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La modération islamique
Dr Mohamed Imara(*)
La modération, dans la conception islamique, constitue
réellement la caractéristique singulière qui distingue la
méthode islamique de toutes les autres tendances
philosophiques ayant empreint la civilisation islamique au
niveau des valeurs, des critères, des repères et des
détails… Tant est si bien que cette modération est
comparable, pour la méthodologie et la civilisation
islamiques, à une sorte de kaléidoscope qui cristallise ses
rayons, sa perspective et trace ses repères.
En bannissant l’excès injuste et l’extrémisme abusif, ce
concept de la modération s’érige en pareille position nodale
en ce sens qu’elle reflète d’abord l’instinct humain dans sa
pureté originelle, sa simplicité et sa profondeur intuitive,
elle-même l’expression de la disposition naturelle des
hommes tels qu’Allah les a créés. C’est précisément le
cachet qu’Allah a voulu imprimer à la Oumma de l’Islam
conformément au verset coranique : «Et aussi Nous avons fait
de vous une communauté de justes pour que vous soyez témoins
aux gens, comme le Messager sera témoin à vous.» (Sourate Al
Baqarah, 143).
Elle est la justesse entre deux faux, la modération entre
deux extrêmes et la position équitable qui tient compte de
la pondération, tout en se refusant de verser dans l’excès.
Car, tout penchant à l’excès est un acte de démesure qui
fait incliner la balance et, de ce fait, pécher par manque
de modération islamique globale. Un tel acte s’avère de
toute évidence sans possibilités de témoignage ni de
témoins.
Or, cette modération islamique globale est loin de ce
qu’en pensent les gens communs : une absence de position
claire et bien définie devant les questions et
problématiques. C’est justement là que réside la difficulté
de prendre position, sans pour autant s’aligner sur un des
pôles béatement et simplement.
Dans cette optique, la notion de la modération se situe
au-delà des significations triviales qui ont fait florès
parmi les gens communs. Elle n’est pas non plus cette autre
modération aristotélicienne comme le perçoivent nombre
d’intellectuels, de chercheurs et d’étudiants de la
philosophie occidentale, dans la mesure où la modération,
selon l’acception d’Aristote (384/322 avant Jésus Christ),
fait de la vertu le milieu entre deux vices.
Chez Aristote, le concept de la modération s’apparente, dans
sa position de milieu, à un point algébrique qui séparerait,
à une distance égale, deux pôles/deux vices. Ainsi perçue,
elle n’est, en définitive, qu’un point algébrique, une
position statique et quelque chose d’autre sans rapport
aucun avec les deux pôles. Or, elle ne correspond nullement
au concept islamique du juste milieu.
Dans l'optique islamique, elle est une véritable troisième
position, une nouvelle attitude réelle. Son emplacement au
centre de deux postulats contradictoires n’implique
nullement qu’elle en porte les caractéristiques, les
composantes et les traits. Elle est différente des deux
pôles, mais pas en tout : cette différence consiste à
rejeter l’autarcie et l’enfermement sur les traits d’un
pôle aux dépens des autres.
En tant que nouvelle et troisième position, sa singularité
et sa nouveauté tiennent au fait qu’elle synthétise et
rassemble, dans le cadre d’un système homogène, tous les
traits, toutes les composantes et caractéristiques que
comporteraient deux pôles différents. Et c’est en ce sens
qu’elle s’érige en modération (globale) qui se distingue de
celle prônée par Aristote.
La balance de l’équité -la modération étant une équité entre
deux injustices- ne saurait être équilibrée en ignorant une
partie aux dépens de l’autre. Seule la modération globale
peut la tenir en équilibre, en tenant compte des faits et
des arguments des deux parties belligérantes -les deux
parties de la balance-.
C’est dans cette optique qu’intervient le hadith du Prophète
Sidna Mohammed, prière et salut soient sur Lui, «Le milieu:
la justice. Nous avons fait de vous une communauté de
justes», (rapporté par l'Imam Ahmad), comme une illustration
de la quintessence du concept de la modération en Islam.
De même, c’est à la lumière de ce concept islamique de la
modération que nous percevons les versets coraniques qui ont
fait allusion à cette caractéristique spécifique de la
méthodologie islamique en matière de réforme. La communauté
de l’Islam s'entend ainsi de ceux «Qui, lorsqu’ils
dépensent, ne sont ni prodigues ni avares, mais se tiennent
au juste milieu.» (Sourate Al-Furqâne, 67).
En matière de dépenses toujours, le juste milieu a été
évoqué dans d’autres versets coraniques comme «Et donne au
proche parent ce qui lui est dû, ainsi qu’au pauvre et au
voyageur en détresse et ne gaspille pas indûment.» (Sourate
Al Isra’e, 26), ou dans la même sourate (verset 29) «Ne
portes pas ta main enchaînée à ton cou par avarice et ne
l’étend pas, non plus, trop largement, sinon tu te trouveras
blâmé et chagriné».
Autant dire qu’il s’agit-là d’un mode de vie loin de tout
monachisme ou hermétisme monastique, mais aussi loin de la
concupiscence animale libérée de toutes obligations.
Si l’on voudrait prendre la mesure de l’avantage immense
qu'offre la modération globale et son incidence sur la
méthode islamique en matière de réformes -une fois observée
et mise en œuvre-, on s’apercevrait aisément comment cette
approche a toujours représenté, pour la réforme islamique,
une alternative qui a permis de passer outre des déchirures,
des éclatements et des dualismes contradictoires du genre
qu’ont connu d’autres civilisations, en premier lieu la
civilisation occidentale.
Outillée de cette modération globale, la méthode islamique
ne connût point de contradiction tranchée qui soit sans
issue entre des dualités opposant l’esprit et le corps, la
vie et l’au-delà, l’être et l’objet, l’individu et la
communauté, la pensée et la réalité, le matérialisme et
l’idéalisme, le muable et l’immuable, le nouveau et
l’ancien, la raison et la tradition, la force et la loi, la
science et la religion…
Autant de dualismes qui, dépourvus d’une approche basée sur
le juste milieu, ont conduit aux fameuses scissions
prononcées dans la philosophie occidentale entre
matérialistes-idéalistes, matérialisme-idéalisme,
rationalistes- théologiens, scientifiques-religieux et
philosophes-croyants. Ces dualités ont émaillé la période
hellénique et antéislamique de cette civilisation, jusqu’à
nos jours, en passant par la période de la Renaissance.
La modération islamique globale fut, pour notre civilisation
et pour la méthode de la réforme islamique, une balance de
ces dualismes et de leurs corollaires de déchirures et
d’excès. A ce titre, elle fut un critère d’islamité des
modes de pensée et du réformisme islamique.
Ainsi en est-il de l’appel réformiste de l’Imam Mohammed
Abdou (1265/1323 de l’hégire, 1849/1905 de l’ère
chrétienne), lequel s’est illustré par sa réflexion sur les
dualités ayant marqué le quatorzième siècle de l’hégire,
dans un contexte civilisationnel caractérisé par
l'immobilisme et la prévalence de la tradition dans les
milieux religieux de l’époque. Pareil penchant à la
tradition fut un excès qui laissait la religion et le
réformisme islamique sans prise sur la réalité et la vie,
créant par là même un vide religieux dans cette même
réalité. Cet état de fait avait pour conséquence
d'hypothéquer les chances du réformisme islamique de
s’ériger en moyen idoine de la Oumma pour réaliser sa
renaissance et son progrès.
Cette conjoncture a en outre été marquée par l’invasion du
modèle occidental en matière de modernisation et de progrès,
dans le sillage de la campagne colonialiste occidentale
moderne du monde islamique. Le modèle occidental était
pourtant teinté de sa tendance excessive à s’aligner sur le
temporel au mépris de l’éternel, sur la vie aux dépens de la
religion, sur l’individu au lieu de la communauté, la
matière et le positivisme aux dépens de l’esprit, la force
au détriment de la justice…
Ce faisant, le modèle occidental a submergé l’espace
philosophique, culturel et intellectuel d’une myriade de
dualismes contradictoires qui ont exprimé, et expriment
toujours, un sens aigu d’abus et d’exagération, situés tout
à fait aux antipodes d’une réflexion sclérosée dont les
étudiants en théologie, dans notre orient islamique, se
délectaient à l’époque.
Et comme pour se démarquer des deux positions, -celles de la
sclérose des théologiens et de la rigidité des étudiants des
sciences occidentales-, l’Imam Mohammed Abdou a tenu à
greffer à son approche réformiste celle de la modération
islamique globale. S’appuyant sur cette modération, il
écrit, pour distinguer sa position, sa méthode et son appel
à l’adresse, à la fois, des tenants du traditionalisme et
des partisans du modèle occidental: «En y appelant (son
modèle réformiste), je me suis opposé à l’avis des deux
grandes composantes qui forment le corps de la Oumma: les
étudiants en théologie et leurs adeptes, d'une part, et, de
l'autre, les étudiants des arts contemporains et leurs
partisans»(1).
Ensuite, il explique que cette notion de la modération
pour laquelle il opte ne procède point d'un choix subjectif,
mais elle constitue la quintessence de la méthodologie de
l’Islam qui le distingue de tous les autres excès ayant
entaché les autres religions : «… L’Islam ne s’est pas
révélé comme une spiritualité absolue ni comme une doctrine
purement matérialiste, mais plutôt comme une religion à
visage humain, une religion du juste milieu. En mettant en
harmonie les dispositions humaines instinctives plus que
n’importe quelle autre religion, il s’est baptisé Religion
de la sainte nature (fitra). Ses détracteurs le lui
reconnaissent, aujourd’hui, en le considérant comme la
première école qui permet aux barbares d’accéder aux marches
de la civilisation.»(2).
La modération est, donc, la caractéristique distinctive de
l’Islam. C’est la raison pour laquelle l’Islam est qualifié
de Religion de fitra, celle de l'humanité saine et normale,
laquelle s’impose en tant que passage incontournable vers le
chemin de la civilisation, comme en témoignent les
adversaires mêmes bien avant les amis.
Le Maître, l’Imam, explicite cette modération islamique
globale - de réforme- entre religion et vie quotidienne, en
évoquant l’interprétation du verset coranique : «Et aussi
nous avons fait de vous une communauté de justes.» (Sourate
Al Baqarah, 143). Revenant sur les significations profondes
de la corrélation que le Saint Coran établit entre les
concepts de la modération islamique et de la conversion
divine de l’Homme dans le verset «Et Allah guide qui Il veut
vers un droit chemin», il explique que «c’est dans le sens
de cette conversion que nous avons fait de vous une
communauté de juste milieu».
L’Imam donne, par la suite, un aperçu sur le sens de la
modération islamique dans le legs des ancêtres, avant
d’exposer sa propre vision qui se veut une méthode
d’approche et de réforme, en ajoutant que :
«Les ancêtres ont dit : le juste milieu est à la fois
justice et option, car tout excès relève de la démesure et
toute lacune est synonyme de négligence et de manquement.
Or, l’exagération tout comme la négligence sont une
déviation du droit chemin; elles sont, donc, un mal
condamnable. L’option serait alors au centre des deux bouts
de cette même chose; c’est-à-dire le juste milieu.
Mais l’on se demande : pourquoi a-t-on préféré le vocable du
juste milieu à celui d’option alors qu’ils désignent, tous
les deux, la même chose, quoique le premier dénote un sens
d’engagement ?
La réponse implique deux cas de figure : Le premier
suppose un choix préliminaire qui précède l’analyse à
développer. Un témoin doit en être averti, car celui qui
campe sur une des deux positions ne saurait connaître la
situation réelle de son vis-à-vis et, encore moins, celle du
juste milieu.
Le second implique que le vocable du juste milieu est
porteur, en lui-même, d’une causalité et s’affirme en tant
que tel. Il suppose que les musulmans sont une communauté de
justes dès lors qu’ils optent pour le juste milieu. Ils ne
sont ni des tenants d’excès démesuré en religion, ni des
adeptes excessifs d’inaction. Ils se présentent ainsi dans
leurs rites, leurs mœurs et dans leurs actions.»
Pour l'Imam, la modération islamique prend l'ampleur d'une
révolution contre la dominance de l’excès -aussi bien celui
de la démesure que de la négligence- qui a prévalu dans les
rites et les systèmes de pensée antéislamiques. «Et pour
cause, avant la révélation de l’Islam, les gens étaient
scindés en deux groupes : Un premier groupe assujetti à ses
traditions purement matérielles ne se souciant que de ses
orgies corporelles, comme les juifs et les polythéistes.
L'autre groupe est soumis à des traditions qui lui
imposaient d’observer une spiritualité pure et d’abandonner
la vie et ses plaisirs corporels, tels que les chrétiens,
les sabéens et les adeptes d’autres confessions, dont les
païens d’Inde.
Quant à la Oumma islamique, Allah lui a assuré la jonction
entre les deux droits; le droit de l’esprit et le droit du
corps. Elle est ainsi, à la fois, spirituelle et corporelle.
Autrement dit, Allah l’a gratifiée de tous les droits
humains, l’homme étant un corps et une âme, un animal et un
ange.
Comme si le Seigneur voulait dire que : "Nous avons fait de
vous une communauté de justes, capables de faire la part des
choses entre les deux droits et d'aspirer à la perfection.
Ainsi donc, par la force du droit, «vous soyez témoins aux
gens» lesquels, ayant sombré dans le corporel, ont négligé
la religion, et aux spiritualistes qui ont versé dans la
démesure excessive. Vous serez témoins aux négligents qui
soutiennent qu’«Il n’y a pour nous que la vie d’ici-bas:
nous mourons et nous vivons et seul le temps nous fait
périr». Persistant dans l'inaction et l'inertie, ils ont
versé dans la bestialité et sacrifié les vertus
spirituelles.
Vous serez tout aussi témoins aux tenants de l’exagération
démesurée en matière religieuse qui arguent que cette
existence ne serait qu'un corps sans âme et un châtiment
pour l’esprit, et pour s’en affranchir, il importe, selon
eux, d’abandonner tous les plaisirs corporels, de torturer
le corps et de le priver de tous les caprices et les
jouissances d’ici-bas. Vous en serez témoins que, les deux
parties, se sont départies du droit chemin et ont consommé
leur propre ruine. Ils ont ainsi commis des actes délictuels
à l’encontre de leur âme, de leur corps et de leurs
prédispositions animales.
Vous serez témoins aux uns et aux autres et vous serez à
l'avant-garde de toutes les communautés grâce à votre
modération et votre sens du juste milieu dans toute affaire.
Car, ce à quoi vous avez été convertis est le degré sublime
de la perfection humaine qui n’a point d’égal, en ce sens
que l’adepte (de cette Voie) sait faire la part des choses
et donne à chacun son dû, en s’acquittant des droits
d’Allah, des droits de son esprit et de son corps, des
droits des proches et des droits de l’ensemble de la
communauté".
La suite de ce verset «…comme le Messager sera témoin à
vous» veut dire que le Prophète, Paix et Bénédiction Soient
sur Lui, est le modèle parfait de la position du juste
milieu. Et cette communauté ne serait celle du juste milieu
que si elle Le suit dans Sa voie et Sa charia, Lui qui est
juge de ceux qui ont suivi Sa tradition et de ceux qui se
sont créées de nouvelles traditions ou qui se seraient
dévoyés en emboîtant le pas aux hérétiques.
Autant que cette communauté se porterait témoin, de par sa
voie et sa tendance à la perfection corporelle et
spirituelle, que ces gens ont raté le droit chemin, le
Prophète la confortera dans son témoignage, aussi longtemps
qu’elle restera fidèle à Sa tradition.
Ce faisant, Lui, le Messager d’Allah, faisant office
d’excellent modèle à suivre, assurera par Son témoignage que
la communauté des musulmans a emprunté le droit chemin,
celui de la conversion divine. Comme si le Seigneur disait :
Vous ne saurez atteindre la vertu du juste milieu que si
vous observiez les préceptes et la tradition du Prophète.
Mais, si vous vous dévoyez de ce droit chemin, le Prophète
lui-même, Sa religion et Sa tradition seront témoins que
vous n’êtes pas de Sa communauté décrite par Allah dans le
Livre Saint : «Vous êtes la meilleure communauté qu’on ait
fait surgir pour les hommes. Vous ordonnez le convenable,
interdisez le blâmable et croyez à Allah.» (Sourate Al-
Imran, 110). Ainsi donc, vous vous serez dévoyés, par
l’hérésie, de la voie du juste milieu et engagés dans l’un
des deux camps.»(3).
La modération est, donc, la méthode de l’Islam dans le
façonnement de l’homme musulman. Elle est aussi le cachet
qui imprime l’islamité à toute entreprise de réforme des
sociétés, le stade le plus avancé que l’humanité ait atteint
à la faveur de la charia de l’Islam. C'est la condition sine
qua non qui fait de la communauté de l’Islam la meilleure
qui soit pour l'humanité et la voie juste de la conversion»,
comme l’a dit l’Imam Mohamed Abdou.
Dressant une analogie entre la modération de l’Islam et
l’exagération chrétienne, en matière d’hermétisme et de
privation du corps de ses droits et des faveurs d’Ici-bas en
érigeant la religion en alternative à la vie terrestre,
Mohamed Abdou défend la primauté de la vie terrestre sur le
religieux dans l’acception de l’Islam. Il fait valoir à cet
égard la corrélation que la notion de la modération
islamique a créée entre le temporel et l’intemporel. Il dit:
«La vie en Islam jouit d’une primauté sur la religion. Si
les préceptes de la religion révélée exigent que l’être soit
dévoué à son Créateur, que son cœur soit empli de Sa crainte
et de l’espoir en Lui, ils ne le privent pas non plus de
gagner sa vie ni d’en jouir. Ils (ces préceptes) ne lui
imposent pas non plus l’austérité des ermites ni l’abandon
démesuré et excessif des plaisirs.»
Ainsi, le Messager d’Allah n’a-t-il pas répondu à celui qui
lui a demandé s’il peut faire aumône des deux tiers de sa
fortune: «Non, donne le tiers et même le tiers est beaucoup.
Il vaut mieux que tu laisses tes héritiers riches plutôt que
de les laisser dans la misère, obligés de tendre la main aux
gens».
Ce hadith ne contredit d’ailleurs pas la règle générale qui
stipule «la primauté de la santé des corps sur celle de
l’âme». Il en découle que la religion islamique incite
l’homme à préserver son intégrité physique au même titre
qu’elle rend obligatoire la purification et l’élévation
spirituelle.
Partant de cette conception, l’Islam permet au musulman de
s’embellir, de soigner son apparence et de profiter
librement des bienfaits et grâces dont Dieu a comblés
l’humanité ici-bas, à condition qu’il fasse preuve de
mesure, de modération et de bonne foi. Il ne doit pas pour
autant transgresser les limites de la charia en sombrant
dans une quelconque forme d’excès telle l’imitation des
femmes par des hommes ou réciproquement.
Le Saint Coran est clair à ce propos : « Ô enfants d’Adam,
dans chaque lieu de prière portez votre parure (vos habits).
Et mangez et buvez ; et ne commettez pas d’excès, car Il
(Allah) n’aime pas ceux qui commettent des excès. Dis : «Qui
a interdit la parure d'Allah, qu’Il a produite pour Ses
serviteurs, ainsi que les bonnes nourritures ? » Dis :
«Elles sont destinées à ceux qui ont la foi, dans cette vie,
et exclusivement à eux au Jour de la Résurrection.»
Ainsi exposons-Nous clairement les versets pour les gens qui
savent. Dis : «Mon Seigneur n’a interdit que les turpitudes
(les grands péchés), tant apparentes que secrètes, de même
que le péché, l’agression sans droit et d’associer à Allah
ce dont Il n’a fait descendre aucune preuve, et de dire sur
Allah ce que vous ne savez pas» (Al Aâraf 31-33).
En matière de gestion des biens, l’Islam a jeté les bases
d’un système de gestion des dépenses et de conservation des
ressources : «Car les gaspilleurs sont les frères des
diables; et le Diable est très ingrat envers son Seigneur.
Si tu t’écartes d’eux à la recherche d’une miséricorde de
Ton Seigneur, que tu espères, adresse-leur une parole
bienveillante. Ne portes pas ta main enchaînée à ton cou
(par avarice), et ne l’étend pas non plus trop largement,
sinon tu te trouveras blâmé et chagriné» (Al Israâ 27-29).
A travers ces renseignements, s’exprime le souci de l’Islam
de prémunir le croyant contre tout excès démesuré dans la
quête de l’au-delà, dès lors qu'il risque de se priver des
réjouissances et des bienfaits de la vie d’ici-bas. Le Saint
Coran proclame : «Et recherche à travers ce qu'Allah t’a
donné, la Demeure dernière. Et n’oublies pas ta part en
cette vie. Et sois bienfaisant comme Allah a été bienfaisant
envers toi. Et ne recherche pas la corruption sur terre. Car
Allah n’aime point les corrupteurs» (Sourate la Narration
77).
De tout ce qui précède, l’on retient que l’Islam n’a point
négligé les sens, tout en veillant à prédisposer l’âme à
atteindre sa perfection. En religion médiane, l’Islam part,
en effet, d’une assimilation profonde de la nature humaine;
dans sa vision de l’homme, il le considère comme un être
supérieur à l’animal, ayant une existence ni purement
physique ni strictement angélique. Il mène, selon cette
acception, une vie temporelle et une autre spirituelle et se
trouve ainsi appelé à vivre son existence corporelle et à se
préparer à sa demeure dans l'Au-delà. Allah n’a-t-Il pas
libéré l’homme afin qu’il puisse profiter pleinement des
réjouissances de la vie, tel que mentionné dans ce verset :
«C’est Lui Qui a créé pour vous tout ce qui est sur terre»
(Al Baqarah 29).
L’esprit d'émulation est ainsi fort chez tout être humain.
Il est prédisposé, de par sa prime nature, à œuvrer sans
relâche et à aspirer à ce qu'il croit bénéfique ou utile
pour lui. D’une appétence sans limites, l’homme ne peut
prétendre à une finalité sans être animé par un désir donné.
Selon l’effort qu’il fournit, il accède à l’une des échelles
formant la hiérarchie de la perfection qu'Allah a
établie"(4).
C’est dans ces termes que l’Imam Mohamed Abdou traite du
principe de la modération islamique dans son sens le plus
large, comme étant l’une des principales particularités de
cette religion et l'une des constantes de l’approche
islamique de réforme de l’individu et de la société. Mohamed
Abdou ne cache pas son penchant pour cette notion de
modération, dont son école réformatrice est imprégnée, pour
se démarquer des courants prônant diverses formes d’excès.
Il s’agit, à ses yeux, aussi bien de l’excès démesuré chez
les oulémas de son époque que de la négligence et
l’insouciance flagrantes dont faisaient preuve les adeptes
du modèle occidental apporté par le colonialisme.
Son œuvre renferme des applications théoriques et pratiques
de l’approche islamique du juste milieu dans les divers
domaines du projet de réforme et de renaissance. Une réforme
par l’Islam où l’Imam Mohamed Abdou met le renouveau de la
religion au service du renouveau de la vie des musulmans.
La tradition du Prophète (Prière et Salut Soient sur lui),
étant l’interprétation de la rhétorique coranique, est la
meilleure concrétisation du concept de la modération. Il
suffit, pour s’en rendre compte, de se pencher sur les
hadiths où le Prophète (Paix et Salut Soient sur lui) dit
«cette religion est bien fondée, que votre excès soit alors
modéré » (rapporté par l’Imam Ahmad), ou encore celui où il
dit "la religion d'Allah Tout-Puissant est aisée (à
pratiquer)" (rapporté par Al Boukhari, Annisaii et Imam
Ahmad". Voici un autre hadith tenu du prophète : "Allah ne
m'a pas envoyé pour blâmer (les gens) mais pour faciliter
(les choses)" (rapporté par Mouslim et l'Imam Ahmad).
L'épouse du Prophète Aicha, qu'Allah soit satisfait d'elle,
a dit : "Jamais on ne donna à choisir à l'Envoyé d'Allah
entre deux choses, sans qu'il opte pour la plus facile,
pourvu que ce ne fût pas un péché. Si c'était un péché, il
était le plus ardent des hommes à s'en éloigner» (rapporté
par Boukhari, Mouslim, Abou Daoud, Malek et Ahmad).
Dès lors que cette conception de la modération est celle qui
trace au musulman la voie à suivre tant dans sa vie
individuelle que collective, tout être humain saint d’esprit
peut donc l’assimiler et l’ériger en credo dans les
différents aspects de sa vie quotidienne :
- La générosité : vertu et comportement modéré, la
générosité n’est pas étrangère à ses deux extrêmes à savoir
la cupidité et le gaspillage, mais elle concilie les traits
de l’un (gestion et économie) comme de l’autre (charité et
largesse). Cette notion de générosité rassemble donc les
qualités de droiture et de justice de ses deux pôles.
- La bravoure : qualité médiane entre lâcheté et témérité,
la bravoure joint la précaution du lâche à l'audace du
téméraire. Cette notion ne se penche donc ni pour l’un de
ses pôles ni n’en est complètement différente.
Dans la vision islamique de l'économie et de la gestion des
richesses et des biens, le principe de «succession» occupe
une place médiane entre la liberté absolue dans la gestion
des biens et la privation totale de ce droit. Selon cette
vision, tout homme peut s’approprier des biens, les gérer et
en jouir en toute liberté. Il n'en demeure pas moins qu'il
est le successeur d'Allah sur terre et le dépositaire de
biens dont le Très-Haut est le véritable Possesseur.
C'est ainsi que tous les droits de l’homme à l'accès et à la
gestion des richesses sont régis par les droits d'Allah et
Ses prescriptions en matière d’équilibre et d’entraide
sociale.
- Concernant sa position vis-à-vis de la différenciation
sociale des gens, l'Islam favorise, là-aussi, la logique de
pondération. Il ne se penche, de fait, ni pour une liberté
sans limites, que l'on sait amplificatrice de disparités
sociales flagrantes, ni pour une quelconque forme de société
utopiste où soient abolies les classes sociales. Conscient
des écarts existant entre les hommes quant à l'énergie et à
l'effort que tout un chacun est prêt à fournir, la religion
islamique juge, certes, tout à fait normal, voire
nécessaire, qu'il y ait une disparité entre eux dans le gain
et dans la répartition des ressources. Mais, cette
hiérarchisation ne doit pas aller jusqu'à porter atteinte
aux exigences de l'équilibre et de la solidarité agissante
entre individus. Car, en Islam, la Oumma est comparable à un
seul corps, dont les organes sont complémentaires, bien que
l'utilité et les besoins de chacun soient différents.
Dans la lettre que l'Imam Ali Ibn Abi Taleb (32 avant
l'hégire- 40 de l'hégire/600-672) a adressée à son
gouverneur de l'Egypte, Al Achtar An-Nakhai (27 de
l’hégire/659), on lit : "Saches que tes administrés
constituent, en fait, des catégories intimement liées les
unes aux autres, de telle sorte qu'aucune d'entre elles ne
saurait se passer des autres"(5).
- Au sujet des rapports entre les civilisations, l'Islam, à
travers son approche pluraliste, incite à l'interaction
civilisationnelle comme alternative, d'une part, à toute
logique d'ostracisme et d'isolement et, d’autre part, à
toute relation de dépendance et d'imitation. Une interaction
qui s'inspire de tout ce qu'il y a de commun et d'universel
entre les hommes, sans pour autant renier les spécificités
identitaires, spirituelles et culturelles de chaque partie.
- Au surplus, le concept islamique de la modération institue
le principe de la neutralisation, lequel tend à maintenir
l'équilibre des relations entre les civilisations, mais
aussi entre les classes sociales.
De fait, la neutralisation du point de vue islamique sert de
voie médiane, puisqu'elle sous-tend cette dynamique sociale
qui constitue un outil permettant de rétablir l'équilibre
parfait, de faire prévaloir la justice et de préserver, ce
faisant, le pluralisme, la diversité et la différence.
Ainsi donc, la neutralisation est-elle une solution de
compromis entre "l'immobilisme", qui risque d'aggraver le
déséquilibre, et le "conflit" où règne la loi du plus fort
sans laisser guère place aux facteurs de pluralisme et de
diversité.
Le Saint Coran rejette formellement la logique de "conflit"
ou de "lutte" parce qu'elle porte atteinte au principe du
pluralisme: " qu'(Allah) déchaîna contre eux pendant sept
nuits et huit jours consécutifs; tu voyais alors les gens
renversés par terre comme des souches de palmiers évidées.
En vois-tu le moindre vestige? " (Sourate Al-Haqqa; 7-8)
En revanche, le principe de neutralisation a le mérite
d'inciter l'homme à redresser régulièrement ses positions
et, partant, à conserver et à consolider la culture de la
diversité et du pluralisme. Ce principe est clairement
exposé dans le verset coranique suivant: "La bonne action et
la mauvaise ne sont pas pareilles. Repousses (le mal) par ce
qui est meilleur; et voilà que celui avec qui tu avais une
animosité devient tel un ami chaleureux" (Sourate Foussilat,
34).
Telle est la modération islamique dans son acception
globale, qui est le cachet qu’Allah a voulu imprimer à la
Oumma de l’Islam et la prédisposition naturelle immaculée de
toute déviation, telle que perçue à travers le prisme du
kaléidoscope qui cristallise les traits de la méthode
islamique et des repères de sa conception de la pensée et de
la vie. Louange à Allah qui dit: «Et aussi Nous avons fait
de vous une communauté de justes pour que vous soyez témoins
aux gens, comme le Messager sera témoin à vous.» (Sourate Al
Baqarah, 143). Gloire au prophète Sidna Mohammed, Paix et
Bénédiction Soient sur Lui, qui dit: «Le milieu: la justice.
Nous avons fait de vous une communauté de justes».
Autres références :
Les civilisations mondiales : neutralisation ou conflit ? ,
Dr. Mohamed Imara. Ed. Dar Nahdat Misr, le Caire, 1998.
Repères de l’approche islamique, Dr. Mohamed Imara, Ed. Dar
Arrachad, le Caire, 1998.
(*) Membre du Conseil des recherches islamiques à l’universitét
d’Al Azhar Acharif, membre du conseil supérieur des affaires
islamiques, République Arabe d’Egypte.
(1) Œuvres complètes de l’Imam Mohamed Abdou, tome 2, page
310, Etude et annotations de Dr Mohamed Imara, Ed. Dar
Chorouk, le Caire, 1993.
(2) Op. cit., tome 3, page 287.
(3) Op. cit., tome 4, page 223, Ed.
Beyrouth, 1972.
(4) Op.
cit., tome 3, pp. 293-296..
(5) Nahj
Al-Balagha, p. 327, interpréteé par l’Imam Mohamed Abdou,
annotations et commentaires de Mohamed Ahmad Achour, Mohamed
Ibrahim Al-Banna, Ed.
Dar Achaâb, Le Caire.
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