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L’universalité de l’islam
et son appel à la paix, à la coexistence et à la
reconnaissance de l’Autre
Pr Abdelhadi Boutaleb
Introduction :
Tout au long de son histoire, le monde a connu une
kyrielle de religions, de croyances, de courants idéels et de civilisations. Il
s’agit de religions révélées - où Dieu fit descendre Son Livre sur les
prophètes-, de croyances d’essence positive, de courants intellectuels et de
civilisations à vocation régionale ou universelle. La plupart de ces religions
et écoles de pensées ont eu pour mission d’assurer le bien-être de l’Homme, de
le moraliser ou d’activer les systèmes qui organisent sa vie. Il n’en reste pas
moins qu’elles aspirent toutes à sensibiliser et à préparer l’être humain au
rôle qui lui est dévolu dans le peuplement de la terre.
Il n’empêche que ces institutions diffèrent quant
à la manière de diffuser leurs messages car si les unes ont préconisé l’approche
du dialogue, de la coopération et de l’entente, les autres ont pris le parti de
l’affrontement qui dégénère souvent en conflits et en belligérances. L’Histoire
a connu à cet égard des civilisations qui ont bafoué la dignité humaine,
d’autres qui furent purement matérialistes sans oublier celles qui ne se
fondaient que sur la philosophie de l’absurde faisant fi des valeurs et se
dissociant des bonnes mœurs.
La présente étude que nous avons intitulée :
«l’Universalité de l’islam, son appel à la paix, à la cohabitation et à la
reconnaissance de l’Autre» présente les caractéristiques de l’islam en tant que
religion et civilisation et montre comment, à travers l’accomplissement et la
diffusion de son message dans le monde, l’islam a préféré l’option du dialogue à
celle de l’affrontement et de l’intolérance et comment il a gagné les cœurs de
ses interlocuteurs qui ont accepté son message, évitant de la sorte de conquérir
leurs terres et de les soumettre à sa suprématie par un quelconque abus de
pouvoir.
L’universalité de l’islam :
L’islam est un message universel révélé par Dieu à
Son prophète Mohammad ( Paix et Salut soient sur lui). Tous ceux à qui s’adresse
ce message sont désignés dans le Coran par le vocable Al Alamine (les mondes ou
les univers), et les théologiens musulmans de nous apprendre à ce propos que le
monde est tout ce qui se différencie du Tout-Puissant. Ainsi, dans la sourate
des Prophètes, on peut lire : «Nous t’avons seulement envoyé comme miséricorde
pour les mondes»(1). Le Coran désigne également ces mondes par le terme An Nas
(les hommes), comme on peut le constater dans le verset suivant : «Nous t’avons
envoyé à la totalité des hommes, uniquement comme annonciateur de la bonne
nouvelle et comme avertisseur.»(2). Dieu s’adresse en fait à deux catégories
d’hommes :
- La première correspond à ceux qui ont cru au
message du prophète Mohammad et l’ont suivi ; à ce titre, le Coran s’adresse à
eux par la formule : «Ô vous qui croyez».
- La seconde renvoie à ceux qui n’ont pas cru au
message de l’islam mais pour laquelle l’invitation à embrasser l’islam tient
toujours. C’est ainsi que pour s’adresser à cette catégorie, le Coran utilise
l’expression : «Ô vous les hommes» car dans ce cas le message coranique revêt un
caractère universel comme quand Dieu dit : «Ô vous les hommes craignez votre
Seigneur; le tremblement de terre de l’Heure sera sûrement quelque chose de
terrible!»(3) ou «Ô vous les hommes, la promesse de Dieu est vraie»(4)ou encore
: «Ô vous les hommes, Nous vous avons crées d’un mâle et d’une femelle et Nous
vous avons constitués en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez
entre vous»(5).
Pour que le message de l’islam maintienne son
universalité, le Coran s’est limité à poser les fondements de ses lois qui ne
varient pas en fonction du temps et résistent à l’évolution du monde. Quant aux
dérivations de ces lois, elles sont pour la plupart traitées dans le détail par
la Sunna (actes et paroles du Prophète). Aussi n’incombe-t-il aux docteurs de la
loi islamique que de légiférer par jurisprudence (Ijtihad) dans les affaires de
leur temps, à condition de ne pas contrevenir aux principes de base arrêtés par
le Coran et la Sunna. Or, en permettant la mise à jour des préceptes de l’islam
et en l’adaptant à l’évolution du monde dans le cadre des fondements islamiques
éternels, cette notion d’Ijtihad consacre l’universalité du message islamique et
le rend valable en tout temps et en tout lieu.
Certes, l’islam fut révélé sur une terre et dans
une langue arabes, mais il a aussitôt pris une dimension universelle, à mesure
que les empires et les royaumes islamiques prenaient de l’ampleur, favorisant
ainsi l’expansion de l’islam dans divers continents et contrées. De fait, ni
l’arabité de Mohammad (paix et salut soient sur lui) ni la langue arabe du Coran
n’ont empêché l’islam de revêtir un caractère universel. Comme l’a si bien dit
l’un des théoriciens de la pensée islamique : «le fait que le soleil se lève à
l’Orient ne l’empêche guère de diffuser sa lumière sous d’autres cieux, ses
rayons transforment l’eau de mer où qu’elle soit en une eau douce et font mûrir
les fruits partout, et pénètrent dans les profondeurs de toutes les terres pour
y emmagasiner des réserves d’énergie.»
L’historien se doit de remarquer que tous les
pionniers arabes qui ont marqué de leur empreinte l’histoire de la prédication
islamique ainsi que les Arabes qui militaient en faveur du retour progressif de
l’islam à travers le monde n’étaient pas légion. Même les titres des sourates
coraniques ne revêtent pas des sens exclusivement arabes, il en est même qui
renvoient à des référents universels ou à tout le moins non arabes. A l’appui,
nous pouvons citer des titres de sourates comme Noé, la Famille de Imran,
Joseph, Marie, Luqman et même les Romains.
Il n’est pas jusque dans les histoires coraniques
qui relatent l’état des nations anciennes qui n’ait une portée universelle. Le
Coran a en effet a insisté sur le malaise que vivaient nos sociétés et sur la
nature des luttes qui les ont ravagées : une lutte sans vergogne pour le
pouvoir, une lutte entre les nantis et les démunis, le bien et le mal, le vice
et la vertu, la foi et la mécréance, l’unicité de Dieu et le polythéisme.
En soutenant que le message du Prophète est une
continuation des messages révélés avant lui et en stipulant que le messager de
Dieu adhère aux Livres que le Tout-Puissant fit descendre sur les envoyés qui
l’ont précédé, l’islam ne fait que nous conforter dans la dimension universelle
de son approche. L’islam est une religion de la prime nature, elle s’adresse à
l’Homme universel qui, en ne se limitant ni au temps ni à l’espace, constitue
une entité ayant une dimension géographique, dont l’étendue n’a d’égale que son
universalité et sa diversité.
C’est ainsi que l’islam s’est toujours pratiqué
avec aisance car il s’est adapté de manière équilibrée à la nature humaine qui
s’est affirmée depuis l’apparition d’Adam jusqu’à nos jours. Or, l’un des
principes de base de la loi islamique est formulé dans le Coran comme suit :
«Dieu veut la facilité pour vous, Il ne veut pas la contrainte.»(1) ou encore :
«Dieu n’impose à l’Homme que ce qu’il peut porter»(2). En outre, il est dit dans
le hadith : «La religion est facilité, mais elle triomphera de quiconque
l’aborde avec rudesse.»
L’islam englobe les préceptes du Bien qui
correspondent à la dimension globale et universelle de la vertu et partant à ce
qu’on appelle le droit naturel. C’est pour cette raison que l’islam se présente
comme une religion de la prime nature qui convient à l’univers que Dieu a créé
et qui continuera tant et aussi longtemps que l’homme existera.
C’est pour cela aussi que l’islam est dit
religion de tolérance, qui s’ajuste aux capacités de l’Homme et ne charge pas
celui-ci de ce qu’il ne peut supporter.
Selon quelques analystes, le mot «miséricorde»
résume à lui seul toutes ces valeurs, et c’est par ce terme que le Coran
qualifie l’apostolat de Mohammad. Ainsi, Dieu s’adresse à son envoyé par ces
termes : «Nous ne t’avons envoyé que pour répandre la miséricorde dans le
monde»(3). De la même manière, le terme «amour»résume toutes les valeurs du
christianisme dont on dit que c’est une religion d’amour. Le dénominateur commun
de toutes ces valeurs est le fait qu’elles se situent au milieu de deux
extrémités. Or, il est dit dans le Coran que Dieu a fait de la Oumma islamique
une nation modérée. De là, on peut affirmer que l’islam est l’ennemi de tous les
extrémismes autant en religion qu’en matière de comportement humain.
Par ailleurs, l’universalité de l’islam s’illustre
par ce principe éminemment islamique contenu dans le Coran, à savoir que Dieu a
fait de l’Homme son lieutenant sur terre. Tous les êtres humains qui se sont
succédé à travers les âges et se succéderont à l’avenir sont les vicaires de
Dieu sur terre ; la mission dont ils sont investis consiste à l’exploiter, à
l’entretenir et à la conserver pour y perpétuer l’existence humaine. C’est à ces
hommes et à ces femmes que s’adresse le message de Mohammad tel qu’il est
reporté dans le discours du Coran et de la Sunna. L’application des instructions
islamiques matérialise cette office qui ne peut souffrir aucune déviation
morale.
Cependant, la notion de lieutenance ou de
délégation est régie par des normes que l’on peut illustrer par les deux
sourates suivantes : dans la première, Dieu dit : «Sache qu’en vérité, il n’y a
de Divinité que Dieu»(1). Quant à la seconde, elle affirme que : «C’est Lui
(Dieu) qui a fait que la terre vous soit très soumise. Parcourez donc ses
grandes étendues et mangez de ce que Dieu vous accorde.»(2) Ainsi, la croyance
en un Dieu Unique, l’adoration de Dieu et l’accomplissement des bonnes œuvres
sont en principe les normes qui régissent cette lieutenance.
L’islam est destiné à l’Homme en général et
l’approche islamique est d’autant plus universelle qu’elle prêche l’entente
entre les peuples comme énoncé dans le Coran. C’est en effet une approche qui
assimile dans leur totalité les races, les coutumes, les nationalités, les
continents, les frontières terrestres, maritimes, aériennes, et transcende les
différences que les hommes ont inventées entre eux et sur lesquelles ils ont
établi leurs systèmes. Car de même que Dieu est Unique, de même que ses
créatures sont partout les mêmes.
Le Prophète abonde dans ce sens quand il dit que
: «tous les hommes descendent d'Adam et Adam est fait de terre.» et quand il
affirme que : «le blanc n’a pas de mérite sur le noir ni l’arabe sur le non
arabe», conjurant ainsi toute forme de racisme et de ségrégation ethnique. Dans
le même esprit, le Prophète condamne le retour des hommes – dont les Arabes- aux
pratiques de la Jahiliya (période pré-islamique) qui faisait la part belle aux
titres sociaux et à la naissance (faut-il signaler à cet égard que toute société
a connu sa Jahiliya). A cet effet, il a résumé tous les mérites de l’homme en
une seule qualité morale absolue : la dévotion aux préceptes divins, lesquels
préceptes régentent les droits de Dieu aussi bien que les droits des êtres
humains.
L’exhortation de l’islam à la paix :
Jusqu’à l’avènement de l’islam, le monde était le
théâtre de luttes acharnées et sanguinaires qui mettaient aux prises différentes
communautés dans le seul but de détenir le pouvoir et d’assurer expansion et
suprématie. Du coup, les victoires réalisées sur les adversaires et les butins
récoltés étaient la voie royale vers la suprématie de quelques empires et
royaumes, vers la faiblesse et le déclin d’autres. De même que le brigandage
d’alors fut d’une certaine manière une source de revenus pour les malfaiteurs
qui le pratiquaient pour s’approprier illicitement les biens des caravanes, de
même que les guerres furent un moyen d’expansion et de suprématie pour les
nations puissantes.
Si ce phénomène demeure toujours d’actualité dans
le monde d’aujourd’hui que ce soit de manière latente ou manifeste, il n’en
demeure pas moins que la communauté politique actuelle se distingue par
l’existence d’une opinion publique internationale qui condamne le recours à la
guerre et de conventions internationales contre l’usage de la force. Or, toute
la littérature internationale produite en la matière rejoint parfaitement les
principes de l’islam. Aussi l’humanité saura-t-elle se libérer des affres de la
guerre sous peu que ces traités soient mis en application et à condition d’y
mettre la volonté et les bonnes intentions nécessaires. Dans la plupart des
communautés humaines qui se sont succédé au fil de l’Histoire, les guerres,
fussent-elles injustes, faisaient la grandeur des nations et conféraient aux
vainqueurs prééminence et hégémonie sur les vaincus.
Au cours des trois siècles précédents, quelques
Etats non musulmans n’ont eu de cesse de glorifier la guerre qu’ils n’eussent
légitimé les expansions impérialistes, arguant du fait que c’est de missions
civilisatrices qu’il s’agit, qu’il faut livrer bataille aux peuples et aux
contrées barbares afin, prétendent-ils, d’y jeter les bases de la civilisation
occidentale tout en les soumettant à leur joug et en profitant de leurs
richesses.
En effet, l’idée d’expansion coloniale qui est née
dans les pays capitalistes procède d’un sentiment de suprématie et de superbe,
créant chez eux le besoin impérieux d’étendre leur hégémonie sous d’autres
latitudes sous prétexte qu’ils sont investis d’une mission civilisatrice. De
nombreux théoriciens du colonialisme notamment en Grande-Bretagne et en France
ont étoffé cette idée pour faire croire à l’opinion publique d’alors que la
puissance des Eats se mesurait à l’aune de son expansion et de l’annexion des
territoires d’autrui.
Des juristes ont alors fait leur apparition dans
les pays colonialistes, qui à grand renfort d’instruments juridiques ont soutenu
l’entreprise coloniale. Ils ont de facto et de jure légitimé l’usage de la force
pour occuper les pays pauvres et ont considéré juste la guerre colonialiste. Ils
sont même allés jusqu’à soutenir que les pays qui s’y opposaient s’érigeaient en
fait contre la diffusion des valeurs matérielles et spirituelles qui
distinguaient les peuples civilisés car en refusant d’ouvrir leurs cœurs au
christianisme, ils allaient à l’encontre de leur bien-être.
En aucun cas on ne peut dire que la loi islamique
est belliqueuse car l’islam est de fait une religion de tolérance, son Prophète,
comme il est dit dans le Coran, prêche la miséricorde. Or, la guerre et la
miséricorde sont aux antipodes et celle-ci ne peut exister que dans une logique
de paix.
Pour preuve, il est du devoir de tout musulman de
prononcer la formule : «la paix soit sur vous» pour saluer en toute quiétude
ceux qu’ils rencontrent sur son chemin. A cet égard, un hadith dit en
s’adressant à l’individu musulman : «salue (en utilisant la formule précitée)
ceux que tu connais et même ceux que tu ne connais pas»
La salutation par la formule «la paix soit sur
vous» qui a été diffusée par l’islam a annoncé le début d’une ère nouvelle
fondée sur la sérénité et mettant fin à la haine, aux belligérances et
entre-déchirements de toutes sortes.
Dans ce contexte, le prophète a invité les gens à
instaurer la paix autour d’eux ; il a dit à ce propos : «instaurez la paix »
mais il faut entendre par-là qu’au delà de sa dimension sociale, la paix doit
acquérir une envergure universelle. C’est par sa diffusion à travers la planète
que la paix saura faire taire le bruit des canons. Dès lors, la salutation de
l’islam sera le prélude d’un comportement pacifique au sein des sociétés
humaines.
En période préislamique, les communautés humaines
-dont les Arabes- croulaient sous le poids des guerres dites conventionnelles.
La fibre martiale de l’époque a semé le désordre, déstabilisé les sociétés et
fit régner l’insécurité sous toutes ses formes, y compris l’insécurité
alimentaire. Mais par Sa miséricorde, Dieu a préservé la tribu de Quraich de la
famine et l’a délivrée de la peur pour qu’en retour elle L’adore et Lui obéisse.
Les caractéristiques des Arabes de la Jahiliya
étaient la vaillance, la réfutation de l’injustice et la réparation du
déshonneur à tel point que certains hommes enterraient leurs filles vivantes
pour éviter que soit souillé leur honneur. Or, la guerre était le créneau tout
indiqué pour que l’Arabe de l’époque fît étalage de toutes ces qualités. La
pratique martiale était d’autant valorisée que les nouveau-nés de sexe masculin
portaient des prénoms comme Harb (guerre) afin d’être élevés en guerriers et
leur faire aimer les champs de bataille.
Dans pareille société, rien n’eut été plus
efficace et plus pertinent pour le musulman que de se distinguer par son
invitation à la paix à travers sa formule de salutation habituelle «paix soit
sur vous», que ses interlocuteurs appartiennent à sa tribu ou qu’ils soient de
tribus différentes. Conformément au principe de fraternité universel prôné par
l’islam, il n’existe point de distinction entre les musulmans. Les obstacles et
les frontières se sont dissipés et le mérite ne se mesure plus à l’aune de
l’appartenance nationale ou ethnique ni par la couleur de la peau mais au
degré de piété de l’individu. Le Coran ne nous apprend-t-il pas que la paix est
l’un des attributs de Dieu : «Il est Dieu ! il n’y a de Dieu que Lui ! Il est le
Roi, le Saint, la Paix»(1)
Bien avant les organisations internationales,
l’islam a instauré les principes de la paix mondiale comme il est dit
expressément dans le Coran «Ô vous qui croyez ! entrez tous dans la paix »(1).
Le Coran condamne par ailleurs la transgression de ces principes et la considère
comme une propension blâmable au mal ; pire, une marche sur les traces de
Satan. Car dans le Coran l’invitation à la paix mondiale est assortie de la mise
en garde suivante : «Ne suivez pas la trace du Démon ; il est pour vous un
ennemi déclaré.»(2)
Mais en prêchant cette culture de paix, le
prophète Mohammad, tout comme les musulmans de la première heure se sont attiré
les foudres des ennemis de l’islam. L’envoyé de Dieu a dû essuyer les affronts
les plus ignobles malgré son appartenance aux puissantes tribus de Quraich et
des Bani Hachem.
Aussi fallait-il attendre que l’islam s’instaurât
à Médine grâce à l’Emigration des musulmans (Hijra) pour que le droit à la lutte
soit légitimé par Dieu dans le but de riposter aux infidèles qui ont malmené les
adeptes du prophète et les ont contraints à quitter leur terre d’origine, la
Mecque. Dieu dit à cet effet : «Toute autorisation de se défendre est donnée à
ceux qui ont été attaqués parce qu’ils ont été injustement opprimés (Dieu est
Puissant pour les secourir) et à ceux qui ont été chassés injustement de leurs
maisons, pour avoir dit seulement : Notre Seigneur est Dieu !»(3) .
Le fait est que les musulmans qui se sont complus
dans la culture de la paix dont le prophète a énoncé les principes au monde
entier furent à un certain moment acculés à combattre. Très enclins à la paix,
évitant à tout prix la guerre tant glorifiée à l’époque de la Jahiliya, ils
furent obligés de s’aguerrir et de s’apprêter le moment venu à descendre sur les
champs de bataille pour que la mission du prophète surmonte les obstacles qui
entravent son accomplissement. D’où la sourate suivante : «le combat vous est
prescrit, et vous l’avez en aversion. Il se peut que vous ayez de l’aversion
pour une chose alors qu’elle est un bien pour vous et il se peut que vous aimiez
une chose alors que c’est un mal pour vous. Dieu sait, et vous vous ne savez
pas»(4) .
Les deux termes kital (combat) et jihad (effort de
guerre) renferment le sème de l’interaction (en langue arabe le schème fi’al
dénote l’action et la réaction)et sont utilisés avec récurrence dans les textes
religieux qu’il s’agisse du Coran ou de la Sunna (Ils combattent au nom de Dieu,
ils tuent et sont tués.). Ainsi, le mot kital est utilisé dans la littérature
islamique comme synonyme de guerre avec cette différence qu’il désigne une
guerre légitime, juste, régie par de règles que les combattants musulmans
s’engagent à respecter. La guerre dans l’optique de l’islam (Al kital et Al
jihad) se distingue de la guerre au sens commun par les caractéristiques
suivantes :
- En islam, la paix générale représente la règle
alors que la guerre constitue une exception et est assortie d’un ensemble de
restrictions ; mais le recours à l’option de guerre ne doit servir qu’à la
restauration de la paix, fondement de la société islamique.
- La guerre ne doit être qu’un instrument de
riposte à l’agresseur dans la mesure des dégâts qu’il a causés, sans abus aucun.
Dieu dit : «Combattez dans le chemin de Dieu ceux qui luttent contre vous. Ne
soyez pas transgresseurs ; Dieu n’aime pas les transgresseurs»(1). Il dit aussi
: «Soyez hostiles envers quiconque vous est hostile dans la mesure où il vous
est hostile.»(2) et «S’ils se tiennent à l’écart, s’ils ne combattent pas contre
vous, s’ils vous offrent la paix, Dieu ne vous donne plus alors aucune raison de
lutter contre eux»(3).
- Les désaccords religieux ne justifient pas la
belligérance et la haine, ils n’empêchent pas non plus de se comporter
pacifiquement et de vivre en bonne intelligence avec les contradicteurs pour le
bien de la société. Bref, l’entrée inconditionnelle en conflit avec les adeptes
d’autres religions n’est guère justifiée. On peut lire dans le Coran à ce propos
: «Dieu ne vous interdit pas d’être bons et équitables envers ceux qui ne vous
ont pas combattus à cause de votre foi et qui ne vous ont pas expulsés de vos
maisons ; Dieu aime ceux qui sont équitables. Dieu vous interdit seulement de
prendre pour patrons ceux qui vous expulsent de vos maisons et ceux qui
participent à votre expulsion. Ceux qui les prennent en patrons, voilà ceux qui
sont injustes»(4).
- Le principe de combat par contrainte doit
toujours être lié à l’option de paix si tant est que l’ennemi y soit disposé :
dans le Coran, il est dit «S’ils s’inclinent à la paix, fais de même»(5).
- Le combat des musulmans n’est pas mû par l’appât
du gain matériel ni par l’attrait des butins et captures de tout genre. Le
combat vise avant tout la défense de la religion, l’exaltation de la parole de
Dieu et la création d’un climat propice à la diffusion de la foi islamique : «Ô
vous qui croyez ! Soyez lucides lorsque vous vous engagez dans le chemin de Dieu
; ne dites pas à celui qui vous offre la paix : «tu n’es pas croyant». Vous
rechercheriez ainsi les biens de la vie de ce monde ; mais le butin est abondant
auprès de Dieu !»(1). «Il n’appartient pas à un prophète de faire des captifs,
tant que sur la terre, il n’a pas complètement vaincu les infidèles. Vous voulez
les biens de ce monde, Dieu veut pour vous la vie future»(2), «Lorsque vous
rencontrez les incrédules, frappez-les à la nuque jusqu’à ce que vous les ayez
abattus : liez-les alors fortement puis vous choisirez entre la libération et
leur rançon afin que cesse la guerre.»(3)
- Le combattant musulman doit observer certaines
règles afin de distinguer son combat de l’acte martial habituel. Abu Baker,
premier calife de l’islam, a résumé ces conditions dans les consignes qu’il a
adressées à un de ses détachements militaires : «Ne trahissez, ne commettez pas
d’abus, soyez sincères, ne tuez point d’enfant ni de vieillard, ne coupez ni ne
brûlez de palmier, ne coupez pas d’arbre fruitier, ne sacrifiez ni brebis ni
vache ni chameau que pour vous nourrir. Vous allez passer par des gens qui se
sont cloîtrés dans des minarets, laissez-les en paix. Vous allez en revanche
croiser d’autres qui vous apporteront des plats de nourriture variée, dans ce
cas gardez-vous d’y mettre la main avant de prononcer le nom de Dieu.». Ces
consignes résument les règles de la guerre selon les principes de la loi
islamique ; outre le fait de respecter l’être humain, de sauvegarder sa dignité
et de ne causer aucun dommage à la terre et à l’environnement, ces règles
mettent un point d’honneur à garantir la liberté du culte sur la terre de ceux
qui croisent le fer avec les musulmans.
- L’une des caractéristiques de la conception
islamique de la guerre est de proscrire aux musulmans la trahison de
l’adversaire en le prenant par surprise alors qu’ils ont contracté une alliance
avec lui, et s’il advient que les musulmans, pour une raison ou une autre,
soient obligés de lancer une attaque contre lui, ils doivent l’informer de leur
intention d’annuler le pacte de paix. Le Coran dit à ce sujet : «Si tu crains
vraiment une trahison de la part d’un peuple, rejette son alliance pour pouvoir
lui rendre la pareille car Dieu n’aime pas les traîtres.»(4)
L’appel de l’islam au dialogue, à la cohabitation
et à la reconnaissance de l’Autre :
A) le dialogue en tant que valeur morale :
De manière on ne peut plus précise, la révélation
divine a jeté les bases du dialogue à travers des sourates qui en codifient
l’usage et en donnent le mode d’emploi. Par ce fait même, le dialogue devient
une prescription divine, c’est-à-dire qu’il fait partie intégrante de la
religion musulmane et une composante immuable de la foi. L’adoption du dialogue
a d’abord été prescrite à l’envoyé de Dieu puis à ses compagnons pour enfin
s’ériger en une approche constante engagée envers autrui.
Le Tout-Puissant recommande le dialogue entre les
humains en tant qu’institution et pratique religieuse sacrée qu’il faut
impérativement respecter. Obligatoire et général, le dialogue doit concerner
l’ensemble des êtres humains et se consacrer indépendamment des contingences
spatio-temporelles. Il s’ensuit qu’il faille se garder d’imposer des points de
vue par la contrainte, de ne pas dicter les volontés des uns au détriment des
autres et d’écouter les opinions de nos vis-à-vis.
S’adressant à son prophète, Dieu dit : «Appelle
les hommes à la voie de ton Seigneur, par la sagesse et une belle exhortation ;
discute avec eux de la meilleure façon.»(1). Recommandant le dialogue à son
envoyé, Dieu ne s’en adresse pas moins, à travers lui, à tous les musulmans,
conformément à la règle établie chez les exégètes du Coran et les docteurs de
droit islamique selon laquelle : «quand il ne s’adresse pas à un interlocuteur
en particulier, un discours concerne de facto tous ceux qui sont qui sont
potentiellement concernés.». Certes, l’appel à l’islam est éminemment lié à la
personne du prophète mais il n’empêche que tous ceux qui sont convaincus du
message prophétique en fassent autant car en matière de prédication, ce qui est
vrai pour le prophète est vrai pour le commun des mortels. La sourate qu’on
vient de citer dégage deux idées forces :
- D’une part, elle insiste sur le but du dialogue
dans l’appel à l’engagement sur le chemin de Dieu, c’est-à-dire le chemin qui
mène vers l’instauration sur terre des règles divines.
- D’autre part, elle exhorte au dialogue par la
sagesse. Or, en arabe, ce terme dénote l’usage de la raison, la modération et le
bon jugement. Cela signifie que le dialogue doit être objectif, ouvert et visant
une fin honorable.
L’appel à l’islam est une invitation au chemin de
Dieu dont le but n’est aucunement de convoiter un quelconque profit matériel
mais d’assurer le bien-être des hommes et d’empêcher la société internationale
de sombrer dans les excès.
Outre l’appel par la sagesse, cette même sourate
apporte la notion de belle exhortation. Il faut noter ici que le terme
«exhortation», qui représente une forme de dialogue déjà correcte en tant que
telle, est renforcé par l’adjectif «belle» pour lui donner plus de poids et de
précision. En effet, l’exhortation doit viser l’objectivité et éviter de
produire des effets spectaculaires ou de blesser l’interlocuteur. L’exhortant
doit présenter ses arguments sans animosité ni rigidité, sans arrogance ni
avilissement des destinataires de cette exhortation et, par dessus tout, éviter
les partis pris.
Le Coran a par la suite parlé d’un troisième type
de dialogue qui intervient à une phase bien définie de la prédication islamique.
L’on pose la question de savoir si l’on doit engager le dialogue avec les non
musulmans qui rejettent et réprouvent l’islam. Sur ce chapitre, le Coran a
laissé au prédicateur musulman la latitude d’adopter la méthode de dialogue
qu’il juge pertinente et à même d’aboutir au résultat escompté, à savoir la
persuasion de l’interlocuteur sans exercer sur lui ni contrainte ni pression.
Le Coran n’a pas imposé de méthodes bien précises dans ce cas, il a, au
contraire, laissé libre cours à la pensée islamique pour dégager les modes de
dialogue appropriés à chaque situation, cela peut aller du discours
d’exhortation au débat rationnel en passant par la didactique de l’exemple. Car
comme le soutiennent les docteurs de droit musulman : «Tout ce qu’on ne peut
éviter pour s’acquitter d’un devoir est en soi un devoir». Mais malgré tout, il
ne faut perdre de vue que même ce principe général doit cadrer avec les deux
modes de dialogue précités afin qu’il n’y ait pas de contradiction. S’agissant
du dialogue avec les gens du Livre, Le Coran illustre ce même principe avec
précision : «Ne discute pas avec les gens du Livre que de la manière la plus
courtoise.»(1) et «Discute avec eux de la meilleure façon.»(2).
B) La stratégie de coexistence :
L’appel à l’islam s’est mis en branle quand Dieu a
prescrit à son prophète d’exhorter les gens du Livre à croire à l’unicité de
Dieu et à ne lui associer aucune autre divinité. A ce sujet, on peut lire dans
le Coran ce qui suit : «Dis ô gens du Livre ! Venez à une parole commune entre
nous et vous : nous n’adorons que Dieu ; nous ne lui associons rien ; nul parmi
nous ne se donne de Seigneur, en dehors de Dieu»(1)
Cette sourate constitue à notre sens le premier
appel universel à la coexistence stratégique des religions monothéistes
révélées. C’est au surplus le premier appel universel à la coexistence
pacifique des différentes communautés.
Afin de donner toute sa mesure à cette vérité
historique, le spécialiste de la pensée islamique doit se référer à l’époque qui
a précédé l’avènement de l’islam pour constater avec quel aveuglement l’on
s’attachait à une religion à l’exclusion de toutes les autres et comment, en
matière de croyances, les siècles pré-islamiques ont catégoriquement réprouvé
toute forme de cohabitation.
Ainsi, le siècle VI de l’ère chrétienne (un siècle
avant l’islam) s’est particulièrement distinguée par une lutte sans merci entre
christianisme et judaïsme dans la région du Moyen-Orient dès après la
christianisation de l’empire romain au IVème siècle sous le règne de Constantin.
De là date le mouvement de persécution des juifs de Palestine, lequel a atteint
son paroxysme au VIIème siècle du calendrier grégorien dont les premières années
coïncident avec l’avènement de l’islam.
Les chrétiens de l’Empire romain continuaient sans
relâche leurs attaques contre les juifs de l’oppression et de la crucifixion
qu’ils firent subir à Jésus-Christ; les adeptes du judaïsme furent ainsi
crucifiés ou voués au bûcher. Le IVème siècle a avivé chez les juifs de
Palestine une soif de vengeance contre la chrétienté, mus en cela par la prise
du pouvoir au Yémen par Dou Nawas qui, s’étant converti au judaïsme, a banni la
religion chrétienne. Ce chef juif a même rassemblé les chrétiens du Yémen aux
abords d’une rivière que le Coran a qualifiée de Ukhdud (i.e fosse rectangulaire
située entre deux sentiers montagneux.) pour brûler leurs corps et les enterrer
dans cette fosse commune, réalisant ainsi le premier four crématoire contre les
adeptes du christianisme.
Le Coran a d’ailleurs fait état de cette
boucherie-crémation : «Par le ciel orné de constellations ! par le jour promis !
Par le témoin et ce dont il témoigne ! les hommes de ‘Ukdoud ont été tués. Le
feu était sans cesse alimenté, tandis que les gens se tenaient assis autour,
témoins de ce que subissaient les croyants. Ils ne leur reprochaient que d’avoir
cru en Dieu, le Tout-Puissant, celui qui est digne de louanges, celui à qui
appartient la royauté des cieux et de la terre. Dieu est témoin de toute chose.
»(1). Mais les séries d’affrontement entre juifs et chrétiens ne se sont pas
arrêtées là car après ce massacre, l’Empire romain a sollicité l’Empire
d’Abyssinie de venger les chrétiens yéménites en faisant subir aux juifs le même
sort qu’ils leur ont réservé ; du coup, le Yémen a demandé la protection de
l’Empire persan.
Le Moyen-Orient d’alors s’est vu engagé dans une
espèce de guerre religieuse mondiale qui a mis aux prises les deux
superpuissances de l’époque : la Perse et Byzance dans une région qui se situe
au carrefour de trois continents que sont l’Asie, l’Europe et l’Afrique,
plongeant ainsi le monde dans une spirale d’insécurité et de fanatisme
religieux. De ce conflit, les annales de l’Histoire retiennent particulièrement
la guerre de l’Abyssinie chrétienne, alliée de l’Empire romain, contre le Yémen
judaïsé, lui-même allié de l’Empire perse et la guerre dite de l’éléphant où
l’Abyssinie a attaqué la Mecque dans le dessein d’y propager le christianisme
alors même que cette année naissait le prophète Mohammed, paix et prière soient
sur lui. L’attaque visait la destruction du temple païen de la Ka’aba en guise
de réaction la sympathie des Arabes envers le Yémen suite à l’agression
abyssine. Le Coran relate cet épisode dans la sourate de l’Eléphant.
Après ces guerres par procuration, viendra enfin
le choc frontal entre l’Empire byzantin et l’Empire persan suite à l’apparition
de l’islam en Palestine, territoire placé sous la domination de Byzance. Ce
premier affrontement s’est soldé par la défaite des Byzantins mais la revanche
sur les Perses a eu lieu quelques années plus tard, exactement comme l’avait
prédit le Coran : «Les Romains ont été vaincus dans le pays voisin ; mais après
leur défaite, ils seront vainqueurs dans quelques années. Le commandement
appartient à Dieu, avant comme après cela. Ce jour-là, les musulmans se
réjouiront de la victoire de Dieu»(2). Cette prédiction exacte est en fait l’un
des miracles du Coran.
B) la reconnaissance de l’Autre :
Le contexte conflictuel dans lequel le prophète
devait accomplir la mission que Dieu lui a confiée illustre d’autant mieux
l’importance que revêt l’appel islamique à la cohabitation entre les religions.
En sortant les antagonismes religieux de l’impasse, l’islam a en réalité initié
une ère d’harmonie et de concordance qui se fonde sur le principe coranique
suivant : «Il n’y a pas de contrainte en religion» ou celui qui a fait dire au
prophète s’adressant aux incrédules : «A vous votre religion, à moi la mienne»
ou quand Dieu dit dans son Livre Saint : «Dis, la vérité émane de votre Dieu ;
libres à vous de croire ou de ne pas croire.»(1), ce qui représente à notre avis
le summum de la reconnaissance d’Autrui.
Cet appel islamique n’est point resté à l’état de
théorie mais a trouvé son chemin à l’application dans la vie pratique par le
prophète lui-même quand il l’a présenté sous sa forme réglementée dans la
Constitution écrite déclarée à Médine, ville où il a émigré. Cette constitution
qui portait le nom de Sahifa fut la première constitution écrite dans le monde,
bien des siècles avant que l’Occident ne commence à consigner ses constitutions
dont la première fut la Constitution des Etats-Unis en 1787, suivie de la
Constitution française en 1791.
Lorsque le prophète a émigré à Yathrib (Médine),
les juifs de cette région et des régions avoisinantes vivaient dans l’insécurité
sociale et religieuse et se sentaient très menacés par les tenants du paganisme
et autres associationnistes. Leur peur était d’autant plus grande qu’ils
poursuivaient avec terreur ce que faisait subir l’Empire romain à leurs
coreligionnaires. D’où l’initiative du prophète qui, à la faveur de sa fameuse
Constitution, leur donna des garanties de nature à dissiper leurs inquiétudes.
La constitution dite «Sahifa» stipule expressément l’engagement des musulmans à
cohabiter pacifiquement avec les gens du Livre au sein de l’Etat islamique que
l’envoyé de Dieu a entrepris de fonder à Yathrib. De même, dès qu’il atteignit
le Yémen, l’islam a assuré la protection aux chrétiens de Nadjrane qui ont subi
jadis l’oppression du régime juif yéménite.
Ces deux événements marquent l’universalité de
l’islam, c’est-à-dire sa nette propension à la cohabitation pacifique entre les
communautés et la reconnaissance de leurs spécificités.
La Constitution de Médine a en fait pris l’allure
d’une convention passée entre les différentes communautés de la cité,
indépendamment de leurs origines ethniques ou confessionnelles afin que cette
cité devînt un havre de paix où il n’est pas fait de place aux ségrégations
religieuses.
Ces communautés étaient constituées de tribus
arabes d’une rivalité proverbiale telles les deux tribus Al Aws et Al Khazradj
qui se sont livré pendant d’interminables années une guerre d’usure où ni l’une
ni l’autre partie n’a triomphé malgré les grands dégâts matériels et humains
qu’elle a occasionnés.
Les chefs de guerre des deux tribus se sont
entredéchirés pour le contrôle de Médine mais ne voyant pas venir la fin des
hostilités, ils se sont résignés à faire la paix et à vivre en bon voisinage
sous la direction d’un chef neutre. Les citoyens de Médine qui ont embrassé
l’islam avant l’Emigration de Mohammad dans leur ville ont demandé à celui-ci
d’être ce chef réconciliateur. Ils lui ont dépêché une délégation qui lui a fait
savoir la disposition des médinois de l’accueillir et de vivre sous ses ordres.
Le Prophète les a alors accueillis et conviés d’abord à embrasser la religion
musulmane avant de leur promettre sa protection et de s’engager à veiller aux
intérêts de Médine dès qu’il s’y serait installé en provenance de la Mecque.
C’est ainsi que la Constitution dite Sahifa a
préconisé la cohabitation de toutes les communautés à l’intérieur d’un même
Etat, passant ainsi d’un tribalisme farouche vers l’instauration d’une unité
rassemblant les populations qui se sont engagées à soutenir et à protéger le
prophète dans leur territoire, d’où leur nom : Al Ansar (les partisans du
prophète) et ceux qui ont émigré avec lui qu’on appelle les Muhadjiruns
(disciples qui ont émigré en compagnie du prophète de la Mecque vers Yathrib).
Entre ces deux groupes, le prophète Mohammad a établi des liens de fraternité
authentique, ainsi Ansar et Mouhadjiroun deviennent frères en tout sauf en
matière de succession, les alliances matrimoniales étant permises entre eux.
Les articles 40 et 48 de ladite Constitution
stipulent que les Ansar et les Mouhadjirines s’engagent à se soutenir
mutuellement et à s’unir devant toute agression contre Yathrib. La rivalité
historique des deux tribus s’est vue ainsi transformer en une alliance à même de
repousser leurs ennemis communs.
Fait révélateur, le texte de cette Constitution
n’a à aucun moment établi de différence entre la tribu des Aws de celle d’Al
Khazradj car aux yeux de Mohammad, ils font toutes deux partie de la communauté
des Ansars. De même que la distinction tribale fut ignorée, de même que la
ségrégation religieuse fut dépassée car ladite Constitution s’adresse à «la
communauté de Yathrib «dans laquelle elle intègre toutes les populations de la
cité, qu’ils soient musulmans, juifs, arabes judaïsés ou même païens».
Cette Constitution historique a défini le statut
juridique des juifs et des polythéistes au sein de la communauté musulmane, leur
conférant la qualité d’alliés des musulmans et dissipant par- là même les
craintes qui les animaient avant l’union islamique des tribus d’Al Aws et Al
Khazradj. En fait, la rivalité belliqueuse de ces deux tribus profitait aux
juifs et aux païens qui se sont affirmés en tant que puissances et pôles
d’équilibre entres les forces militaires de la région car les deux tribus arabes
dans leur guerre fratricide, contractaient souvent des alliances stratégiques
avec les juifs.
Grâce à la nouvelle Constitution, l’heure était à
la politique de la fédération : tous les signataires de la nouvelle Constitution
se sont engagés à s’unir contre tout ce qui est de nature à nuire aux habitants
de Médine qu’ils soient musulmans, juifs ou païens. Cette alliance fut d’abord
contractée dans le but de se défendre contre la tribu païenne de Qoraich qui
s’apprêtait à envahir Médine après que l’islam y fût pacifiquement instauré par
Mohammad, paix et prière soient sur lui.
De l’article 26 à l’article 39 de cette
Constitution, il est stipulé que les juifs entretiennent avec les musulmans un
lien d’allégeance ou d’alliance. A cet effet, les tribus qui constituaient les
juifs de Médine n’ont pas été nommément cités ; elles étaient au nombre de trois
: Qunaika’a, Quraiyda, An Nadhir. Si la Constitution a volontairement omis de
les citer, c’est pour signifier que le texte s’adresse aussi aux juifs d’autres
tribus et que partant, ladite Constitution transcende effectivement toutes les
ségrégations tribales et initie l’ère de la cohabitation pacifique des
religions, abstraction faite des appartenances ethniques.
Mais en plus de la liberté de culte, la
constitution a conféré aux juifs, en vertu de l’article 40, leur indépendance
économique. Ainsi, tout comme les musulmans, ils pouvaient disposer de leurs
biens comme ils l’entendaient mais étaient en revanche obligés de contribuer au
budget de défense de la communauté médinoise afin de garantir la paix.
Des dispositions de cette Constitution déterminent
les conditions de paix collective et donnent aux différents alliés de Médine la
possibilité d’établir la paix avec leurs ennemis ; ainsi, il a été stipulé en
vertu de l’article 49 que les juifs sont habilités à contracter la paix à titre
séparé si ceci ne s’oppose pas aux intérêts de la nouvelle religion.
De même que le Prophète a donné aux juifs toutes
les garanties d’une cohabitation pacifique, il a adopté le même comportement
vis-à-vis des chrétiens dès lors que l’islam a atteint Nadjrane, au Yémen où
dominait une communauté chrétienne majoritaire soutenue par une minorité
païenne.
A près s’être établi à Yathrib, les chrétiens de
Nadjrane avaient dépêché auprès du Prophète une délégation de soixante
personnes. A la suite de longues discussions concernant son message divin et
après avoir été convaincu de sa sincérité, ils lui ont demandé de dépêcher un
émissaire chez eux ; en effet, le messager de Dieu a délégué pour cette mission
Amr Ibn Hazm qui a ouvert la voix à un traité de paix avec les chrétiens de
Nadjrane.
Ce traité stipule ce qui suit : «les chrétiens de
Nadjrane et de ses faubourgs sont sous la protection de Dieu et la
responsabilité de son prophète Mohammed. Le messager de Dieu se porte garant de
leur sécurité en tant que personnes, de la sécurité de leurs biens, de leur
religion, de leurs tribus, de leurs activités économiques et des biens qu’ils
possèdent. Il s’engage à ne déposer aucun de leurs évêques et à ne limoger aucun
de leurs moines, à n’exercer sur eux aucune espèce d’avilissement ni
d’humiliation, à ce qu’aucune armée musulmane ne foule leur sol et à ce qu’ils
ne souffrent d’aucune ingérence dans leurs affaires internes de la part des
musulmans. En revanche, les chrétiens de Nadjrane auront à ravitailler les
musulmans qui traverseront leurs territoires aussi bien en temps de guerre qu’en
tant de paix et ce, tant et aussi longtemps que durera leur passage en
territoire chrétien, la durée maximale de cette présence étant fixée à vingt
jours». En retour, l’Etat islamique se charge d’assurer leur protection contre
toute agression ennemie.
Vivant avec l’appréhension que ne se reproduise le
massacre perpétré contre eux par les juifs, les chrétiens de Nadjrane ont pu,
grâce à ce traité, exorciser les peurs qui les hantaient depuis plusieurs
années. L’engagement de l’islam en faveur d’un bon voisinage avec les chrétiens
fut pour ainsi dire la deuxième illustration du principe de coexistence
pacifique prônée par la religion du prophète Mohammad. Cette coexistence qui fut
mise en application de manière effective prouve sans équivoque que l’islam
appelle au bon voisinage avec les deux autres religions révélées.
Cette cohabitation tripartite a donné naissance à
quelques lois fondamentales. Ainsi, en matière matrimoniale, le musulman est
tout à fait libre de s’allier aux juifs et aux chrétiens par le mariage.
L’épouse juive ou chrétienne a les mêmes droits et les mêmes devoirs que
l’épouse musulmane, elle est absolument libre de ne pas abjurer sa religion et
pratiquer librement son culte aussi bien dans la maison de son époux que dans
les lieux de culte de sa religion : la synagogue pour la juive et l’église pour
la chrétienne. D’ailleurs, même le Prophète avait pris pour épouses une juive du
nom de Safia Bint Huyi Ibn Akhtab et une chrétienne, Maria la Copte.
Le Coran a expressément légalisé le mariage du
musulman avec les femmes des deux autres religions du Livre à deux conditions :
que la femme soit chaste et vertueuse et que l’époux lui verse une dot :
«l’union avec les femmes croyantes et de bonne condition et avec les femmes de
bonne condition faisant partie du peuple auquel le Livre a été donné avant vous,
vous est permise, si vous leur avez remis leur dot.»(1) .
Quelques compagnons du prophète ont à leur tour
épousé des femmes de religion révélée. Ainsi, Othman Ibn Affan, troisième calife
de l’islam, et Talha Ibn Obaid ont contracté mariage avec deux chrétiennes,
quant à Hudaifa Ibn Al Yaman, il a épousé une juive. Dans un autre registre, la
cohabitation entre les gens du Livre a engendré des règles concernant
l’autorisation faite aux musulmans de consommer les animaux sacrifiés selon les
rites des chrétiens et des juifs ainsi que leur nourriture. Traitant de ce que
Dieu a rendu licite pour les musulmans, le Coran dans la même sourate précédente
affirme : «Aujourd’hui les bonnes choses vous sont permises. La nourriture de
ceux auxquels le Livre a été donné vous est permise, et votre nourriture leur
est permise.»(2) En matière de nourriture, il n’est fait exception que des
aliments proscrits dans le Coran, tels la bête morte, la viande de porc et ce
qui a été immolé à un autre que Dieu comme c’est l’usage en régime païen.
Dans un hadith, le prophète s’adresse à ses
compagnons qui viennent de fouler la terre de l’Empire perse pour la première
fois en disant : «Maintenant que vous en terre persane, si vous achetez de la
viande chez un juif ou un chrétien, consommez-là mais n’en faites rien si vous
l’achetez chez un mazdéen».
De là, on peut noter que les gens du Livre
jouissaient au sein de la communauté islamique d’un statut particulier et on ne
peut plus ouvert. Les citoyens de confession judéo-chrétienne vivant en terre
musulmane sont appelés Ahl Adhimma et celui qui jouissait du statut est appelée
Dhimmi, c’est-à-dire celui que Dieu, son prophète et l’ensemble des musulmans
ont mis sous leur responsabilité afin de le protéger contre toute agression. La
qualité de dihmmi peut également être conférée à un sujet afin qu’il jouisse
d’un statut spécial au sein de l’Etat islamique même s’il n’embrasse pas la
religion d’Etat qu’est l’islam. Les termes dhimma ou dhimmi n’étaient ni
péjoratifs ni avilissants mais un signe d’honneur et de distinction. Car le
statut de dhimmi confère à son titulaire une citoyenneté complète au sein de
l’Etat islamique auquel il appartient. Ayant les mêmes droits et obligations
qu’un musulman, il est toutefois dispensé du Jihad et tenu par les dispositions
de sa religion en matière de statut familial, de mariage, de divorce et de
succession. Cependant, en guise de compensation aux services rendus par l’Etat,
il verse une djizia ( sorte d’impôt) à la Caisse des musulmans ( Bayt Al Mal).
Nombreux sont les hadiths qui exhortent les
musulmans à témoigner respect et considérations aux dhimmis. Un hadith dit à ce
propos : «Porter atteinte à un dhimmi, c’est porter atteinte à Dieu et à Son
prophète.»
Plusieurs épisodes de l’histoire nous rappellent
comment, à des fins nobles, le prophète et ses compagnons et, plus tard, les
califes de l’islam ont passé des accords de dhimma avec les non musulmans.
Citons, à ce titre, le fameux gage de sécurité donné par Omar, deuxième calife
de l’islam, aux chrétiens de Jérusalem après la conquête d’Al Qods. Par ce genre
de garantie, l’islam s’est engagé à protéger la religion chrétienne, à garantir
sa pratique sur terre musulmane, à protéger ses églises, ses crucifix et ses
évêques.
C’est dans cet esprit que le calife Omar s’est
gardé de faire sa prière dans l’église de la Résurrection pour qu’elle ne soit
transformée en mosquée par les musulmans. C’est dans cette même optique que Amr
Ibn Al A’as, après la conquête de l’Egypte, s’est engagée à garantir aux
chrétiens la protection des églises et la liberté du culte.
Khaled Ibn Al Walid a donné le même gage de
protection aux chrétiens d’Iraq et de Syrie ; il a décrété à ce propos : «les
chrétiens peuvent sonner les cloches de leurs églises à n’importe quel moment du
jour ou de la nuit, sauf aux heures des prières des musulmans et peuvent sortir
les crucifix leurs jours de fête.».
Quant au quatrième exemple de bon voisinage de
l’islam avec les autres religions, il réside dans la cohabitation avec les
païens pacifistes, ce qui illustre la dimension globale que l’islam a donnée au
principe de cohabitation et de reconnaissance de l’Autre.
L’islam, tout comme les deux autres religions
révélées, est venu mettre un terme aux différentes formes de paganisme. Mais il
s’est en même temps gardé de nuire aux païens qui se montraient pacifiques et
qui leur étaient liés par un acte de cohabitation et de paix. Ceux-là portaient
le nom de pactisants ou de protégés. Nulle guerre ne doit être déclarée contre
eux, leurs droits fondamentaux étaient sauvegardés ; quant à leurs droits
civiques et pénaux, ils étaient garantis au même titre que ceux des musulmans et
des dhimmis.
Les païens de Médine représentaient une partie de
cette cohabitation réglementée par la Constitution de Médine en vertu de
laquelle tous ces peuples formaient la communauté de Yathrib mais aussi le noyau
du Grand Empire islamique.
Conclusion :
Ces principes qui reflètent la tolérance et
l’ouverture de l’islam sur les spécificités des autres religions et condamnent
la violence et le terrorisme religieux doivent être inculqués aux différentes
générations dans les écoles, les instituts, les universités et même dans les
foyers comme faisait le Prophète avec sa première communauté musulmane. C’est
ainsi qu’on parviendra à conjurer l’image d’un islam fanatique et haineux et à
lui substituer l’image authentique d’un islam ouvert qui tend la main à l’Autre
sans exclusion aucune.
Le dialogue entre les religions et les
civilisations devrait largement s’inspirer des principes de notre religion
tolérante. En adoptant la sagesse dans le dialogue, l’exhortation et le dialogue
pacifiques, les musulmans pourront contribuer au dialogue universel avec la
certitude qu’ils réussiront à présenter l’islam sous son vrai jour : un islam de
cohabitation, de tolérance et d’ouverture.
________________________________________________________________________________________________
(1) Les Prophètes : 21, verset 107
(2) Les Saba’: 38, verset 28
(3) Le Pèlerinage: 22, verset 1.
(4) Fater : 35, verset 5.
(5) Les appartements : 49, Verset 13.
_____________________________
(1) La Vache : 2, verset 185.
(2) La Vache, verset 286.
(1) Les Prophètes : 21, verset 107.
_____________________________
(1) Mohammad, 47, verset 19
(2) La Royauté : 67, verset 15
_____________________________
(1) Le rassemblement : 59, verset : 23.
_____________________________
(1) La Vache : 2, verset : 208.
(2) La Vache : 2, verset : 208.
(3) Le Pèlerinage, 22, versets : 39-40.
(3) La Vache : 2, verset : 216.
_____________________________
(1) La Vache : 2, verset : 190
(2) La Vache : 2, verset : 194
(3) Les Femmes : 4, verset : 90.
(4) L’Epreuve : 60, versets: 8-9.
(5) Le Butin : 8, verset : 61.
_____________________________
(1) Les Femmes : 4, verset 94.
(2) Le Butin : 8, verset 67.
(3) Mohammad : 47, verset 4.
(2) Le Butin : 8, verset 58.
_____________________________
(1) Les abeilles : 16 ; verset 125.
_____________________________
(1) L’Araignée : 29, verset : 46.
(2) Les Abeilles : 16, verset : 125.
_____________________________
(1) La famille de Imran : 3, verset : 64.
_____________________________
(1) Les Constellations : 85, versets 1-10.
(2) Les Romains : 30, versets 1-4.
_____________________________
(1) La Caverne : 18, verset 29.
_____________________________
(1) La Table : 5, verset : 5.
(2) La Table : 5, verset : 5.
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