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| Éditorial : Sciences sociales et concepts islamiques, 'Dr. Abdulaziz
Othman Altwaijri' |
| La
culture islamique : ses caractéristiques et les voies et
moyens pour son développement, 'Mohamed Larbi Khattabi' |
| Perspectives
de coopération entre le Monde islamique et les autres
sociétés, perçues à travers le dialogue, 'Dr. Ahmed Sidqi Dajjani' |
| L'avenir de l'Islam face aux
puissances hostiles, 'Dr. Mohamed Dassuqi' |
| Les Droits de l'Homme : Évolution, principes et
applications, 'Dr. Sabah Zangannah' |
| L'art traditionnel islamique dans la perspective de
l'avenir, 'Dr Afif Bahansi' |
| La culture de l'enfant musulman entre le concept de la
sainte nature et les influences étrangères, 'Dr. Mustapha
Ahmed Ali' |
| Islam et Civilisation, 'Dr. Ahmed Abderrahim Al-Sayeh' |
| Connaissance du Monde islamique : La République Arabe
Syrienne | |
Islam et Civilisation
Dr. Ahmed Abderrahim Al-Sayeh
L'Islam considère l'homme comme le lieutenant de
Dieu sur la terre en vertu de ce verset du Coran: «Je vais établir un lieutenant
sur la Terre"(1). Dieu lui a donné la prééminence sur tous les autres êtres:
«Nous avons ennobli les fils d'Adam. Nous les avons portés sur la terre ferme et
sur la mer. Nous leur avons accordé d'excellentes nourritures. Nous leur avons
donné la préférence sur beaucoup de ceux que nous avons créés (2).
Cette condition noble de l'homme a une portée
considérable. Elle lui vaut la protection divine, consacre sa liberté, son
vouloir et son intelligence.
L'homme ainsi honoré par Dieu est un être
véritablement libre et pleinement conscient des grandes responsabilités et des
obligations qui lui sont dévolues en vertu de ces paroles divines : "Nous avions
proposé le dépôt de la foi aux cieux, à la terre et aux montagnes. Ceux-ci ont
refusé de s'en charger, ils en ont été effrayés. Seul l'homme s'en est chargé,
mais il est injuste et ignorant»(3).
L'honneur divin dont l'homme est gratifié implique
donc des obligations. Ce dernier est ainsi tenu de gérer les affaires de ce
monde mis par Dieu à son service, en mobilisant toutes ses forces physiques et
spirituelles, en vertu de verset du Coran : «Il a mis à votre service ce qui se
trouve dans les cieux et sur la terre. Tout vient de Lui. Il y a vraiment là des
signes pour un peuple qui réfléchit (4).
La réflexion s'avère donc en Islam un impératif de
première importance(5).
Face à l'univers à lui soumis par Dieu l'homme n'a
pas à être indifférent. Au contraire, il doit s'appliquer à l'observer, à
l'étudier pour en tirer le meilleur parti, pour lui et pour l'humanité tout
entière. Il peut y arriver grâce au savoir, à la réflexion et à son
intelligence. En effet, ces facultés, mises en oeuvre pour étudier l'univers
dans toutes ses dimensions terrestres et spatiales, garantirons à l'homme le
progrès civilisationnel et la prospérité tant matérielle que spirituelle(1).
Par ailleurs, en Islam, la civilisation implique
l'exploitation des ressources de la terre, le développement de la vie qu'elle
abrite et, en somme, le progrès humain sur tous les plans, moral, scientifique,
artistique et social, le tout conformément aux lois divines.
Dans cette perspective, seule la société
islamique, fondée sur des principes divins, est considérée comme civilisée(2).
Et pour cause: elle est la seule société où prédomine les valeurs proprement
humaines et les qualités morales qui distinguent l'Homme de toutes les autres
créatures(3).
De fait, c'est ces valeurs sublimes et
impérissables consacrées par l'Islam depuis toujours qui doivent constituer la
base de toute société humaine, qu'elle soit urbaine ou rurale, industrielle ou
agricole. Car, dans toute société, il est fondamental de promouvoir les qualités
qui font la spécificité de l'homme, pour prémunir celui-ci contre le retour à
l'état dégradant de bestialité.
La civilisation islamique, rappelons-le, a
toujours porté avec elle ces hautes valeurs humaines qui se manifestent, selon
les lieux, sous diverses formes. Car, chaque fois qu'elle s'introduit dans un
milieu, notre civilisation met en jeu les potentialités et les acquis qui lui
sont innées et qu'elle développe, conformément à la loi divine immuable(4).
L'Islam adapte toujours en effet son modèle
civilisationnel aux sociétés qu'il gagne à sa cause, qu'elles soient primitives,
ou développées, industrielles ou agricoles, tout en mettant à profit les acquis
et les ressources dont elles disposent.
Telle est donc la conception islamique de la
civilisation. Et la vraie décadence, dans cette optique, c'est quand on
transforme les prodigieuses réalisations de la science en des moyens de
destruction et d'oppression, et qu'on utilise les pouvoirs démesurés dont elle
nous dote pour semer l'anarchie et pervertir les moeurs, au lieu d'oeuvrer pour
rehausser le rang de la morale et conjurer toute forme d'injustice et de
tyrannie.
En Islam, la science vise moins à vaincre la
nature qu'à la maîtriser sagement, en s'employant à y découvrir les lois
divines(1).
Animé d'une telle vision, l'Islam a donc donné
naissance à une civilisation aux horizons larges, ouverte à tous les apports
matériels, intellectuels et spirituels de l'humanité. Les Traditions qui
confirment cette orientation islamique sont abondantes. En voici quelques-unes:
- D'après Abou Hurayra, (que Dieu le bénisse), le
Prophète, que la paix et le salut soient sur lui, a dit: "Quiconque prend le
chemin à la recherche du savoir, Dieu lui indiquera la voie du Paradis"(2).
- Abou Hurayra rapporte également que le Prophète,
(que la paix et le salut soient sur lui), a dit: "l'oeuvre de l'homme périt avec
lui, sauf trois choses: un acte de charité aux bienfaits inépuisables, un savoir
utile pour la postérité, un enfant vertueux qui priera pour son âme"(3).
- Ibn Masoud rapporte que le Prophète a dit : "Il
n'y que deux hommes qui valent d'être enviés: l'homme qui dépense les richesses
que Dieu lui a données dans des oeuvres charitables; et celui qui, doté de
sagesse, la pratique dans sa vie et l'enseigne aux autres"(4).
- Le prophète a dit en outre: "La sagesse, en
dehors de la prophétie, consiste à agir convenablement "(5).
- Il a dit également: "La parole sage est le but
suprême du croyant. Il lui revient, mieux que tout autre, de la rechercher
partout où elle se trouve"(6).
C'est dans ce même ordre d'idées qu'Ibn Roshd
(Averroès) a écrit: "Si l'on trouve chez des nations antérieures des réflexions
sur les Etres, et une étude de ces derniers sur des critères rationnels, on
retient de leurs oeuvres, volontiers et avec gratitude, tout ce qui n'est pas
contraire à la Vérité. On signalera en revanche toutes leurs déviations, en
mettant en garde ceux qui risquent de s'y tromper. Mais on ne leur en tiendra
pas rigueur"(1).
Rien d'étonnant donc que la civilisation
islamique, animée de cet esprit d'ouverture, a, pendant son âge d'or, intégré à
son patrimoine les connaissances héritées des civilisations antérieures,
fussent-elles matérielles(2).
Il s'est produit ainsi une symbiose entre
différentes civilisations procédant toute d'un fond universel commun mais
gardant chacune son identité propre. C'est qu'un rapprochement de cultures
d'horizons variés ne doit pas se faire au détriment des spécificités nationales,
ou confessionnelles qui doivent être au contraire maintenues, vu leur rôle
capital dans le progrès des peuples et la mise en oeuvre de leurs capacités
créatives. De surcroît, cette mosaïque de civilisations ne peut qu'enrichir le
patrimoine universel (3).
On ne saurait nier en effet l'apport de tous ces
peuples et ces nations qui ont hérités, de leur passé glorieux, un patrimoine
civilisationnel riche avec sa philosophie, ses usages et ses coutumes. Et, pour
peu qu'on s'y intéresse, on décèle dans ce patrimoine séculaire l'identité
culturelle particulière et l'empreinte créative des nations qui l'ont forgé (4).
On découvre également ce que ces nations ont de
commun et ce qui les distingue les unes des autres en se penchant sur leurs
doctrines, leurs traditions, leurs goûts esthétiques, leurs visions
philosophiques concernant la place de l'homme dans l'univers, sa vie après la
mort, leur conception des réalités immatérielles et métaphysiques, les critères
d'après lesquels elles distinguent ce qui est légal de ce qui ne l'est pas, ce
qui est interdit de ce qui est licite (5).
Cet héritage civilisationnel si varié a été forgé,
depuis les temps les plus reculés, par des peuples aussi anciens que les
Babyloniens, les Assyriens, les Phéniciens et les Égyptiens (6).
D'autres nations ont également apporté leur pierre
à cet édifice civilisationnel universel. Les philosophies et les différentes
traditions et manières de vivre que nous ont léguées les anciens Persans,
Chinois, Indiens, et Japonais sont, à cet égard, d'une valeur inestimable.
Il en est de même pour la civilisation
occidentale, depuis la Grèce antique jusqu'à la Renaissance et aux temps
modernes. Et la civilisation islamique n'a-t-elle pas puisé, au cours de sa
formation, aux riches patrimoines des peuples gagnés à l'Islam, qu'elle a
revigorés, expurgés et adaptés aux normes islamiques? (1).
Mais les Musulmans n'étaient pas que des simples
copistes. Au contraire, ils ont beaucoup enrichi de leur apport original les
oeuvres des anciens qu'ils ont recueillies. Ce faisant, ils ont toujours fait la
part des choses, ne sacrifiant ni les préceptes de l'Islam ni les acquis
empruntés aux autres civilisations (2).
Il importe donc d'envisager la pensée universelle
en tenant compte, d'une part, des traits spécifiques et du génie particulier de
chaque civilisation, et d'autre part, du fond commun universel dont procède
toutes ces civilisations humaines réunies. Mais cette double approche doit se
fonder sur des critères objectifs.
On classera ainsi dans la catégorie du savoir
universel commun les sciences physiques qui étudient les phénomènes naturels, la
matière et ses propriétés. C'est pour cette raison que ces sciences sont
méthodologiquement neutres et se fondent sur l'expérience concrète et sur
l'observation des faits matériels. Or ce genre de faits étayés de preuves
tangibles restent les mêmes, indépendamment des dogmes, des doctrines, des vues
philosophiques et des origines raciales de ceux qui les mettent à jour. Comment
ces sciences seraient-elles en effet différentes d'une nation à une autre et
d'une civilisation à une autre alors qu'elles étudient toutes le même objet, à
savoir la matière et ses divers phénomènes. Il en est de même des sciences comme
les mathématiques, la chimie, les sciences naturelles, la médecine et la
géologie : toutes utilisent les mêmes méthodes, étudient les mêmes faits et les
mêmes lois scientifiques, abstraction faite de la civilisation à laquelle elles
appartiennent. Si différence il y a, c'est uniquement au niveau des théories,
des inventions et de la mise en pratique des lois de ces sciences. Les vérités
scientifiques, elles, restent imperméables aux différentes tendances
dogmatiques, confessionnelles, et culturelles (3).
On peut également replacer dans le cadre de ce
patrimoine commun un grand nombre de réalisations, de moyens et d'institutions
que l'homme, expériences aidant, a pu mettre au point pour subvenir à ses
besoins et réaliser ses objectifs.
Tous ces acquis donc, indépendamment de leurs
finalités et des intentions de leurs artisans, peuvent être dans une large
mesure partagés, pourvu que celui qui les emprunte puisse les aménager à sa
convenance et leur imprime sa marque distinctive.
En effet, aucune civilisation, fut-elle la plus
avancée, ne peut se passer des apports étrangers qui lui permettent d'enrichir
ses propres acquis. Tous les peuples ont ainsi recouru à l'emprunt direct et
volontaire aux autres nations, et toutes les civilisations sont fondées sur cet
échange fécondant entre peuples, et ce mélange d'éléments d'origines variées. Et
il ne faut voir dans le recours aux acquis étrangers aucun signe de faiblesse et
d'infériorité. Au contraire, c'est un enrichissement dont il faut être fier. Les
interférences culturelles constituent un phénomène normal dont il ne faut pas
s'inquiéter (1).
A cet égard, les Arabes, qui n'étaient pas du tout
isolés dans leur désert avant l'Islam, ont été les héritiers des prestigieuses
civilisations antiques qui les entouraient de toute part. Ainsi, au Nord de
l'Arabie, plusieurs civilisations se sont succédées telles que les civilisations
mésopotamienne, grecque, cananéenne, araméenne et égéenne. A l'ouest, rayonnait
la civilisation égyptienne, tandis que fleurissaient, à l'est, des diverses
civilisations asiatiques, au premier rang desquelles la civilisation perse. Le
Yémen, au sud, abritait également une civilisation tout aussi splendide .
Par ailleurs, les caravanes arabes se rendaient
fréquemment, à des fins commerciales, dans ces foyers civilisationnels situés
aux confins du désert. Il était donc inévitable que ces relations commerciales
étroites s'accompagnent d'un échange fécondant de connaissances et de cultures.
Celles-ci, au terme d'un cheminement lent mais irréversible, se sont
interpénétrées, épurées et mutuellement enrichies (2).
C'est dans cette ambiance d'osmose culturelle que
l'Islam va émerger. Les peuples parmi lesquels il est né, ou qu'il atteindra au
cours de sa fulgurante et triomphale expansion, n'étaient pas des ignorants. Au
contraire, ils ont déjà à leur possession un patrimoine civilisationnel riche,
des expériences spirituelles et des connaissances matérielles très diverses .
Le contact de l'Islam avec les autres peuples
était d'abord conflictuel. Il a fallu en effet une période de luttes et de
guerres avant que s'opérât l'interaction culturelle, la fécondation réciproque
d'idées, et l'enrichissement mutuel.
Ainsi, au cours de ces contacts avec les autres
peuples, les Arabes musulmans ont découvert la civilisation de l'Inde, la
sagesse de la Perse et la philosophie de la Grèce. Ils ont rencontré une
multitude de peuples, de nations, de confessions, de personnages distingués par
leur savoir et leur idées. Des alliances se sont ainsi établies entre des
familles aux origines variées, ce qui a favorisé le mélange entre des
traditions, des idées, des doctrines, et des comportements sociaux très divers.
Mais l'Islam, devenue religion unique de tous ces
peuples, a fondu leurs patrimoines respectifs divers dans son creuset pour en
créer un ensemble harmonieux, un nouveau système spirituel et intellectuel qui a
conféré à la civilisation islamique son caractère spécifique(1).
L'étude des différentes civilisations, et des
échanges culturels qui se sont produits entre les peuples corroborent donc ce
principe qu'on a déjà évoqué, à savoir qu'il y a dans ces civilisations ce qui
est universel et ce qui est propre à une seule nation.
L'histoire de l'humanité nous enseigne en effet,
que l'union féconde entre différentes cultures est une nécessité incontournable.
Mais elle reste constamment soumise à la loi inexorable du Particulier et de
l'Universel. Ainsi, l'assimilation des éléments étrangers n'est pas automatique,
en ce sens que chaque peuple les passent au crible avant d'en choisir ce qui est
compatible avec ses normes et ses propres valeurs civilisationnelles. Tout ce
qui pourrait remettre en cause l'identité culturelle ou les dogmes est de ce
fait rejeté(2).
Deux exemples illustrent parfaitement cette
approche sélective :
Le contact de l'Islam avec les civilisations
perse, indienne et grecque, et le contact de la civilisation occidentale au
moment de sa renaissance avec la civilisation islamique.
Si on examine le premier cas, on s'aperçoit que
les musulmans, avant même de connaître ces civilisations, avaient déjà atteint
une certaine maturité intellectuelle et ébauché leur propre système de pensée.
Ils avaient même une vision globale de l'univers qui les entoure grâce au Coran,
leur source d'inspiration première. Cette vision les guidera dans toutes leurs
démarches intellectuelles et activités scientifiques ultérieures.
D'où la ferveur avec laquelle les Musulmans
s'emploieront à puiser aux civilisations des autres nations, empruntant aux
Persans la sagesse, la littérature, et le savoir-faire politique; et aux grecs
la philosophie et autres sciences profanes. Ils feront de même avec tous les
autres peuples avec qui ils avaient des contacts pacifiques et amicaux, ou, au
contraire des relations de guerre et de rivalité. Ensuite, ils expurgeront et
corrigeront toutes ces sciences avant de pouvoir les développer et les adapter à
la méthode intellectuelle islamique globale, fondée sur le Coran et la Sunna.
Ces deux sources fondamentales de la chari'a ont,
par ailleurs, fixé les dogmes de la foi et les pratiques cultuelles, fourni les
lois qui doivent régir les rapports de l'individu avec ses semblables et avec la
communauté et indiqué la voie à suive pour mériter la grâce de Dieu(1).
Ainsi, la civilisation islamique a donné aux
civilisations grecque et autres autant qu'elle a reçu d'elles. Elle a
merveilleusement intégré les apports étranger à son système de pensée; elle les
a adapté à l'esprit de sa foi, à son génie créatif propre, et à son identité
historique. Et en enrichissant de leur propre appoint l'héritage civilisationnel
des nations antérieures, les Musulmans, dans un élan créatif remarquable, en
sont parvenus à édifier une civilisation fondamentalement originale(2).
En réalité, ce qui a facilité cette fécondation
mutuelle de différents systèmes de pensée, de différentes doctrines, c'est que
les artisans de cette civilisation islamique étaient animés d'un souci majeur :
rechercher la vérité en soi, tel que leur recommande la sainte Tradition "la
sagesse est le but de tout croyant; il la recherche partout et en prend là où il
la trouve".
Voilà donc pourquoi les Musulmans se sont
employés à récupérer les patrimoines des nations antérieures. Ils ne visaient
nullement l'accumulation des objets de luxe, des joyaux, entre autres signes
ostentatoires de la richesse. Ils voulaient tout simplement rattraper le temps
perdu, rendre leur vie meilleure, et édifier leur propre identité
Aussi, ont-ils parcouru inlassablement des
contrées lointaines, observé le monde autour d'eux, recherché sans cesse la
science et la sagesse, mettant à profit les patrimoines anciens sans oublier les
acquis de leur temps, tirant les leçons de l'histoire pour mieux préparer
l'avenir. Tout ceci leur a permis d'apporter leurs contributions dans tous les
domaines du savoir humain : l'éthique, la philosophie, la médecine, la
géométrie, la géographie l'astronomie, la chimie, la pharmacie, l'agronomie,
l'histoire, les contes, la philologie, la zoologie, la physique, la minéralogie,
l'industrie...(1).
Par ailleurs, ils ont consenti des efforts
considérables pour explorer les richesses culturelles non seulement des Grecs,
Persans et Indiens, mais aussi des autres nations du monde qu'ils connaissaient
à l'époque(2). Et le génie créatif islamique a été capable d'assimiler les
grandes oeuvres de l'Antiquité, traduites en arabe. On a vu alors naître des
écoles de philosophie, de sciences, des arts ainsi que d'autres disciplines qui
ont ouvert de larges horizons à la civilisation islamique(3).
A cet égard, la conquête de la Perse et son
intégration dans le cadre civilisationnel islamique, a donné lieu à un
remarquable processus d'interaction et d'enrichissement mutuel entre la
civilisation de ce pays et la pensée islamique(4).
Force est de constater toutefois que la pensée
islamique dans son contact avec la pensée persane, a su, comme toujours, séparer
le bon grain de l'ivraie.
Rappelons par ailleurs que la Perse a été conquise
sous le calife Umar. C'est à cette époque également que les Musulmans ont pu
assurer leur autorité sur les grands fleuves d'irrigation, notamment le Nil, le
Barada, le Tigre et l'Euphrate.
Remarquons par ailleurs que le calife Omar Ibn
Al-Khattab n'a pas hésité à emprunter aux Persans le régime d'impôt foncier qui
restera en vigueur dans l'empire islamique jusqu'à l'avènement de la dynastie
abbasside.
Mais si les Musulmans, déjà sous le règne du
second calife, ont adopté volontiers le mode d'évaluation de la taxe foncière,
qui avait cours en Perse, mettant ainsi à profit les expériences accumulées de
ce pays en la matière, ils étaient en revanche très réticents, voire résolument
réfractaires aux spécificités culturelles proprement persanes, en désaccord avec
leur foi, leur système de valeur et leur génie civilisationnel authentique.
Ainsi, le califat islamique, qui est un régime de gouvernement particulier, a
rejeté catégoriquement la philosophie qui sous-tendait le pouvoir politique
dans la Perse antique. Cette philosophie considérait en effet le chef de l'État
(Kisroès en l'occurrence) comme le fils de la divinité Hura-Mazda qui lui aurait
délégué le pouvoir de gouverner et donnait ainsi à ses lois et à ses édits un
caractère sacré (1).
La civilisation islamique a également banni cette
coutume persane qui consiste à diviser la société en classes fermées, du fait
qu'une telle ségrégation est en contradiction avec la philosophie égalitaire de
l'Islam.
A ce sujet, le nombre important des oeuvres
consacrées par les oulémas anciens aux polémiques entre "sectes et confessions"
(milal wa nihal) témoigne de l'âpreté du combat que les Musulmans ont dû livrer
aux doctrines et croyances religieuses de la Perse antique(2).
On voit donc comment les Musulmans ont, d'un côté,
accueilli favorablement tous les acquis humains pratiques à même de favoriser le
progrès civilisationnel; et, d'un autre, opposé une résistance farouche à toutes
les philosophies et conceptions religieuses, politiques et sociales
incompatibles avec l'esprit de l'Islam (3).
Les Musulmans, en oeuvrant pour propager la foi,
sont entrés en contact avec les grandes nations héritières de civilisations
splendides, et qui se sont bientôt fondues dans le creuset islamique, dans un
élan de fécondation interculturelle éclairée par les valeurs suprêmes du Coran
et de la sunna. Il s'en suivit un élargissement de l'aire islamique et
l'émergence d'institutions sociales, administratives et économiques, de
conceptions théoriques et des manières de vivre et de pensée : autant de
nouveautés pour les Arabes musulmans qui n'avaient pas connu une civilisation
aussi développée que celles des nations fraîchement converties à l'Islam. Ainsi,
pour ce qui est du domaine administratif, les Musulmans ont, entre autres
institutions, introduit le "diwân" (rôle fiscal, ou registre des dépenses et des
recettes) emprunté aux Byzantins qui avaient eu une influence profonde en
Égypte, en Syrie et en Afrique du Nord.
Par ailleurs, l'histoire nous apprend que le
prince Khalid Ibn Yazid Ibn Mu'awiyya se rendit à l'école d'Alexandrie pour
s'enquérir du patrimoine culturel qu'elle recelait. Et pour annoncer à son père
le succès de sa mission, il lui envoya un poème dont voici quelques vers :
O toi, voyageur qui partis pour Damas,
Retiens bien ce message:
Dis à Yazid que moi, Khalid, j'obtins l'objet de
ma quête,
Et que par la force et le patient labeur,
Je m'appropriai le soleil et la lune!
Le "soleil" et la "lune", désignent dans la bouche
de ce prince poète, respectivement l'or et l'argent. Rappelons que les
alchimistes de l'époque prétendaient être capables de transformer les minéraux
les plus banals en or et en argent (1).
La traduction a connu également chez les Musulmans
un essor prodigieux. Art pratique, elle a permis la propagation des sciences de
la nature, des sciences expérimentales et autres disciplines à caractère
utilitaire.
Par ailleurs, si les Musulmans ont accueilli à
bras ouverts les apports des civilisations anciennes de la Syrie et de l'Égypte,
ils ont, en revanche, combattu les philosophie gnostique et hellénique et
condamné sans appel le christianisme éloigné de l'esprit monothéiste du fait de
l'influence hellénique.
L'Inde, elle, constitue une véritable mosaïque
ethnique, confessionnelle et sociale. La pensée indienne était véhiculée, dans
une large mesure par le Sanscrit, langue que l'on connaît suffisamment pour
apprécier à sa juste valeur la culture ancienne de l'Inde.
Un regard sur l'histoire de ce pays, permettra de
voir que les Indiens ont apporté leurs contributions dans tous les domaines de
la science connus à l'époque, notamment dans les disciplines suivantes:
1. L'astronomie et les mathématiques : Composée
aux environs de l'an 425, le "Sind Hanta" est la plus ancienne épître consacrée
à l'astronomie. A signaler également les oeuvres de Ariabahata, qui est l'un des
plus illustres astronomes et mathématiciens de l'Inde. En liant l'éclipse
solaire et lunaire au mouvement rotatoire de la terre, il a par là même soutenu
le principe de la rotation de celle-ci autour du soleil. Il a aussi expliqué sa
rotondité par le mouvement circulaire qu'elle effectue autour de son axe. En
mathématique, il a mis au point le système décimal.
2. La physique et la chimie : Diverses doctrines
ont prévalu en Inde, en matière de physique. Certaines d'entre elles avancent
que la lumière et la chaleur seraient les deux formes distinctes d'un même
élément alors que le soleil serait la source génératrice de la chaleur dans
l'univers.
D'autres soutiennent que la lumière se compose de
fines particules dégagées par les objets et captées par l'oeil. Quant à la
chimie, elle a évolué au rythme du progrès de la médecine et de l'industrie.
Aux yeux des Romains, les Indiens passaient maîtres dans les industries
chimiques telles que la peinture, la teinturerie, l'industrie du savon, la
verrerie et la fabrication du ciment.
3. La médecine: Les Indiens excellaient dans ce
domaine. Dès le sixième siècle avant J.C., ils connaissaient déjà les vaisseaux
sanguins, les tissus, les noeuds nerveux, les systèmes lymphatique et
musculaire, et pratiquaient la réduction des fractures. Ils ont également pu
observer les différentes phases du développement du foetus et le processus de la
digestion. Enfin, ils préconisaient l'examen des époux avant le mariage (1).
Ainsi, dans le cadre de ces échanges fécondants
entre civilisations, et d'interpénétration des différents domaines du savoir,
les Musulmans ont connu, entre autres traités de mathématiques indiennes, le
Sind Hanta (Sind Inde) (2), grâce aux nombreux savants indiens qui se rendaient
dans les métropoles islamiques sous le règne d'Abu Jaafar Al-Mansour. Ce dernier
souverain a d'ailleurs demandé à Ibn Habib Al-Fazani de traduire cette oeuvre
du sanscrit à l'arabe pour la soumettre ensuite à Al-Khawarizmi en vue de la
correction et de la révision (3). C'est égalememt au cours de ces contacts
fructueux avec les savants de l'Inde que les Musulmans ont emprunté, développé
puis adopté les chiffres indiens (4).
Mais soucieux de leur identité et du respect des
principes de leur religion, les Musulmans, là aussi, n'ont retenu de l'héritage
indien que les éléments seyant à leur génie propre.
Né en 362 de l'Hégire (973) et décédé en l'an 440
H (1048), Al-Bayrouni s'installa en Inde au lendemain de la conquête par les
Khaznévides de quelques provinces indiennes. Il y mènera une entreprise
scientifique d'envergure pendant quarante ans, qui lui a permis d'étudier à fond
la civilisation et l'histoire de ce pays. Les travaux de ce savant émérite
témoignent du souci permanent des Musulmans à faire le départ entre le savoir
pratique à emprunter et à développer, et les philosophies et les doctrines
religieuses à bannir du fait de leur incompatibilité avec la religion islamique
d'essence divine (5).
Par ailleurs, l'on sait que la civilisation
grecque est considérée unanimement comme la plus brillante et la plus
prodigieuse des civilisations de l'Antiquité. C'est qu'elle a intégré dans son
sein les patrimoines des nations babylonienne, égyptienne, phénicienne et perse.
Elle a su ensuite produire des oeuvres originales dans les domaines des
Beaux-arts, des doctrines philosophiques, de l'éthique ainsi que d'autres
disciplines qui attestent toutes de son génie inventif. Cette force créatrice
des Grecs ne s'explique pas seulement par des facteurs historique, géographique,
économique et social. Cet esprit inventif et original leur a permis de passer
au crible les héritages antérieurs pour en dégager les composantes utiles, en
retenir la quintessence, et éliminer ce qui ne leur convenait pas. D'où le
caractère universel et exceptionnel de cette civilisation grecque, championne de
la liberté d'esprit (1).
Les livres de l'Histoire font remonter la
civilisation hellénique à un ancêtre mythique nommé "Hellen". Son rayonnement
s'est répandu grâce à la puissance coloniale et commerciale des Grecs. Après la
conquête de l'Orient par Alexandre le Grand, il s'est produit un brassage entre
cette civilisation et les cultures orientales (2), ce qui a donné lieu à une
civilisation composite dite hellénique. L'Islam, au cours de sa glorieuse
expansion, découvrira cette civilisation dans plusieurs cités orientales naguère
centres de rayonnement culturel hellénique, notamment Alexandrie et Antioche.
La nation grecque a certes brillé à l'échelle du monde antique grâce à ses
apports inestimables à la pensée universelle. Mais la particularité foncièrement
grecque de ses systèmes de pensée n'était pas sans poser de problème. Ainsi l'on
ne s'étonne pas que l'Islam, après avoir élaboré sa propre philosophie, reflet
de son essence divine, s'opposera farouchement à ces systèmes, récusant avec
véhémence à la fois leurs méthodes et leur objet qui n'étaient pas les siens(3).
Cependant, les Musulmans ont déployé de grands
effors pour recueillir dans les cités helléniques orientales qu'ils ont
conquises toutes les oeuvres scientifiques grecques. Ainsi ont-ils traduit tout
ouvrage qui traite de la médecine, de l'alchimie, de la géométrie, des
mathématiques, de la mécanique, de l'agronomie, de l'optique, de l'arithmétique,
de la logique, ainsi que d'autres sciences naturelles et expérimentales.
Mais d'un autre côté, les Musulmans se sont
montrés désintéressés, voire rejetaient carrément la littérature grecque païenne
qui raconte les luttes interminables entre divinités mythiques, et par dessus
tout, donne de l'homme une image dégradante. Ainsi, même les hellénisants
d'entre eux n'accordaient aucune importance aux mythologies, épopées et autres
arts grecs (1). Ils auraient pourtant pu en tirer profit selon ce fameux
principe d'"interaction civilisationnelle", qui permet de faire la distinction
entre le Particulier et l'Universel.
Pourquoi donc à côté de cette attitude de rejet
dont on a parlé, les Musulmans ont-ils donné une importance démesurée à la
philosophie grecque, abondamment traduite et commentée, si bien qu'elle finit
par prendre une place énorme dans l'édifice civilisationnel islamique, sachant
qu'elle est aux antipodes de la foi islamique?
Cela s'explique en partie par leur souci de
combattre l'hellénisme résultant du mariage des tendances spirituelles
orientales et de la philosophie grecque. On assista ainsi, dès la seconde moitié
du premier siècle de l'Hégire, à la naissance de la théologie islamique pour
défendre la vision sprituelle propre de l'Islam contre ces courants de pensée
exogènes. Les Musulmans ont tôt fait de traduire la philosophie aristotélicienne
rationnelle qu'ils utiliseront comme arme pour combattre l'hellénisme et son
pendant, le gnosticisme.
Ce dernier courant se présentait comme une
doctrine ésotérique mélange d'influences grecques, de mystique orientale, et de
tendances néoplatoniciennes. Ses adeptes de l'époque - comme les Musulmans
occidentalisées de nos jours - se sont faits les hérauts de la pensée grecque en
Orient. Pour contrecarrer leur offensive, les savants et théologiens musulmans
ont été donc amené à brandir l'arme de la logique aristotélicienne, puisque
leurs adversaires adhéraient béatement à tout ce qui vient de l'extérieur et,
surtout, portaient aux nues les penseurs de la Grèce (2).
Ainsi, l'hellénisme et l'ésotérisme néoplatonicien
ont eu à l'époque les mêmes effets pervers que la croisade occidentale de nos
jours. Les influences helléniques dévastatrices ont commencé à se manifester en
Orient depuis le triomphe d'Alexandre le Grand (323-356 av. J.C) sur l'empire
persan en l'an 333 (av. J. C), et l'édification de son premier empire dans cette
région du monde. C'est là qu'allait naître les doctrines hybrides subversives
vigoureusement combattues par l'Islam (3).
A ce sujet, l'orientaliste allemand Becker Karl
Heinrich (1876-1939) écrit: "Tout comme le Christianisme qui, pour affirmer son
identité et son autonomie, lutta contre le gnosticisme grec, l'Islam s'éleva, à
ses débuts, contre l'esprit hellénique ravageur et ses manifestations diverses.
Ainsi, dès qu'il eu franchi les frontières de son foyer d'origine, il dut se
heurter violemment à deux adversaires redoutables: le manichéisme et le
zoroastrianisme. La première doctrine, particulièrement féroce, représentait une
menace directe pour l'Islam. On ne s'étonne pas alors que l'une des premières
écoles théologiques en Islam, en l'occurrence le Mu'tazilisme, a pu grâce à son
combat dogmatique contre le manichéisme, développer une bonne partie de ses
fondements et de sa thématique".
Mais la résistance au gnosticisme n'était pas
l'apanage des théologiens. En effet, l'État aussi, avec ses savants officiels,
participait au combat contre cette tendance pernicieuse tentaculaire qui défiait
toute autorité. Et l'on n'hésitait pas à faire appel au besoin à la pensée et à
la logique grecques pour préserver l'unité politique et religieuse islamique
contre ces agressions.
Voilà donc ce qui explique l'engouement d'un
calife comme Al-Mamoun pour la traduction d'un grand nombre d'oeuvres
philosophiques grecques. Cependant, l'habitude était répandue d'imputer cette
initiative du calife Al-Mamoun à son goût très prononcé pour le savoir. En
réalité, la traduction des traités de la médecine, tout comme la transposition
en arabe de la philosophie d'Aristote, répondait à des besoins pratiques. S'il
ne s'agissait que de la passion pour les sciences et du désir d'apprendre, on
aurait traduit également les épopées d'Homère et autres tragédies grecques. Or,
les Musulmans ne l'ont pas fait parce que ces oeuvres leur semblaient dénuées de
toute portée pratique (1).
Abordons à présent les différents apports de la
civilisation islamique à l'Occident:
1. La traduction du patrimoine légué par les
Musulmans en Sicile:
Les Musulmans ont régné pendant presque trois
siècles dans ce pays, et y ont édifié une civilisation splendide qui a fait
l'admiration de tous, y compris des non-musulmans.
Après la reconquête de la Sicile, les Européens
ont traduit dans leurs langues cet héritage islamique prestigieux qui aura de la
sorte joué un rôle considérable dans la Renaissance en Europe.
2. La transposition du patrimoine islamique
andalou :
Grâce aux Musulmans, l'Andalousie a vu naître sur
sa terre une civilisation rayonnante, accompagnée d'un essor scientifique
prodigieux. Aussi accueillait-elle les savants européens qui venaient nombreux
s'y abreuvaient du patrimoine islamique qu'ils s'appliqueront à traduire en
latin.
C'est ainsi que sous le règne d'Abdel-Rahman II,
Cordoue a été un centre d'activités intellectuelles d'envergure et de
rayonnement des arts. Cet essor continua sous Abdel-Rahman III qui accordait une
importance singulière aux sciences et à la littérature. Il s'intensifia à
l'avènement de son fils Al-Hakam II qui, féru du savoir, dépêchait ses
émissaires dans les différentes contrées du monde islamique dans le but
d'acheter ou de copier les livres qui s'y trouvaient. Il parvint ainsi à créer
une bibliothèque riche d'environ 400.000 ouvrages.
La reconquête par les Chrétiens des cités
rayonnantes naguère musulmanes telles que Cordoue, Grenade et autres n'a pas
entamé le progrès des lettres et des sciences islamiques qui continuaient à
prospérer grâce aux efforts continus de traduction et de production originale.
3. Les Croisades :
Certains historiens considéraient les croisades
menées contre l'Orient musulman pendant deux siècles dans le but de la
reconquête de la Terre sainte comme un facteur prédéterminant dans la
Renaissance de l'Europe. Les Croisés chrétiens de retour en Occident ont en
effet emporté avec eux les acquis des industries et des arts islamiques. Les
apports islamiques ont eu ainsi des influences considérables sur la Chrétienté
qui se sont manifestés, selon certains chercheurs, dans les quatre domaines
suivants:
1. Le pouvoir pontifical: en 1100, une autorité
temporelle s'est substituée, à Jérusalem, au régime théocratique dont rêvait le
Pape.
2. Le secteur économique: sous l'impact des
Croisades, ce secteur a vu l'apparition, dans tous les territoires, de nouvelles
taxes sur les biens privés et le rétrécissement des terres dévolues aux
aristocrates.
3. Relations extérieures: les "guerres saintes" se
sont également répercutées sur les rapports entre les États, et sur le système
qui prévalaient en Europe, en ce sens qu'elles ont entamé le pouvoir
ecclésiastique et mis en place une nouvelle alliance au sein de ce continent.
4. Relations euro-asiatiques : ces guerres ont
institué de nouveaux rapports entre l'Asie et l'Europe en faisant naître le goût
de l'exploration et de la recherche du savoir (1).
De ce qui précède, il ressort donc que pendant
cette période de l'histoire, les Européens ont pu tirer le meilleur parti de
leur contact avec une civilisation islamique autrement plus avancée que la leur,
ce qui favorisera la renaissance moderne. Mais, de la civilisation islamique
l'Occident n'a retenu que ce qui est d'une portée universelle, rejetant, ce
faisant, toutes les particularités foncièrement islamiques, autrement dit, la
quintessence même de l'Islam.
C'est ainsi que les occidentaux se sont appliqués
avec ardeur à recueillir le patrimoine scientifique islamique, notamment les
sciences physiques, l'urbanisme, la médecine, la pharmacie, les règles d'hygiène
individuelle et collective, l'agronomie, la botanique, la zoologie, l'artisanat,
le commerce, les transports, l'art militaire, la géologie, la minéralogie,
l'optique, la chimie, l'astronomie, l'algèbre, la géométrie, l'arithmétique, la
géographie, les voyages d'exploration, la navigation, les sciences maritimes,
etc. (2)
Voilà donc comment l'Occident a pu récupérer,
grâce aux Musulmans qui en avaient assuré la transmission, l'héritage de ses
ancêtres grecs, des Perses et des indiens, en sus des apports islamiques de
portée universelle.
Mais, d'un autre côté, il n'a pas su s'inspirer de
l'esprit proprement islamique. Ainsi, pendant la Renaissance, les courants de
pensée européens ont unanimement fait l'impasse sur des particularités aussi
fondamentales en Islam que l'unicité absolue de Dieu, le principe du juste
milieu et autres articles de foi. En évinçant toutes ces spécificités
spirituelles de l'Islam, l'Occident s'est enfermé irrémédiablement dans les
ornières du matérialisme.
A ce sujet, il y a lieu de faire les remarques
suivantes:
- l'Islam a concilié la Sagesse et la Loi
canonique (charia) alors que l'Occident établit des frontières étanches entre la
Raison et la Foi, le temporel et le religieux, la science profane et la
spiritualité.
- La civilisation islamique, elle, a instauré des
rapports entre le gouvernant et les gouvernés, et entre l'ordre religieux et
l'ordre politique, rejetant de la sorte la laïcité de rigueur en Occident.
- L'Islam a créé une heureuse harmonie entre
l'individu et la communauté, tranchant là aussi avec l'Occident libéral qui
privilégie démesurément l'individu.
- La civilisation islamique assigne aux actes une
finalité suprême et subordonne les moyens à la morale. L'Occident, à l'inverse,
fait prévaloir la recherche du plaisir et de la satisfaction immédiate; ce qui
explique que ses agissements et sa politique restent dominés par le
machiavélisme, cet art qui consiste "à gouverner efficacement sans préoccupation
morale quant aux moyens".
- Enfin, la civilisation islamique a établi un
équilibre entre le Pouvoir suprême de Dieu, Maître Absolu, et l'autorité de la
nation, contrairement à l'Occident pour qui l'homme doit régner sans partage
dans l'univers (1).
Répétons-le, la prise de conscience du rapport
dialectique entre l'universel et le particulier et la mise à profit des atouts
et des réalisations communes tout en respectant l'identité et le génie créatif
de chacun, ne peuvent que favoriser le progrès de la civilisation et
l'épanouissement de l'homme. L'Europe de la Rennaissance offre à cet égard un
exemple édifiant. En effet, en traduisant l'oeuvre du philosophe arabe Ibn Roshd
(Averroès), les Européens ont pris soin de séparer les éléments grecs à
emprunter, de l'apport proprement islamique à éliminer.
C'est dans cet esprit que les Européens n'ont
retenu de l'oeuvre imposante d'Ibn Roshd que ses commentaires de la philosophie
aristotélicienne. En revanche, ils ont écarté insidieusement tous les autres
ouvrages où se déploie pourtant son esprit créatif de penseur musulman, de
juriste et de théologien, tels que: "Fasl al-Maqal fi ma Bayna al Hikma wa
charia min al-Ittisal" (La démonstration des rapports entre la sagesse et la loi
canonique" et, "Tahafut Attahafut" (La réfutation de la Réfutation), et
"Manahij al-Adila" (Méthodes des argumentations).
Alfred Guillaume confirme ce qu'on vient de dire,
lorsqu'il écrit: "Il faut établir une frontière tranchée entre Averroès le
philosophe et Averroès, le commentateur d'Aristote" (2). Par ailleurs, Saint
Thomas d'Aquin (1225-1274) reçut la charge d'élaguer les commentaires d'Ibn
Roshd sur Aristote, pour les dépouiller de toute leur substance islamique. D'où
cette attitude discriminatoire des universités occidentales qui, tout en
enseignant la philosophie aristotélicienne, n'accordent aucun droit de cité à la
pensée d'Ibn Roshd, et taxtent d'hérésie les 209 notes originales apportée par
cet auteur sur l'oeuvre du philosophe grec (1).
Ainsi, sous peine de dépérissement, toute
civilisation se doit de mettre en valeur et de fructifer le patrimoine commun à
l'humanité tout entière. Car, la fécondation entre civilisations d'horizons
divers favorisera l'épanouissement de l'homme et lui garantira la paix et la
sécurité. Inversement, le repli sur soi et l'ostracisme auront sur lui des
conséquences fatales. Une dépendance excessive à l'égard d'autrui est tout aussi
néfaste. Il faudrait donc, pour éviter ces deux extrêmes instaurer un dialogue
entre civilisations.
Pour ne pas avoir bien saisi l'importance de cet
équilibre vital, la civilisation islamique, nous semble-t-il, se trouve
aujourd'hui en proie à une double rupture temporelle et spatiale. Temporelle,
parce qu'elle est désormais coupée d'un passé glorieux et étrangère à l'esprit
dynamique et à l'élan créatif qui l'animaient; spatiale, en ce sens qu'elle
n'arrive pas à s'adapter à la réalité contemporaine et à se mettre au diapson
des civilisations qui prospèrent ailleurs.
Pour remédier à ce double dépaysement, la Oummah
n'a d'autres choix que de réussir une harmonie parfaite entre les valeurs
constantes de l'Islam et les exigences modernes du progrès. Elle doit ainsi
envisager la religion, la science et la vie dans le cadre de la liberté de
pensée, d'une vision rationnelle du progrès, et de l'esprit de tolérance (2).
C'est là une condition nécessaire pour amorcer le processus civilisationnel.
Le progrès humain, dans tous les domaines, n'est
que le fruit de l'esprit créatif, de la coopération et de l'interaction entre
différentes sociétés. Rien de mal donc à puiser aux autres civilisations ce
qu'elles ont d'utile. Ce qui est indigne, c'est de se complaire dans le rôle du
récepteur passif des acquis des autres nations sans rien leur apporter en
retour.
Le repli sur soi tout comme la dépendance
excessive vis-à-vis de l'autre sont condamnables parce que néfastes pour une
nation qui possède un modèle civilisationnel incomparable.
L'insularité civilisationnelle est le pendant de
l'ignorance. Ces deux tares conjointes entraînent le déclin et font obstacle aux
lumières du progrès et du renouveau. Une civilisation qui prétend se suffire à
elle-même est condamnée à disparaître. A l'inverse, la mise à profit des apports
des civilisations qui ont prospéré et se sont fécondées mutuellement en d'autres
temps ou dans d'autres milieux assure à la nation le progrès et la pérennité.
Il incombe donc à la Oumma islamique qui aspire à
un avenir meilleur de s'engager résolument dans la voie du renouveau et de la
reconstruction de son identité, et ce, à la lumière des valeurs et des
traditions ancestrales qui ont toujours joué dans la conscience collective
islamique, un rôle de catalyseur.
La Oummah, forte de ses valeurs constructives et
des sublimes enseignements de l'Islam est capable, en mettant en valeur son
riche patrimoine, de développer sa philosophie universelle et de contribuer, à
côté des autres nations, à l'avènement d'une civilisation véritablement humaine,
autrement dit, une civilisation faite par l'homme pour favoriser son propre
épanouissement et son progrès.
1)La Vache, verset 30
2) Le Voyage nocturne, 70
3) Les Factions, 72
4) L'Agenouillée, 13
5) Dr. Mahmoud Hamdi Zaqzouq : Rôle de l'Islam
dans le développement de la pensée philosophique, p.9. Librairie Wahba, le
Caire.
1) Source précédente.
2) Dr. Ali Ahmed Medkour, "La culture et la
civilisation selon l'Islam". Revue Al-Daara, N°4 p. 52. Année 14. Arabie
Saoudite, 1409H.
3) Sayed Qotb, "Maalem fil Tariq", pp. 131-133.
4) Ibid.
1) Dr. Ali Ahmed Medkour, "La culture et la
civilisation selon l'Islam". Revue Al-Daara, N°4, p.99. Année 14.
2) Cité par Muslem.
3) Ibid.
4) Hadith admis.
5) Cité par Boukhari.
6) Cité par Tarmedi et Ibn Maja.
1) Ibn Rochd (Averroès), Philosophe d'Ibn Rochd,
chapitre sur le Traité, Dar Al Afaq Al-Jadida, Beyrouth, 1402H/1982.
2) Abdel-Rahman Hassan Hambaka al-Maydani.
"Fondements et Moyens de la civilisation islamique. P. 122. Dar Al-Qalam, Damas
1400 H.
3) Dr. Mohamed Amara, "L'invasion intellectuelle,
mythe ou réalité", p.8.
4) Ibid
5) Ibid., pp.8-9.
6) cf. Dr. Ahmed Sayeh, "Lumières sur la
civilisation islamique", p.78. Dar al-Liwaa, Riyadh, 1401H/1981.
1) Dr. Mohamed Amara, op. cit., p.9.
2) cf. Dr. Tawfiq Al-Tawil, "Les civilisations
islamique et européenne", p.151, Librairie Al-Turath al-Islami, Egypte 1990.
3) Dr. Mohamed Amara, op, cit., p.16.
1) cf. Dr. Mohamed Abderrahman Marhaba,
"Authenticité de la Pensée islamique", p. 152. Publication Uwaydat 1982.
Beyrouth et Paris.
2) Ibid. p. 164
1) cf. Dr. Mohamed Abderrahman Marhaba, op. cit.,
p. 164
2) cf. Dr. Mohamed Amara, op. cit., p. 205. Ed.
Al-Azhar, 1988.
1) Abdelrahman Hassan Haubakar Al-Maydani, op.
cit., p. 122
2) Dr. Mohamed Abdelrahman Marhaba, "Authenticité
de la Pensée islamique", p. 167.
1) cf. Dr. Tawfiq Al-Ra'i, "La civilisation
islamique par opposition à la civilisation occidentale" p.389.
2) Ibid. p. 390.
3) cf. Mohamed Abdelrahman Marhaba, op. cit., p.
221.
4) cf. Dr. Mohamed Abdelrahman Amara, op. cit., p.
206.
1) cf. Dr. Mohamed Amara, op. cit., pp. 207-208
2) Ibid., p. 208.
3) Ibid., p. 209.
1) Dr. Ahmed Sayeh, op. cit., p. 81
1) Anwar Al-Rifa'i, "L'Islam, civilisation et
système", pp. 511-512, Dar al-Fikr, 1393H.
2) Dr. Mustapha Chak'aa, "Caractéristiques de la
civilisation islamique", p. 130, Dar Al-Ilm lil Malayine, Beyrouth.
3) Philippe Tarazi, "Khaza'in Al-Kutub al-Arabiye
fil Khafiqine", vol. 1, p. 50, Beyrouth.
4) Dr. Ahmed Sayeh, op. cit., p. 94.
5) cf. al-Birouni, "Histoire de l'Inde ou ce qui
est rationnellement acceptable de l'histoire indienne".
1) Dr. Jamil Saliba, "Histoire de la philosophie
arabe". Dar al-kitab al-Loubnani, 1986.
2) cf. Anwar Al-Rifa'i, op. cit. p. 500.
3) Dr. Ali Sami Al-Nachar, "L'évolution de la
pensée philosophique en Islam", V.1, p. 102. Dar al-Maarif, Egypte 1977.
1) Dr. Mohamed Amara, op. cit. p. 212
2) Ibid., p. 213
3) Ibid., p. 214
1) Becker Karl Heinrich, "Le patrimoine grec dans
la civilisation islamique", p. 907. Traduit par Dr. Abdel-Rahman Badawi, le
Caire 1965.
1) cf. Dr. Tawfiq al-Tawil, op. cit., pp. 167-168.
2) cf. Dr. Mohamed Amara, op. Cit. p. 248.
1) cf. Dr. Mohamed Amara, op. cit. pp. 249-250.
2) Alfred Guillaume "Philosophie et scolastique",
in "Patrimoine de l'Islam", p. 394.
1) cf. Alfred Guillaume, pp. 360-394
2) Dr. Mahmud Qamin, "Le but de la science en
Islam". Revue de l'Education, N° 8, p. 63. 1411H/1991. Faculté de l'Education,
Université de Qatar.
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