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Note

L’universalité de l’islam et son appel à la paix, à la coexistence et à la reconnaissance de l’Autre

Pr Abdelhadi Boutaleb

 

Introduction :

Tout au long de son histoire, le monde a connu une kyrielle de religions, de croyances, de courants idéels et de civilisations. Il s’agit de religions révélées - où Dieu fit descendre Son Livre sur les prophètes-, de croyances d’essence positive, de courants intellectuels et de civilisations à vocation régionale ou universelle. La plupart de ces religions et écoles de pensées ont eu pour mission d’assurer le bien-être de l’Homme, de le moraliser ou d’activer les systèmes qui organisent sa vie. Il n’en reste pas moins qu’elles aspirent toutes à sensibiliser et à préparer l’être humain au rôle qui lui est dévolu dans le peuplement de la terre.

Il n’empêche que ces institutions diffèrent quant à la manière de diffuser leurs messages car si les unes ont préconisé l’approche du dialogue, de la coopération et de l’entente, les autres ont pris le parti de l’affrontement qui dégénère souvent en conflits et en belligérances. L’Histoire a connu à cet égard des civilisations qui ont bafoué la dignité humaine, d’autres qui furent purement matérialistes sans oublier celles qui ne se fondaient que sur la philosophie de l’absurde faisant fi des valeurs et se dissociant des bonnes mœurs.

La présente étude que nous avons intitulée : «l’Universalité de l’islam, son appel à la paix, à la cohabitation et à la reconnaissance de l’Autre» présente les caractéristiques de l’islam en tant que religion et civilisation et montre comment, à travers l’accomplissement et la diffusion de son message dans le monde, l’islam a préféré l’option du dialogue à celle de l’affrontement et de l’intolérance et comment il a gagné les cœurs de ses interlocuteurs qui ont accepté son message, évitant de la sorte de conquérir leurs terres et de les soumettre à sa suprématie par un  quelconque abus de pouvoir.

L’universalité de l’islam :

L’islam est un message universel révélé par Dieu à Son prophète Mohammad ( Paix et Salut soient sur lui). Tous ceux à qui s’adresse ce message sont désignés dans le Coran par le vocable Al Alamine (les mondes ou les univers), et les théologiens musulmans de nous apprendre à ce propos que le monde est tout ce qui se différencie du Tout-Puissant. Ainsi, dans la sourate des Prophètes, on peut lire : «Nous t’avons seulement envoyé comme miséricorde pour les mondes»(1). Le Coran désigne également ces mondes par le terme An Nas (les hommes), comme on peut le constater dans le verset suivant : «Nous t’avons envoyé à la totalité des hommes, uniquement comme annonciateur de la bonne nouvelle et comme avertisseur.»(2).  Dieu s’adresse en fait à deux catégories d’hommes :

- La première correspond à ceux qui ont cru au message du prophète Mohammad et l’ont suivi ; à ce titre, le Coran s’adresse à eux par la formule : «Ô vous qui croyez».

- La seconde renvoie à ceux qui n’ont pas cru au message de l’islam mais pour laquelle l’invitation à embrasser l’islam tient toujours. C’est ainsi que pour s’adresser à cette catégorie, le Coran utilise l’expression : «Ô vous les hommes» car dans ce cas le message coranique revêt un caractère universel comme quand Dieu dit : «Ô vous les hommes craignez votre Seigneur; le tremblement de terre de l’Heure sera sûrement quelque chose de terrible!»(3) ou «Ô vous les hommes, la promesse de Dieu est vraie»(4)ou encore : «Ô vous les hommes, Nous vous avons crées d’un mâle et d’une femelle et Nous vous avons constitués en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez entre vous»(5).

Pour que le message de l’islam maintienne son universalité, le Coran s’est limité à poser les fondements de ses lois qui ne varient pas en fonction du temps et résistent à  l’évolution du monde. Quant aux dérivations de ces lois, elles sont pour la plupart traitées dans le détail par la Sunna (actes et paroles du Prophète). Aussi n’incombe-t-il aux docteurs de la loi islamique que de légiférer par jurisprudence (Ijtihad) dans les affaires de leur temps, à condition de ne pas contrevenir aux principes de base arrêtés par le Coran et la Sunna. Or, en permettant la mise à jour des préceptes de l’islam et en l’adaptant à l’évolution du monde dans le cadre des fondements islamiques éternels, cette notion d’Ijtihad consacre l’universalité du message islamique et le rend valable en tout temps et en tout lieu.

Certes, l’islam fut révélé sur une terre et dans une langue arabes, mais il a aussitôt pris une dimension universelle, à mesure que les empires et les royaumes islamiques prenaient de l’ampleur, favorisant ainsi l’expansion de l’islam dans divers continents et contrées. De fait, ni l’arabité de Mohammad (paix et salut soient sur lui) ni la langue arabe du Coran n’ont empêché l’islam de revêtir un caractère universel. Comme l’a si bien dit l’un des théoriciens de la pensée islamique : «le fait que le soleil se lève à l’Orient ne l’empêche guère de diffuser sa lumière sous d’autres cieux, ses rayons transforment l’eau de mer où qu’elle soit en une eau douce et font mûrir les fruits partout, et pénètrent dans les profondeurs de toutes les terres pour y emmagasiner des réserves d’énergie.»

L’historien se doit de remarquer que tous les pionniers arabes qui ont marqué de leur empreinte l’histoire de la prédication islamique ainsi que les Arabes qui militaient en faveur du retour progressif de l’islam à travers le monde n’étaient pas légion. Même les titres des sourates coraniques ne revêtent pas des sens exclusivement arabes, il en est même qui renvoient à des référents universels ou à tout le moins non arabes. A l’appui, nous pouvons citer des titres de sourates comme Noé, la Famille de Imran, Joseph, Marie, Luqman et même les Romains.

Il n’est pas jusque dans les histoires coraniques qui relatent l’état des nations anciennes qui n’ait une portée universelle. Le Coran a en effet a insisté sur le malaise que vivaient nos sociétés et sur la nature des luttes qui les ont ravagées : une lutte sans vergogne pour le pouvoir, une lutte entre les nantis et les démunis, le bien et le mal, le vice et la vertu, la foi et la mécréance, l’unicité de Dieu et le polythéisme.

En soutenant que le message du Prophète est une continuation des messages révélés avant lui et en stipulant que le messager de Dieu adhère aux Livres que le Tout-Puissant fit descendre sur les envoyés qui l’ont précédé, l’islam ne fait que nous conforter dans la dimension universelle de son approche. L’islam est une religion de la prime nature, elle s’adresse à l’Homme universel qui, en ne se limitant ni au temps ni à l’espace, constitue une entité ayant une dimension géographique, dont l’étendue n’a d’égale que son universalité et sa diversité.

C’est ainsi que l’islam s’est toujours pratiqué avec aisance car  il s’est adapté de manière équilibrée à la nature humaine qui s’est affirmée depuis l’apparition d’Adam jusqu’à nos jours. Or, l’un des principes de base de la loi islamique est formulé dans le Coran comme suit : «Dieu veut la facilité pour vous, Il ne veut pas la  contrainte.»(1) ou encore : «Dieu n’impose à l’Homme que ce qu’il peut porter»(2). En outre, il est dit dans le hadith : «La religion est facilité, mais elle triomphera de quiconque l’aborde avec rudesse.»

L’islam englobe les préceptes du Bien qui correspondent à la dimension globale et universelle de la vertu et partant à ce qu’on appelle le droit naturel. C’est pour cette raison que l’islam se présente comme une religion de la prime nature qui convient à l’univers que Dieu a créé et qui continuera tant et aussi longtemps que l’homme existera.

C’est pour cela aussi que l’islam est dit  religion de tolérance, qui s’ajuste aux capacités de l’Homme et ne charge pas celui-ci de ce qu’il ne peut supporter.

Selon quelques analystes, le mot «miséricorde» résume à lui seul toutes ces valeurs, et c’est par ce terme que le Coran qualifie l’apostolat de Mohammad. Ainsi, Dieu s’adresse à son envoyé par ces termes : «Nous ne t’avons envoyé que pour répandre la miséricorde dans le monde»(3). De la même manière, le terme «amour»résume toutes les valeurs du christianisme dont on dit que c’est une religion d’amour. Le dénominateur commun de toutes ces valeurs est le fait qu’elles se situent au milieu de deux extrémités. Or, il est dit dans le Coran que Dieu a fait de la Oumma islamique une nation modérée. De là, on peut affirmer que l’islam est l’ennemi de tous les extrémismes autant en religion qu’en matière de comportement humain.

Par ailleurs, l’universalité de l’islam s’illustre par ce principe éminemment islamique contenu dans le Coran, à savoir que Dieu a fait de l’Homme son lieutenant sur terre. Tous les êtres humains qui se sont succédé à travers les âges et se succéderont à l’avenir sont les vicaires de Dieu sur terre ; la mission dont ils sont investis consiste à l’exploiter, à l’entretenir et à la conserver pour y perpétuer l’existence humaine. C’est à ces hommes et à ces femmes que s’adresse le message de Mohammad tel qu’il est reporté dans le discours du Coran et de la Sunna. L’application des instructions islamiques matérialise cette office qui ne peut souffrir aucune déviation morale.

Cependant, la notion de lieutenance ou de délégation est régie par des normes que l’on peut illustrer par les deux sourates suivantes : dans la première, Dieu dit : «Sache qu’en vérité, il n’y a de Divinité que Dieu»(1). Quant à la seconde, elle affirme que : «C’est Lui (Dieu) qui a fait que la terre vous soit très soumise. Parcourez donc ses grandes étendues et mangez de ce que Dieu vous accorde.»(2) Ainsi, la croyance en un Dieu Unique, l’adoration de Dieu et l’accomplissement des bonnes œuvres sont en principe les normes qui régissent cette lieutenance.

L’islam est destiné à l’Homme en général et l’approche islamique est d’autant plus universelle qu’elle prêche l’entente entre les peuples comme énoncé dans le Coran. C’est en effet une approche qui assimile dans leur totalité les races, les coutumes, les nationalités, les continents, les frontières terrestres, maritimes, aériennes, et transcende les différences que les hommes ont inventées entre eux et sur lesquelles ils ont établi leurs systèmes. Car de même que Dieu est Unique, de même que ses créatures sont partout les mêmes.

Le Prophète abonde dans ce sens quand il dit que : «tous les hommes descendent d'Adam et Adam est fait de terre.» et quand il affirme que : «le blanc n’a pas de mérite sur le noir ni l’arabe sur le non arabe», conjurant ainsi toute forme de racisme et de ségrégation ethnique. Dans le même esprit, le Prophète condamne le retour des hommes – dont les Arabes- aux pratiques de la Jahiliya (période pré-islamique) qui faisait la part belle aux titres sociaux et à la naissance (faut-il signaler à cet égard que toute société a connu sa Jahiliya). A cet effet, il a résumé tous les mérites de l’homme en une seule qualité morale absolue : la dévotion aux préceptes divins, lesquels préceptes régentent les droits de Dieu aussi bien que  les droits des êtres humains.

L’exhortation de l’islam à la paix :

Jusqu’à l’avènement de l’islam, le monde était le théâtre de luttes acharnées et sanguinaires qui mettaient aux prises différentes communautés dans le seul but de détenir le pouvoir et d’assurer expansion et suprématie. Du coup, les victoires réalisées sur les adversaires et les butins récoltés étaient la voie royale vers la suprématie de quelques empires et royaumes, vers la faiblesse et le déclin d’autres. De même que le brigandage d’alors fut d’une certaine manière une source de revenus pour les malfaiteurs qui le pratiquaient pour s’approprier illicitement les biens des caravanes, de même que les guerres furent un moyen d’expansion et de suprématie pour les nations puissantes.

Si ce phénomène demeure toujours d’actualité dans le monde d’aujourd’hui que ce soit de manière latente ou manifeste, il n’en demeure pas moins que la communauté politique actuelle se distingue par l’existence d’une opinion publique internationale qui condamne le recours à la guerre et de conventions internationales contre l’usage de la force. Or, toute la littérature internationale produite en la matière rejoint parfaitement les principes de l’islam. Aussi l’humanité saura-t-elle se libérer des affres de la guerre sous peu que ces traités soient mis en application et à condition d’y mettre la volonté et les bonnes intentions nécessaires. Dans la plupart des communautés humaines qui se sont succédé au fil de l’Histoire, les guerres, fussent-elles injustes, faisaient la grandeur des nations et conféraient aux vainqueurs prééminence  et hégémonie sur les vaincus.

Au cours des trois siècles précédents, quelques Etats non musulmans n’ont eu de cesse de glorifier la guerre qu’ils n’eussent  légitimé les expansions impérialistes, arguant du fait que c’est de missions civilisatrices qu’il s’agit, qu’il faut livrer bataille aux peuples et aux contrées barbares afin, prétendent-ils, d’y jeter les bases de la civilisation occidentale tout en les soumettant à leur joug et en profitant de leurs richesses.

En effet, l’idée d’expansion coloniale qui est née dans les pays capitalistes procède d’un sentiment de suprématie et de superbe, créant chez eux le besoin impérieux d’étendre leur hégémonie sous d’autres latitudes sous prétexte qu’ils sont investis d’une mission civilisatrice. De nombreux théoriciens du colonialisme notamment en Grande-Bretagne et en France ont étoffé cette idée pour faire croire à l’opinion publique d’alors que la puissance des Eats se mesurait à l’aune de son expansion et de l’annexion des territoires d’autrui.

Des juristes ont alors fait leur apparition dans les pays colonialistes, qui à grand renfort d’instruments juridiques ont soutenu l’entreprise coloniale. Ils ont de facto et de jure légitimé l’usage de la force pour occuper les pays pauvres et ont considéré juste la guerre colonialiste. Ils sont même allés jusqu’à soutenir que les pays qui s’y opposaient s’érigeaient en fait contre la diffusion des valeurs matérielles et spirituelles qui distinguaient les peuples civilisés car en refusant d’ouvrir leurs cœurs au christianisme, ils allaient à l’encontre de leur bien-être.

En aucun cas on ne peut dire que la loi islamique est belliqueuse car l’islam est de fait une religion de tolérance, son Prophète, comme il est dit dans le Coran, prêche la miséricorde. Or, la guerre et la miséricorde sont aux antipodes et celle-ci ne peut exister que dans une logique de paix.

Pour preuve, il est du devoir de tout musulman de prononcer la formule : «la paix soit sur vous» pour saluer en toute quiétude ceux qu’ils rencontrent sur son chemin. A cet égard, un hadith dit en s’adressant à l’individu musulman : «salue (en utilisant la formule précitée) ceux que tu connais et même ceux que tu ne connais pas»

La salutation par la formule «la paix soit sur vous» qui a été diffusée par l’islam a annoncé le début d’une ère nouvelle  fondée sur la sérénité et mettant fin à la haine, aux belligérances et entre-déchirements de toutes sortes.

Dans ce contexte, le prophète a invité les gens à instaurer la paix autour d’eux ; il a dit à ce propos : «instaurez la paix » mais il faut entendre par-là qu’au delà de sa dimension sociale, la paix doit acquérir une envergure universelle. C’est par sa diffusion à travers la planète que la paix saura faire taire le bruit des canons. Dès lors, la salutation de l’islam sera le prélude d’un comportement pacifique au sein des sociétés humaines.

En période préislamique, les communautés humaines -dont les Arabes- croulaient sous le poids des guerres dites conventionnelles. La fibre martiale de l’époque a semé le désordre, déstabilisé les sociétés et fit régner l’insécurité sous toutes ses formes, y compris l’insécurité alimentaire. Mais par Sa miséricorde, Dieu a préservé la tribu de Quraich de la famine et l’a délivrée de la peur pour qu’en retour elle L’adore et Lui obéisse.

Les caractéristiques des Arabes de la Jahiliya étaient la vaillance, la réfutation de l’injustice et la réparation du déshonneur à tel point que certains hommes enterraient leurs filles vivantes pour éviter que soit souillé leur honneur. Or, la guerre était le créneau tout indiqué pour que l’Arabe de l’époque fît étalage de toutes ces qualités. La pratique martiale était d’autant valorisée que les nouveau-nés de sexe masculin portaient des prénoms comme Harb (guerre) afin d’être élevés en guerriers et leur faire aimer les champs de bataille.

Dans pareille société, rien n’eut été plus efficace et plus pertinent pour le musulman que de se distinguer par son invitation à la paix à travers sa formule de salutation habituelle «paix soit sur vous», que ses interlocuteurs appartiennent à sa tribu ou qu’ils soient de tribus différentes. Conformément au principe de fraternité universel prôné par l’islam, il n’existe point de distinction entre les musulmans. Les obstacles et les frontières se sont dissipés et le mérite ne se mesure plus à l’aune de l’appartenance  nationale ou  ethnique ni par la couleur de la  peau mais au degré de piété de l’individu. Le Coran ne nous apprend-t-il pas que la paix est l’un des attributs de Dieu : «Il est Dieu ! il n’y a de Dieu que Lui ! Il est le Roi, le Saint, la Paix»(1)

Bien avant les organisations internationales, l’islam a instauré les principes de la paix mondiale comme il est dit expressément dans le Coran «Ô vous qui croyez ! entrez tous dans la paix »(1). Le Coran condamne par ailleurs la transgression de ces principes et la considère comme une propension blâmable  au mal ;  pire, une marche sur les traces de Satan. Car dans le Coran l’invitation à la paix mondiale est assortie de la mise en garde suivante : «Ne suivez pas la trace du Démon ; il est pour vous un ennemi déclaré.»(2)

Mais en prêchant cette culture de paix, le prophète Mohammad, tout comme les musulmans de la première heure se sont attiré les foudres des ennemis de l’islam. L’envoyé de Dieu a dû essuyer les affronts les plus ignobles malgré son appartenance aux puissantes tribus de Quraich et des Bani Hachem.

Aussi fallait-il attendre que l’islam s’instaurât à Médine grâce à l’Emigration des musulmans (Hijra) pour que le droit à la lutte soit légitimé par Dieu dans le but de riposter aux infidèles qui ont malmené les adeptes du prophète et les ont contraints à quitter leur terre d’origine, la Mecque. Dieu dit à cet effet : «Toute autorisation de se défendre est donnée à ceux qui ont été attaqués parce qu’ils ont été injustement opprimés (Dieu est Puissant pour les secourir) et à ceux qui ont été chassés injustement de leurs maisons, pour avoir dit seulement : Notre Seigneur est Dieu !»(3) .

Le fait est que les musulmans qui se sont complus dans la culture de la paix dont le prophète a énoncé les principes au monde entier furent à un certain moment acculés à combattre. Très enclins à la paix, évitant à tout prix la guerre tant glorifiée à l’époque de la Jahiliya, ils furent obligés de s’aguerrir et de s’apprêter le moment venu à descendre sur les champs de bataille pour que la mission du prophète surmonte les obstacles qui entravent son accomplissement. D’où la sourate suivante : «le combat vous est prescrit, et vous l’avez en aversion. Il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose alors qu’elle est un bien pour vous et il se peut que vous aimiez une chose alors que c’est un mal pour vous. Dieu sait, et vous vous ne savez pas»(4) .

Les deux termes kital (combat) et jihad (effort de guerre) renferment le sème de l’interaction (en langue arabe le schème fi’al dénote l’action et la réaction)et  sont utilisés avec récurrence dans les textes religieux qu’il s’agisse du Coran ou de la Sunna (Ils combattent au nom de Dieu, ils tuent et sont tués.). Ainsi, le mot kital est utilisé dans la littérature islamique comme synonyme de guerre avec cette différence qu’il désigne une guerre légitime, juste, régie par de règles que les combattants musulmans s’engagent à respecter. La guerre dans l’optique de l’islam (Al kital et Al jihad) se distingue de la guerre au sens commun par les caractéristiques suivantes :

- En islam, la paix générale représente la règle alors que la guerre constitue une exception et est assortie d’un ensemble de restrictions ; mais le recours à l’option de guerre ne doit servir qu’à la restauration de la paix, fondement de la société islamique.

- La guerre ne doit être qu’un instrument de riposte à l’agresseur dans la mesure des dégâts qu’il a causés, sans abus aucun. Dieu dit : «Combattez dans le chemin de Dieu ceux qui luttent contre vous. Ne soyez pas transgresseurs ; Dieu n’aime pas les transgresseurs»(1). Il dit aussi : «Soyez hostiles envers quiconque vous est hostile dans la mesure où il vous est hostile.»(2) et «S’ils se tiennent à l’écart, s’ils ne combattent pas contre vous, s’ils vous offrent la paix, Dieu ne vous donne plus alors aucune raison de lutter contre eux»(3).

- Les désaccords religieux ne justifient pas la belligérance et la haine, ils n’empêchent pas non plus de se comporter pacifiquement et de vivre en bonne intelligence avec les contradicteurs pour le bien de la société. Bref, l’entrée inconditionnelle en conflit avec les adeptes d’autres religions n’est guère justifiée. On peut lire dans le Coran à ce propos : «Dieu ne vous interdit pas d’être bons et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus à cause de votre foi et qui ne vous ont pas expulsés de vos maisons ; Dieu aime ceux qui sont équitables. Dieu vous interdit seulement de prendre pour patrons ceux qui vous expulsent de vos maisons et ceux qui participent à votre expulsion. Ceux qui les prennent en patrons, voilà ceux qui sont injustes»(4).

- Le principe de combat par contrainte doit toujours être lié à l’option de paix si tant est que l’ennemi y soit disposé : dans le Coran, il est dit «S’ils s’inclinent à la paix, fais de même»(5).

- Le combat des musulmans n’est pas mû par l’appât du gain matériel ni par l’attrait des  butins et captures de tout genre. Le combat vise avant tout la défense de la religion, l’exaltation de la parole de Dieu  et la création d’un climat propice à la diffusion de la foi islamique : «Ô vous qui croyez ! Soyez lucides lorsque vous vous engagez dans le chemin de Dieu ; ne dites pas à celui qui vous offre la paix : «tu n’es pas croyant». Vous rechercheriez ainsi les biens de la vie de ce monde ; mais le butin est abondant auprès de Dieu !»(1). «Il n’appartient pas à un prophète de faire des captifs, tant que sur la terre, il n’a pas complètement vaincu les infidèles. Vous voulez les biens de ce monde, Dieu veut pour vous la vie future»(2), «Lorsque vous rencontrez les incrédules, frappez-les à la nuque jusqu’à ce que vous les ayez abattus : liez-les alors fortement puis vous choisirez entre la libération et leur rançon afin que cesse la guerre.»(3)

- Le combattant musulman doit observer certaines règles afin de distinguer son combat de l’acte martial habituel. Abu Baker, premier calife de l’islam, a résumé ces conditions dans les consignes qu’il a adressées à un de ses détachements militaires : «Ne trahissez, ne commettez pas d’abus, soyez sincères, ne tuez point d’enfant ni de vieillard, ne coupez ni ne brûlez de palmier, ne coupez pas d’arbre fruitier, ne sacrifiez ni brebis ni vache ni chameau que pour vous nourrir. Vous allez passer par des gens qui se sont cloîtrés dans des minarets, laissez-les en paix. Vous allez en revanche croiser d’autres qui vous apporteront des plats de nourriture variée, dans ce cas gardez-vous d’y mettre la main avant de prononcer le nom de Dieu.». Ces consignes résument les règles de la guerre selon les principes de la loi islamique ; outre le fait de respecter l’être humain, de sauvegarder sa dignité et de ne causer aucun dommage à la terre et à l’environnement, ces règles mettent un point d’honneur à garantir la liberté du culte sur la terre de ceux qui croisent le fer avec les musulmans.

- L’une des caractéristiques de la conception islamique de la guerre est de proscrire aux musulmans la trahison de l’adversaire en le prenant par surprise alors qu’ils ont contracté une alliance avec lui, et s’il advient que les musulmans, pour une raison ou une autre, soient obligés de lancer une attaque contre lui, ils doivent l’informer de leur intention d’annuler le pacte de paix. Le Coran dit à ce sujet : «Si tu crains vraiment une trahison de la part d’un peuple, rejette son alliance pour pouvoir lui rendre la pareille car Dieu n’aime pas les traîtres.»(4)

L’appel de l’islam au dialogue, à la cohabitation et à la reconnaissance de l’Autre :

A) le dialogue en tant que valeur morale :

De manière on ne peut plus précise, la révélation divine a jeté les bases du dialogue à travers des sourates qui en codifient l’usage et  en donnent le mode d’emploi. Par ce fait même, le dialogue devient une prescription divine, c’est-à-dire qu’il fait partie intégrante de la religion musulmane et une composante immuable de la foi. L’adoption du dialogue a d’abord été prescrite à l’envoyé de Dieu puis à ses compagnons pour enfin s’ériger en une approche constante engagée envers autrui.

Le Tout-Puissant recommande le dialogue entre les humains en tant qu’institution et pratique religieuse sacrée qu’il faut impérativement respecter. Obligatoire et général, le dialogue doit concerner l’ensemble des êtres humains et se consacrer indépendamment des contingences spatio-temporelles. Il s’ensuit qu’il faille se garder d’imposer des points de vue par la contrainte, de ne pas dicter les volontés des uns au détriment des autres et d’écouter les opinions de nos vis-à-vis.

S’adressant à son prophète, Dieu dit : «Appelle les hommes à la voie de ton Seigneur, par la sagesse et une belle exhortation ; discute avec eux de la meilleure façon.»(1). Recommandant le dialogue à son envoyé, Dieu ne s’en adresse pas moins, à travers lui, à tous les musulmans, conformément à la règle  établie chez les exégètes du Coran et les docteurs de droit islamique selon laquelle : «quand il ne s’adresse pas à un interlocuteur en particulier, un discours concerne de facto tous ceux qui sont qui sont potentiellement concernés.». Certes, l’appel à l’islam est éminemment lié à la personne du prophète mais il n’empêche que tous ceux qui sont  convaincus du message prophétique en fassent autant car en matière de prédication, ce qui est vrai pour le prophète est vrai pour le commun des mortels. La sourate qu’on vient de citer dégage deux idées forces :

- D’une part, elle insiste sur le but du dialogue dans l’appel à l’engagement sur le chemin de Dieu, c’est-à-dire le chemin qui mène vers l’instauration sur terre des règles divines.

- D’autre part, elle exhorte au dialogue par la sagesse. Or, en arabe, ce terme dénote l’usage de la raison, la modération et le bon jugement. Cela signifie que le dialogue doit être objectif, ouvert et visant une fin honorable.

L’appel à l’islam est une invitation au chemin de Dieu dont le but n’est aucunement de convoiter un quelconque profit matériel mais d’assurer le bien-être des hommes et d’empêcher la société internationale de sombrer dans les excès.

Outre l’appel par la sagesse, cette même sourate apporte la notion de belle exhortation. Il faut noter ici que le terme «exhortation», qui représente une forme de dialogue déjà correcte en tant que telle, est renforcé par l’adjectif «belle» pour lui donner plus de poids et de précision. En effet, l’exhortation doit viser l’objectivité et éviter de produire des effets spectaculaires ou de blesser l’interlocuteur. L’exhortant doit présenter ses arguments sans animosité ni rigidité, sans arrogance ni avilissement des destinataires de cette exhortation et, par dessus tout, éviter les partis pris.

Le Coran a par la suite parlé d’un troisième type de dialogue qui intervient à une phase bien définie de la prédication islamique. L’on pose la question de savoir si l’on doit engager le dialogue avec les non musulmans qui rejettent et réprouvent l’islam. Sur ce chapitre, le Coran a laissé au prédicateur musulman la latitude d’adopter la méthode de dialogue qu’il juge pertinente et à même d’aboutir au résultat escompté, à savoir la persuasion de l’interlocuteur sans exercer sur lui ni contrainte ni  pression. Le Coran n’a pas imposé de méthodes bien précises dans ce cas, il a, au contraire, laissé libre cours à la pensée islamique pour dégager les modes de dialogue appropriés à chaque situation, cela peut aller du discours d’exhortation au débat rationnel en passant par la didactique de l’exemple. Car comme le soutiennent les docteurs de droit musulman : «Tout ce qu’on ne peut éviter pour s’acquitter d’un devoir est en soi un devoir». Mais malgré tout, il ne faut perdre de vue que même ce principe général doit cadrer avec les deux modes de dialogue précités afin qu’il n’y ait pas de contradiction. S’agissant du dialogue avec les gens du Livre, Le Coran  illustre ce même principe avec précision : «Ne discute pas avec les gens du Livre que de la manière la plus courtoise.»(1) et «Discute avec eux de la meilleure façon.»(2).

B) La stratégie de coexistence :

L’appel à l’islam s’est mis en branle quand Dieu a prescrit à son prophète d’exhorter les gens du Livre à croire à l’unicité de Dieu et à ne lui associer aucune autre divinité. A ce sujet, on peut lire dans le Coran ce qui suit : «Dis ô gens du Livre ! Venez à une parole commune entre nous et vous : nous n’adorons que Dieu ; nous ne lui associons rien ; nul parmi nous ne se donne de Seigneur, en dehors de Dieu»(1)

Cette sourate constitue à notre sens le premier appel universel à la coexistence stratégique des religions monothéistes révélées. C’est au surplus le premier appel universel à  la coexistence pacifique des différentes communautés.

Afin de donner toute sa mesure à cette vérité historique, le spécialiste de la pensée islamique doit se référer à l’époque qui a précédé l’avènement de l’islam pour constater avec quel aveuglement l’on s’attachait à une religion à l’exclusion de toutes les autres et comment, en matière de croyances, les siècles pré-islamiques ont catégoriquement réprouvé toute forme de cohabitation.

Ainsi, le siècle VI de l’ère chrétienne (un siècle avant l’islam) s’est particulièrement distinguée par une lutte sans merci entre christianisme et judaïsme dans la région du Moyen-Orient dès après la christianisation de l’empire romain au IVème siècle sous le règne de Constantin. De là date le mouvement de persécution des juifs de Palestine, lequel a atteint son paroxysme au VIIème siècle du calendrier grégorien dont les premières années coïncident  avec l’avènement de l’islam.

Les chrétiens de l’Empire romain continuaient sans relâche leurs attaques contre les juifs de l’oppression et de la crucifixion qu’ils firent subir à Jésus-Christ; les adeptes du judaïsme furent ainsi crucifiés ou voués au bûcher. Le IVème siècle a avivé chez les juifs de Palestine une soif de vengeance contre la chrétienté, mus en cela par la prise du pouvoir au Yémen par Dou Nawas qui, s’étant converti au judaïsme, a banni la religion chrétienne. Ce chef juif a même rassemblé les chrétiens du Yémen aux abords d’une rivière que le Coran a qualifiée de Ukhdud (i.e fosse rectangulaire située entre deux sentiers montagneux.) pour brûler leurs corps et les enterrer dans cette fosse commune, réalisant ainsi le premier four crématoire contre les adeptes du christianisme.

Le Coran a d’ailleurs fait état de cette boucherie-crémation : «Par le ciel orné de constellations ! par le jour promis ! Par le témoin et ce dont il témoigne ! les hommes de ‘Ukdoud ont été tués. Le feu était sans cesse alimenté, tandis que les gens se tenaient assis autour, témoins de ce que subissaient les croyants. Ils ne leur reprochaient que d’avoir cru en Dieu, le Tout-Puissant, celui qui est digne de louanges, celui à qui appartient la royauté des cieux et de la terre. Dieu est témoin de toute chose. »(1). Mais les séries d’affrontement entre juifs et chrétiens ne se sont pas arrêtées là car après ce massacre, l’Empire romain a sollicité l’Empire d’Abyssinie de venger les chrétiens yéménites en faisant subir aux juifs le même sort qu’ils leur ont réservé ; du coup, le Yémen a demandé la protection de l’Empire persan.

Le Moyen-Orient d’alors s’est vu engagé dans une espèce de guerre religieuse mondiale qui a mis aux prises les deux superpuissances de l’époque : la Perse et Byzance dans une région qui se situe au carrefour de trois continents que sont l’Asie, l’Europe et l’Afrique, plongeant ainsi le monde dans une spirale d’insécurité et de fanatisme religieux. De ce conflit, les annales de l’Histoire retiennent particulièrement la guerre de l’Abyssinie chrétienne, alliée de l’Empire romain, contre le Yémen judaïsé, lui-même allié de l’Empire perse et la guerre dite de l’éléphant où l’Abyssinie a attaqué la Mecque dans le dessein d’y propager le christianisme alors même que cette année naissait le prophète Mohammed, paix et prière soient sur lui. L’attaque visait la destruction du temple païen de la Ka’aba en guise de réaction la sympathie des Arabes envers le Yémen suite à l’agression abyssine. Le Coran relate cet épisode dans la sourate de l’Eléphant.

Après ces guerres par procuration, viendra enfin le choc frontal entre l’Empire byzantin et l’Empire persan suite à l’apparition de l’islam en Palestine, territoire placé sous la domination de Byzance. Ce premier affrontement s’est soldé par la défaite des Byzantins mais la revanche sur les Perses a eu lieu quelques années plus tard, exactement comme l’avait prédit le Coran : «Les Romains ont été vaincus dans le pays voisin ; mais après leur défaite, ils seront vainqueurs dans quelques années. Le commandement appartient à Dieu, avant comme après cela. Ce jour-là, les musulmans se réjouiront de la victoire de Dieu»(2). Cette prédiction exacte est en fait l’un des miracles du Coran.

B) la reconnaissance de l’Autre :

Le contexte conflictuel dans lequel le prophète devait accomplir la mission que Dieu lui a confiée illustre d’autant mieux l’importance que revêt l’appel islamique à la cohabitation entre les religions. En sortant les antagonismes religieux de l’impasse, l’islam a en réalité initié une ère d’harmonie et de concordance qui se fonde sur le principe coranique suivant : «Il n’y a pas de contrainte en religion» ou celui qui a fait dire au prophète s’adressant aux incrédules : «A vous votre religion, à moi la mienne» ou quand Dieu dit dans son Livre Saint : «Dis, la vérité émane de votre Dieu ; libres à vous de croire ou de ne pas croire.»(1), ce qui représente à notre avis le summum de la reconnaissance d’Autrui.

Cet appel islamique n’est point resté à l’état de théorie mais a trouvé son chemin à l’application dans la vie pratique par le prophète lui-même quand il l’a présenté sous sa forme réglementée dans la Constitution écrite déclarée à Médine, ville où il a émigré. Cette constitution qui portait le nom de Sahifa fut la première constitution écrite dans le monde, bien des siècles avant que l’Occident ne commence à consigner ses constitutions dont la première  fut la Constitution des Etats-Unis en 1787, suivie de la Constitution française en 1791.

Lorsque le prophète a émigré à Yathrib (Médine), les juifs de cette région et des régions avoisinantes vivaient dans l’insécurité sociale et religieuse et se sentaient très menacés par les tenants du paganisme et autres associationnistes. Leur peur était d’autant plus grande qu’ils poursuivaient avec terreur ce que faisait subir l’Empire romain à leurs coreligionnaires. D’où l’initiative du prophète qui, à la faveur de sa fameuse Constitution, leur donna des garanties de nature à dissiper leurs inquiétudes. La constitution dite «Sahifa» stipule expressément l’engagement des musulmans à cohabiter pacifiquement avec les gens du Livre au sein de l’Etat islamique que l’envoyé de Dieu a entrepris de fonder à Yathrib. De même, dès qu’il atteignit le Yémen, l’islam a assuré la protection aux chrétiens de Nadjrane qui ont subi jadis l’oppression du régime juif yéménite.

Ces deux événements marquent l’universalité de l’islam, c’est-à-dire sa nette propension à la cohabitation pacifique entre les communautés et la reconnaissance de leurs spécificités.

La Constitution de Médine a  en fait pris l’allure d’une convention passée entre les différentes communautés de la cité, indépendamment de leurs origines ethniques ou confessionnelles afin que cette cité devînt un havre de paix où il n’est pas fait de place aux ségrégations religieuses.

Ces communautés étaient constituées de tribus arabes d’une rivalité proverbiale telles les deux tribus Al Aws et Al Khazradj qui se sont livré pendant d’interminables années une guerre d’usure où ni l’une ni l’autre partie n’a triomphé malgré les grands dégâts matériels et humains qu’elle a occasionnés.

Les chefs de guerre des deux tribus se sont entredéchirés pour le contrôle de Médine mais ne voyant pas venir la fin des hostilités, ils se sont résignés à faire la paix et à vivre en bon voisinage sous la direction d’un chef neutre. Les citoyens de Médine qui ont embrassé l’islam avant l’Emigration de Mohammad dans leur ville ont demandé à celui-ci d’être ce chef réconciliateur. Ils lui ont dépêché une délégation qui lui a fait savoir la disposition des médinois de l’accueillir et de vivre sous ses ordres. Le Prophète les a alors accueillis et conviés d’abord à embrasser la religion musulmane avant de leur promettre sa protection et de s’engager à veiller aux intérêts de Médine dès qu’il s’y serait installé en provenance de la Mecque.

C’est ainsi que la Constitution dite Sahifa a préconisé la cohabitation de toutes les communautés à l’intérieur d’un même Etat, passant ainsi d’un tribalisme farouche vers l’instauration d’une unité rassemblant les populations qui se sont engagées à soutenir et à protéger le prophète dans leur territoire, d’où leur nom : Al Ansar (les partisans du prophète) et ceux qui ont émigré avec lui qu’on appelle les Muhadjiruns (disciples qui ont émigré en compagnie du prophète de la Mecque vers Yathrib). Entre ces deux groupes, le prophète Mohammad a établi des liens de fraternité authentique, ainsi Ansar et Mouhadjiroun deviennent frères en tout sauf en matière de succession, les alliances matrimoniales étant permises entre eux.

Les articles 40 et 48 de ladite Constitution stipulent que les Ansar et les Mouhadjirines s’engagent à se soutenir mutuellement et à s’unir devant toute agression contre Yathrib. La rivalité historique des deux tribus s’est vue ainsi transformer en une alliance à même de repousser leurs ennemis communs.

Fait révélateur, le texte de cette Constitution n’a à aucun moment établi de différence entre la tribu des Aws de celle d’Al Khazradj car aux yeux de Mohammad, ils font toutes deux partie de la communauté des Ansars. De même que la distinction tribale fut ignorée, de même que la ségrégation religieuse fut dépassée car ladite Constitution s’adresse à «la communauté de Yathrib «dans laquelle elle intègre toutes les populations de la cité, qu’ils soient musulmans, juifs, arabes judaïsés ou même païens».

Cette Constitution historique a défini le statut juridique des juifs et des polythéistes au sein de la communauté musulmane, leur conférant la qualité d’alliés des musulmans et dissipant par- là même les craintes qui les animaient avant l’union islamique des tribus d’Al Aws et Al Khazradj. En fait, la rivalité belliqueuse de ces deux tribus profitait aux juifs et aux païens qui se sont affirmés en tant que puissances et pôles d’équilibre entres les forces militaires de la région car les deux tribus arabes dans leur guerre fratricide,  contractaient souvent des alliances stratégiques avec les juifs.

Grâce à la nouvelle Constitution, l’heure était à la politique de la fédération : tous les signataires de la nouvelle Constitution se sont engagés à s’unir contre tout ce qui est de nature à nuire aux habitants de Médine qu’ils soient musulmans, juifs ou païens. Cette alliance fut d’abord contractée dans le but de se défendre contre la tribu païenne de Qoraich qui s’apprêtait à envahir Médine après que l’islam y fût pacifiquement instauré par Mohammad, paix et prière soient sur lui.

De l’article 26 à l’article 39 de cette Constitution, il est stipulé que les juifs entretiennent avec les musulmans un lien d’allégeance ou d’alliance. A cet effet, les tribus qui constituaient les juifs de Médine n’ont pas été nommément cités ; elles étaient au nombre de trois : Qunaika’a, Quraiyda, An Nadhir. Si la Constitution a volontairement omis de les citer, c’est pour signifier que le texte s’adresse aussi aux juifs d’autres tribus et que partant, ladite Constitution transcende effectivement toutes les ségrégations tribales et initie l’ère de la cohabitation pacifique des religions, abstraction faite des appartenances ethniques.

Mais en plus de la liberté de culte, la constitution a conféré aux juifs, en vertu de l’article 40, leur indépendance économique. Ainsi, tout comme les musulmans, ils pouvaient disposer de leurs biens comme ils l’entendaient mais étaient en revanche obligés de contribuer au budget de défense de la communauté médinoise afin de garantir la paix.

Des dispositions de cette Constitution déterminent les conditions de paix collective et donnent aux différents alliés de Médine la possibilité d’établir la paix avec leurs ennemis ; ainsi, il a été stipulé en vertu de l’article 49 que les juifs sont habilités à contracter la paix à titre séparé si ceci ne s’oppose pas aux intérêts de la nouvelle religion.

De même que le Prophète a donné aux juifs toutes les garanties d’une cohabitation pacifique, il a adopté le même comportement vis-à-vis des chrétiens dès lors que l’islam a atteint Nadjrane, au Yémen où dominait une communauté chrétienne majoritaire soutenue par une minorité païenne.

A près s’être établi à Yathrib, les chrétiens de Nadjrane avaient dépêché auprès du Prophète une délégation de soixante personnes. A la suite de longues discussions concernant son message divin et après avoir été convaincu de sa sincérité, ils lui ont demandé de dépêcher un émissaire chez eux ; en effet, le messager de Dieu a délégué pour cette mission Amr Ibn Hazm qui a ouvert la voix à un traité de paix avec les chrétiens de Nadjrane.

Ce traité stipule ce qui suit : «les chrétiens de Nadjrane et de ses faubourgs sont sous la protection de Dieu et la responsabilité de son prophète Mohammed. Le messager de Dieu se porte garant de leur sécurité en tant que personnes, de la sécurité de leurs biens, de leur religion, de leurs tribus, de leurs activités économiques et des biens qu’ils possèdent. Il s’engage à ne déposer aucun de leurs évêques et à ne limoger aucun de leurs moines, à n’exercer sur eux aucune espèce d’avilissement ni d’humiliation, à ce qu’aucune armée musulmane ne foule leur sol et à ce qu’ils ne souffrent d’aucune ingérence dans leurs affaires internes de la part des musulmans. En revanche, les chrétiens de Nadjrane auront à ravitailler les musulmans qui traverseront leurs territoires aussi bien en temps de guerre qu’en tant de paix et ce, tant et aussi longtemps que durera leur passage en territoire chrétien, la durée maximale de cette présence étant fixée à vingt jours». En retour, l’Etat islamique se charge d’assurer leur protection contre toute agression ennemie.

Vivant avec l’appréhension que ne se reproduise le massacre perpétré contre eux par les juifs, les chrétiens de Nadjrane ont pu, grâce à ce traité, exorciser les peurs qui les hantaient depuis plusieurs années. L’engagement de l’islam en faveur d’un bon voisinage avec les chrétiens fut pour ainsi dire la deuxième illustration du principe de coexistence pacifique prônée par la religion du prophète Mohammad. Cette coexistence qui fut mise en application de manière effective prouve sans équivoque que l’islam appelle au bon voisinage avec les deux autres religions révélées.

Cette cohabitation tripartite a donné naissance à quelques lois fondamentales. Ainsi, en matière matrimoniale, le musulman est tout à fait libre de s’allier aux juifs et aux chrétiens par le mariage. L’épouse juive ou chrétienne a les mêmes droits et les mêmes devoirs que l’épouse musulmane, elle est absolument libre de ne pas abjurer sa religion et pratiquer librement son culte aussi bien dans la maison de son époux que dans les lieux de culte de sa religion : la synagogue pour la juive et l’église pour la chrétienne. D’ailleurs, même le Prophète avait pris pour épouses une juive du nom de Safia Bint Huyi Ibn Akhtab et une chrétienne, Maria la Copte.

Le Coran a expressément légalisé le mariage du musulman avec les femmes des deux autres religions du Livre à deux conditions : que la femme soit  chaste et vertueuse et que l’époux lui verse une dot : «l’union avec les femmes croyantes et de bonne condition et avec les femmes de bonne condition faisant partie du peuple auquel le Livre a été donné avant vous, vous est permise, si vous leur avez remis leur dot.»(1) .

Quelques compagnons du prophète ont à leur tour épousé des femmes de religion révélée. Ainsi, Othman Ibn Affan, troisième calife de l’islam, et Talha Ibn Obaid ont contracté mariage avec deux chrétiennes, quant à Hudaifa Ibn Al Yaman, il a épousé une juive. Dans un autre registre, la cohabitation entre les gens du Livre a engendré des règles concernant l’autorisation faite aux musulmans de consommer les animaux sacrifiés selon les rites des chrétiens et des juifs ainsi que leur nourriture. Traitant de ce que Dieu a rendu licite pour les musulmans, le Coran dans la même sourate précédente affirme : «Aujourd’hui les bonnes choses vous sont permises. La nourriture de ceux auxquels le Livre a été donné vous est permise, et votre nourriture leur est permise.»(2) En matière de nourriture, il n’est fait exception que des aliments proscrits dans le Coran, tels la bête morte, la viande de porc et ce qui a été immolé à un autre que Dieu comme c’est l’usage en régime païen.

Dans un hadith, le prophète s’adresse à ses compagnons qui viennent de fouler la terre de l’Empire perse pour la première fois en disant : «Maintenant que vous en terre persane, si vous achetez de la viande chez un juif ou un chrétien, consommez-là mais n’en faites rien si vous l’achetez chez un mazdéen».

De là, on peut noter que les gens du Livre jouissaient au sein de la communauté islamique d’un statut particulier et on ne peut plus ouvert. Les citoyens de confession judéo-chrétienne vivant en terre musulmane sont appelés Ahl Adhimma et celui qui jouissait du statut est appelée Dhimmi, c’est-à-dire celui que Dieu, son prophète et l’ensemble des musulmans ont mis sous leur responsabilité afin de le protéger contre toute agression. La qualité de dihmmi peut également être conférée à un sujet afin qu’il jouisse d’un statut spécial au sein de l’Etat islamique même s’il n’embrasse pas la religion d’Etat qu’est l’islam. Les termes dhimma ou dhimmi n’étaient ni péjoratifs ni avilissants mais un signe d’honneur et de distinction. Car le statut de dhimmi confère à son titulaire une citoyenneté complète au sein de l’Etat islamique auquel il appartient. Ayant les mêmes droits et obligations qu’un musulman, il est toutefois dispensé du Jihad et tenu par les dispositions de sa religion en matière de statut  familial, de mariage, de divorce et de succession. Cependant, en guise de compensation aux services rendus par l’Etat, il verse une djizia ( sorte d’impôt) à la Caisse des musulmans ( Bayt Al Mal).

Nombreux sont les hadiths qui exhortent les musulmans à témoigner respect et considérations aux dhimmis. Un hadith dit à ce propos : «Porter atteinte à un dhimmi, c’est porter atteinte à Dieu et à Son prophète.»

Plusieurs épisodes de l’histoire nous rappellent comment, à des fins nobles, le prophète et ses compagnons et, plus tard, les califes de l’islam ont passé des accords de dhimma avec les non musulmans. Citons, à ce titre, le fameux gage de sécurité donné par Omar, deuxième calife de l’islam, aux chrétiens de Jérusalem après la conquête d’Al Qods. Par ce genre de garantie, l’islam s’est engagé à protéger la religion chrétienne, à garantir sa pratique sur terre musulmane, à protéger ses églises, ses crucifix et ses évêques.

C’est dans cet esprit que le calife Omar s’est gardé de faire sa prière dans l’église de la Résurrection  pour qu’elle ne soit transformée en mosquée par les musulmans. C’est dans cette même optique que Amr Ibn Al A’as, après la conquête de l’Egypte, s’est engagée à garantir aux chrétiens la protection des églises et la liberté du culte.

Khaled Ibn Al Walid a donné le même gage de protection aux chrétiens d’Iraq et de Syrie ; il a décrété à ce propos : «les chrétiens peuvent sonner les cloches de leurs églises à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, sauf aux  heures des prières des musulmans et peuvent sortir les crucifix leurs jours de fête.».

Quant au quatrième exemple de bon voisinage de l’islam avec les autres religions, il réside dans la cohabitation avec les païens pacifistes, ce qui illustre la dimension globale que l’islam a donnée au principe de cohabitation et de reconnaissance de l’Autre.

L’islam, tout comme les deux autres religions révélées, est venu mettre un terme aux différentes formes de paganisme. Mais il s’est en même temps gardé de nuire aux païens qui se montraient pacifiques et qui leur étaient liés par un acte de cohabitation et de paix. Ceux-là portaient le nom de pactisants ou de protégés. Nulle guerre ne doit être déclarée contre eux, leurs droits fondamentaux étaient sauvegardés ; quant à leurs droits  civiques et pénaux, ils étaient garantis au même titre que ceux des musulmans et des dhimmis.

Les païens de Médine représentaient une partie de cette cohabitation réglementée par la Constitution de Médine en vertu de laquelle tous ces peuples formaient la communauté de Yathrib mais aussi le noyau du Grand Empire islamique.

Conclusion :

Ces principes qui reflètent la tolérance et l’ouverture de l’islam sur les spécificités des autres religions  et condamnent la violence et le terrorisme religieux doivent être inculqués aux différentes générations dans les écoles, les instituts, les universités et même dans les foyers comme faisait le Prophète avec sa première communauté musulmane. C’est ainsi qu’on parviendra à conjurer l’image d’un islam fanatique et haineux et à lui substituer l’image authentique d’un islam ouvert qui tend la main à l’Autre sans exclusion aucune.

Le dialogue entre les religions et les civilisations devrait largement s’inspirer des principes de notre religion tolérante. En adoptant la sagesse dans le dialogue, l’exhortation et le dialogue pacifiques, les musulmans pourront contribuer au dialogue universel avec la certitude qu’ils réussiront à présenter l’islam sous son vrai jour : un islam de cohabitation, de tolérance et d’ouverture.

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(1) Les Prophètes :  21, verset 107

(2) Les Saba’: 38, verset 28

(3) Le Pèlerinage: 22, verset 1.

(4) Fater : 35, verset 5.

(5) Les appartements : 49, Verset 13.

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(1) La Vache : 2, verset 185.

(2) La Vache, verset 286.

(1)   Les Prophètes : 21, verset 107.

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(1)   Mohammad, 47, verset 19

(2)   La Royauté : 67, verset 15

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(1)   Le rassemblement : 59, verset : 23.

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(1) La Vache : 2, verset : 208.

(2) La Vache : 2, verset : 208.

(3) Le Pèlerinage, 22, versets : 39-40.

(3)   La Vache : 2, verset : 216.

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(1) La Vache : 2, verset : 190

(2) La Vache : 2, verset : 194

(3) Les Femmes : 4, verset : 90.

(4)   L’Epreuve : 60, versets: 8-9.

(5)   Le Butin : 8, verset : 61.

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(1) Les Femmes : 4, verset  94.

(2) Le Butin : 8, verset 67.

(3) Mohammad : 47, verset 4.

(2)   Le Butin : 8, verset 58.

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(1)   Les abeilles : 16 ; verset 125.

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(1) L’Araignée : 29, verset : 46.

(2)   Les Abeilles : 16, verset : 125.

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(1)   La famille de Imran : 3, verset : 64.

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(1) Les Constellations : 85, versets 1-10.

(2)   Les Romains : 30, versets 1-4.

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(1)   La Caverne : 18, verset 29.

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(1) La Table : 5, verset : 5.

(2) La Table : 5, verset : 5.

 

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