prières, la zakat (la charité) ainsi que les autres piliers
de l'islam(5).
L'objet de l'ijtihad
peut être constitué par les dispositions fixées par le
Texte, et dans cette perspective le mujtâhid cherche à
prendre connaissance des règles globales qui tiennent lieu
de preuves décisives ; il peut aussi procéder d'un
raisonnement par analogie ou qiyaas. Dans ce cas de figure,
l'ijtihad porte sur un élément qui n'a pas été traité par un
Texte explicite ou sur un cas d'espèce dont la règle
correspondante n'a pas fait l'unanimité, en dépit de
l'existence d'un Texte, ou parfois dont l'unanimité
elle-même n'est pas unanimement approuvée. Il s'agit alors
de mettre au point une décision en se basant sur les
préceptes généraux de la chariâ islamique. D'aucuns
appellent ce type d'ijtihad « l'ijtihad d'opinion »(6).
En consultant
les grands ouvrages de référence qui traitent de l'ijtihad,
la première chose qui retient l'attention est que l'ijtihad
n'est pas limité à la seule jurisprudence islamique (le
fiqh) dans le sens étroit qui lui a été attribué durant les
derniers siècles. Car en arabe, le mot fiqh signifie
compréhension, et donc le fiqh islamique signifie exactement
l'assimilation des dispositions de la chariâ islamique. Le
savant qui fait l'effort d'ijtihad s'appelle mujtahid ou
faqih. Ainsi, si de façon générale, l'ijtihad est le fait de
faire tout son possible pour obtenir un avis basé sur un
fondement légal, et dans la jurisprudence islamique c'est
l'effort d'interprétation que le mujtahid fournit en vue
d'aboutir à une décision sur la base d'une preuve(7).
Le principe qui
doit présider à tout travail de jurisprudence est
l'assimilation profonde des dispositions générales de la
chariâ et de l'esprit qui sous-tend la législation islamique
dans son ensemble. Bien entendu, cet esprit ne concerne pas
une seule partie mais la totalité du droit islamique(8).
Etant donné
l'aspect universel, exhaustif, profond et large des
dispositions de la législation islamique en ce sens qu'elles
touchent les différents aspects de la vie humaine, la
jurisprudence islamique, dans son essence et selon la
conception islamique de l'homme, de la vie et de l'univers,
est une activité liée à la vie de l'homme dans son acception
la plus large. De fait, ni la chariâ ni la raison
n'admettraient que la jurisprudence islamique soit cantonnée
dans une partie de la législation islamique, car cela
reviendrait à réduire le champ d'action du juriste musulman,
sachant que la législation islamique, comme nous l'avons
déjà dit, est globale, universelle, intégrée et valable pour
tous les temps et tous les lieux, ainsi que tout le monde le
sait.
Linguistiquement
parlant, le verbe 'fakaha' en arabe signifie «saisir de
façon profonde et clairvoyante les objectifs et le sens des
paroles et des actions». Dans la chose religieuse, le sens
du fiqh n'est guère différent de son acception linguistique,
puisqu'il signifie la connaissance des dispositions légales
pratiques à partir de preuves détaillées. Et pour mieux
saisir les objectifs de l'ijtihad, il faudrait définir les
deux parties du droit islamique.
- D'abord, les
dispositions à caractère pratique de la chariâ, c'est-à-dire
celles qui ne concernent pas la connaissance des dogmes liés
à la foi, comme croire à Dieu Seul et Unique, croire à tous
ses prophètes et envoyés chargés de transmettre le message
divin, et croire au Jour dernier.
- Ensuite, la
connaissance des preuves détaillées de chaque cas d'espèce
donné(9).
Ainsi, le fiqh,
terminologiquement parlant, désigne la connaissance acquise
des dispositions de la chariâ à partir de preuves
détaillées, et, par extension, l'ensemble des dispositions
légales déduites à partir de preuves détaillées(10).
Or certains
juristes, se penchant sur l'objet de la jurisprudence
islamique, commettent l'erreur de faire la distinction entre
le «spirituel» et le «temporel». Cette distinction qui n'a
aucun fondement dans la chariâ authentique donne lieu à une
grave confusion concernant les questions à traiter, ce qui
équivaut à réduire le champ d'action de la jurisprudence
islamique et de l'ijtihad et à confiner ceux-ci dans un
espace très limité alors qu'ils sont censés couvrir et
embrasser tous les aspects de la vie des individus et des
collectivités. En d'autres termes, la jurisprudence
islamique et l'ijtihad traitent la vie, avec tous les sens
pleins et larges de ce mot.
Rectifier cette
conception erronée nous semble être d'une importance
capitale. Cela nous aidera à appréhender de façon nette et
précise l'objet de l'ijtihad que nous traitons.
En définissant
les termes fiqh (jurisprudence islamique) et faqih (juriste
musulman), l'on réalisera mieux que l'ijtihad en matière du
fiqh est ouvert à toutes les questions. De même, Il
apparaîtra clairement que l'objet de l'jtihâd dans le
domaine du fiqh peut être aussi divers que large et qu'il
s'étend à toutes les questions, affaires, circonstances, cas
d'espèce et éléments nouveaux qui touchent à la vie humaine.
Il ressort de
cela que la fin essentielle de l'ijtihad, qui est l'effort
de réflexion et d'interprétation visant à déduire des règles
légales à partir des sources de la chariâ ou à les
appliquer(11), est de préserver en tout temps les intérêts
des individus et de la société. Cette finalité est au cœur
de la législation islamique et elle sous-tend l'ensemble des
dispositions de la chariâ. Nul n'ignore que l'islam est une
religion où se reflète la miséricorde de Dieu envers ses
serviteurs et la priorité par Lui accordée aux intérêts des
individus et des collectivités. Toute règle ou position
juridique doit ainsi prendre en considération cet objectif
suprême fixé par la religion musulmane. Ainsi, le mujtahid
ou juriste musulman chargé d'émettre des avis juridiques sur
une affaire donnée doit être intimement convaincu de cette
réalité. Car l'islam valorise les intérêts des hommes et n'y
voit pas que des désirs ou des caprices. Ce qui compte le
plus, c'est de voir si ces intérêts constituent un bien ou
un mal pour eux(12).
Un docteur
musulman contemporain résume les différentes acceptions de
l'ijtihad dans l'expression arabe ijtihad istislahi, que
l'on pourrait traduire en français par «prise en
considération de l'intérêt général» (l'istislâh), qui
procède de l'esprit de la chariâ de façon générale. La prise
en compte de l'intérêt général doit être le souci majeur et
la finalité suprême de tout effort de jurisprudence visant à
statuer sur un cas d'espèce, surtout quand aucun élément de
réponse n'est été apporté par la méthode de l'ijtihad
démonstratif (albayani) et la méthode du raisonnement par
analogie (qiyaas)(13).
Il est évident
que l'intérêt général (al-masalih al-mursala) ou (istislah)
constituent des intérêts conformes à la chariâ islamique. Ce
principe est toujours pris en compte par le législateur.
Conscient de cette réalité, l'ensemble des docteurs
musulmans en théologie conviennent à accorder la priorité à
l'intérêt des individus dans toute entreprise
jurisprudentielle, à condition, bien entendu, que cet
intérêt ne soit pas l'expression d'un simple désir ou
caprice et ne soit pas en contradiction avec les objectifs
fixés par la chariâ.(14)
En traitant de
l'ijtihad, l'on s'aperçoit que ce concept couvre plus d'un
sens que l'on pourrait définir par rapport à son objectif, à
savoir la garantie et la protection des intérêts actuels et
futurs des hommes. L'on peut déduire par conséquent que
c'est un outil efficace pour résoudre les problèmes en cours
à travers une démarche rationnelle, globale et foncièrement
inspirée de l'esprit de la chariâ islamique.
Si l'ijtihad,
tel que nous l'avons défini auparavant, implique la
connaissance des dispositions de la chariâ concernant une
question déterminée et exige l'observance scrupuleuse du
texte coranique et de la tradition du Prophète, on pourrait
dire que l'objectif de la jurisprudence islamique est
l'application d'un Texte immuable à une réalité
variable(15). L'ijtihad est également une innovation dans la
mesure où il offre une réflexion originale pour apporter de
nouvelles réponses à des situations déjà connues ou
récentes. En tant que tel, l'ijtihad est synonyme
d'innovation au sens profond du terme, étant donné qu'il
vise surtout à faciliter la vie des gens en les dotant de
moyens efficaces susceptibles de les aider à régler leurs
problèmes en fonction du contexte où ceux-ci apparaissent.
A quel type d'Ijtihad aspirons-nous ?
Face à la
diversité des classes et des formes de l'ijtihad telles
qu'elles ont été définies par les premiers Docteurs
musulmans(16), quiconque entreprend des recherches dans ce
domaine ne peut que poser la question suivante : quel type
d'ijtihad souhaitons-nous ? Après avoir délimité les
contours principaux du cadre général à partir duquel est
abordé l'ijtihad, nous pouvons à présent définir de façon
claire le concept de l'ijtihad auquel nous aspirons.
L'ijtihad que
nous appelons de nos vœux pour notre époque, comme le
souligne Docteur Youssef Qaradawi, est de deux types :
sélectif et créatif.
L'ijtihad
sélectif consiste à puiser un avis juridique dans le riche
patrimoine disponible en la matière en vue d'émettre une
fatwa ou pour que cet avis soit retenu comme étant plus
probable que les autres points de vue, suite à une
confrontation de ceux-ci et une révision des preuves tirées
du Texte sacré ou issues de la jurisprudence pour n'en
choisir, à la fin, que l'avis le plus solide en terme
d'argumentation et le plus probable eu égard aux critères de
probabilité. Un avis qui prend en compte les exigences et
les besoins de l'époque qui imposent au juriste contemporain
de prendre en considération la réalité en veillant dans ses
avis concernant les aspects de la vie secondaires et
pratiques à faciliter au mieux la vie aux individus.
L'ijtihad
créatif, quant à lui, est la déduction d'une nouvelle règle
ou d'un nouveau précepte à propos d'une question ancienne ou
nouvelle qui n'avait jamais été traitée. Mais ce type d'ijtihad
porte surtout sur les questions nouvelles(17).
L'ijtihad auquel
nous aspirons donc est celui que l'on pratique pour répondre
aux nouvelles exigences de la vie moderne. C'est l'effort
responsable qui consiste à prendre en considération la
réalité sans pour autant négliger les règles générales de la
chariâ islamique et ses fondements immuables.
Qu'entendons-nous par ijtihad contemporain ?
Nous venons
d'avancer qu'il est primordial d'adapter l'ijtihad aux
circonstances liées à la vie moderne. Pour ce faire, nous
devons préciser le sens de (I'jtihad contemporain).
- S'agit-il de
l'ijtihad qui s'accommode à son époque, ou de celui qui
assimile l'esprit de l'époque et tient parfaitement compte
de ses exigences ?
- S'agit-il de
l'ijtihad qui, se pliant aux exigences de l'époque, en vient
à reconsidérer le Texte immuable pour l'appliquer coûte que
coûte à la réalité variable pour la bonne et simple raison
que celle-ci est variable ?
- S'agit-il de
l'entreprise qui consiste à appliquer les dispositions du
Texte à la réalité, à la lumière des préceptes de la chariâ
islamique ?
Il ne fait aucun
doute que les hommes ne doivent pas s'aligner servilement
sur leur époque. En effet, la dichotomie entre le bien et le
mal, inhérente à l'homme, a toujours existé, donnant lieu à
de bonnes ou mauvaises conduites, à des comportements
approuvés ou réprouvés, à un code moral jugé à l'aune de
l'islam authentique, essentiellement inspiré du Coran et de
la Tradition authentique. Force pour nous est de souligner
que l'ijtihad moderne auquel nous aspirons n'est pas celui
qui cherche à tout prix à se conformer à son époque, car
cela va à l'encontre de notre religion. Nous entendons
plutôt par ijtihad moderne celui qui se veut un porte-parole
des intérêts de la communauté des musulmans et qui veille à
la préservation scrupuleuse de ces intérêts, qui ne s'en
éloigne jamais sous aucun prétexte et qui répond aux besoins
des gens en leur balisant la voie vers une vie saine, stable
et digne.
Docteur Youssef
Qaradawi dit, dans le même ordre d'idées : «on doit prendre
garde à ne pas fléchir sous le poids de la réalité de notre
époque d'autant plus qu'elle a fait intrusion dans nos
sociétés et n'a rien à voir avec notre religion, notre
chariâ et notre éthique. Elle n'est pas non plus le fait des
musulmans. Cette réalité leur a été imposée, s'est installée
à leur insu, favorisée par le déclin de leur civilisation,
leur faiblesse et leur division et par la montée en
puissance des colonisateurs. Cette situation dégradante
persista très longtemps et passa d'une génération à l'autre,
à tel point que les musulmans furent inaptes à la changer.
Il ressort de cela que l'ijtihad n'a pas pour objectif de
justifier cette nouvelle réalité, ni de lui conférer la
légitimité par le recours abusif aux textes sacrés, et
encore moins de produire des fatwas servant cette
réalité»(18).
Certes, loin de
nous l'idée d'affirmer que cette époque est totalement
corrompue et que le fait de vouloir s'y adapter est une
chose condamnable. Mais notre religion et le bon sens nous
exhortent à nous servir de la raison pour chercher l'intérêt
général et ce, pour que nous puissions assimiler notre
époque, comprendre les problèmes et les questions qui y font
jour et prendre conscience de ses exigences. Seule cette
démarche nous permettra de nous pencher sur ce nouveau
contexte pour le soumettre à l'analyse avec un esprit ouvert
et perspicace.
De ce qui
précède, nous dirons que ce à quoi nous aspirons en matière
d'ijtihad est une nouvelle approche jurisprudentielle qui
nous servira de base pour interpréter les données actuelles
de la société afin de mieux les comprendre et apporter des
solutions aux problèmes contemporains. Pour autant, cette
démarche ne doit pas aller à l'encontre -ni de près ni de
loin- de l'esprit de la chariâ islamique et des nobles
intentions du Législateur.
De fait, l'ijtihad
qui consiste à projeter les dispositions de la chariâ sur la
réalité variable de l'époque implique toutes les composantes
de la oumma sans restriction aucune, puisque tout le monde
est concerné par ces dispositions. Ce type d'ijtihad est
celui qui permet de prouver, sur la base d'indices et de
critères, que la règle générale peut s'appliquer à un fait
ou à une circonstance secondaire, autrement dit
l'application du total au partiel(19).
L'ijtihad, mot
générique, désigne l'autorisation accordée par l'islam aux
juristes compétents afin qu'ils participent au travail de
législation et d'interprétation du discours coranique. Cet
aspect de la chariâ islamique fait de celle-ci une
législation ouverte à toute évolution et adaptée aux
intérêts des individus et des sociétés, s'accommodant de
tous les temps et de tous les lieux(20). L'ijtihad moderne
ou l'ijtihad qui va de pair avec les changements de l'époque
est celui qui sert l'intérêt général de la oumma, préserve
son équilibre et sa stabilité et renforce son attachement
aux préceptes de la chariâ islamique et son observance de
ses dispositions, lui évitant ainsi de s'égarer, de se
perdre dans le labyrinthe des lois positives, souvent
injustes, et qui plus est, s'avèrent contraires aux
objectifs de la chariâ à bien plusieurs égards.
Mais l'ijtihad
moderne ne peut être efficace, utile et agissant sur la vie
de la société islamique que s'il est pratiqué dans le
respect des visées générales de la chariâ islamique et s'il
repose sur la conviction que cette chariâ est valable en
tout temps et en tout lieux. Autrement, il s'écartera
complètement de l'esprit de l'islam et perdra par conséquent
toute légitimité.
Les domaines de l'ijtihad sont multiples à l'image de la
diversité de la vie :
A la lumière de
ce concept, il apparaît que l'ijtihad porte sur des domaines
aussi divers que variés. Il est ainsi ouvert à toutes les
questions et tous les problèmes qui affectent la vie des
musulmans. Bref, tout ce qui préoccupe l'homme de près ou de
loin est matière à ijtihad, conformément aux règles évoquées
auparavant.
Réduire l'ijtihad
à un nombre limité de sujets, à des domaines au détriment
d'autres revient à agir contre la chariâ islamique puisque
la religion musulmane, de par son caractère universel et
humain, intervient spécialement pour régler la vie des
hommes, quelles que soient leurs circonstances.
Etant donné que
l'ijtihad entreprend de concilier le Texte incontestable
avec les exigences de l'époque et des espaces géographiques
soumis à la chariâ islamique, son objectif réside dans la
prise en compte des intérêts des hommes de façon générale,
intérêts que l'on pourrait résumer dans cinq impératifs :
préserver la religion, la vie, la raison, la procréation et
les biens. De fait, ce sont là des éléments essentiels qui,
comme le relève Chatibi, entrent en ligne de compte dans
toute confession(21).
Dans tous les
cas, la fonction principale de l'ijtihad, en tant que
facteur de renouvellement et de redressement de nos
sociétés, est de faciliter la vie des individus et veiller à
préserver leurs intérêts. Cet objectif s'accorde
parfaitement avec l'essence de la chariâ islamique, comme
l'affirme si clairement Ibn Alqayim : «La chariâ repose sur
la justice, la miséricorde, la sagesse et vise
essentiellement à protéger les intérêts des hommes de leur
vivant et même après la mort. Toute décision qui transgresse
ces principes va à l'encontre de la chariâ, celle-ci étant
le reflet de la justice divine, de la miséricorde accordée
par Dieu à Ses serviteurs, Sa Sagesse et Son Omniprésence.
Elle est aussi la preuve la plus éloquente et la plus
sincère de la véracité des propos du prophète Mohammad
(prière et salut sur lui)(22).
Nous pouvons
donc, à la lumière de ce qu'a dit Ibn Alqayim, affirmer que
tout ijtihad qui, d'une part, favorise la justice, la
miséricorde et la préservation des intérêts et, d'autre
part, lutte contre l'injustice, la cruauté et la corruption,
est un ijtihad qui répond aux visées de la religion
authentique. Ainsi, toute question qui se pose à la société
islamique doit être traitée en priorité et doit faire
l'objet de l'ijtihad à condition que cela soit conforme aux
intentions de la chariâ.
Les problèmes
dont souffre la société musulmane moderne sont nombreux et
imbriqués. Ils sont dûs à la situation économique, sociale
et politique actuelle. Ils nécessitent, de ce fait, le
recours aux dispositions de la chariâ et appellent un
jugement perspicace issu d'une compréhension juste des
intentions de la chariâ, et d'une conscience clairvoyante à
l'égard des questions liées de l'époque.
Face à une telle
situation, l'ijtihad, de nos jours, n'est pas un simple
besoin. Il est bien au contraire un impératif pour la
société islamique qui veut vivre à la lumière de la religion
musulmane. De plus, et à l'heure qu'il est, l'ijtihad n'est
plus une alternative que l'on peut choisir ou ignorer, mais
une obligation qui s'impose à tous les musulmans, au même
titre que les autres obligations qui constituent le
fondement de la vie et de la religion. Ainsi, quand une
personne se charge d'entreprendre l'effort de réflexion pour
combler les lacunes, il en épargne l'ensemble de la oumma.
Par contre, s'il n'assume pas cette responsabilité avec
application et rigueur, c'est toute la communauté musulmane
qui est dans le tort(23).
L'ijtihad
s'étend à toutes les questions au sujet desquelles aucune
règle n'existe dans le Coran ou dans la Sunna du prophète.
Il englobe aussi les textes dont l'authenticité n'a pas été
établie ou dont les preuves sont insuffisantes(24).
L'ijtihad, comme
nous l'avons déjà dit, doit reposer sur les règles
universelles de la chariâ islamique et s'en inspirer. Nous
avons aussi souligné le fait que son objet est diversifié.
Il ne se limite pas au domaine religieux au sens étroit ni
au domaine juridique, mais peut porter sur toutes les
questions à caractère politique, administratif, économique,
social, scientifique, médical, environnemental,
éducationnel... Bref, tout ce qui préoccupe la société
musulmane dans le présent et dans l'avenir est matière à
ijtihad.
La oumma
islamique fait face aujourd'hui à un ensemble de problèmes
et à de grands défis dans tous les secteurs de la vie. Afin
de surmonter ces obstacles et de relever ces défis, rien de
tel qu'une vision perspicace et un savoir rigoureux inspirés
d'une compréhension judicieuse des textes, ainsi qu'un
travail d'ijtihad éclairé, à même de permettre à la oumma de
se soustraire à la faiblesse et au sous-développement et
retrouver toute sa vigueur et sa prospérité. Or c'est là une
entreprise qui ne saurait réussir que si l'ijtihad veille à
la préservation de l'intérêt général de la communauté
musulmane et qu'il soit conforme aux visées de la chariâ
islamique, laquelle cherche avant tout à faciliter la vie
aux personnes et à leur éviter les difficultés. Dieu Dit à
ce propos : (Il ne vous a rien commandé de pénible dans
votre religion)(25). Autant dire que cette religion est
valable pour toutes les époques et dans toutes les contrées.
L'importance de l'ijtihad
aujourd'hui
Notre besoin de
l'ijtihad est impérieux, car sans ce travail, on assisterait
au fil des époques à une multiplication des opinions
personnelles, à un foisonnement des interprétations et à une
prolifération des lois et des coutumes dont l'ambition est
de faire autorité au détriment de la chariâ. L'ijtihad, par
conséquent, s'érigera en barrière contre les déviations de
certains juristes, indignes de ce nom, qui émettent des avis
abusifs dont l'ampleur est telle qu'ils nuisent parfois aux
gens non avertis et les induisent en erreur. D'où
l'importance de respecter les conditions fixées par les
oulémas au sujet de l'ijtihad et de la compétence du
mujtahid(26).
Bien que l'ijtihad
ait compté de grandes figures à la fin du dix-neuvième
siècle et au début du vingtième siècle dans nombre de pays
arabes et musulmans, certains d'entre eux furent vivement
critiqués non seulement par les conservateurs mais également
par les partisans de l'jtihad qui reprochaient souvent aux
oulémas musulmans de ne pas le pratiquer. Prenons par
exemple le penseur Mohamed Abdo, qui fut à l'avant-garde des
intellectuels ayant appelé au renouveau de la pensée arabe.
Lui non plus n'a pas été épargné par les critiques qui
poussaient leurs reproches au point de frapper de discrédit
toute son œuvre. Le plus étonnant dans cette attaque contre
Mohamed Abdo est qu'elle ait émané du penseur et écrivain
Taha Hussein, considéré pourtant comme le porte-étendard du
courant innovateur dans le monde arabe, alors qu'aucun des
autres critiques ne se réclamait de cette école.
Dr Taha Hussein
dit dans un article publié dans une revue française à Paris
en 1934: «il ne fait pas de doute que Mohamed Abdo a
bouleversé le monde musulman en entier. Il a réveillé
l'esprit oriental et a inculqué aux orientaux l'amour de la
liberté de penser. Mais, les idées de Mohamed Abdo ne sont
plus valables de nos jours, et le discours qu'il emprunte
pour marquer ce renouveau paraît désuet et manque d'audace.
Il ne suffit plus de penser et de discourir, mais il faut
agir (?). Il s'ensuit que les positions de Mohamad Abdo sur
des sujets comme la connaissance et la religion sont
dépassées et ne sont plus adaptées à l'élan pris par les
orientaux vers l'idéal de liberté».
Et d'ajouter :
«peu de musulmans s'attèlent à concilier leur foi avec les
connaissances qu'ils ont acquises. Au contraire, ils
manifestent beaucoup d'engouement à la civilisation
occidentale qu'ils considèrent comme un idéal à suivre»(27).
La première
remarque qu'appelle ce texte, qui était méconnu dans le
monde arabe jusqu'à sa traduction en arabe(28), est que Dr
Taha Hussein n'a jamais utilisé le mot (modernisation) ou
(modernité), alors que le contexte l'imposait et avec le
sens que nous lui prêtons aujourd'hui. Par sa critique
virulente contre Mohamed Abdo, Taha Hussein a exclu du
cercle des innovateurs ce dernier et a condamné le courant
de pensée dont il se réclame. Cette attitude mérite qu'on
l'analyse afin de comprendre comment l'ijtihad, même
lorsqu'il il atteint un degré d'audace et de courage
intellectuel élevé, n'est pas favorablement reçu même par
les penseurs arabes obnubilés inversement par l'occident,
car le fait de puiser dans la pensée occidentale dans les
limites du raisonnable n'est pas une mauvaise chose en soi.
Tout au long du
vingtième siècle, l'ijtihad a été pratiqué dans tous les
pays arabes et musulmans. En Arabie saoudite, par exemple,
le penseur Amine Madani écrit un remarquable article qu'il a
publié il y a vingt-sept ans et où il avance des idées
novatrices et dignes d'intérêt : «la législation islamique
n'a jamais fait obstacle à l'évolution et au progrès tout au
long de son histoire. Elle a été, au contraire, à l'écoute
de chaque époque, s'accommodant de ses besoins et de sa
réalité. Ainsi, la législation islamique depuis la période
des conquêtes musulmanes a entrepris de réglementer la vie
des hommes en fonction du bien de la société, et les
législateurs de chaque génération optent pour La voie aisée
et ne manquent pas de résoudre les problèmes qu'il est
possible de régler. Il appartient donc aux législateurs de
jouer leur rôle en apportant des réponses aux questions
nouvelles qui ne se sont pas posées à leurs
prédécesseurs(29).
Le penseur Amine
Madani adopte une position intellectuelle courageuse dans sa
définition de l'ijtihad innovant quand il écrit : «le fait
d'opposer à tout fait nouveau une attitude négative,
catégorique et rigide ouvre au contraire la voie à cette
nouvelle tendance et lui permet de se répandre d'autant que
le désir d'évolution procède de la nature même de l'homme.
Ainsi, si on ne prépare pas les esprits à accepter les
choses nouvelles avec beaucoup de réalisme, de sagesse et de
souplesse, les masses vont sortir de leur attitude passive
et accueillir toute nouveauté à bras ouverts avec ses
avantages et ses inconvénients, pour la simple raison que
c'est un élément indispensable à toute évolution(30).
Si le cri lancé
par ce penseur n'a pas eu un écho favorable auprès du
public, au moins il a eu le mérite d'exprimer tout haut ce
que d'autres penseurs pensent tout bas, tous partisans du
renouveau de la pensée dans les autres pays
arabo-islamiques.
Ces idées, que
l'on pourrait qualifier, si l'on veut emprunter les
expressions répandues de nos jours, de (libérales),
(progressistes), ou de (modernistes), traduisent un mode de
pensée réformiste qui prévalait dans les pays
arabo-islamiques et représentent en même temps une école
novatrice en matière d'ijithad qui, si elle avait rencontré
un climat favorable, aurait eu des retombées intellectuelles
considérables.
En citant ces
paragraphes du livre d'Amine Madani, je voudrais apporter la
preuve que la pensée arabo-islamique, avec ses différents
courants, a très tôt préconisé l'ijtihad, le renouveau et la
nécessité d'être en phase avec l'époque, et que des
penseurs, des oulémas, des juristes musulmans et des
théoriciens se sont livrés à l'ijtihad sous ses multiples
facettes et sont parvenus à des résultats qui ont été fort
mal accueillies, violemment critiqués, voire déformés.
La porte de l'ijtihad n'est pas fermée
L'ijtihad
constitue une des sources de la législation islamique.
Jamais, à aucune époque, l'histoire ne nous a rapporté qu'un
ouléma, docteur en fiqh, ou chef d'Etat a émis une fatwa,
une loi ou un ordre de fermer la porte de l'ijtihad.
L'expression même «fermer la porte de l'ijtihad » répandue
dans le monde arabo-islamique n'est qu'une métaphore. C'est
plutôt la pensée arabe qui s'est figée sur ses positions au
lieu de suivre le cours de l'histoire. Le résultat de cette
attitude est un état de léthargie, de régression et de
sous-développement. Les facteurs de cette situation sont
multiples et ne sont plus un mystère pour personne.
L'ijtihad vit
une crise due à une stagnation intellectuelle dont les
effets se sont répercutés sur tous les domaines. On assiste
par conséquent à une régression de la création en matière d'ijtihad.
Cela s'est traduit par un déséquilibre significatif entre
fiqh al-mouâmalaat (jurisprudence en matière temporelle) et
fiqh al-îbaadat (jurisprudence en matière spirituelle).
Autant le fiqh al-îbaadat est riche, autant le fiqh al-mouâmalaat
est incroyablement pauvre. Aussi, la première mission
actuelle de l'ijtihad doit-elle surtout porter sur la
nouvelle réalité politique, économique et sociale et faire
en sorte que la chariâ continue à rayonner dans le monde
musulman(31).
Ouverture et globalité de la législation islamique
La législation
islamique englobe, en plus des dispositions régissant la
relation de l'homme avec Dieu son créateur, tout ce qui
concerne le droit avec ses deux grands volets : le droit
privé et le droit public. Ainsi, on y trouve le droit civil
qui est la source du droit privé, avec ses différentes
sections, le droit commercial, le droit processuel, le droit
international privé, le droit international public, le droit
constitutionnel, le droit administratif et le droit
financier qui lui est attaché et enfin le droit pénal(32).
La législation
islamique ouvre la voie aux juristes pour qu'ils explorent
de nouveaux horizons et donne aux oulémas, qui remplissent
les conditions de l'ijtihad, la possibilité de chercher des
solutions aux problèmes qui se posent dans les différents
domaines. Cette législation couvre les différents aspects de
la vie et englobe les différentes branches du droit.
Ainsi, l'ijtihad
est un devoir religieux et une nécessité de la vie. L'ouléma
Mohamed Taher Ibn Achour le définit en ces termes : «l'ijtihad
est un devoir qui s'impose à toute la oumma en fonction du
besoin et de la réalité de chaque pays. La oumma a commis un
péché en le négligeant en dépit des moyens et des
possibilités dont elle dispose»(33).
Et d'ajouter :
«la nécessité de pratiquer l'ijtihad s'explique par les
changements qui adviennent avec leur cortège de questions et
de cas qui se font jour et qui ne se sont jamais posés aux
premiers docteurs musulmans. L'ijtihad est d'autant plus
urgent de nos jours que l'on a besoin de nous unifier au
lieu de nous disperser dans différentes écoles religieuses (madahib).
Et dans tous les cas, l'ijtihad doit mettre en exergue les
objectifs visés par le législateur, et l'on doit aussi
vérifier ce qui doit être respecté à la lettre dans les
conclusions des juristes et ce qui est modifiable et
perfectionnable»(34).
Ainsi nous
aurons traité amplement l'ijithad sous tous les angles,
selon ce que le permet l'objet du présent papier. Qu'en
est-il maintenant des termes modernisme et modernité ?
Concept de modernisme et modernité
L'ijtihad
mène-t-il au modernisme ? Pour répondre à cette question,
nous devons d'abord définir les termes. Nous commencerons
par rappeler que la modernité a donné lieu à des écoles et à
des conceptions variées et qu'elle ne se prête pas à une
seule et unique signification.
La première
chose que nous pourrons avancer dans ce contexte est que la
modernité est une idée purement occidentale. Pour les
défenseurs de la modernité, la foi en la science se
substitue à la foi en Dieu, et les croyances religieuses
sont écartées de la vie privée de l'individu(35).
L'encyclopédie
Universalis définit la modernité comme étant «ni un concept
sociologique, ni un concept politique, ni proprement un
concept historique. C'est un mode de civilisation
caractéristique, qui s'oppose au mode de la tradition,
(…)Mouvante dans ses formes, dans ses contenus, dans le
temps et dans l'espace, elle n'est stable et irréversible
que comme système de valeurs, comme mythe - et, dans cette
acception, il faudrait l'écrire avec une majuscule : la
Modernité. En cela, elle ressemble à la Tradition»(36).
Il n'y a donc
par une définition précise et claire de la modernité. Elle
signe, de façon générale, ainsi que le précisent les
penseurs occidentaux eux-mêmes, une rupture avec le passé et
avec le patrimoine culturel dans son intégralité. Dans le
domaine artistique et philosophique, la modernité est la
rupture que l'on opère avec le passé à la recherche de
nouvelles formes d'expression. En théologie, la modernité
est une doctrine visant à adapter les préceptes religieux
traditionnels à la pensée moderne en les débarrassant de
leurs dimensions métaphysiques(37).
La modernité
n'est pas la simple utilisation de la raison, de la science
et de la technologie, mais l'utilisation de ces éléments
dépourvus de leur valeur, ou comme on dit en anglais
«value-free». C'est là une dimension importante de la
modernité occidentale. Or, le scientifique qui fait
abstraction de la valeur est un scientifique détaché de
l'homme. Pour lui, tout n'est que matière, y compris l'homme
qu'il soumet à son tour aux lois de la nature. Conformément
à cette théorie, tout est relatif à tel point que l'on a du
mal à distinguer le mal du bien, la justice de l'injustice,
l'absolu du relatif, l'homme de la matière. En l'absence de
valeurs absolues qui nous servent de référence, l'individu
ou le groupe ethnique deviennent une référence en soi, et
par conséquent ne voient le bien et le mal que dans ce qui
est utile ou inutile pour eux. C'est ainsi que la modernité
occidentale contemporaine a fait de l'homme le centre de
l'univers(38).
Selon Emile
Paulat, un des grands chercheur français contemporains en
sociologie religieuse : «la philosophie des lumières, qui
constitue la base de la modernité occidentale, a opéré une
grande rupture épistémologique avec le patrimoine religieux
chrétien». Continuant dans le même sens, il ajoute : «cette
idéologie -la philosophie des lumières - est comme une mère,
c'est à dire que tout ce qui en découle est le fruit de ses
interactions et ses contradictions, sans pour autant que
cela affecte la grande rupture épistémologique qui fait la
distinction entre deux ères dans l'histoire religieuse de
l'homme : l'ère scolastique théologique du saint Thomas
D'Aquin et l'ère de lla philosophie des lumières. Désormais,
l'espoir dans le royaume de Dieu se dissipe pour céder la
place au développement de l'ère et de l'hégémonie de la
raison… C'est ainsi que l'ordre de la manne divine a
commencé à s'éclipser e devant l'ordre de la nature(39).
Ainsi donc, la
modernité n'est pas toujours un terme neutre, d'où la
nécessité pour nous d'examiner la question sous ses
différents angles. Il ne faut pas non plus prendre la
modernité telle qu'elle se présente, car ce serait perdre la
raison que Dieu nous a donné pour éclairer nos chemins.
Entendons-nous
par modernisme, dans ce contexte, la modernité dans sa
conception occidentale ? Et cette modernité a-t-elle une
relation avec l'ijtihad en islam aujourd'hui ?
J'ai longtemps
hésité à poser ces deux questions. Mais après avoir bien
réfléchi, j'ai estimé qu'il était impératif de les soulever
et ce, afin de tirer au clair le sens de ces deux termes et
pour donner au sujet l'importance qu'il mérite.
Je ne doute pas
que le «modernisme» signifie la modernisation de la vie et
se base sur un système moderne qui organise la vie des
sociétés dans l'Etat moderne et qui gère et facilite le
fonctionnement de ce dernier conformément à des normes
précises et des critères définis et stables, dont le respect
mène les hommes au progrès, à la dignité, à la paix et à la
prospérité.
Or ce sont là
les mêmes visées de la chariâ islamique et que l'jtihad
moderne cherche à réaliser. En effet, l'ijtihad, dans
l'optique islamique, est le fait de redonner la vie et
d'injecter un nouveau sang dans la société islamique. Mais
l'ijtihad ne doit, sous aucun prétexte, se départir des
règles de la religion ni céder à une quelconque pression.
Toutefois, il
serait insensé d'emprunter la modernité occidentale et de la
transposer telle quelle, avec ses dimensions négatives, sur
la société islamique. Il serait plutôt sage de n'en retenir
que ce qui est bon et adapté à nos spécificités.
En conséquence,
le but de l'ijtihad moderne n'est pas que l'on soit adepte
du modernisme ou moderniste selon l’acception occidentale,
mais que l'on s'adapte à notre époque et qu'on tire profit
de ses côtés positifs tout en respectant nos spécificités
religieuses et culturelles.
Nos sociétés ont
constamment besoin d’ijtihad et de modernisme, mais il
existe des domaines prioritaires où l'ijtihad s'impose avec
acuité, en l'occurrence le domaine religieux, politique,
économique, technique, scientifique, culturel,
civilisationnel …etc, dans lesquels plusieurs questions se
font jour et appellent des réponses urgentes. D'où la
nécessité impérieuse d'œuvrer pour que l'effort de l'ijtihad
se poursuive et s'opère dans le cadre d'une vision
perspicace et clairvoyante qui adapte les visées de la
chariâ aux intérêts de l'homme.
(1)
Dr Jorjos Jaras, Dictionnaire des termes juridiques,
révisé par le juge Antoine Nachef, p. 20, société mondiale
du livre, première édition, Beyrouth, 1996.
(2) Attahanwi, «kachaf
istilahaat al-founoun», 1/198.
(3) Al-Ihkaam,
d'Ibn Hazm, 133/8, p. 347.
(4)
L'encyclopédie islamique générale, p. 45, Conseil supérieur
des Affaires islamiques, le Caire,
(5) Ibid, p. 46.
(6) Ibid, p. 46.
(7) Ali Ibn
Mohamed Charif Jorjani : «Kitaab attaârifat» (Livre des
définitions), p. 9, librairie du Liban, Beyrouth, 1990.
(8) Abdel Wahab
Khilaf : «Ïlm usul al-fiqh» (science des fondements de la
jurisprudence), p. 220, Dar al-Qalam, vingtième édition,
Koweït, 1986.
(9) Mohamed Abu
Zahra, «Usul al-fiqh» (fondements de la jurisprudence), p.
6, Dar al-fiqh al-arabi, n'est pas daté.
(10) Abdel Wahab
Khilaf, Ïlm usul al-fiqh, p. 11.
(11) Mohamed Abu
Zahra, Usul al-fiqh, p. 379.
(12) Idem. p.
387.
(13) Dr Mohamed
Maârouf Dawalibi, «Madkhal ila îlm usul al-fiqh»
(introduction à la science des fondements de la
jurisprudence), p. 407, imprimerie de l'université de Damas,
1963.
(14) Mohamed Abu
Zahra, «Usul al fiqh», p. 283.
(15) Tariq
al-Bichri, «attajdid al-islami bayna qarnine madaa wa qarnin
yaji'», (le renouveau islam- ique entre un siècle passé et
un siècle nouveau), revue (al-Manaar al-Jadid), numéro 1,
hiver 1998, p. 24, le Caire.
(16) Mentionnées
dans (l'encyclopédie des termes du usul al fiqh chez les
musulmans), Dr Rafiq Al-âjam (deux volumes, librairie
lobnane nachiroun, première édition, Beyrouth, 1998) :
cinquante-huit (58) titres d'ouvrages traitant le terme
«ijtihâd», avec des citations précises des définitions
figurant dans ces ouvrages du terme «ijtihad». A lire pour
plus de détails.
(17) Dr Youssef
Qaradawi, « al-ijtihad al-moâsir bayna al-indibat wa
al-infiraat”, pp. 20-32-34, Dar attawziâ wa an-nachr
al-islamiya, le Caire, 1994. L'auteur a un autre ouvrage
intitulé «al-ijtihâd fi achariâ al-islamiya maâ nadharat
tahliliya fi al-ijtihad al-moâsir» publié à Dar al-Qalam
pour l'édition et la distribution, première édition, Koweït,
1985, et deuxième édition, 1989. Les deux ouvrages
contiennent des chapitres semblables qui se répètent pour
donner une grande richesse scientifique.
(18) Idem, pp.
94-95.
(19) Allal
al-Fassi, «Maqaasid achariâ al-islamiya wa makaarimoha», p.
166, cinquième édition, Dar al-gharb al-islami, Beyrouth,
1993.
(20) Idem, p.
168.
(21) Ach-chatibi,
«al-Mowafaqaat», tome 2, p. 10.
(22) Ibn Qayim
al-Jjawziya, «Iâlam al-muaqiîne âan rabbi al-âlamine», tome
3, p. 1, Dar al-fikr, première édition, Beyrouth, 1955.
(23) Dr Youssef
Qaradawi, «al-ijtihad al-moâsir bayna al-indibat wa
al-infirat», p. 19.
(24) Dr Mohamed
Farouq Annabhane, «al-fiqr al-islami wa attajdid», pp.
12-13.
(25) Sourate Al
haj, verset 78.
(26) Dr Mohamed
Farouq Annabhane, «al-fiqr al-islami wa attajdid», p. 47.
(27) Taha
Hussein, article intitulé «la grande figure de Cheikh
Mohamed Abdo», revue «Un Effort», Paris, n° 44, juin 1934.
(28) Abdel
Rachid Sadek Mahmoudi, «de l'autre rive : Taha Hussein dans
un ouvrage inédit», éditions Edver, Paris, Société des
publications pour la distribution et l'édition, Beyrouth,
1990.
(29) Amine
Madani, «les cités de la culture islamique», pp. 45-46,
Instance, publique égyptienne du Livre, le Caire, 1980.
(30) Idem, p.
69.
(31) Dr Mohamed
Amara, «la bataille terminologique entre l'occident et
l'islam», p. 166, Nahdat Misr, 1996, le Caire.
(32) Dr Mohamed
Youssef Moussa, «al-fiqh al-islami : Madkhal lidirasatihi wa
nidham al-mouâmalat fihi», pp. 103-115, deuxième édition,
tiré de son livre «l'islam et la vie», p. 114, al-âsr
al-hadith pour l'édition et la distribution, 1991, le Caire.
(33) Commentant
ce paragraphe tiré de son livre «les objectifs de la chariâ
islamique», Cheikh Mohamed Taher Ibn Achour écrit : «les
savants, le grand public, les émirs et califes commettent un
péché quand les premiers s'abstiennent de l'ijtihad et ne
rendent pas publics leurs travaux, quand les seconds s'y
désintéressent complètement et quand les troisièmes
n'encouragent pas les personnes qualifiées à pratiquer l'ijtihâd».
(34) Mohamad
Taher Ibn Achour, «Maqaasid achariâ al-islamiya» (objectifs
de la chariâ islamique), p. 395, tome 3, révisé et
authentifié par Dr Mohamed Habib Belkhouja, éditions du
ministère du Waqf et des Affaires islamiques qatari, 2004.
(35) Alain
Tourraine, «critique de la modernité», Ed. Gallimard, Paris,
1992, à partir de la traduction arabe publiée par les
éditions du projet national de traduction, le Caire.
(36) Jean
Baudrillard, Encyclopaedia Universalis, Tome 2, édition
1980, Paris.
(37)
Dictionnaire Webster, p. 793, édition 1991, USA,
Massachusetts.
(38) Dr Abdel
Wahab Al-massiri, revue «points de vue», numéro 89, p. 6, le
Caire, juin 2006.
(39) Emile
Paulat, «liberté, laïcisation : guerre des deux tranches de
la France et principe de modernité», éditions du Cerf,
Paris, 1987, rapporté par Hachem Saleh, revue «al-wahda»
(l'unité), Rabat, numéro de février-mars 1993, pp. 20-21.
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