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Servir et développer la
civilisation islamique
par Dr. Abdulaziz Othman Altwaijri
La civilisation islamique ne se résout pas à un
patrimoine pétrifié et figé; elle n'est pas non plus confinée dans un passé qui
ne serait relié au présent par aucun lien. Au contraire, elle est l'émanation de
la culture et du génie créateur de la Oumma islamique qui a tant donné à
l'humanité par le passé, et qui restera éternellement forte de ses potentialités
inépuisables.
"La civilisation consiste à agir en permanence
pour changer le monde. C'est aussi un art, un perfectionnement et une maîtrise
des choses. Contrairement à la culture vue comme une force endogène que l'on
acquiert par le biais de l'éducation, la civilisation, elle, se présente comme
une force agissant sur la nature grâce à la science. Elle se manifeste dans la
langue, la pensée et l'écriture. Enfin, si la culture est véhiculée par
l'individu, la civilisation, à l'inverse, se transmet par le biais de la
collectivité".
Les propos qu'on vient de citer émanent de
l'actuel Président de la Bosnie-Herzégovine, Alija Izetbegovic, penseur musulman
qui a su allier la science à la lutte pour la libération de sa patrie et de son
peuple et la préservation de son identité nationale et sa culture propre. Ce
penseur européen musulman, en mettant en relief "le rôle catalyseur de la
civilisation" rejoint Ibn Khaldoun qui, déjà, au 8e siècle de l'hégire, relève
la même vocation pratique dans la Muqaddimat en associant la civilisation à la
science et aux arts de confectionnement (sanâii), que l'on nomme aujourd'hui
"technologie". Cet historien déclare, en effet, que la civilisation est "cette
aptitude merveilleuse à l'acquisition des sciences et des arts". Par ailleurs,
Ibn Khaldoun explique l'essor civilisationnel qu'ont connu certaines provinces
islamiques au 8e siècle de l'hégire par "la place prépondérante qu'occupent les
sciences et les arts". Il en était ainsi, par exemple, de l'Égypte d'alors que
notre historien qualifiait de "métropole du monde, citadelle de l'Islam et
source des sciences et des arts".
Il convient ici de remarquer que cet auteur,
réputé d'ailleurs pour sa sagacité et son esprit pénétrant, utilise des termes
on ne peut plus précis. L'expression "source des sciences et des arts" est à la
fois concise et pertinente. La civilisation n'est-elle pas en effet comparable à
une source bouillonnante d'où jaillissent les sciences et les arts?
Voilà pourquoi la civilisation islamique, animée
d'un élan éternellement dynamique, portera toujours plus haut son flambeau. Et,
pour reprendre l'expression de Alija Izetbegovic, la civilisation est la
poursuite sans relâche du progrès. Elle est le fruit de l'inventivité de
l'homme et de ses oeuvres créatrices.
Rappelons à ce égard les prodigieuses réalisations
de nos ancêtres qui ont conquis le monde, rendu la vie à la terre, libéré
l'homme de l'asservissement et de l'oppression, délivré l'esprit humain de ses
superstitions et des ses préjugées fantaisistes, et répandu la science pour
assouvir le désir ardent de l'homme de s'instruire. Et c'est ainsi que s'est
élaborée cette civilisation somptueuse dite aujourd'hui "islamique", héritage
commun de tous les peuples, de toutes les confessions et doctrines qui ont vécu
ensemble dans la convivialité, l'affection mutuelle, et la tolérance à l'ombre
de l'Etat islamique. Cette civilisation se distinguera par le fait qu'elle puise
sa substance dans le dogme islamique de "l'unicité de Dieu". Elle prend racine
dans le cadre du Message islamique universel qui la marque de son sceau, et lui
insuffle de son esprit tolérant. C'est donc, comme l'affirme Mohammad 'Amara, le
"souffle prophétique" qui a tracé la voie à notre civilisation, et lui a conféré
par là même son identité propre qui la distingue de toutes les autres
civilisations. C'est, également, grâce à cet élan prophétique qui l'anime que
notre civilisation garde toujours sa capacité de se régénérer et de se relever
de ses revers pour reprendre sa marche glorieuse.
Un autre penseur musulman suisse, Roger de
Pasquier, écrit à ce sujet: "La civilisation de l'Islam a le pouvoir de changer
le milieu où elle se déploie et prospère. Elle y crée des conditions de vie que
convoiteraient beaucoup de nos contemporains, y compris dans les pays les plus
avancés. Mieux encore, son caractère spirituel donne lieu à une atmosphère de
sainteté qui confère à la vie de la société un sens profond". Et ce penseur
d'ajouter : " Dans la civilisation islamique, les sciences occupent une place
beaucoup plus importante que celle dévolue aux arts. Ardents amateurs de la
science, les Musulmans puisent à des sources très variées. Toutefois, ces
différentes sources de savoir, loin de s'exclure mutuellement, procèdent au
contraire d'un même ensemble cohérent et homogène. D'où la possibilité pour une
même personne d'exceller dans plusieurs disciplines à la fois".
Par ailleurs, dans son ouvrage, traduit en anglais
par l'université de Cambridge, et qui a paru également dans une version arabe
intitulée"Idhar al-Islam" (Montrer l'Islam), Roger de Pasquier s'interroge :
"Que reste-t-il encore de cette civilisation équilibrée, pure et harmonieuse
qui, non seulement a révélé à l'homme la beauté du monde, mais aussi lui donne
les moyens de satisfaire son aspiration profonde à la perfection et aux valeurs
sublimes? ".
Pour répondre à cette question profonde et
cruciale, nous rappelons ce que nous avons déjà dit, à savoir que la
civilisation islamique n'est pas uniquement un patrimoine parmi d'autres, ni un
simple maillon dans la chaîne de l'histoire. Nous la percevons plutôt comme un
"passé" qui vit encore en nous, un "présent" avec lequel nous sommes dans un
rapport constant d'interaction mutuelle et, enfin, un "avenir" à construire à
partir de nos propres ressources.
Cette civilisation est porteuse d'une sagesse qui
l'a toujours prémunie contre toute forme d'excès. En témoigne son attitude
vis-à-vis de la nature qu'elle respecte et avec laquelle elle vit en harmonie
mais sans jamais aller jusqu'à la diviniser. Il en est tout autrement de la
civilisation matérialiste actuelle qui exalte le monde "créé" mais se montre
incapable d'y déceler les signes de l'omnipotence divine; ce faisant, elle le
désacralise et finit par en rompre l'équilibre.
Il est donc temps que la civilisation islamique
soit animée d'un nouveau souffle afin qu'elle rattrape l'histoire en marche et
reprenne son oeuvre créatrice et généreuse. Ce à quoi nous devons nous employer,
munis d'une foi inébranlable et d'une conviction ferme quant à la nécessité d'un
changement rationnel et constructif. Dans le même temps, il nous incombera de
faire notre auto-critique en vue de retrouver la voie lumineuse de la
civilisation et de déterminer nos obligations vis-à-vis de notre temps pour agir
en conséquence.
Répétons-le, le renouveau de la civilisation
islamique, pour se concrétiser, nécessite impérieusement une action réfléchie
conduite dans un esprit de responsabilité et d'ouverture qui tient compte à la
fois des nos valeurs civilisationnelles impérissables, des réalités changeantes
du présent et des perspectives de l'avenir.
Mais il nous faudra, au préalable, nous engager
pour la promotion continue de la science, pour la poursuite du progrès
technologique, et pour l'encouragement de la production culturelle et de la
création artistique. Parallèlement, des efforts devrons être déployés en vue
d'une réforme sage et avisée de la vie sociale et politique, étayée sur les
principes de vérité, de justice, d'égalité, de participation et de coexistence.
Le renouveau civilisationnel que nous appelons de
nos voeux et auquel nous nous employons passe par la réalisation d'un certain
nombre d'actions préalables que nous résumons comme suit :
I - Consolider le système éducatif dans les pays
islamiques; moderniser les programmes d'enseignement, améliorer les conditions
matérielles et morales des enseignants afin qu'ils puissent mener une vie
décente à la hauteur de leurs responsabilités.
Songeons au Japon dont l'expérience en ce domaine
est édifiante et mérite de nous servir d'exemple. Dans ce pays, en effet, les
enseignants, toutes catégories confondues, occupent une place de choix, eu égard
à leurs efforts considérables dans le processus éducatif.
II - Introduire des méthodes et des moyens les
plus modernes pour rénover les programmes d'enseignement des sciences exactes et
appliquées; promouvoir les recherches scientifiques, en général, afin de mettre
le savoir scientifique à la portée des masses populaires et faire régner
l'esprit rationnel dans toutes nos activités; ainsi, la science deviendra-t-elle
pour nous un ferment de progrès économique et social à réaliser sur la base de
nos valeurs islamiques immuables.
III - Créer des conditions saines pour
l'interpénétration des cultures et des civilisations de différents horizons dans
un esprit de fécondation et d'enrichissement mutuels, favorables à la créativité
et à la production intellectuelle, littéraire et artistique.
Mais les démarches qu'on vient de proposer
n'auraient pas le succès escompté si, au préalable, nous ne parviendrons pas à
instaurer un climat propice de stabilité politique, de justice sociale et de
sécurité intellectuelle. Encore faut-il déjà respecter les valeurs et les
principes de l'Islam qui mettent en valeur l'action, exaltent l'aspiration de
l'homme à une vie libre et digne, et l'incite à oeuvrer pour son propre bien
mais aussi pour le bien de sa famille, de sa collectivité et de sa nation en
général.
Des efforts soutenus et considérables ont déjà été
déployés à plusieurs niveaux. Ils concernent, en effet, non seulement la
promotion de l'économie, du commerce, de l'industrie et de l'agriculture, mais
aussi le développement dans le domaine de l'éducation, de l'enseignement, de la
recherche scientifique, de l'information, et de la production culturelle et
artistique. Mais quels que soient le chemin parcouru et les progrès réalisés
jusqu'ici, nos efforts doivent impérativement s'inscrire dans un cadre global et
harmonieux, et puiser dans nos valeurs sacrées la force nécessaire pour stimuler
le développement, opérer le changement et la réforme souhaitables, et animer
d'un nouveau souffle la civilisation islamique; alors la Oumma retrouvera sa
vitalité et reprendra son oeuvre créatrice et généreuse afin de consolider ses
acquis présents et constituer par là même ses richesses de demain.
En réalité, il ne serait pas exagéré de dire que
la oumma traverse aujourd'hui l'une des périodes les plus graves et les plus
délicates de son histoire. De grands défis se dressent devant elle cependant
qu'elle est prise dans un tourbillon de dissensions et d'antagonismes tels
qu'elle risque de lâcher prise alors qu'elle est restée ferme, des siècles
durant, face à l'adversité, et affrontait sans fléchir les vicissitudes du temps
et les rudes épreuves de l'existence.
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