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Revue l'islam aujourd'hui N° 23-1427H/2006

 

La demande de pardon pour le passé : une manière de consolider la cohabitation

et relancer le dialogue

Mohammed Larbi Messari(*)

 

Introduction :

L’historien marocain Mohammed Ben Azzouz a publié la lettre qu’il a envoyée au Roi Juan Carlos Ier d’Espagne dans laquelle il l’invite à demander pardon pour l’expulsion des Musulmans d’Andalousie. Il rappelle que ceux-ci n’ont pas été associés aux excuses présentés aux Juifs en 1992 à l’occasion du cinq centième anniversaire de leur expulsion survenue en vertu du décret du 31 mars 1492, date qui coïncide également avec la découverte de l’Amérique. Il y souligne que les Musulmans n’ont pas eu droit non plus à ces excuses en 2002 à l’occasion du cinq centième anniversaire de leur exclusion suite au décret du 14 février 1502.

Cet historien marocain rappelle que le roi d’Espagne avait adressé ses excuses au président israélien et attend qu’il fasse de même avec Sa Majesté le roi du Maroc dans le cadre d’une cérémonie organisée à Grenade, ville dont les habitants ont été les premiers à être exclus. Car la majorité des Musulmans qui ont été chassés d’Andalousie ont élu domicile au Maroc, à l’image de leur souverain Abu Abdillah Ibn Al-Ahmar, dernier roi de Grenade.

L’historien a assorti sa lettre du traité de capitulation du 25 novembre 1491, signé par Abu Abdillah, en vertu duquel la reine Isabelle et le Roi Ferdinand s’engagent à respecter les traditions et les droits civils des Musulmans qui ont choisi de rester à Grenade, comme faisaient les rois musulmans avec les Chrétiens et les Juifs qui vivaient dans les différentes régions d’Espagne musulmane.

Mais, contrairement à l’esprit du traité de capitulation, la reine Isabelle a ordonné, en vertu d’un décret promulgué le 14 février 1502, l’expulsion des Musulmans de Grenade. Deux années plus tard, elle a promulgué un autre décret daté, celui-là, du 12 octobre 1504, stipulant que la guerre de la Reconquête n’a pas pris fin avec l’occupation de Grenade et qu’elle se poursuivra par la chasse des Musulmans jusque dans le pays même où ils ont trouvé refuge, en l’occurrence le Maroc.

Descendant d’une famille andalouse, vieille de quatorze générations, dont les patronymes ne laissent aucun doute sur leurs origines espagnoles, l’historien Ben Azzouz n’a pas manqué de préciser que la Loi espagnole sur les Etrangers (Ley de Extranjeria) en vigueur réserve aux Juifs séfarades, aux citoyens des pays d’Amérique latine, aux citoyens du Portugal, des Philippines, de la Guinée équatoriale, d’Andorre et de Gibraltar un traitement préférentiel en comparaison des autres étrangers. Cela signifie que l’on a écarté de ce traitement préférentiel les descendants des Musulmans andalous alors que leur appartenance à l’Espagne n’en est pas moins établie.

L’historien a joint à sa lettre la traduction en langue espagnole d’un manuscrit intitulé Zubdat At-Taqâyid Al-Jaliyya fi Akhbâr Al-Hijra Al-andalusiya (Vérités sur la migration andalouse) qui contient des informations sur les conditions d’expulsion, la rébellion armée qui a lieu à Albaycin et à Alpujarras ainsi que la liste des noms des familles qui se sont établies au Maroc.

La demande de pardon pour le passé :

Cette initiative pose des questions d’ordre conceptuel et historique s’inscrivant dans le cadre d’une pratique civilisationnelle récente. Par là, Etats et communautés visent à tourner la page d’un passé douloureux et établir une cohabitation qui se fonde sur le respect et la dignité.

C’est dans ce contexte qu’interviennent les excuses présentées aux Juifs par l’Espagne et celles de la Belgique pour les préjudices causés au peuple du Congo durant la période coloniale, sans oublier celles demandées par l’Eglise catholique aux  Juifs. Rappelons tout de même que les excuses de l’Espagne supposent que l’Etat d’Israël représente tous les Juifs sans distinction d’époque alors que celles de Belgique sont présentées au peuple directement lésé.

De plus, les excuses espagnoles et, corrélativement, la Loi Espagnole sur les Etrangers, sont sous-tendues par une nouvelle conception -au demeurant sélective- de la relation historique entre l’Etat européen contemporain et les communautés qu’il considère comme leur étant redevables. Certes, cette relation ne rentre pas dans le cadre des droits de citoyenneté, mais on ne peut s’empêcher de signaler qu’elle repose sur une base discriminatoire puisqu’une catégorie de citoyens étrangers est en effet exclue de cette relation.

Cette pratique qui impose une nouvelle lecture à la question identitaire est, certes, due à la fluctuation des relations internationales et à la conjoncture politique qui les régit mais elle est liée davantage au dialogue des civilisations. Or, ce dialogue mérite d’être analysé dans son contexte.

A la suite des excuses présentées aux Juifs par le Roi d’Espagne, le président de la communauté juive marocaine, Serge Berdugo, avait adressé un message où il saluait l’initiative du souverain espagnol en lui faisant savoir qu’à l’instar de leurs frères juifs, les Musulmans chassés d’Andalousie doivent être associés à ces excuses.

Pour l’Espagne, comme pour les Arabes et les Musulmans, le patrimoine andalou représente une référence culturelle et spirituelle qui refait surface. Il n’y a qu’à considérer les débats dont foisonnait la presse espagnole au lendemain des événements du 11 septembre à New York ; il suffisait qu’un Arabe déclarât que la Palestine ne serait pas perdue comme l’Andalousie pour qu’un écrivain espagnole lui répondît avec véhémence, mettant un point d’honneur à rappeler qu’il n’existe aucun lien entre l’Espagne et les Arabes si ce n’est le souvenir d’une occupation marquée par les conflits et les confrontations. Il n’empêche que les Arabes considèrent l’Espagne comme le pays européen pour lequel ils ont un attachement affectif particulier.

Débat sur le cinq centième anniversaire :

Le cinq centième anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique a suscité un débat conceptuel houleux exacerbé par des intellectuels d’Amérique latine qui ont axé leur critique sur l’eurocentrisme et remis en question l’utilisation du terme "découverte". Ils ont soutenu que l’Amérique était là depuis toujours avec des peuples qui s’organisaient autour d’institutions et de cultures séculaires, qu’en foulant leur territoire, l’homme blanc a effectivement découvert que ses connaissances étaient limitées. Au lieu de "découverte", les intellectuels d’Amérique latine préfèrent parler de "rencontre des cultures", montrant par là même qu’ils récusent l’eurocentrisme.

Quant à l’expulsion des Musulmans (les Maures) et des Juifs (les Séfarades) d’Espagne, elle suscite un débat de fond sur la notion d’Etat, considéré à l’intérieur d’un contexte historique donné. Il pose également la question de savoir quel regard on devrait porter sur cette notion à travers l’évolution que nous vivons et à travers le bilan historique que l’on dresse aujourd’hui. Cela revient à s’interroger sur la manière de définir des concepts comme le peuple, la nation, la religion et la culture à la lumière des principes actuellement adoptés.

Au cinquante quatrième chapitre du chef d’œuvre de Miguel de Cervantès Don Quichotte de la Mancha, on assiste à un dialogue entre Sancho Panca, l’écuyer du Quijote et un Maure qui se présente comme faisant partie de la dernière fournée de Maures expulsés au cours des années 1609 et 1610. Il raconte qu’il a pérégriné entre la France, l’Allemagne et l’Afrique du Nord et qu’il est revenu finalement en Espagne pour y déterrer un trésor qui contiendrait toute sa fortune. Ce Maure qui répond au nom de Ricoté, raconte dans un élan pathétique que le décret du Roi a causé beaucoup de tort à sa nation. Dispersée à travers les pays, elle n’a été traitée correctement nulle part. Arrivant à ce point de son récit, il a précisé que l’Allemagne se distinguait par davantage de tolérance du fait de la liberté confessionnelle qui y régnait. Dans ce chapitre, Sancho se souvient qu’il a pleuré à l’exclusion des Maures ; il s’est excusé de ne pouvoir aider Ricoté à retrouver le trésor qu’il cherchait tout en le rassurant de n’en rien révéler aux autorités.

Si cette attitude correspond à un sentiment de nostalgie envers la patrie d’origine, elle n’en exprime pas moins le sentiment d’appartenance à une nation différente. Revendiquant sa chrétienté, le Maure ne s’empêche d’affirmer qu’il appartient à une autre nation, ajoutant sur le ton de la confession que sa femme et sa fille sont beaucoup plus chrétiennes que lui. Mais, en réclamant son droit de retour au pays de ses origines, le Maure ne fait que confirmer qu’au fond sa revendication part d’un sentiment patriotique. On relève également l’attitude solidaire et compassionnelle de Sancho devant les souffrances de la population mauresque. Le chapitre en question, on le retrouve dans la deuxième édition du roman que Cervantès a écrit en 1615, soit dix ans après l’exclusion définitive des Maures. Ainsi, en suscitant la question d’appartenance à une nation différente tout en faisant profession de christianisme, Cervantès nous met devant la problématique de la religion en relation avec l’identité nationale.

Au XVe siècle, comme le fait remarquer Americo Castro, le terme "croyant", entendons par là chrétien, était, au XVIIIe siècle, l’équivalent du terme "citoyen" car la religion constituait alors le fondement de l’Etat. La question d’identité, on l’aura relevé, est pour le moins équivoque. Ainsi, la solidarité exprimé par Sancho Panca envers Ricoté procède d’un sentiment humanitaire pur et le fait que le personnage maure revendique à la fois son christianisme et son appartenance à une autre nation est l’expression d’un type de nationalisme qui se définit par l’identité et la race.

La migration des Maures :

La question mauresque représente un phénomène politique et culturel important autant pour le Maroc que pour l’Espagne. Ainsi, de par leur origine espagnole et vu leur migration massive vers le Maroc, les Maures ont fini par constituer un pôle à forte valeur symbolique.

Plusieurs études académiques ont traité de la question mauresque, dont la plus importante, en ce qui concerne le Maroc, est celle intitulée Les Andalous et leur migration vers le Maroc durant les XVIe et XVIIe siècles par Mohammed Razouk. L’auteur y traite de la question en adoptant une approche globale qui présente le contexte historique et culturel du phénomène et évoque son influence sur la constitution de l’identité marocaine. Les retombées de la question mauresque sur la situation politique interne du Maroc et sur ses relations avec le voisinage y sont également analysées.

Une autre étude réalisée par Hussein Bouzineb relate les péripéties qui ont marqué la migration des Maures vers le Maroc, montrant comment le déplacement vers leur nouvelle terre d’accueil n’a pas été une sinécure. Il fait, en outre, état des obstacles et des réactions de refus qui ont accompagné leur expatriation. L’auteur évoque, par ailleurs, les différentes contributions de ces Maures du temps de leur établissement en Espagne et de toutes ces œuvres écrites en Aljamiado , c’est-à-dire toute la prose et la poésie romance transcrites en caractères arabes.

Au début de leur migration vers le Maroc, le sentiment d’instabilité et d’angoisse ne quittait pas les Maures expulsés car ils ont toujours nourri l’espoir de retourner un jour dans leur pays d’origine. Les Hornachos, maures installés à Rabat, ont même saisi par écrit le Roi Felipe IV lui exprimant leur désir de rentrer en Espagne.

Le rôle qu’ils ont joué sur la scène politique marocaine n’a pas toujours suivi une ligne régulière. Ainsi, par exemple, lorsque le roi Zaydan Al Saadi(1) se préparait à traverser le détroit afin de reconquérir les territoires perdus en Andalousie, le roi Felipe III s’est servi de son rival, Al Mamoune qui bénéficiait de l’appui des Maures.

En somme, cette catégorie a toujours constitué une pomme de discorde entre le Maroc et l’Espagne. Ayant longtemps prévalue, cette situation n’a commencé à changer que lorsque l’espoir de retour s’est complètement effondré. Dès lors, les Maures ont commencé à s’intégrer dans la vie nationale marocaine.

Comme le résume Bernard Vincent, un spécialiste en la matière, la question mauresque est passée par cinq étapes (cf- Cuadernos de Historia, n°16, numéro spécial consacré aux Maures). Ainsi, après l’occupation de Grenade, Abu Abdillah Ibn Al-Ahmar avait négocié un traité selon lequel les Grenadins pouvaient rester chez eux en Espagne à condition d’accepter de vivre sous l’autorité chrétienne. Cette situation a prévalu jusqu’en 1502, date de la première exclusion massive. Les Musulmans se trouvaient en grands nombres à Aragon, Valence, Grenade, et dans une moindre mesure à Castille, en Catalogne et à Extremadura. Certains ont été convertis au christianisme, notamment les Grenadins qui ont été obligés de se déplacer vers d’autres régions, en dehors de leur pays d’origine.

A cette époque-là est apparue la catégorie des Mudejares (Al Mudajjanûn) qui ont vécu sous la férule du christianisme et, dans bien des cas, l’ont adopté comme religion afin d’échapper à la discrimination qui les frappait en tant que citoyens de second ordre. A ce titre, le Maure nouvellement converti à la religion chrétienne était, dans certaines transactions,  obligé de payer le double de ce que payait le Chrétien de longue date. Cette période qui a duré de 1525 à 1555 s’est caractérisée par un assouplissement du traitement réservé à cette catégorie, eu égard à la place qu’elle occupait dans le tissu économique, notamment dans les régions d’Aragon et de Valence.

Lorsque Felipe II a accédé au trône d’Espagne, la Méditerranée était le théâtre de violentes confrontations avec les Ottomans. Le traitement réservé jusque-là aux Maures s’en est vu réviser car ceux-ci étaient considérés comme la cinquième colonne de l’ennemi. La rébellion armée des Grenadins en 1568 a eu pour principale conséquence de les disséminer à travers les différentes régions d’Espagne. Mais il s’est avéré que cette dispersion était vaine. Car entre 1570 et 1582, un nouvel élément est entré en jeu : l’alliance des Protestants et des Maures contre les Catholiques. C’est à cette époque que fut prise la décision d’exclure les Maures du pays. En effet, le roi Felipe III, résolut de mettre à exécution la décision d’exclure définitivement les Maures de Valence, d’Aragon et de toutes les autres régions d’Espagne.

L’exclusion du point de vue espagnole :

Présenté jusqu’ici sous l’angle de l’économie et de la politique, essayons à présent de voir comment cette réalité historique a été appréhendée par les historiens espagnols. Pour ce faire, je m’attarderai sur deux théories contradictoires, la première est développée par Claudio Sanchez Albornoz, la seconde par Americo Castro. Ces deux sommités se sont attelées à l’analyse de l’histoire d’Espagne à travers des études sérieuses et profondes qui se sont inspirées des faits politiques et des productions culturelles et artistiques pour nous livrer leur lecture de l’évolution historique de leur pays.

L’un et l’autre ont abordé ce thème alors qu’ils étaient en exil, suite aux événements de 1939. Mais au-delà de ce point commun anecdotique, il convient de rappeler également que c’est le grand livre que l’un d’entre eux a écrit sur ce thème qui a incité l’autre à composer, en guise de réponse, un autre ouvrage tout aussi volumineux. D’un côté, Albornoz explique et justifie l’exclusion alors que Castro la critique et démontre comment elle a été néfaste pour l’évolution historique de l’Espagne.

Claudio Sanchez Albornoz : né et décédé à Avila (1893-1984), il a étudié l’histoire d’Espagne et pratiqué la politique en tant que défenseur du régime républicain. Il fut élu député sous la République. En 1932, il a été nommé recteur de l’Université centrale puis ministre, un an plus tard. En 1936, il fut nommé ambassadeur de son pays au Portugal, puis à Buenos Aires où il s’est exilé après la prise du pouvoir par Franco. Il a fondé l’Institut de l’Histoire espagnole et créé la revue intitulé : les Cahiers de l’histoire d’Espagne. Il a présidé le gouvernement espagnol d’exil entre 1959 et 1970. Pour répondre à Americo Castro, il a écrit en 1957 son ouvrage-référence : l’Espagne, une énigme historique où il soutient que l’influence germanique a été plus prégnante que l’influence judéo-musulmane sur la constitution de l’identité espagnole.

Americo Castro : né au Brésil en 1885 et mort en 1972. Cet historien et linguiste a été formé en Espagne où il a travaillé jusqu’en 1939. A l’avènement de Franco, il a choisi l’exil. Il a rejoint l’université de Princeton aux Etats-Unis et milité en faveur de la République. En 1913, il s’était joint à Ortega y Gasset à travers le manifeste qui appelait à se défaire du pessimisme de la génération 98 et a élaborer une vision progressiste pour l’avenir de l’Espagne. De par son métier d’historien, il s’est penché sur l’explication de l’Histoire d’Espagne. Il défendait la thèse selon laquelle une partie de l’identité de l’Espagne contemporaine est redevable à l’influence judéo-musulmane . L’ouvrage qu’il a intitulé : l’Espagne dans l’histoire, les Chrétiens, les Maures et les Juifs, publié en 1948 a suscité une vive réaction de la part d’Albornoz.

La thèse défendue par Albornoz :

L’idée de Reconquête (Reconquista) : la thèse fondamentale d’Albornoz est que l’Espagne chrétienne a toujours rejeté l’islam en tant que religion étrangère et l’a combattu jusqu’à ce qu’elle pût recouvrer son identité nationale par le truchement des Rois Catholiques, notamment Isabelle, reine de Castille et Ferdinand, roi d’Aragon. Albornoz considère de ce fait que la Reconquête est un tournant clé dans l’histoire de l’Espagne.

Mais cette thèse ne fait pas l’unanimité en Espagne. Ortega y Gasset, par exemple, considère que l’idée de Reconquête n’est pas valable en ceci qu’une guerre de reconquête ne peut durer huit siècles. D’autres vont jusqu’à affirmer que la reconquête est une notion importée d’Outre-Pyrennées.

Albornoz s’en défend avec beaucoup de ferveur en précisant que les guerres de reconquête ne se réduisaient pas à de simples escarmouches menées ici et là. Ce genre de guerre, ajoute-t-il, durait beaucoup plus longtemps, encore plus longtemps que les périodes de paix observées par les parties en conflit.

Americo Castro reconnaît cependant que l’islam d’Espagne n’était pas à l’image de ce qu’il était en Orient où les Musulmans ont su instaurer la stabilité en Syrie, en Egypte et en Perse.

La confrontation entre les royaumes chrétiens et musulmans en Espagne durait longtemps. Pour illustrer son propos, il a passé en revue l’histoire des affrontements militaires entre les parties rivales. Les guerres, soutient-il, se poursuivaient imperturbablement et les frontières entre les zones musulmane et chrétienne ne connurent jamais de stabilité.

L’idée de reconquête a exacerbé les velléités belliqueuses des Espagnols chrétiens à tel enseigne que les confrontations ont continué sans relâche de Covadonga jusqu’à Grenade en 1492. Pour sa part, le roi Alphonse Ier a créé des étendues désertes pour s’en servir comme zones tampons entre le sud de l’Espagne et les Asturies.

Ainsi, Albornoz considère que l’Espagne a été divisé huit siècles durant et qu’elle n’a pu recouvrer son unité que lorsque les Rois Catholiques ont mis un terme à la présence musulmane. Albornoz fonde bon nombre de ses conclusions sur cette thèse, récusant de la sorte tous les arguments avancés par Castro qui, lui, milite en faveur d’une l’influence islamique de fait sur l’identité espagnole.

L’influence musulmane : Dans un ouvrage en 18 chapitres, Albornoz conclue, textes littéraires et faits historiques à l’appui, que l’identité espagnole a été exclusivement baignée de son environnement européen et qu’elle n’est en rien redevable à la présence musulmane. Dans ses analyses, il a insisté sur l’identité espagnole d’avant l’époque islamique, soulignant par là même que cette identité n’a rien perdu de sa vigueur malgré la longue présence arabe en Espagne. S’il soutient que la vie espagnole n’a connu aucun changement, il admet parfois qu’il existe une différence entre l’islam d’Espagne et l’islam importé d’Orient. A ce titre, il considère l’islam marocain comme étranger, avançant pour preuve le rejet des Marocains par les Andalous.

Il insiste, en outre, sur le fait que l’esprit chrétien espagnol est le pur produit de l’Espagne, soutenant à ce propos que Saint-Jacques ( Santiago) est le patrimoine exclusif de  l’Espagne et que tout autre thèse est nulle et non avenue. Mais pour bien entendre le fond de sa pensée, il faut rappeler que l’Espagne abrite le tombeau de Saint-Jacques que les Arabes appellent "Shant Yacoub" ou "Saint Yacoub Ibn Zubda", telle que transcrit par Chakib Arsalane dans Al Hulal Al Sundussia(2). Saint-Jacques est, en fait, l’un des apôtres dont le tombeau se trouve en Galice (jiliquia en arabe), au nord-ouest de l’Espagne, près de la Corogne. La légende voudrait que Saint-Jacques, après sa mort, fût déposé miraculeusement sur un mont de la Galice. Quand, en l’an 813, l’un des ermites vit une intense lueur qui montait d’une colline et s’en ouvrit à l’évêque de la région qui s’est rendu pour y découvrir la tombe de Saint-Jacques. Et parce que c’est une lueur qui a guidé vers ce miracle, ce haut-lieu a été baptisé "tombeau de Saint-Jacques de Compostelle", ce qui signifie "champ d’étoiles" (campo et stela). Depuis lors, ce tombeau est devenu un lieu de pèlerinage pour les Chrétiens d’Espagne et d’Europe. L’influence exercée par ce sanctuaire à travers les siècles fut d’une force telle qu’elle fut un facteur de mobilisation pour les Chrétiens d’Espagne, au point que l’épée de Saint-Jacques était toujours arborée dans les guerres qu’ils livraient aux Musulmans. Ainsi, quand Al Mansour Ibn Abi Amer conquit la région, il s’est tout de suite rendu compte de l’importance que revêtait le tombeau de Santiago et a veillé à ce qu’il fût protégé alors que des églises et autres sanctuaires tombaient en ruines.

Albornoz, déformation de "Al Burnûz", s’est appuyé sur la symbolique de Santiago pour étayer sa thèse concernant le caractère ininterrompu de la guerre de Reconquête. S’il a grandement insisté sur la résistance chrétienne à la présence musulmane, il a dû, en revanche, fournir beaucoup d’efforts pour essayer de démontrer que l’Espagne chrétienne a été faiblement influencé par l’art et la littérature islamiques, contrairement à ce que pensent nombre de chercheurs et de critiques.

Pour cela, il a d’abord pris l’exemple du livre intitulé El Libro de Buen Amor d’Arcipreste de Hita auquel il a consacré trois longs chapitres (238 pages) pour essayer de démontrer que son ouvrage est le fruit d’influences espagnoles et chrétiennes pures ; il entendait appliquer le principe de Castro selon lequel pour connaître un peuple, il est nécessaire d’étudier sa littérature. Il a ainsi voulu réagir à la thèse de Castro et Ortega qui soutiennent que El Libro de Buen Amor a été écrit à une époque où la littérature espagnole était incontestablement marquée par l’influence arabe. Pour Albornoz, l’art du récit de tradition islamique n’a eu aucune influence sur la chanson de geste espagnole. De même qu’il a récusé la thèse de Castro selon laquelle la Castille du XIIe siècle était plus marquée par l’Andalousie que par l’Europe occidentale. Dans ce sens, Albornoz est intimement convaincu que Juan Ruiz Arcipreste ne connaissait par Ibn Hazm.

Les chapitres qu’il a consacrés aux premières productions littéraires espagnoles à l’époque de la Renaissance contiennent des remarques si subtiles que l’on a tendance à croire que ses connaissances en la matière n’étaient pas aussi négligeables qu’il ne le laissait entendre en début d’ouvrage. Mais bon nombre de ses affirmations péremptoires ne manquent pas d’animosité envers Castro et Ortega pour ne rien dire d’une pléiade d’autres critiques, notamment les orientalistes espagnoles qui défendent la thèse selon laquelle l’Espagne chrétienne de l’époque était le théâtre d’une acculturation manifeste.

L’élément juif : Alors qu’il évoque de manière très succinte l’identité espagnole d’Ibn Hazm et d’Ibn Kazman, Albornoz adopte plus volontiers les grands créateurs juifs espagnols. Il qualifie ainsi Yehuda Halevi de grand poète espagnol d’expression hébreu et s’étend avec beaucoup d’enthousiasme et de fluidité sur les mystiques juifs andalous, tout en faisant remarquer que le christianisme établit une relation entre Dieu et la conscience individuelle alors que le judaïsme est plutôt un pacte entre Dieu et son peuple. A la page 878 et suivantes de son ouvrage, il étudie longuement cette relation de manière qui laisse entendre qu’Albornoz accepte l’élément juif beaucoup plus facilement que l’élément musulman. Toutefois, il conclue à l’impossibilité de la cohabitation entre Chrétiens et Juifs.

Par ailleurs, il souligne le caractère non sémite des Almoravides et rappelle que, sous leur règne, bon nombre de Juifs se sont déplacés vers les régions chrétiennes. Dans le chapitre qu’il lui a consacré, il arrive à la conclusion que le patrimoine juif reste obscur quand bien même il eût contribué à la formation de l’identité espagnole, ajoutant à leur décharge que les Juifs ont, contrairement aux Musulmans, joué un certain rôle dans la vie de l’Espagne d’alors.

L’expulsion : Albornoz commence par déclarer que pour triste, violente et barbare, l’expulsion collective des Musulmans d’Espagne n’en fut pas moins incontournable. Il s’appuie sur Halperin pour dire que l’opinion européenne était contre la tolérance espagnole envers les Musulmans. Il indique que Henri IV accepte en vertu d’un édit, promulgué le 22 février 1610, que la France accueille les Maures exclus d’Espagne à la condition expresse de se convertir au catholicisme.

Sur ce chapitre, il adopte la thèse de Chaunu. Pour lui, l’exclusion était le résultat direct de la trêve conclue par l’Espagne avec les renégats de Hollande, associant ainsi la décision d’exclusion à la situation de l’Espagne en Europe. L’Espagne était, en effet, engagée dans des guerres contre la France, la Hollande et l’Angleterre si bien qu’elle n’était pas en état de s’occuper d’un problème interne aussi urgent soit-il. Tout cela pour dire que l’expulsion était incontournable et qu’elle était dictée par les conditions politiques internes et par la situation politique de l’Espagne en Europe.

Il indique, en leur donnant raison, que les chefs politiques espagnols du XVIIe siècle pensaient que l’exclusion des Maures était nécessaire pour garantir l’avenir et la sécurité de l’Espagne, tout en pensant qu’ils avaient certainement raison.

De manière plus franche, il met en évidence le danger que constitue la présence massive et difficilement assimilables -voire impossible à assimiler- des Maures à cause de leur taux de fécondité très élevé. 

Albornoz tend à sous-estimer l’ampleur de l’expulsion massive. Il s’appuie de ce fait sur les chiffres avancés par Lapeyre pour lequel 290.000 Maures seulement ont été chassés en 1609. Selon ces chiffres, un grand nombre de Maures de Valence, d’Aragon et de Castille, représentant respectivement 33%, 20% et 5,1% de l’ensemble de la population, ont subi les affres de l’expulsion.

Il résume la situation en soulignant que l’intolérance qui a régné durant le XVIe siècle est considérée comme l’un des facteurs qui ont rendu l’exclusion imminente que ce phénomène concernait non seulement la péninsule ibérique mais l’ensemble de l’Europe.

Il ajoute qu’il ne faut pas considérer les événements de l’époque à travers le prisme de la morale d’aujourd’hui. De fait, après les épisodes nazi et communiste, quiconque a une morale ne peut que condamner le fait qu’une population soit extirpée de la terre où elle a vécu des siècles durant car, précise-t-il, il ne faut pas oublier que la plupart des Maures ont une ascendance romaine. Mais nous, historiens, devons apprécier les actes de l’histoire suivant le mode de pensée et la morale spécifique à l’époque étudiée. Il ne manque pas de reposer -sans y répondre- la question de savoir si le dur décret de 1609 peut être justifié ?

Il s’appuie en cela sur la thèse de Braudel qui pense que l’expulsion des Maures a rétabli les rapports de force à l’intérieur de l’Espagne car, selon lui, l’appauvrissement de Valence et d’Aragon a d’autant favorisé la domination de Castille. Albornoz ajoute que l’histoire d’Espagne a toujours justifié l’expulsion car sans cette expulsion, la population musulmane du quartier arabe de Valence aurait représenté le double de la population chrétienne et la population musulmane d’Aragon aurait été égale à la population chrétienne.

Reprenant à son compte la thèse de Hamilton, il a essayé de démontrer que l’expulsion n’a pas été la raison principale de la décadence de l’Espagne. En revanche, il a reconnu qu’elle a appauvri les provinces de Valence et d’Aragon. A la fin du tome II de son volumineux ouvrage, il reprend en français une citation de Lepeyre selon laquelle : "la migration des Maures n’a pas constitué un drame sans précédent comme ont pu l’imaginer certains historiens".

Albornoz achève son livre monument sur cette note. Cependant, loin des questions d’expulsion et du patrimoine, il a toujours campé sur son conservatisme quant au patrimoine andalous ; ainsi, en 1976, année où on a évoqué le projet de liaison permanente entre le Maroc et l’Espagne via Gibraltar, il a commenté l’événement dans la presse en mettant fortement en garde l’engagement aux côtés du Maroc dans l’étude de faisabilité du projet. Quittant son habit d’historien, il a affirmé : "le danger islamique nous est venu de Tarik Ibn Zyad du temps où n’existait aucune liaison terrestre, comment peut-on alors souscrire aujourd’hui à l’idée d’un pont entre l’Espagne et l’islam ?".

Que dit Castro ?

La Réconciliation : Castro appartient à cette génération d’intellectuels qui, au début du vingtième siècle, ont appelé à une nouvelle lecture de l’Histoire d’Espagne, une lecture ouverte et libre de tout conservatisme.

Une telle approche impliquait forcément la réconciliation avec la période de l’Espagne musulmane qui a longtemps fait les frais d’un conservatisme chronique, voire d’un rejet pur et simple. Son exil en Amérique où il enseignait à l’université, l’a incité à porter une réflexion plus approfondie sur l’histoire de son pays, poursuivant ainsi l’œuvre qu’il avait déjà entamée, sous l’influence de son professeur Mendez Pidal. Il avait en effet consacré une étude littéraire à la pensée de Cervantès et commis des travaux sur Lope de Vega, Tirso de Molina et bien d’autres encore.

En étudiant le patrimoine andalou, il s’est retrouvé face à une mission presque éducative si bien que depuis 1938, il s’y est consacré pendant plusieurs années. Le fruit de ce travail fut son livre monument sur l’histoire de l’Espagne où il conclue que celle-ci est la fusion de trois éléments : les Chrétiens, les Musulmans et les Juifs. Cet ouvrage a été édité à Buenos Aires, une version arabe sommaire (une préface et 11 chapitres) en a été établie par Dr Souleyman Al Attar de l’Université du Caire.

Dans son livre, Castro a longuement exposé ses idées en les illustrant avec force textes, car il s’attendait à ce que le lecteur espagnol fût réfractaire à sa thèse.

Il part de cette règle générale que les Arabes et l’Islam constituent une pièce vivante du patrimoine humain, fondée sur l’échange. Selon lui, il faut appliquer une nouvelle grille de lecture à la question de l’échange, loin de cette perspective étriquée, selon laquelle influencer est une fierté mais subir l’influence un motif de honte et d’infériorité. Malgré l’évidence de sa thèse, Castro a dû s’armer de suffisamment de patience pour amorcer son approche, vu le type d’interlocuteurs auxquels il avait affaire.

Son livre qui avait naturellement défrayé la chronique a été édité plusieurs fois tout comme celui d’Albornoz qui a été rédigé pour lui répondre. Castro a montré que la présence musulmane a doté l’Espagne d’une identité distinguée. A cet égard, il a indiqué que l’Espagne médiévale a connu un essor à nul autre pareil en Europe. Il a mis en relief l’apport islamique, en soulignant qu’avant l’avènement de l’islam, l’Espagne ne se distinguait en rien des autres provinces romaines. C’est l’islam qui lui a conférée son cachet particulier.

En outre, l’Espagne de l’époque se démarquait des autres régions d’Europe par l’interaction et l’échange qui y florissaient. Il en voulait pour preuve l’échange qui s’est opéré, à travers la rivalité qui existait entre l’Espagne chrétienne et l’Espagne musulmane. Ainsi, durant les premiers siècles de cette lutte, les Chrétiens espagnols ont développé le sentiment d’appartenance à une identité spécifique au christianisme et, ont de plus eu la propension de vivre à la manière des Musulmans. Pour Castro, il ne s’agit pas de dire si la présence musulmane à cette époque-là était bonne ou mauvaise mais de relever cette interaction entre deux parties de l’Espagne. C’est une question qui appelle un examen critique qui appréhende le passé de manière rationnelle et dépassionnée. Aussi, peut-on dire que la principale caractéristique de l’histoire d’Espagne c’est cette angoisse permanente qui fait que l’individu espagnol porte sur lui-même un regard inconstant.

L’excellence de l’élément musulman : Castro -et avec lui Ortega y Gasset- a rejeté la thèse stipulant que la lutte entre l’Espagne chrétienne et l’Espagne musulmane était une guerre de reconquête. Sur ce point, tout comme Ortega, il s’étonne de ce que la lutte qui a duré huit siècles, soit considérée comme une seule et unique guerre car pour lui il s’agissait plutôt d’une campagne hostile ourdie contre une culture de raffinement.

Castro révèle au grand jour une vérité souvent occultée : la tolérance musulmane telle qu’elle a existé en Andalousie jusqu’aux premières années du règne des Almoravides(3). Grâce à cet esprit de tolérance, les villes islamiques d’Espagne ont connu une prospérité inégalée par les Chrétiens. Ceux-ci se sont certes appropriés les activités des Musulmans sans jamais pouvoir en acquérir les outils. Castro regrette, par ailleurs que les Chrétiens espagnols ne fussent pas en mesure de reproduire cette brillante civilisation islamique tant sur le plan matériel que spirituel ; aussi, n’ont-ils pas pu donner naissance à des sommités tels Ibn Rochd ou Ibn Hazm. Quant aux Al Mudejares qui se sont déplacés vers les régions chrétiennes, ils ont apporté vitalité et dynamisme aux villes de ces régions qui leur sont redevables de leurs plus beaux ouvrages artistiques et architecturaux.

Evoquant l’activité des Maures après la chute de Grenade, il a mis en relief leur rôle économique et culturel sans quoi la vie civile eût été perturbée. La lutte qui faisait se confronter Chrétiens et Musulmans ressemblait, selon lui, à une guerre civile entre Espagnols. Il a incriminé l’expulsion des Maures, montrant que l’agriculture et l’industrie ont beaucoup, voire tout perdu avec leur expulsion.

Les Maures et la valeur du travail : L’expulsion s’explique également selon lui par des facteurs politiques et démographiques. Certes, les Maures ont pu gagner l’Espagne grâce à leur intelligence et leur excellence, mais aussi grâce un important taux de natalité car des Chrétiens épousaient des femmes mauresques. L’expulsion s’explique aussi par les alliances que les Maures ont passées avec les ennemis des Chrétiens, ce qui a suscité d’une part, l’indignation des anciens Chrétiens et d’autre part, la riposte des Maures pour défendre leurs intérêts.

Par ailleurs, Castro confirme que les Maures s’identifiaient à l’Espagne tout comme les Chrétiens et constituaient la conscience de la nation quant au passé glorieux qu’ils avaient en partage. Ils prônaient la valeur du travail et valorisaient la fortune amassée par l’effort. Il critique le régime féodal espagnol qui a empêché la considération de l’importance de la diversité et critiqué l’idée d’une unité qui passe forcément par l’unité religieuse et la monarchie absolue. Ainsi, il attire l’attention sur le fait que le Maure exalte la valeur du travail alors que le Chrétien s’est enfermé dans une conception étriquée qui associe la religion à l’idée de fatalité.

Castro cite à ce propos l’évêque de Grenade Hernando de Talavera qui disait : "les anciens Chrétiens et les Maures sont tous de bons Chrétiens. On peut ramener les Maures vers la foi des Anciens et ceux-ci vers le bel esprit des Maures". Il cite également l’historien Bermudez de la Pedraza qui a noté que les Maures ont un déficit de foi et se disent Chrétiens sans en porter la foi. Mais ils ont une haute moralité car ils sont très loyaux en affaires, prennent soin de leurs pauvres et ne comptent pas trop de chômeurs grâce à leur caractère industrieux.

Revenant sur le caractère industrieux des Maures, Castro écrit : "Il est clair que le Chrétien espagnol devait payer un lourd tribu car sans outils et sans idées objectives, les Chrétiens espagnols n’ont pu s’organiser en classe sociale ; Ils n’ont pu s’arrimer aux autres classes sur une base objective et selon leur propre initiative et n’ont pas su motiver les leurs à s’engager dans des projets viables". Il a ajouté que ce mode de penser a été à la base des plus grands changements qui sont survenus en Europe de l’Ouest, comme fruit de l’échange matériel et intellectuel entre différentes classes, contrairement à l’Espagne qui, jusqu’ici, n’a fait qu’emboîter le pas de manière individuelle au mode islamique et européen et, hormis l’art et la littérature, n’a produit rien qui confirmât sa présence.

Il ajoute : "Dans l’Espagne d’aujourd’hui, toute la technologie moderne (des trains jusqu’à la seringue) sont importées. Or, les précurseurs de cette technologie vivaient à l’intérieur même de l’Espagne. "Il ajoute : "tel un guerrier, l’espagnol chrétien s’est replié sur lui-même. S’intéressant uniquement à la victoire, il a laissé aux autres le soin de produire et de créer. Le travail et la technologie des Musulmans et des Juifs avaient un rendement comparable à celui des mines indiennes découvertes plus tard en Amérique". Dans la même veine, il poursuit : "C’est là le mode de vie espagnol. Ainsi, en 1541,13% des ménages du royaume ne payaient pas d’impôts, à la faveur de techniques de fraude bien rôdées ; en contrepartie,  une autre catégorie s’occupait des métiers techniques et mécaniques : c’étaient les Musulmans et les Juifs".

Castro défend par conviction l’appartenance des Maures à l’Espagne. Il dit à ce propos : "les responsables espagnols ne considéraient les Maures qu’à travers leur volonté de rébellion, restant aveugles aux intérêts communs, à l’amour que les Maures portaient à l’Espagne et à la reconnaissance que d’aucuns leur témoignaient. C’est ainsi que la confrontation eut lieu. Des régions, comme Aragon, ont été victimes de cette confrontation puisqu’elles ont aussitôt sombré dans la pauvreté. Cela a conduit à une insurrection contre le pouvoir de Castille au XVIIe siècle, appuyés par des écrits exprimant l’amertume et la consternation des populations de cette région". Citant les écrits de Quevedo, parus à Aragon, Castro écrit : "l’expulsion des Juifs en 1492 et des Musulmans en 1609 fut un événement  dont l’ampleur transparaît à travers les écrits qui leur ont été consacrés oscillaient entre le blâme et les louanges".

Les Juifs : Evoquant l’influence des Juifs, il écrit : "ils avaient une fonction sociale différente. Ainsi, ont-ils réussi à se garantir la protection des seigneurs dont ils géraient la fortune avec beaucoup de savoir-faire. Ils ont également diffusé des modes de soufisme raffinés et enrichi la littérature des XVIe et XVIIe siècles de thèmes traduits de l’arabe ".

Castro propose d’observer comment les Chrétiens espagnols considéraient les Juifs, après l’expulsion des Maures. Il écrit à ce propos : "Après l’expulsion et l’absorption de l’élément juif, le christianisme espagnol était marquée par une réalité hébreu qui supplantait la réalité évangélique à caractère grec, contradictoire, selon lui, avec le christianisme européen. La réalité hébreu est une reproduction de la culture islamique aussi bien de par les racines sémites qu’elle partage avec l’islam que par l’ascendant de la civilisation arabe. L’élément juif est racialement mêlé à l’élément chrétien plus qu’à l’élément musulman, malgré la position chrétienne hostile et représentée par les lois de purification et les massacres. Le juif est capable de vivre dans son groupe, séparé des autres groupe qu’il considère non pas comme une catégorie sociale mais tout simplement comme des étrangers. A la faveur de mécanismes complexes, le Juif s’est transformé en un sujet au service d’un christianisme qui a préséance sur le judaïsme. Des juifs sont ainsi apparus dans les cours européennes, confirmant la tradition mythologie islamique qui s’accommode du multiconfessionnalisme, étant donné que la multiplicité est le fait de Dieu".

Reprenant le thème de l’influence musulmane sur la culture espagnole, notamment dans les domaines des lettres et des sciences, et plus particulièrement en langue, Castro, en linguiste averti, affirme : "les vocables de la langue arabe qui ont intégré la langue espagnole n’ont pas été le résultat de quelque autorité : l’autorité étant exercée par les Chrétiens, cette influence linguistique fut une obligation dictée par l’excellence de cette langue. La présence de l’individu arabe et musulman était nécessaire à la vie sociale chrétienne, y compris en matière de religion".

Il rappelle à cet égard que le roi Alphonse X, dit le sage, (Alfonso X El Sabio) rassemblait les savants à Tolède pour traduire les traités scientifiques arabes en langue romance. Dans le chapitre qu’il a consacré à la vie religieuse et militaire, il confirme l’influence musulmane sur l’organisation des relations sociales, la gestion des affaires militaires et l’organisation des forces armées. Il a analysé dans le détail les écrits traitant de la portée symbolique de la sacralisation de Santiago, insinuant par là même que les Chrétiens ont emprunté la notion de guerre religieuse aux Musulmans.

Remarques :

Cette polémique appelle quelques observations qui remettent la problématique dans la place qui lui revient naturellement. En effet, poursuivre la joute que se sont livrée Albornoz et Castro n’est pas motivée par quelque curiosité mais c’est un exercice intellectuel qui nous permet d’en savoir davantage sur la manière dont l’Espagne a exercé son autocritique et qui l’a hissée au rang des nations les plus développées puisqu’elle se classe aujourd’hui parmi les quatorze premières puissances économiques mondiales.

1. La polémique qui a eu lieu entre ces deux sommités scientifiques dans les années cinquante du siècle dernier reflète les sentiments exprimés par le Maure Ricote quand il a parlé spontanément de sa passion pour l’Espagne alors qu’il en était éloigné : "Nous pleurons parce qu’elle [l’Espagne] nous manque tant". L’objet de la polémique entre les deux sommités était de connaître avec précision les expériences du passé pour pouvoir en tirer des enseignements et construire l’avenir. L’enseignement fondamental que l’on peut en tirer est que l’histoire ne se répète pas ; ce sont les hommes qui refont les mêmes erreurs. Par la discussion pratique qui s’appuie sur l’argument et le contre-argument, comme nous avons vu à travers cet aperçu sommaire des deux ouvrages de Castro et d’Albornoz, nous avons pu constater comment le recours aux documents vivants qui renferment le patrimoine littéraire et historique permet de connaître les vérités telles qu’elles sont, montre la voie de la discussion et facilite à l’opinion publique et aux décideurs d’être au courant des choses.

2. Deux problématiques historiques saillantes ont été soulevées dans le débat qui a opposé Albornoz à Castro : la notion de guerres de Reconquête et la portée de l’expulsion des Maures. Ce sont deux points liés par un fait historique déterminé : le fait que l’Espagne chrétienne, vers la fin du quinzième siècle, ait pu acquérir les éléments indispensables à la construction d’un Etat puissant, en évitant l’éclatement politique aussi bien du côté musulman que du côté chrétien et pouvoir mobiliser les efforts pour instaurer un Etat fort qui porte un projet clair et précis qui consiste à octroyer à l’Espagne une place, une voix, un rôle et une mission.

La réussite de l’Espagne constitue un trait distinctif dans le développement politique du pays car quand elle a maîtrisé les facteurs politiques de la mobilisation, l’Espagne tourne dans l’orbite des pays qui ont contribué activement à l’histoire de l’humanité. Dans la foulée, un événement d’une importance cardinale est survenu, qui a changé le cours de l’histoire en la déplaçant du bassin méditerranéen vers l’océan atlantique. Le périple de Christophe Colomb repose sur deux postulats : l’un est juste, l’autre est faux. Le premier consistait à affirmer la rotondité de la terre. Cette vérité fut le fruit des progrès enregistrés dans le domaine de la géographie grâce aux géographes arabes. Quant au deuxième, il consisterait à dire que la poursuite d’une ligne droite mènera vers l’Inde à partir de son flanc oriental. Quoiqu’il en fût, c’était là le début d’un empire espagnol où le soleil ne se couchait jamais.

En 1492, Antonio Nebrija a rédigé le premier traité de grammaire espagnole, et établi un ouvrage de référence sur les règles linguistiques de la langue castillane qui a servi de modèle aux autres dialectes d’Espagne. La langue de Cervantès gagna alors la scène internationale et fut léguée en héritage au nouveau monde.  C’est ainsi que la fin du XVe siècle a été de bonne augure pour le peuple d’Espagne qui avait les moyens d’être à l’avant-garde d’un développement humain majeur qui a permis à l’humanité d’évoluer.

3. Mais l’Espagne est tombée sous l’emprise d’une idée très séduisante à savoir l’unicité de la référence religieuse, politique et linguistique. A ce niveau, nous reprenons Castro pour dire que l’Espagne n’a pas su tirer avantage du pluralisme régnant alors que les nations européennes se sont engagées dans une nouvelle conception de la citoyenneté. Ce tournant a eu lieu en dehors de l’Espagne grâce à la pluralité amorcée par l’islam dans les régions qu’il a administrées. C’est un pluralisme qui lui était intrinsèque puisqu’il reconnaît les Gens du Livre, reconnaît leur droit à l’existence et organise leur cohabitation sur fond de différence.

Nous touchons ici à un point crucial dans la divergence des points de vue d’Albornoz et Castro ; c’est une divergence qui a marqué la politique espagnole depuis près de deux siècles jusqu’à l’aboutissement du processus démocratique, survenu après la mort de Franco en 1975. Tout au long de la période qui a précédé cette date, était marquée par l’existence de deux Espagne : l’Espagne du passé  et l’Espagne du présent, l’Espagne de l’ouverture et l’Espagne du repli, l’Espagne de la droite et l’Espagne de la gauche. Grâce à la démocratie, l’Espagne s’est réconciliée avec elle-même, reconnu sa pluralité et mieux assimilé son histoire avec ses splendeurs mais aussi ses misères. La différence entre Albornoz et Castro est que le premier a choisi un horizon unique alors que le second a choisi un horizon qui ne peut mener que vers le progrès.

4. Au plus fort de la polémique, est apparue une problématique secondaire certes mais qui n’en est pas moins étonnante. Il s’agit de l’appréciation du rôle des Juifs dans la formation de l’identité historique de l’Espagne. C’est une problématique secondaire car la communauté juive faisait partie d’un contexte marqué par la  présence arabo-musulmane ; mais la contribution essentielle de cette communauté fut la traduction des écrits arabes en langue romance. Le volume de ces travaux était certes limité mais leur rôle culturel et social était indéniable. Au vrai, les Juifs furent expulsés au XVe siècle pour des raisons purement religieuses. Quant aux Musulmans, ils l’étaient bien plus tard, d’abord parce qu’ils constituaient une importante communauté de par leur nombre et surtout parce qu’ils étaient fortement impliqués dans la vie économique et culturelle. La question juive a occupé une place importante dans le débat qui a eu lieu entre Albornoz et Castro. Cet intérêt s’explique aussi par la polémique que suscita la persécution des Juifs en Europe et en Amérique au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Ainsi, étant donné le rôle distingué joué par la communauté juive en Espagne, en particulier et en Occident en général, l’Espagne s’est empressée de demander pardon aux Juifs en négligeant les Musulmans. L’Etat espagnol, à travers le code de la nationalité, a ainsi conféré un statut privilégié aux Juifs séfarades. Notons enfin que pour le doyen des orientalistes espagnols, Garcia Gomez, les Musulmans ont eu une influence fondamentale sur le patrimoine andalou et ont surclassé l’apport juif.

5. Cette discussion a soulevé la question essentielle qui concerne la citoyenneté des Musulmans d’Espagne. Si Albornoz les considère comme un corps étranger qui, à cause de sa religion "s’est greffé" dans le corps espagnol, il n’en reconnaît pas moins que la plupart d’entre eux descendent d’Espagnols de souche de la péninsule ibérique. Quant à Castro, il n’hésite pas de les considérer comme des citoyens espagnols à part entière, condamnant par là même leur expulsion. Le fait est que même ceux qui ont intégré l’Andalousie avec la conquête islamique ont acquis au fil des siècles le statut de citoyen, si bien que les Maures ne sont pas moins espagnols que les Chrétiens.

L’histoire retient, par ailleurs, que certains princes chrétiens se sont alliés à des princes musulmans pour attaquer des territoires chrétiens et vice versa, motivés par des manœuvres politiques qui ne tenaient pas compte des différences religieuses. Pour Castro, les conflits armés entre Musulmans et Chrétiens étaient des " guerres civiles ".  Les mariages mixtes entre Maures et Chrétiens, l’échange et la coopération se fondaient sur des intérêts sociaux communs, conformément à un sentiment d’appartenance à une même entité.

Ce type d’alliances qui avait eu cours au fil des siècles n’était en rien motivé par des considérations religieuses. Manuel Garcia Fernandez, un spécialiste qui s’est penché sur les relations qui ont prévalu dans les régions frontalières de l’Andalousie du XIVème siècle, c'est-à-dire lorsque la présence musulmane se limitait à Grenade et à Malaga, parle dans son ouvrage Andalucia : Guerra et Frontera (l’Andalousie : Guerre et Frontière) de l’ouverture régulière des frontières comme d’un fait accompli dicté par des considérations régionales au point que la région qui dépendait de Castille était régie par un statut administratif typiquement régional. Ainsi, les relations avec Banu Al-Ahmar étaient dans une certaine mesure conditionnées par une mentalité andalouse.

Les sentiments communs des habitants d’Andalousie envers leurs voisins du sud du détroit de Gibraltar étaient sans équivoque. Les Andalous étaient de fait, habités par l’appréhension de tomber sous le joug des Marocains qui étaient indisposés par l’idée de laisser le pouvoir à ces Andalous affairés dans des manoeuvres de flux et de reflux avec leurs voisins chrétiens. Leur expulsion vers le Maroc a fait naître en eux un sentiment d’exil. Dans leur nouveau pays d’accueil, ils sont restés nostalgiques de leur pays à tel point qu’ils ne cessaient de nourrir l’espoir de retourner un jour dans leur pays d’origine.

Il en allait de même pour leurs compatriotes juifs qui ont été chassés d’Andalousie vers le Maroc. En effet, les Andalous expulsés étaient considérés par leurs coreligionnaires marocains comme des étrangers. Et jusqu’à ce que leur appartenance fût établie avec le temps, les Juifs d’Andalousie qui ont élu domicile dans les villes côtières étaient appelés Megorashim (i.e les étrangers). Ceux-ci ont conservé des rites et des traditions espagnols qui les ont longtemps distingués des Toshabim, Juifs autochtones.


(*) Ancien ministre marocain de l’information, ancien président du Syndicat national de la Presse marocaine, ancien ambassadeur et chercheur spécialiste d’Espagne et d’Amérique latine.

(1) Le sultan Zaydan, fils du sultan Ahmad Al-Mansour Ad-Dahbi, est l’un des rois de la dynastie des Saadite qui a régné sur le Maroc de 956H - 1549 à 1063H -1652 (Ndr).

(2) Al Hulal Al Sundussia fi Al Akhbâr wa’ l-âthâr Al-Andalucia. Selon Mohammad Kurd Ali in Al Mu’asirûn, publications de l’Académie de la langue arabe, Damas, cet ouvrage de Chakib Arsalane compte huit volumes (trois tomes), dont deux ont été publiés vers la fin des années trente du siècle dernier et les trois tomes ont été réédités aux années quatre-vingt-dix (Ndr).

(3) La dynastie Almoravide fut fondée en 453H/1061.Sa chute survint en 543H/1147. C’est la dynastie  Almohade qui lui succéda (Ndr).

 

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