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La demande de
pardon pour le passé : une manière de consolider la
cohabitation
et relancer le
dialogue
Mohammed Larbi Messari(*)
Introduction :
L’historien marocain Mohammed Ben Azzouz a publié la lettre
qu’il a envoyée au Roi Juan Carlos Ier d’Espagne dans
laquelle il l’invite à demander pardon pour l’expulsion des
Musulmans d’Andalousie. Il rappelle que ceux-ci n’ont pas
été associés aux excuses présentés aux Juifs en 1992 à
l’occasion du cinq centième anniversaire de leur expulsion
survenue en vertu du décret du 31 mars 1492, date qui
coïncide également avec la découverte de l’Amérique. Il y
souligne que les Musulmans n’ont pas eu droit non plus à ces
excuses en 2002 à l’occasion du cinq centième anniversaire
de leur exclusion suite au décret du 14 février 1502.
Cet historien marocain rappelle que le roi d’Espagne avait
adressé ses excuses au président israélien et attend qu’il
fasse de même avec Sa Majesté le roi du Maroc dans le cadre
d’une cérémonie organisée à Grenade, ville dont les
habitants ont été les premiers à être exclus. Car la
majorité des Musulmans qui ont été chassés d’Andalousie ont
élu domicile au Maroc, à l’image de leur souverain Abu
Abdillah Ibn Al-Ahmar, dernier roi de Grenade.
L’historien a assorti sa lettre du traité de capitulation du
25 novembre 1491, signé par Abu Abdillah, en vertu duquel la
reine Isabelle et le Roi Ferdinand s’engagent à respecter
les traditions et les droits civils des Musulmans qui ont
choisi de rester à Grenade, comme faisaient les rois
musulmans avec les Chrétiens et les Juifs qui vivaient dans
les différentes régions d’Espagne musulmane.
Mais, contrairement à l’esprit du traité de capitulation, la
reine Isabelle a ordonné, en vertu d’un décret promulgué le
14 février 1502, l’expulsion des Musulmans de Grenade. Deux
années plus tard, elle a promulgué un autre décret daté,
celui-là, du 12 octobre 1504, stipulant que la guerre de la
Reconquête n’a pas pris fin avec l’occupation de Grenade et
qu’elle se poursuivra par la chasse des Musulmans jusque
dans le pays même où ils ont trouvé refuge, en l’occurrence
le Maroc.
Descendant d’une famille andalouse, vieille de quatorze
générations, dont les patronymes ne laissent aucun doute sur
leurs origines espagnoles, l’historien Ben Azzouz n’a pas
manqué de préciser que la Loi espagnole sur les Etrangers (Ley
de Extranjeria) en vigueur réserve aux Juifs séfarades, aux
citoyens des pays d’Amérique latine, aux citoyens du
Portugal, des Philippines, de la Guinée équatoriale,
d’Andorre et de Gibraltar un traitement préférentiel en
comparaison des autres étrangers. Cela signifie que l’on a
écarté de ce traitement préférentiel les descendants des
Musulmans andalous alors que leur appartenance à l’Espagne
n’en est pas moins établie.
L’historien a joint à sa lettre la traduction en langue
espagnole d’un manuscrit intitulé Zubdat At-Taqâyid
Al-Jaliyya fi Akhbâr Al-Hijra Al-andalusiya (Vérités sur la
migration andalouse) qui contient des informations sur les
conditions d’expulsion, la rébellion armée qui a lieu à
Albaycin et à Alpujarras ainsi que la liste des noms des
familles qui se sont établies au Maroc.
La demande de pardon pour le passé :
Cette initiative pose des questions d’ordre conceptuel et
historique s’inscrivant dans le cadre d’une pratique
civilisationnelle récente. Par là, Etats et communautés
visent à tourner la page d’un passé douloureux et établir
une cohabitation qui se fonde sur le respect et la dignité.
C’est dans ce contexte qu’interviennent les excuses
présentées aux Juifs par l’Espagne et celles de la Belgique
pour les préjudices causés au peuple du Congo durant la
période coloniale, sans oublier celles demandées par l’Eglise
catholique aux Juifs. Rappelons tout de même que les
excuses de l’Espagne supposent que l’Etat d’Israël
représente tous les Juifs sans distinction d’époque alors
que celles de Belgique sont présentées au peuple directement
lésé.
De plus, les excuses espagnoles et, corrélativement, la Loi
Espagnole sur les Etrangers, sont sous-tendues par une
nouvelle conception -au demeurant sélective- de la relation
historique entre l’Etat européen contemporain et les
communautés qu’il considère comme leur étant redevables.
Certes, cette relation ne rentre pas dans le cadre des
droits de citoyenneté, mais on ne peut s’empêcher de
signaler qu’elle repose sur une base discriminatoire
puisqu’une catégorie de citoyens étrangers est en effet
exclue de cette relation.
Cette pratique qui impose une nouvelle lecture à la question
identitaire est, certes, due à la fluctuation des relations
internationales et à la conjoncture politique qui les régit
mais elle est liée davantage au dialogue des civilisations.
Or, ce dialogue mérite d’être analysé dans son contexte.
A la suite des excuses présentées aux Juifs par le Roi
d’Espagne, le président de la communauté juive marocaine,
Serge Berdugo, avait adressé un message où il saluait
l’initiative du souverain espagnol en lui faisant savoir
qu’à l’instar de leurs frères juifs, les Musulmans chassés
d’Andalousie doivent être associés à ces excuses.
Pour l’Espagne, comme pour les Arabes et les Musulmans, le
patrimoine andalou représente une référence culturelle et
spirituelle qui refait surface. Il n’y a qu’à considérer les
débats dont foisonnait la presse espagnole au lendemain des
événements du 11 septembre à New York ; il suffisait qu’un
Arabe déclarât que la Palestine ne serait pas perdue comme
l’Andalousie pour qu’un écrivain espagnole lui répondît avec
véhémence, mettant un point d’honneur à rappeler qu’il
n’existe aucun lien entre l’Espagne et les Arabes si ce
n’est le souvenir d’une occupation marquée par les conflits
et les confrontations. Il n’empêche que les Arabes
considèrent l’Espagne comme le pays européen pour lequel ils
ont un attachement affectif particulier.
Débat sur le cinq centième anniversaire :
Le cinq centième anniversaire de l’arrivée de Christophe
Colomb en Amérique a suscité un débat conceptuel houleux
exacerbé par des intellectuels d’Amérique latine qui ont axé
leur critique sur l’eurocentrisme et remis en question
l’utilisation du terme "découverte". Ils ont soutenu que
l’Amérique était là depuis toujours avec des peuples qui
s’organisaient autour d’institutions et de cultures
séculaires, qu’en foulant leur territoire, l’homme blanc a
effectivement découvert que ses connaissances étaient
limitées. Au lieu de "découverte", les intellectuels
d’Amérique latine préfèrent parler de "rencontre des
cultures", montrant par là même qu’ils récusent
l’eurocentrisme.
Quant à l’expulsion des Musulmans (les Maures) et des Juifs
(les Séfarades) d’Espagne, elle suscite un débat de fond sur
la notion d’Etat, considéré à l’intérieur d’un contexte
historique donné. Il pose également la question de savoir
quel regard on devrait porter sur cette notion à travers
l’évolution que nous vivons et à travers le bilan historique
que l’on dresse aujourd’hui. Cela revient à s’interroger sur
la manière de définir des concepts comme le peuple, la
nation, la religion et la culture à la lumière des principes
actuellement adoptés.
Au cinquante quatrième chapitre du chef d’œuvre de Miguel de
Cervantès Don Quichotte de la Mancha, on assiste à un
dialogue entre Sancho Panca, l’écuyer du Quijote et un Maure
qui se présente comme faisant partie de la dernière fournée
de Maures expulsés au cours des années 1609 et 1610. Il
raconte qu’il a pérégriné entre la France, l’Allemagne et
l’Afrique du Nord et qu’il est revenu finalement en Espagne
pour y déterrer un trésor qui contiendrait toute sa fortune.
Ce Maure qui répond au nom de Ricoté, raconte dans un élan
pathétique que le décret du Roi a causé beaucoup de tort à
sa nation. Dispersée à travers les pays, elle n’a été
traitée correctement nulle part. Arrivant à ce point de son
récit, il a précisé que l’Allemagne se distinguait par
davantage de tolérance du fait de la liberté confessionnelle
qui y régnait. Dans ce chapitre, Sancho se souvient qu’il a
pleuré à l’exclusion des Maures ; il s’est excusé de ne
pouvoir aider Ricoté à retrouver le trésor qu’il cherchait
tout en le rassurant de n’en rien révéler aux autorités.
Si cette attitude correspond à un sentiment de nostalgie
envers la patrie d’origine, elle n’en exprime pas moins le
sentiment d’appartenance à une nation différente.
Revendiquant sa chrétienté, le Maure ne s’empêche d’affirmer
qu’il appartient à une autre nation, ajoutant sur le ton de
la confession que sa femme et sa fille sont beaucoup plus
chrétiennes que lui. Mais, en réclamant son droit de retour
au pays de ses origines, le Maure ne fait que confirmer
qu’au fond sa revendication part d’un sentiment patriotique.
On relève également l’attitude solidaire et compassionnelle
de Sancho devant les souffrances de la population mauresque.
Le chapitre en question, on le retrouve dans la deuxième
édition du roman que Cervantès a écrit en 1615, soit dix ans
après l’exclusion définitive des Maures. Ainsi, en suscitant
la question d’appartenance à une nation différente tout en
faisant profession de christianisme, Cervantès nous met
devant la problématique de la religion en relation avec
l’identité nationale.
Au XVe siècle, comme le fait remarquer Americo Castro, le
terme "croyant", entendons par là chrétien, était, au XVIIIe
siècle, l’équivalent du terme "citoyen" car la religion
constituait alors le fondement de l’Etat. La question
d’identité, on l’aura relevé, est pour le moins équivoque.
Ainsi, la solidarité exprimé par Sancho Panca envers Ricoté
procède d’un sentiment humanitaire pur et le fait que le
personnage maure revendique à la fois son christianisme et
son appartenance à une autre nation est l’expression d’un
type de nationalisme qui se définit par l’identité et la
race.
La migration des Maures :
La question mauresque représente un phénomène politique et
culturel important autant pour le Maroc que pour l’Espagne.
Ainsi, de par leur origine espagnole et vu leur migration
massive vers le Maroc, les Maures ont fini par constituer un
pôle à forte valeur symbolique.
Plusieurs études académiques ont traité de la question
mauresque, dont la plus importante, en ce qui concerne le
Maroc, est celle intitulée Les Andalous et leur migration
vers le Maroc durant les XVIe et XVIIe siècles par Mohammed
Razouk. L’auteur y traite de la question en adoptant une
approche globale qui présente le contexte historique et
culturel du phénomène et évoque son influence sur la
constitution de l’identité marocaine. Les retombées de la
question mauresque sur la situation politique interne du
Maroc et sur ses relations avec le voisinage y sont
également analysées.
Une autre étude réalisée par Hussein Bouzineb relate les
péripéties qui ont marqué la migration des Maures vers le
Maroc, montrant comment le déplacement vers leur nouvelle
terre d’accueil n’a pas été une sinécure. Il fait, en outre,
état des obstacles et des réactions de refus qui ont
accompagné leur expatriation. L’auteur évoque, par ailleurs,
les différentes contributions de ces Maures du temps de leur
établissement en Espagne et de toutes ces œuvres écrites en
Aljamiado , c’est-à-dire toute la prose et la poésie romance
transcrites en caractères arabes.
Au début de leur migration vers le Maroc, le sentiment
d’instabilité et d’angoisse ne quittait pas les Maures
expulsés car ils ont toujours nourri l’espoir de retourner
un jour dans leur pays d’origine. Les Hornachos, maures
installés à Rabat, ont même saisi par écrit le Roi Felipe IV
lui exprimant leur désir de rentrer en Espagne.
Le rôle qu’ils ont joué sur la scène politique marocaine n’a
pas toujours suivi une ligne régulière. Ainsi, par exemple,
lorsque le roi Zaydan Al Saadi(1) se préparait à traverser
le détroit afin de reconquérir les territoires perdus en
Andalousie, le roi Felipe III s’est servi de son rival, Al
Mamoune qui bénéficiait de l’appui des Maures.
En somme, cette catégorie a toujours constitué une pomme de
discorde entre le Maroc et l’Espagne. Ayant longtemps
prévalue, cette situation n’a commencé à changer que lorsque
l’espoir de retour s’est complètement effondré. Dès lors,
les Maures ont commencé à s’intégrer dans la vie nationale
marocaine.
Comme le résume Bernard Vincent, un spécialiste en la
matière, la question mauresque est passée par cinq étapes (cf-
Cuadernos de Historia, n°16, numéro spécial consacré aux
Maures). Ainsi, après l’occupation de Grenade, Abu Abdillah
Ibn Al-Ahmar avait négocié un traité selon lequel les
Grenadins pouvaient rester chez eux en Espagne à condition
d’accepter de vivre sous l’autorité chrétienne. Cette
situation a prévalu jusqu’en 1502, date de la première
exclusion massive. Les Musulmans se trouvaient en grands
nombres à Aragon, Valence, Grenade, et dans une moindre
mesure à Castille, en Catalogne et à Extremadura. Certains
ont été convertis au christianisme, notamment les Grenadins
qui ont été obligés de se déplacer vers d’autres régions, en
dehors de leur pays d’origine.
A cette époque-là est apparue la catégorie des Mudejares (Al
Mudajjanûn) qui ont vécu sous la férule du christianisme et,
dans bien des cas, l’ont adopté comme religion afin
d’échapper à la discrimination qui les frappait en tant que
citoyens de second ordre. A ce titre, le Maure nouvellement
converti à la religion chrétienne était, dans certaines
transactions, obligé de payer le double de ce que payait le
Chrétien de longue date. Cette période qui a duré de 1525 à
1555 s’est caractérisée par un assouplissement du traitement
réservé à cette catégorie, eu égard à la place qu’elle
occupait dans le tissu économique, notamment dans les
régions d’Aragon et de Valence.
Lorsque Felipe II a accédé au trône d’Espagne, la
Méditerranée était le théâtre de violentes confrontations
avec les Ottomans. Le traitement réservé jusque-là aux
Maures s’en est vu réviser car ceux-ci étaient considérés
comme la cinquième colonne de l’ennemi. La rébellion armée
des Grenadins en 1568 a eu pour principale conséquence de
les disséminer à travers les différentes régions d’Espagne.
Mais il s’est avéré que cette dispersion était vaine. Car
entre 1570 et 1582, un nouvel élément est entré en jeu :
l’alliance des Protestants et des Maures contre les
Catholiques. C’est à cette époque que fut prise la décision
d’exclure les Maures du pays. En effet, le roi Felipe III,
résolut de mettre à exécution la décision d’exclure
définitivement les Maures de Valence, d’Aragon et de toutes
les autres régions d’Espagne.
L’exclusion du point de vue espagnole :
Présenté jusqu’ici sous l’angle de l’économie et de la
politique, essayons à présent de voir comment cette réalité
historique a été appréhendée par les historiens espagnols.
Pour ce faire, je m’attarderai sur deux théories
contradictoires, la première est développée par Claudio
Sanchez Albornoz, la seconde par Americo Castro. Ces deux
sommités se sont attelées à l’analyse de l’histoire
d’Espagne à travers des études sérieuses et profondes qui se
sont inspirées des faits politiques et des productions
culturelles et artistiques pour nous livrer leur lecture de
l’évolution historique de leur pays.
L’un et l’autre ont abordé ce thème alors qu’ils étaient en
exil, suite aux événements de 1939. Mais au-delà de ce point
commun anecdotique, il convient de rappeler également que
c’est le grand livre que l’un d’entre eux a écrit sur ce
thème qui a incité l’autre à composer, en guise de réponse,
un autre ouvrage tout aussi volumineux. D’un côté, Albornoz
explique et justifie l’exclusion alors que Castro la
critique et démontre comment elle a été néfaste pour
l’évolution historique de l’Espagne.
Claudio Sanchez Albornoz : né et décédé à Avila (1893-1984),
il a étudié l’histoire d’Espagne et pratiqué la politique en
tant que défenseur du régime républicain. Il fut élu député
sous la République. En 1932, il a été nommé recteur de
l’Université centrale puis ministre, un an plus tard. En
1936, il fut nommé ambassadeur de son pays au Portugal, puis
à Buenos Aires où il s’est exilé après la prise du pouvoir
par Franco. Il a fondé l’Institut de l’Histoire espagnole et
créé la revue intitulé : les Cahiers de l’histoire
d’Espagne. Il a présidé le gouvernement espagnol d’exil
entre 1959 et 1970. Pour répondre à Americo Castro, il a
écrit en 1957 son ouvrage-référence : l’Espagne, une énigme
historique où il soutient que l’influence germanique a été
plus prégnante que l’influence judéo-musulmane sur la
constitution de l’identité espagnole.
Americo Castro : né au Brésil en 1885 et mort en 1972. Cet
historien et linguiste a été formé en Espagne où il a
travaillé jusqu’en 1939. A l’avènement de Franco, il a
choisi l’exil. Il a rejoint l’université de Princeton aux
Etats-Unis et milité en faveur de la République. En 1913, il
s’était joint à Ortega y Gasset à travers le manifeste qui
appelait à se défaire du pessimisme de la génération 98 et a
élaborer une vision progressiste pour l’avenir de l’Espagne.
De par son métier d’historien, il s’est penché sur
l’explication de l’Histoire d’Espagne. Il défendait la thèse
selon laquelle une partie de l’identité de l’Espagne
contemporaine est redevable à l’influence judéo-musulmane .
L’ouvrage qu’il a intitulé : l’Espagne dans l’histoire, les
Chrétiens, les Maures et les Juifs, publié en 1948 a suscité
une vive réaction de la part d’Albornoz.
La thèse défendue par Albornoz :
L’idée de Reconquête (Reconquista) : la thèse fondamentale
d’Albornoz est que l’Espagne chrétienne a toujours rejeté
l’islam en tant que religion étrangère et l’a combattu
jusqu’à ce qu’elle pût recouvrer son identité nationale par
le truchement des Rois Catholiques, notamment Isabelle,
reine de Castille et Ferdinand, roi d’Aragon. Albornoz
considère de ce fait que la Reconquête est un tournant clé
dans l’histoire de l’Espagne.
Mais cette thèse ne fait pas l’unanimité en Espagne. Ortega
y Gasset, par exemple, considère que l’idée de Reconquête
n’est pas valable en ceci qu’une guerre de reconquête ne
peut durer huit siècles. D’autres vont jusqu’à affirmer que
la reconquête est une notion importée d’Outre-Pyrennées.
Albornoz s’en défend avec beaucoup de ferveur en précisant
que les guerres de reconquête ne se réduisaient pas à de
simples escarmouches menées ici et là. Ce genre de guerre,
ajoute-t-il, durait beaucoup plus longtemps, encore plus
longtemps que les périodes de paix observées par les parties
en conflit.
Americo Castro reconnaît cependant que l’islam d’Espagne
n’était pas à l’image de ce qu’il était en Orient où les
Musulmans ont su instaurer la stabilité en Syrie, en Egypte
et en Perse.
La confrontation entre les royaumes chrétiens et musulmans
en Espagne durait longtemps. Pour illustrer son propos, il a
passé en revue l’histoire des affrontements militaires entre
les parties rivales. Les guerres, soutient-il, se
poursuivaient imperturbablement et les frontières entre les
zones musulmane et chrétienne ne connurent jamais de
stabilité.
L’idée de reconquête a exacerbé les velléités belliqueuses
des Espagnols chrétiens à tel enseigne que les
confrontations ont continué sans relâche de Covadonga
jusqu’à Grenade en 1492. Pour sa part, le roi Alphonse Ier a
créé des étendues désertes pour s’en servir comme zones
tampons entre le sud de l’Espagne et les Asturies.
Ainsi, Albornoz considère que l’Espagne a été divisé huit
siècles durant et qu’elle n’a pu recouvrer son unité que
lorsque les Rois Catholiques ont mis un terme à la présence
musulmane. Albornoz fonde bon nombre de ses conclusions sur
cette thèse, récusant de la sorte tous les arguments avancés
par Castro qui, lui, milite en faveur d’une l’influence
islamique de fait sur l’identité espagnole.
L’influence musulmane : Dans un ouvrage en 18 chapitres,
Albornoz conclue, textes littéraires et faits historiques à
l’appui, que l’identité espagnole a été exclusivement
baignée de son environnement européen et qu’elle n’est en
rien redevable à la présence musulmane. Dans ses analyses,
il a insisté sur l’identité espagnole d’avant l’époque
islamique, soulignant par là même que cette identité n’a
rien perdu de sa vigueur malgré la longue présence arabe en
Espagne. S’il soutient que la vie espagnole n’a connu aucun
changement, il admet parfois qu’il existe une différence
entre l’islam d’Espagne et l’islam importé d’Orient. A ce
titre, il considère l’islam marocain comme étranger,
avançant pour preuve le rejet des Marocains par les
Andalous.
Il insiste, en outre, sur le fait que l’esprit chrétien
espagnol est le pur produit de l’Espagne, soutenant à ce
propos que Saint-Jacques ( Santiago) est le patrimoine
exclusif de l’Espagne et que tout autre thèse est nulle et
non avenue. Mais pour bien entendre le fond de sa pensée, il
faut rappeler que l’Espagne abrite le tombeau de
Saint-Jacques que les Arabes appellent "Shant Yacoub" ou
"Saint Yacoub Ibn Zubda", telle que transcrit par Chakib
Arsalane dans Al Hulal Al Sundussia(2). Saint-Jacques est,
en fait, l’un des apôtres dont le tombeau se trouve en
Galice (jiliquia en arabe), au nord-ouest de l’Espagne, près
de la Corogne. La légende voudrait que Saint-Jacques, après
sa mort, fût déposé miraculeusement sur un mont de la
Galice. Quand, en l’an 813, l’un des ermites vit une intense
lueur qui montait d’une colline et s’en ouvrit à l’évêque de
la région qui s’est rendu pour y découvrir la tombe de
Saint-Jacques. Et parce que c’est une lueur qui a guidé vers
ce miracle, ce haut-lieu a été baptisé "tombeau de
Saint-Jacques de Compostelle", ce qui signifie "champ
d’étoiles" (campo et stela). Depuis lors, ce tombeau est
devenu un lieu de pèlerinage pour les Chrétiens d’Espagne et
d’Europe. L’influence exercée par ce sanctuaire à travers
les siècles fut d’une force telle qu’elle fut un facteur de
mobilisation pour les Chrétiens d’Espagne, au point que
l’épée de Saint-Jacques était toujours arborée dans les
guerres qu’ils livraient aux Musulmans. Ainsi, quand Al
Mansour Ibn Abi Amer conquit la région, il s’est tout de
suite rendu compte de l’importance que revêtait le tombeau
de Santiago et a veillé à ce qu’il fût protégé alors que des
églises et autres sanctuaires tombaient en ruines.
Albornoz, déformation de "Al Burnûz", s’est appuyé sur la
symbolique de Santiago pour étayer sa thèse concernant le
caractère ininterrompu de la guerre de Reconquête. S’il a
grandement insisté sur la résistance chrétienne à la
présence musulmane, il a dû, en revanche, fournir beaucoup
d’efforts pour essayer de démontrer que l’Espagne chrétienne
a été faiblement influencé par l’art et la littérature
islamiques, contrairement à ce que pensent nombre de
chercheurs et de critiques.
Pour cela, il a d’abord pris l’exemple du livre intitulé El
Libro de Buen Amor d’Arcipreste de Hita auquel il a consacré
trois longs chapitres (238 pages) pour essayer de démontrer
que son ouvrage est le fruit d’influences espagnoles et
chrétiennes pures ; il entendait appliquer le principe de
Castro selon lequel pour connaître un peuple, il est
nécessaire d’étudier sa littérature. Il a ainsi voulu réagir
à la thèse de Castro et Ortega qui soutiennent que El Libro
de Buen Amor a été écrit à une époque où la littérature
espagnole était incontestablement marquée par l’influence
arabe. Pour Albornoz, l’art du récit de tradition islamique
n’a eu aucune influence sur la chanson de geste espagnole.
De même qu’il a récusé la thèse de Castro selon laquelle la
Castille du XIIe siècle était plus marquée par l’Andalousie
que par l’Europe occidentale. Dans ce sens, Albornoz est
intimement convaincu que Juan Ruiz Arcipreste ne connaissait
par Ibn Hazm.
Les chapitres qu’il a consacrés aux premières productions
littéraires espagnoles à l’époque de la Renaissance
contiennent des remarques si subtiles que l’on a tendance à
croire que ses connaissances en la matière n’étaient pas
aussi négligeables qu’il ne le laissait entendre en début
d’ouvrage. Mais bon nombre de ses affirmations péremptoires
ne manquent pas d’animosité envers Castro et Ortega pour ne
rien dire d’une pléiade d’autres critiques, notamment les
orientalistes espagnoles qui défendent la thèse selon
laquelle l’Espagne chrétienne de l’époque était le théâtre
d’une acculturation manifeste.
L’élément juif : Alors qu’il évoque de manière très succinte
l’identité espagnole d’Ibn Hazm et d’Ibn Kazman, Albornoz
adopte plus volontiers les grands créateurs juifs espagnols.
Il qualifie ainsi Yehuda Halevi de grand poète espagnol
d’expression hébreu et s’étend avec beaucoup d’enthousiasme
et de fluidité sur les mystiques juifs andalous, tout en
faisant remarquer que le christianisme établit une relation
entre Dieu et la conscience individuelle alors que le
judaïsme est plutôt un pacte entre Dieu et son peuple. A la
page 878 et suivantes de son ouvrage, il étudie longuement
cette relation de manière qui laisse entendre qu’Albornoz
accepte l’élément juif beaucoup plus facilement que
l’élément musulman. Toutefois, il conclue à l’impossibilité
de la cohabitation entre Chrétiens et Juifs.
Par ailleurs, il souligne le caractère non sémite des
Almoravides et rappelle que, sous leur règne, bon nombre de
Juifs se sont déplacés vers les régions chrétiennes. Dans le
chapitre qu’il lui a consacré, il arrive à la conclusion que
le patrimoine juif reste obscur quand bien même il eût
contribué à la formation de l’identité espagnole, ajoutant à
leur décharge que les Juifs ont, contrairement aux
Musulmans, joué un certain rôle dans la vie de l’Espagne
d’alors.
L’expulsion : Albornoz commence par déclarer que pour
triste, violente et barbare, l’expulsion collective des
Musulmans d’Espagne n’en fut pas moins incontournable. Il
s’appuie sur Halperin pour dire que l’opinion européenne
était contre la tolérance espagnole envers les Musulmans. Il
indique que Henri IV accepte en vertu d’un édit, promulgué
le 22 février 1610, que la France accueille les Maures
exclus d’Espagne à la condition expresse de se convertir au
catholicisme.
Sur ce chapitre, il adopte la thèse de Chaunu. Pour lui,
l’exclusion était le résultat direct de la trêve conclue par
l’Espagne avec les renégats de Hollande, associant ainsi la
décision d’exclusion à la situation de l’Espagne en Europe.
L’Espagne était, en effet, engagée dans des guerres contre
la France, la Hollande et l’Angleterre si bien qu’elle
n’était pas en état de s’occuper d’un problème interne aussi
urgent soit-il. Tout cela pour dire que l’expulsion était
incontournable et qu’elle était dictée par les conditions
politiques internes et par la situation politique de
l’Espagne en Europe.
Il indique, en leur donnant raison, que les chefs politiques
espagnols du XVIIe siècle pensaient que l’exclusion des
Maures était nécessaire pour garantir l’avenir et la
sécurité de l’Espagne, tout en pensant qu’ils avaient
certainement raison.
De manière plus franche, il met en évidence le danger que
constitue la présence massive et difficilement assimilables
-voire impossible à assimiler- des Maures à cause de leur
taux de fécondité très élevé.
Albornoz tend à sous-estimer l’ampleur de l’expulsion
massive. Il s’appuie de ce fait sur les chiffres avancés par
Lapeyre pour lequel 290.000 Maures seulement ont été chassés
en 1609. Selon ces chiffres, un grand nombre de Maures de
Valence, d’Aragon et de Castille, représentant
respectivement 33%, 20% et 5,1% de l’ensemble de la
population, ont subi les affres de l’expulsion.
Il résume la situation en soulignant que l’intolérance qui a
régné durant le XVIe siècle est considérée comme l’un des
facteurs qui ont rendu l’exclusion imminente que ce
phénomène concernait non seulement la péninsule ibérique
mais l’ensemble de l’Europe.
Il ajoute qu’il ne faut pas considérer les événements de
l’époque à travers le prisme de la morale d’aujourd’hui. De
fait, après les épisodes nazi et communiste, quiconque a une
morale ne peut que condamner le fait qu’une population soit
extirpée de la terre où elle a vécu des siècles durant car,
précise-t-il, il ne faut pas oublier que la plupart des
Maures ont une ascendance romaine. Mais nous, historiens,
devons apprécier les actes de l’histoire suivant le mode de
pensée et la morale spécifique à l’époque étudiée. Il ne
manque pas de reposer -sans y répondre- la question de
savoir si le dur décret de 1609 peut être justifié ?
Il s’appuie en cela sur la thèse de Braudel qui pense que
l’expulsion des Maures a rétabli les rapports de force à
l’intérieur de l’Espagne car, selon lui, l’appauvrissement
de Valence et d’Aragon a d’autant favorisé la domination de
Castille. Albornoz ajoute que l’histoire d’Espagne a
toujours justifié l’expulsion car sans cette expulsion, la
population musulmane du quartier arabe de Valence aurait
représenté le double de la population chrétienne et la
population musulmane d’Aragon aurait été égale à la
population chrétienne.
Reprenant à son compte la thèse de Hamilton, il a essayé de
démontrer que l’expulsion n’a pas été la raison principale
de la décadence de l’Espagne. En revanche, il a reconnu
qu’elle a appauvri les provinces de Valence et d’Aragon. A
la fin du tome II de son volumineux ouvrage, il reprend en
français une citation de Lepeyre selon laquelle : "la
migration des Maures n’a pas constitué un drame sans
précédent comme ont pu l’imaginer certains historiens".
Albornoz achève son livre monument sur cette note.
Cependant, loin des questions d’expulsion et du patrimoine,
il a toujours campé sur son conservatisme quant au
patrimoine andalous ; ainsi, en 1976, année où on a évoqué
le projet de liaison permanente entre le Maroc et l’Espagne
via Gibraltar, il a commenté l’événement dans la presse en
mettant fortement en garde l’engagement aux côtés du Maroc
dans l’étude de faisabilité du projet. Quittant son habit
d’historien, il a affirmé : "le danger islamique nous est
venu de Tarik Ibn Zyad du temps où n’existait aucune liaison
terrestre, comment peut-on alors souscrire aujourd’hui à
l’idée d’un pont entre l’Espagne et l’islam ?".
Que dit Castro ?
La Réconciliation : Castro appartient à cette génération
d’intellectuels qui, au début du vingtième siècle, ont
appelé à une nouvelle lecture de l’Histoire d’Espagne, une
lecture ouverte et libre de tout conservatisme.
Une telle approche impliquait forcément la réconciliation
avec la période de l’Espagne musulmane qui a longtemps fait
les frais d’un conservatisme chronique, voire d’un rejet pur
et simple. Son exil en Amérique où il enseignait à
l’université, l’a incité à porter une réflexion plus
approfondie sur l’histoire de son pays, poursuivant ainsi
l’œuvre qu’il avait déjà entamée, sous l’influence de son
professeur Mendez Pidal. Il avait en effet consacré une
étude littéraire à la pensée de Cervantès et commis des
travaux sur Lope de Vega, Tirso de Molina et bien d’autres
encore.
En étudiant le patrimoine andalou, il s’est retrouvé face à
une mission presque éducative si bien que depuis 1938, il
s’y est consacré pendant plusieurs années. Le fruit de ce
travail fut son livre monument sur l’histoire de l’Espagne
où il conclue que celle-ci est la fusion de trois éléments :
les Chrétiens, les Musulmans et les Juifs. Cet ouvrage a été
édité à Buenos Aires, une version arabe sommaire (une
préface et 11 chapitres) en a été établie par Dr Souleyman
Al Attar de l’Université du Caire.
Dans son livre, Castro a longuement exposé ses idées en les
illustrant avec force textes, car il s’attendait à ce que le
lecteur espagnol fût réfractaire à sa thèse.
Il part de cette règle générale que les Arabes et l’Islam
constituent une pièce vivante du patrimoine humain, fondée
sur l’échange. Selon lui, il faut appliquer une nouvelle
grille de lecture à la question de l’échange, loin de cette
perspective étriquée, selon laquelle influencer est une
fierté mais subir l’influence un motif de honte et
d’infériorité. Malgré l’évidence de sa thèse, Castro a dû
s’armer de suffisamment de patience pour amorcer son
approche, vu le type d’interlocuteurs auxquels il avait
affaire.
Son livre qui avait naturellement défrayé la chronique a été
édité plusieurs fois tout comme celui d’Albornoz qui a été
rédigé pour lui répondre. Castro a montré que la présence
musulmane a doté l’Espagne d’une identité distinguée. A cet
égard, il a indiqué que l’Espagne médiévale a connu un essor
à nul autre pareil en Europe. Il a mis en relief l’apport
islamique, en soulignant qu’avant l’avènement de l’islam,
l’Espagne ne se distinguait en rien des autres provinces
romaines. C’est l’islam qui lui a conférée son cachet
particulier.
En outre, l’Espagne de l’époque se démarquait des autres
régions d’Europe par l’interaction et l’échange qui y
florissaient. Il en voulait pour preuve l’échange qui s’est
opéré, à travers la rivalité qui existait entre l’Espagne
chrétienne et l’Espagne musulmane. Ainsi, durant les
premiers siècles de cette lutte, les Chrétiens espagnols ont
développé le sentiment d’appartenance à une identité
spécifique au christianisme et, ont de plus eu la propension
de vivre à la manière des Musulmans. Pour Castro, il ne
s’agit pas de dire si la présence musulmane à cette
époque-là était bonne ou mauvaise mais de relever cette
interaction entre deux parties de l’Espagne. C’est une
question qui appelle un examen critique qui appréhende le
passé de manière rationnelle et dépassionnée. Aussi, peut-on
dire que la principale caractéristique de l’histoire
d’Espagne c’est cette angoisse permanente qui fait que
l’individu espagnol porte sur lui-même un regard inconstant.
L’excellence de l’élément musulman : Castro -et avec lui
Ortega y Gasset- a rejeté la thèse stipulant que la lutte
entre l’Espagne chrétienne et l’Espagne musulmane était une
guerre de reconquête. Sur ce point, tout comme Ortega, il
s’étonne de ce que la lutte qui a duré huit siècles, soit
considérée comme une seule et unique guerre car pour lui il
s’agissait plutôt d’une campagne hostile ourdie contre une
culture de raffinement.
Castro révèle au grand jour une vérité souvent occultée : la
tolérance musulmane telle qu’elle a existé en Andalousie
jusqu’aux premières années du règne des Almoravides(3).
Grâce à cet esprit de tolérance, les villes islamiques
d’Espagne ont connu une prospérité inégalée par les
Chrétiens. Ceux-ci se sont certes appropriés les activités
des Musulmans sans jamais pouvoir en acquérir les outils.
Castro regrette, par ailleurs que les Chrétiens espagnols ne
fussent pas en mesure de reproduire cette brillante
civilisation islamique tant sur le plan matériel que
spirituel ; aussi, n’ont-ils pas pu donner naissance à des
sommités tels Ibn Rochd ou Ibn Hazm. Quant aux Al Mudejares
qui se sont déplacés vers les régions chrétiennes, ils ont
apporté vitalité et dynamisme aux villes de ces régions qui
leur sont redevables de leurs plus beaux ouvrages
artistiques et architecturaux.
Evoquant l’activité des Maures après la chute de Grenade, il
a mis en relief leur rôle économique et culturel sans quoi
la vie civile eût été perturbée. La lutte qui faisait se
confronter Chrétiens et Musulmans ressemblait, selon lui, à
une guerre civile entre Espagnols. Il a incriminé
l’expulsion des Maures, montrant que l’agriculture et
l’industrie ont beaucoup, voire tout perdu avec leur
expulsion.
Les Maures et la valeur du travail : L’expulsion s’explique
également selon lui par des facteurs politiques et
démographiques. Certes, les Maures ont pu gagner l’Espagne
grâce à leur intelligence et leur excellence, mais aussi
grâce un important taux de natalité car des Chrétiens
épousaient des femmes mauresques. L’expulsion s’explique
aussi par les alliances que les Maures ont passées avec les
ennemis des Chrétiens, ce qui a suscité d’une part,
l’indignation des anciens Chrétiens et d’autre part, la
riposte des Maures pour défendre leurs intérêts.
Par ailleurs, Castro confirme que les Maures s’identifiaient
à l’Espagne tout comme les Chrétiens et constituaient la
conscience de la nation quant au passé glorieux qu’ils
avaient en partage. Ils prônaient la valeur du travail et
valorisaient la fortune amassée par l’effort. Il critique le
régime féodal espagnol qui a empêché la considération de
l’importance de la diversité et critiqué l’idée d’une unité
qui passe forcément par l’unité religieuse et la monarchie
absolue. Ainsi, il attire l’attention sur le fait que le
Maure exalte la valeur du travail alors que le Chrétien
s’est enfermé dans une conception étriquée qui associe la
religion à l’idée de fatalité.
Castro cite à ce propos l’évêque de Grenade Hernando de
Talavera qui disait : "les anciens Chrétiens et les Maures
sont tous de bons Chrétiens. On peut ramener les Maures vers
la foi des Anciens et ceux-ci vers le bel esprit des
Maures". Il cite également l’historien Bermudez de la
Pedraza qui a noté que les Maures ont un déficit de foi et
se disent Chrétiens sans en porter la foi. Mais ils ont une
haute moralité car ils sont très loyaux en affaires,
prennent soin de leurs pauvres et ne comptent pas trop de
chômeurs grâce à leur caractère industrieux.
Revenant sur le caractère industrieux des Maures, Castro
écrit : "Il est clair que le Chrétien espagnol devait payer
un lourd tribu car sans outils et sans idées objectives, les
Chrétiens espagnols n’ont pu s’organiser en classe sociale ;
Ils n’ont pu s’arrimer aux autres classes sur une base
objective et selon leur propre initiative et n’ont pas su
motiver les leurs à s’engager dans des projets viables". Il
a ajouté que ce mode de penser a été à la base des plus
grands changements qui sont survenus en Europe de l’Ouest,
comme fruit de l’échange matériel et intellectuel entre
différentes classes, contrairement à l’Espagne qui,
jusqu’ici, n’a fait qu’emboîter le pas de manière
individuelle au mode islamique et européen et, hormis l’art
et la littérature, n’a produit rien qui confirmât sa
présence.
Il ajoute : "Dans l’Espagne d’aujourd’hui, toute la
technologie moderne (des trains jusqu’à la seringue) sont
importées. Or, les précurseurs de cette technologie vivaient
à l’intérieur même de l’Espagne. "Il ajoute : "tel un
guerrier, l’espagnol chrétien s’est replié sur lui-même.
S’intéressant uniquement à la victoire, il a laissé aux
autres le soin de produire et de créer. Le travail et la
technologie des Musulmans et des Juifs avaient un rendement
comparable à celui des mines indiennes découvertes plus tard
en Amérique". Dans la même veine, il poursuit : "C’est là le
mode de vie espagnol. Ainsi, en 1541,13% des ménages du
royaume ne payaient pas d’impôts, à la faveur de techniques
de fraude bien rôdées ; en contrepartie, une autre
catégorie s’occupait des métiers techniques et mécaniques :
c’étaient les Musulmans et les Juifs".
Castro défend par conviction l’appartenance des Maures à
l’Espagne. Il dit à ce propos : "les responsables espagnols
ne considéraient les Maures qu’à travers leur volonté de
rébellion, restant aveugles aux intérêts communs, à l’amour
que les Maures portaient à l’Espagne et à la reconnaissance
que d’aucuns leur témoignaient. C’est ainsi que la
confrontation eut lieu. Des régions, comme Aragon, ont été
victimes de cette confrontation puisqu’elles ont aussitôt
sombré dans la pauvreté. Cela a conduit à une insurrection
contre le pouvoir de Castille au XVIIe siècle, appuyés par
des écrits exprimant l’amertume et la consternation des
populations de cette région". Citant les écrits de Quevedo,
parus à Aragon, Castro écrit : "l’expulsion des Juifs en
1492 et des Musulmans en 1609 fut un événement dont
l’ampleur transparaît à travers les écrits qui leur ont été
consacrés oscillaient entre le blâme et les louanges".
Les Juifs : Evoquant l’influence des Juifs, il écrit : "ils
avaient une fonction sociale différente. Ainsi, ont-ils
réussi à se garantir la protection des seigneurs dont ils
géraient la fortune avec beaucoup de savoir-faire. Ils ont
également diffusé des modes de soufisme raffinés et enrichi
la littérature des XVIe et XVIIe siècles de thèmes traduits
de l’arabe ".
Castro propose d’observer comment les Chrétiens espagnols
considéraient les Juifs, après l’expulsion des Maures. Il
écrit à ce propos : "Après l’expulsion et l’absorption de
l’élément juif, le christianisme espagnol était marquée par
une réalité hébreu qui supplantait la réalité évangélique à
caractère grec, contradictoire, selon lui, avec le
christianisme européen. La réalité hébreu est une
reproduction de la culture islamique aussi bien de par les
racines sémites qu’elle partage avec l’islam que par
l’ascendant de la civilisation arabe. L’élément juif est
racialement mêlé à l’élément chrétien plus qu’à l’élément
musulman, malgré la position chrétienne hostile et
représentée par les lois de purification et les massacres.
Le juif est capable de vivre dans son groupe, séparé des
autres groupe qu’il considère non pas comme une catégorie
sociale mais tout simplement comme des étrangers. A la
faveur de mécanismes complexes, le Juif s’est transformé en
un sujet au service d’un christianisme qui a préséance sur
le judaïsme. Des juifs sont ainsi apparus dans les cours
européennes, confirmant la tradition mythologie islamique
qui s’accommode du multiconfessionnalisme, étant donné que
la multiplicité est le fait de Dieu".
Reprenant le thème de l’influence musulmane sur la culture
espagnole, notamment dans les domaines des lettres et des
sciences, et plus particulièrement en langue, Castro, en
linguiste averti, affirme : "les vocables de la langue arabe
qui ont intégré la langue espagnole n’ont pas été le
résultat de quelque autorité : l’autorité étant exercée par
les Chrétiens, cette influence linguistique fut une
obligation dictée par l’excellence de cette langue. La
présence de l’individu arabe et musulman était nécessaire à
la vie sociale chrétienne, y compris en matière de
religion".
Il rappelle à cet égard que le roi Alphonse X, dit le sage,
(Alfonso X El Sabio) rassemblait les savants à Tolède pour
traduire les traités scientifiques arabes en langue romance.
Dans le chapitre qu’il a consacré à la vie religieuse et
militaire, il confirme l’influence musulmane sur
l’organisation des relations sociales, la gestion des
affaires militaires et l’organisation des forces armées. Il
a analysé dans le détail les écrits traitant de la portée
symbolique de la sacralisation de Santiago, insinuant par là
même que les Chrétiens ont emprunté la notion de guerre
religieuse aux Musulmans.
Remarques :
Cette polémique appelle quelques observations qui remettent
la problématique dans la place qui lui revient
naturellement. En effet, poursuivre la joute que se sont
livrée Albornoz et Castro n’est pas motivée par quelque
curiosité mais c’est un exercice intellectuel qui nous
permet d’en savoir davantage sur la manière dont l’Espagne a
exercé son autocritique et qui l’a hissée au rang des
nations les plus développées puisqu’elle se classe
aujourd’hui parmi les quatorze premières puissances
économiques mondiales.
1. La polémique qui a eu lieu entre ces deux sommités
scientifiques dans les années cinquante du siècle dernier
reflète les sentiments exprimés par le Maure Ricote quand il
a parlé spontanément de sa passion pour l’Espagne alors
qu’il en était éloigné : "Nous pleurons parce qu’elle
[l’Espagne] nous manque tant". L’objet de la polémique entre
les deux sommités était de connaître avec précision les
expériences du passé pour pouvoir en tirer des enseignements
et construire l’avenir. L’enseignement fondamental que l’on
peut en tirer est que l’histoire ne se répète pas ; ce sont
les hommes qui refont les mêmes erreurs. Par la discussion
pratique qui s’appuie sur l’argument et le contre-argument,
comme nous avons vu à travers cet aperçu sommaire des deux
ouvrages de Castro et d’Albornoz, nous avons pu constater
comment le recours aux documents vivants qui renferment le
patrimoine littéraire et historique permet de connaître les
vérités telles qu’elles sont, montre la voie de la
discussion et facilite à l’opinion publique et aux décideurs
d’être au courant des choses.
2. Deux problématiques historiques saillantes ont été
soulevées dans le débat qui a opposé Albornoz à Castro : la
notion de guerres de Reconquête et la portée de l’expulsion
des Maures. Ce sont deux points liés par un fait historique
déterminé : le fait que l’Espagne chrétienne, vers la fin du
quinzième siècle, ait pu acquérir les éléments
indispensables à la construction d’un Etat puissant, en
évitant l’éclatement politique aussi bien du côté musulman
que du côté chrétien et pouvoir mobiliser les efforts pour
instaurer un Etat fort qui porte un projet clair et précis
qui consiste à octroyer à l’Espagne une place, une voix, un
rôle et une mission.
La réussite de l’Espagne constitue un trait distinctif dans
le développement politique du pays car quand elle a maîtrisé
les facteurs politiques de la mobilisation, l’Espagne tourne
dans l’orbite des pays qui ont contribué activement à
l’histoire de l’humanité. Dans la foulée, un événement d’une
importance cardinale est survenu, qui a changé le cours de
l’histoire en la déplaçant du bassin méditerranéen vers
l’océan atlantique. Le périple de Christophe Colomb repose
sur deux postulats : l’un est juste, l’autre est faux. Le
premier consistait à affirmer la rotondité de la terre.
Cette vérité fut le fruit des progrès enregistrés dans le
domaine de la géographie grâce aux géographes arabes. Quant
au deuxième, il consisterait à dire que la poursuite d’une
ligne droite mènera vers l’Inde à partir de son flanc
oriental. Quoiqu’il en fût, c’était là le début d’un empire
espagnol où le soleil ne se couchait jamais.
En 1492, Antonio Nebrija a rédigé le premier traité de
grammaire espagnole, et établi un ouvrage de référence sur
les règles linguistiques de la langue castillane qui a servi
de modèle aux autres dialectes d’Espagne. La langue de
Cervantès gagna alors la scène internationale et fut léguée
en héritage au nouveau monde. C’est ainsi que la fin du XVe
siècle a été de bonne augure pour le peuple d’Espagne qui
avait les moyens d’être à l’avant-garde d’un développement
humain majeur qui a permis à l’humanité d’évoluer.
3. Mais l’Espagne est tombée sous l’emprise d’une idée très
séduisante à savoir l’unicité de la référence religieuse,
politique et linguistique. A ce niveau, nous reprenons
Castro pour dire que l’Espagne n’a pas su tirer avantage du
pluralisme régnant alors que les nations européennes se sont
engagées dans une nouvelle conception de la citoyenneté. Ce
tournant a eu lieu en dehors de l’Espagne grâce à la
pluralité amorcée par l’islam dans les régions qu’il a
administrées. C’est un pluralisme qui lui était intrinsèque
puisqu’il reconnaît les Gens du Livre, reconnaît leur droit
à l’existence et organise leur cohabitation sur fond de
différence.
Nous touchons ici à un point crucial dans la divergence des
points de vue d’Albornoz et Castro ; c’est une divergence
qui a marqué la politique espagnole depuis près de deux
siècles jusqu’à l’aboutissement du processus démocratique,
survenu après la mort de Franco en 1975. Tout au long de la
période qui a précédé cette date, était marquée par
l’existence de deux Espagne : l’Espagne du passé et
l’Espagne du présent, l’Espagne de l’ouverture et l’Espagne
du repli, l’Espagne de la droite et l’Espagne de la gauche.
Grâce à la démocratie, l’Espagne s’est réconciliée avec
elle-même, reconnu sa pluralité et mieux assimilé son
histoire avec ses splendeurs mais aussi ses misères. La
différence entre Albornoz et Castro est que le premier a
choisi un horizon unique alors que le second a choisi un
horizon qui ne peut mener que vers le progrès.
4. Au plus fort de la polémique, est apparue une
problématique secondaire certes mais qui n’en est pas moins
étonnante. Il s’agit de l’appréciation du rôle des Juifs
dans la formation de l’identité historique de l’Espagne.
C’est une problématique secondaire car la communauté juive
faisait partie d’un contexte marqué par la présence
arabo-musulmane ; mais la contribution essentielle de cette
communauté fut la traduction des écrits arabes en langue
romance. Le volume de ces travaux était certes limité mais
leur rôle culturel et social était indéniable. Au vrai, les
Juifs furent expulsés au XVe siècle pour des raisons
purement religieuses. Quant aux Musulmans, ils l’étaient
bien plus tard, d’abord parce qu’ils constituaient une
importante communauté de par leur nombre et surtout parce
qu’ils étaient fortement impliqués dans la vie économique et
culturelle. La question juive a occupé une place importante
dans le débat qui a eu lieu entre Albornoz et Castro. Cet
intérêt s’explique aussi par la polémique que suscita la
persécution des Juifs en Europe et en Amérique au lendemain
de la deuxième guerre mondiale. Ainsi, étant donné le rôle
distingué joué par la communauté juive en Espagne, en
particulier et en Occident en général, l’Espagne s’est
empressée de demander pardon aux Juifs en négligeant les
Musulmans. L’Etat espagnol, à travers le code de la
nationalité, a ainsi conféré un statut privilégié aux Juifs
séfarades. Notons enfin que pour le doyen des orientalistes
espagnols, Garcia Gomez, les Musulmans ont eu une influence
fondamentale sur le patrimoine andalou et ont surclassé
l’apport juif.
5. Cette discussion a soulevé la question essentielle qui
concerne la citoyenneté des Musulmans d’Espagne. Si Albornoz
les considère comme un corps étranger qui, à cause de sa
religion "s’est greffé" dans le corps espagnol, il n’en
reconnaît pas moins que la plupart d’entre eux descendent
d’Espagnols de souche de la péninsule ibérique. Quant à
Castro, il n’hésite pas de les considérer comme des citoyens
espagnols à part entière, condamnant par là même leur
expulsion. Le fait est que même ceux qui ont intégré
l’Andalousie avec la conquête islamique ont acquis au fil
des siècles le statut de citoyen, si bien que les Maures ne
sont pas moins espagnols que les Chrétiens.
L’histoire retient, par ailleurs, que certains princes
chrétiens se sont alliés à des princes musulmans pour
attaquer des territoires chrétiens et vice versa, motivés
par des manœuvres politiques qui ne tenaient pas compte des
différences religieuses. Pour Castro, les conflits armés
entre Musulmans et Chrétiens étaient des " guerres civiles
". Les mariages mixtes entre Maures et Chrétiens, l’échange
et la coopération se fondaient sur des intérêts sociaux
communs, conformément à un sentiment d’appartenance à une
même entité.
Ce type d’alliances qui avait eu cours au fil des siècles
n’était en rien motivé par des considérations religieuses.
Manuel Garcia Fernandez, un spécialiste qui s’est penché sur
les relations qui ont prévalu dans les régions frontalières
de l’Andalousie du XIVème siècle, c'est-à-dire lorsque la
présence musulmane se limitait à Grenade et à Malaga, parle
dans son ouvrage Andalucia : Guerra et Frontera
(l’Andalousie : Guerre et Frontière) de l’ouverture
régulière des frontières comme d’un fait accompli dicté par
des considérations régionales au point que la région qui
dépendait de Castille était régie par un statut
administratif typiquement régional. Ainsi, les relations
avec Banu Al-Ahmar étaient dans une certaine mesure
conditionnées par une mentalité andalouse.
Les sentiments communs des habitants d’Andalousie envers
leurs voisins du sud du détroit de Gibraltar étaient sans
équivoque. Les Andalous étaient de fait, habités par
l’appréhension de tomber sous le joug des Marocains qui
étaient indisposés par l’idée de laisser le pouvoir à ces
Andalous affairés dans des manoeuvres de flux et de reflux
avec leurs voisins chrétiens. Leur expulsion vers le Maroc a
fait naître en eux un sentiment d’exil. Dans leur nouveau
pays d’accueil, ils sont restés nostalgiques de leur pays à
tel point qu’ils ne cessaient de nourrir l’espoir de
retourner un jour dans leur pays d’origine.
Il en allait de même pour leurs compatriotes juifs qui ont
été chassés d’Andalousie vers le Maroc. En effet, les
Andalous expulsés étaient considérés par leurs
coreligionnaires marocains comme des étrangers. Et jusqu’à
ce que leur appartenance fût établie avec le temps, les
Juifs d’Andalousie qui ont élu domicile dans les villes
côtières étaient appelés Megorashim (i.e les étrangers).
Ceux-ci ont conservé des rites et des traditions espagnols
qui les ont longtemps distingués des Toshabim, Juifs
autochtones.
(*) Ancien ministre marocain de l’information, ancien
président du Syndicat national de la Presse marocaine,
ancien ambassadeur et chercheur spécialiste d’Espagne et
d’Amérique latine.
(1) Le sultan Zaydan, fils du sultan Ahmad Al-Mansour
Ad-Dahbi, est l’un des rois de la dynastie des Saadite qui a
régné sur le Maroc de 956H - 1549 à 1063H -1652 (Ndr).
(2) Al Hulal Al
Sundussia fi Al Akhbâr wa’ l-âthâr Al-Andalucia.
Selon Mohammad Kurd Ali in Al Mu’asirûn,
publications de l’Académie de la langue arabe, Damas, cet
ouvrage de Chakib Arsalane compte huit volumes (trois
tomes), dont deux ont été publiés vers la fin des années
trente du siècle dernier et les trois tomes ont été réédités
aux années quatre-vingt-dix (Ndr).
(3) La dynastie Almoravide fut fondée en 453H/1061.Sa chute
survint en 543H/1147. C’est la dynastie Almohade qui lui
succéda (Ndr).
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