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Revue l'islam aujourd'hui N° 12-1415H/1994

 

Islam et Civilisation
Dr. Ahmed Abderrahim Al-Sayeh

 

L'Islam considère l'homme comme le lieutenant de Dieu sur la terre en vertu de ce verset du Coran: «Je vais établir un lieutenant sur la Terre"(1). Dieu lui a donné la prééminence sur tous les autres êtres: «Nous avons ennobli les fils d'Adam. Nous les avons portés sur la terre ferme et sur la mer. Nous leur avons accordé d'excellentes nourritures. Nous leur avons donné la préférence sur beaucoup de ceux que nous avons créés (2).

Cette condition noble de l'homme a une portée considérable. Elle lui vaut la protection divine, consacre sa liberté, son vouloir et son intelligence.

L'homme ainsi honoré par Dieu est un être véritablement libre et pleinement conscient des grandes  responsabilités et des obligations qui lui sont dévolues en vertu de ces paroles divines : "Nous avions proposé le dépôt de la foi aux cieux, à la terre et aux montagnes. Ceux-ci ont refusé de s'en charger, ils en ont été effrayés. Seul l'homme s'en est chargé, mais il est injuste et ignorant»(3).

L'honneur divin dont l'homme est gratifié implique donc des obligations. Ce dernier est ainsi tenu de gérer les affaires de ce monde mis par Dieu à son service, en mobilisant toutes ses forces physiques et spirituelles, en vertu de verset du Coran : «Il a mis à votre service ce qui se trouve dans les cieux et sur la terre. Tout vient de Lui. Il y a vraiment là des signes pour un peuple qui réfléchit (4).

La réflexion s'avère donc en Islam un impératif de première importance(5).

Face à l'univers à lui soumis par Dieu l'homme n'a pas à être indifférent. Au contraire, il doit s'appliquer à l'observer, à l'étudier pour en tirer le meilleur parti, pour lui et pour l'humanité tout entière. Il peut y arriver grâce au savoir, à la réflexion et à son intelligence. En effet, ces facultés, mises en oeuvre pour étudier l'univers dans toutes ses dimensions terrestres et spatiales, garantirons à l'homme le progrès civilisationnel et la prospérité tant matérielle que spirituelle(1).

Par ailleurs, en Islam, la civilisation implique l'exploitation des ressources de la terre, le développement de la vie qu'elle abrite et, en somme, le progrès humain sur tous les plans, moral, scientifique, artistique et social, le tout conformément aux lois divines.

Dans cette perspective, seule la société islamique, fondée sur des principes divins, est considérée comme civilisée(2). Et pour cause: elle est la seule société où prédomine les valeurs proprement humaines et les qualités morales qui distinguent l'Homme de toutes les autres créatures(3).

De fait, c'est ces valeurs sublimes et impérissables consacrées par l'Islam depuis toujours qui doivent constituer la base de toute société humaine, qu'elle soit urbaine ou rurale, industrielle ou agricole. Car, dans toute société, il est fondamental de promouvoir les qualités qui font la spécificité de l'homme, pour prémunir celui-ci contre le retour à l'état dégradant de bestialité.

La civilisation islamique, rappelons-le, a toujours porté avec elle ces hautes valeurs humaines qui se manifestent, selon les lieux, sous diverses formes. Car, chaque fois qu'elle s'introduit dans un milieu, notre civilisation met en jeu les potentialités et les acquis qui lui sont innées et qu'elle développe, conformément à la loi divine immuable(4).

L'Islam adapte toujours en effet son modèle civilisationnel aux sociétés qu'il gagne à sa cause, qu'elles soient primitives, ou développées, industrielles ou agricoles, tout en mettant à profit les acquis et les ressources dont elles disposent.

Telle est donc la conception islamique de la civilisation. Et la vraie décadence, dans cette optique, c'est quand on transforme les prodigieuses réalisations  de la science en des moyens de destruction et d'oppression, et qu'on utilise les pouvoirs démesurés dont elle nous dote pour semer l'anarchie et pervertir les moeurs, au lieu d'oeuvrer pour rehausser le rang de la morale et conjurer toute forme d'injustice et de tyrannie.

En Islam, la science vise moins à vaincre la nature qu'à la maîtriser sagement, en s'employant à y découvrir les lois divines(1).

Animé d'une telle vision, l'Islam a donc donné naissance à une civilisation aux horizons larges, ouverte à tous les apports matériels, intellectuels et spirituels de l'humanité. Les Traditions qui confirment cette orientation islamique sont abondantes. En voici quelques-unes:

- D'après Abou Hurayra, (que Dieu le bénisse), le Prophète, que la paix et le salut soient sur lui, a dit: "Quiconque prend le chemin à la recherche du savoir, Dieu lui indiquera la  voie du Paradis"(2).

- Abou Hurayra rapporte également que le Prophète, (que la paix et le salut soient sur lui), a dit: "l'oeuvre de l'homme périt avec lui, sauf trois choses: un acte de charité aux bienfaits inépuisables, un savoir utile pour la postérité, un enfant vertueux qui priera pour son âme"(3).

- Ibn Masoud rapporte que le Prophète a dit : "Il n'y que deux hommes qui valent d'être  enviés: l'homme qui dépense les richesses que Dieu lui a données dans des oeuvres charitables; et celui qui, doté de sagesse, la pratique dans sa vie et l'enseigne aux autres"(4).

- Le prophète a dit en outre: "La sagesse, en dehors de la prophétie, consiste à agir convenablement "(5).

- Il a dit également: "La parole sage est le but suprême du croyant. Il lui revient, mieux que tout autre, de la rechercher partout où elle se trouve"(6).

C'est dans ce même ordre d'idées qu'Ibn Roshd (Averroès) a écrit: "Si l'on trouve chez des nations antérieures des réflexions sur les Etres, et une étude de ces derniers sur des critères rationnels, on retient de leurs oeuvres, volontiers et avec gratitude, tout ce qui n'est pas contraire à la Vérité. On signalera en revanche toutes leurs déviations, en mettant en garde ceux qui risquent de s'y tromper. Mais on ne leur en tiendra pas rigueur"(1).

Rien d'étonnant donc que la civilisation islamique, animée de cet esprit d'ouverture, a, pendant son âge d'or, intégré à son patrimoine  les connaissances  héritées des civilisations antérieures, fussent-elles matérielles(2).

Il s'est produit ainsi une symbiose entre différentes civilisations procédant toute d'un fond universel commun mais gardant chacune son identité propre. C'est qu'un rapprochement de cultures d'horizons variés ne doit pas se faire au détriment des spécificités nationales, ou confessionnelles qui doivent être au contraire maintenues, vu leur rôle capital dans le progrès des peuples et la mise en oeuvre de leurs capacités créatives. De surcroît, cette mosaïque de civilisations ne peut qu'enrichir le patrimoine universel (3).

On ne saurait nier en effet l'apport de tous ces peuples et ces nations qui ont hérités, de leur passé glorieux, un patrimoine civilisationnel riche avec sa philosophie, ses usages et ses coutumes. Et, pour peu qu'on s'y intéresse, on décèle dans ce patrimoine séculaire l'identité culturelle particulière et l'empreinte créative des nations qui l'ont forgé (4).

On découvre également ce que ces nations ont de commun et ce qui les distingue les unes des autres en se penchant sur leurs doctrines, leurs traditions, leurs goûts esthétiques, leurs visions philosophiques concernant la place de l'homme dans l'univers, sa vie après la mort, leur conception des réalités immatérielles et métaphysiques, les critères d'après lesquels elles distinguent ce qui est légal de ce qui ne l'est pas, ce qui est interdit de ce qui est licite (5).

Cet héritage civilisationnel si varié a été forgé, depuis les temps les plus reculés, par des peuples aussi anciens que les Babyloniens, les Assyriens, les Phéniciens et les Égyptiens (6).

D'autres nations ont également apporté leur pierre à cet édifice civilisationnel universel. Les philosophies et les différentes traditions et manières de vivre que nous ont léguées les anciens Persans, Chinois, Indiens, et Japonais sont, à cet égard, d'une valeur inestimable.

Il en est de même pour la civilisation occidentale, depuis la Grèce antique jusqu'à la Renaissance et aux temps modernes. Et la civilisation islamique n'a-t-elle pas puisé, au cours de sa formation, aux riches patrimoines des peuples gagnés à l'Islam, qu'elle a revigorés, expurgés et adaptés aux normes islamiques? (1).

Mais les Musulmans n'étaient pas que des simples copistes. Au contraire, ils ont beaucoup enrichi de leur apport original les oeuvres des anciens qu'ils ont recueillies. Ce faisant, ils ont toujours fait la part des choses, ne sacrifiant ni les préceptes de l'Islam ni les acquis empruntés aux autres civilisations (2).

Il importe donc d'envisager la pensée universelle en tenant compte, d'une part, des traits spécifiques et du génie particulier de chaque civilisation, et d'autre part, du fond commun universel dont procède toutes ces civilisations humaines réunies. Mais cette double approche doit se fonder sur des critères objectifs.

On classera ainsi dans la catégorie du savoir universel commun les sciences physiques qui étudient les phénomènes naturels, la matière et ses propriétés. C'est pour cette raison que ces sciences sont méthodologiquement neutres et se fondent sur l'expérience concrète et sur l'observation des faits matériels. Or ce genre de faits étayés de preuves tangibles restent les mêmes, indépendamment des dogmes, des doctrines, des vues philosophiques et des origines raciales de ceux qui les mettent à jour. Comment ces sciences seraient-elles en effet différentes d'une nation à une autre et d'une civilisation à une autre alors qu'elles étudient toutes le même objet, à savoir la matière et ses divers phénomènes. Il en est de même des sciences comme les mathématiques, la chimie, les sciences naturelles, la médecine et la géologie : toutes utilisent les mêmes méthodes, étudient les mêmes faits et les mêmes lois scientifiques, abstraction faite de la civilisation à laquelle elles appartiennent. Si différence il y a, c'est uniquement au niveau des théories, des inventions et de la mise en pratique des lois de ces sciences. Les vérités scientifiques, elles, restent imperméables aux différentes tendances dogmatiques, confessionnelles, et culturelles (3).

On peut également replacer dans le cadre de ce patrimoine commun un grand nombre de réalisations, de moyens et d'institutions que l'homme, expériences  aidant, a pu mettre au point pour subvenir à ses besoins et réaliser ses objectifs.

Tous ces acquis donc, indépendamment de leurs finalités et des intentions de leurs artisans, peuvent être dans une large mesure partagés, pourvu que celui qui les emprunte puisse les aménager à sa convenance et leur imprime sa marque distinctive.

En effet, aucune civilisation, fut-elle la plus avancée, ne peut se passer des apports étrangers qui lui permettent d'enrichir ses propres acquis. Tous les peuples ont ainsi recouru à l'emprunt  direct et volontaire aux autres nations, et toutes les civilisations sont fondées sur cet échange fécondant entre peuples, et ce mélange d'éléments d'origines variées. Et il ne faut voir dans le recours aux acquis étrangers aucun signe de faiblesse et d'infériorité. Au contraire, c'est un enrichissement dont il faut être fier. Les interférences culturelles constituent un phénomène normal dont il ne faut pas s'inquiéter  (1).

A cet égard, les Arabes, qui n'étaient pas du tout isolés dans leur désert avant l'Islam, ont été les héritiers des prestigieuses civilisations antiques qui les entouraient de toute part. Ainsi, au Nord de l'Arabie, plusieurs civilisations se sont succédées telles que les civilisations mésopotamienne, grecque, cananéenne, araméenne et égéenne. A l'ouest, rayonnait la civilisation égyptienne, tandis que fleurissaient, à l'est, des diverses civilisations asiatiques, au premier rang desquelles la civilisation perse. Le Yémen, au sud, abritait également une civilisation tout aussi splendide .

Par ailleurs, les caravanes arabes se rendaient fréquemment, à des fins commerciales, dans ces foyers civilisationnels situés aux confins du désert. Il était donc inévitable que ces relations commerciales étroites s'accompagnent d'un échange fécondant de connaissances et de cultures. Celles-ci, au terme d'un cheminement lent mais irréversible, se sont interpénétrées, épurées et mutuellement enrichies (2).

C'est dans cette ambiance d'osmose culturelle que l'Islam va émerger. Les peuples parmi lesquels il est né, ou qu'il atteindra au cours de sa fulgurante et triomphale expansion, n'étaient pas des ignorants. Au contraire, ils ont déjà à leur possession un patrimoine civilisationnel riche, des expériences spirituelles et des connaissances matérielles très diverses .

Le contact de l'Islam avec les autres peuples était d'abord conflictuel. Il a fallu en effet une période de luttes et de guerres avant que s'opérât l'interaction culturelle, la  fécondation réciproque d'idées, et l'enrichissement mutuel.

Ainsi, au cours de ces contacts avec les autres peuples, les Arabes musulmans ont découvert la civilisation de l'Inde, la sagesse de la Perse et la philosophie de la Grèce. Ils ont rencontré une multitude de peuples, de nations, de confessions, de personnages distingués par leur savoir et leur idées. Des alliances se sont ainsi établies entre des familles aux origines variées, ce qui a favorisé le mélange entre des traditions, des idées, des doctrines, et des comportements sociaux très divers.

Mais l'Islam, devenue religion unique de tous ces peuples, a fondu leurs patrimoines respectifs divers dans son creuset pour en créer un ensemble harmonieux, un nouveau système spirituel et intellectuel qui a conféré à la civilisation islamique son caractère spécifique(1).

L'étude des différentes civilisations, et des échanges culturels qui se sont produits entre les peuples corroborent donc ce principe qu'on a déjà évoqué, à savoir qu'il y a dans ces civilisations ce qui est universel et ce qui est propre à une seule nation.

L'histoire de l'humanité nous enseigne en effet, que l'union féconde entre différentes cultures est une nécessité incontournable. Mais elle reste constamment soumise à la loi inexorable du  Particulier et de l'Universel. Ainsi, l'assimilation des éléments étrangers n'est pas automatique, en ce sens que chaque peuple les passent au crible avant d'en choisir ce qui est compatible avec ses normes et ses propres valeurs civilisationnelles. Tout ce qui pourrait remettre en cause l'identité culturelle ou  les dogmes est de ce fait rejeté(2).

Deux exemples illustrent parfaitement cette approche sélective :

Le contact de l'Islam avec les civilisations perse, indienne et grecque, et le contact de la civilisation occidentale au moment de sa renaissance avec la civilisation islamique.

 Si on examine le premier cas, on s'aperçoit que les musulmans, avant même de connaître ces civilisations, avaient déjà atteint une certaine maturité  intellectuelle et ébauché leur propre système de pensée. Ils avaient même une vision globale de l'univers qui les entoure grâce au Coran, leur source d'inspiration première. Cette vision les guidera dans toutes leurs démarches intellectuelles et  activités scientifiques ultérieures.

D'où la ferveur avec laquelle  les Musulmans s'emploieront à puiser aux civilisations des autres nations, empruntant aux Persans la sagesse, la littérature, et le savoir-faire politique; et aux grecs la philosophie et autres sciences profanes. Ils feront de même avec tous les autres peuples avec qui ils avaient des contacts pacifiques et amicaux, ou, au contraire des relations de guerre et de rivalité. Ensuite, ils expurgeront et corrigeront toutes ces sciences avant de pouvoir les développer et les adapter à la méthode intellectuelle islamique globale, fondée sur le  Coran et la Sunna.

Ces deux sources fondamentales de la chari'a ont, par ailleurs, fixé les dogmes de la foi et les pratiques cultuelles, fourni les lois qui doivent régir les rapports de l'individu avec ses semblables et avec la communauté et indiqué la voie à suive  pour mériter la grâce de Dieu(1).

Ainsi, la civilisation islamique a donné aux civilisations grecque et autres autant qu'elle a reçu d'elles. Elle a merveilleusement intégré les apports étranger à son système de pensée; elle les a adapté à l'esprit de sa foi, à son génie créatif propre, et à son identité historique. Et en enrichissant de leur propre appoint l'héritage civilisationnel des nations antérieures, les Musulmans, dans un élan créatif remarquable, en sont parvenus à édifier une civilisation fondamentalement originale(2).

En réalité, ce qui a facilité cette fécondation mutuelle de différents systèmes de pensée, de différentes doctrines, c'est que les artisans de cette civilisation islamique étaient animés d'un souci majeur : rechercher la vérité en soi, tel que leur recommande la sainte Tradition "la sagesse est le but de tout croyant; il la recherche partout et en prend là où il la trouve".

 Voilà donc pourquoi les Musulmans se sont employés à récupérer les patrimoines des nations antérieures. Ils ne visaient nullement l'accumulation des objets de luxe, des joyaux, entre autres signes ostentatoires de la richesse. Ils voulaient tout simplement  rattraper le temps perdu, rendre leur vie meilleure, et édifier leur propre identité

Aussi, ont-ils parcouru inlassablement des contrées lointaines, observé le monde autour d'eux, recherché sans cesse la science et la sagesse, mettant à profit les patrimoines anciens sans oublier les acquis de leur temps, tirant les leçons de l'histoire pour mieux préparer l'avenir. Tout ceci leur a permis d'apporter leurs contributions dans tous les domaines du savoir humain : l'éthique, la philosophie, la médecine, la géométrie, la géographie l'astronomie, la chimie, la pharmacie, l'agronomie, l'histoire, les contes, la philologie, la zoologie, la physique, la minéralogie, l'industrie...(1).

Par ailleurs, ils ont consenti des efforts considérables pour explorer les richesses culturelles non seulement des Grecs, Persans et Indiens, mais aussi des autres nations du monde qu'ils connaissaient à l'époque(2). Et le génie créatif islamique a été capable d'assimiler les grandes oeuvres de l'Antiquité, traduites en arabe. On a vu alors naître des écoles de philosophie, de sciences, des arts ainsi que d'autres disciplines qui ont ouvert de larges horizons à la civilisation islamique(3).

 A cet égard, la conquête de la Perse et son intégration dans le cadre civilisationnel islamique, a donné lieu à un remarquable processus d'interaction et d'enrichissement mutuel entre la civilisation de ce pays et la pensée islamique(4).

Force est de constater toutefois que la pensée islamique dans son contact avec la pensée persane, a su, comme toujours, séparer le bon grain de l'ivraie.

Rappelons par ailleurs que la Perse a été conquise sous le calife Umar. C'est à cette époque également que les Musulmans ont pu assurer leur autorité sur les grands fleuves d'irrigation, notamment le Nil, le Barada, le Tigre et l'Euphrate.

Remarquons par ailleurs que le calife Omar Ibn Al-Khattab n'a pas hésité à emprunter aux Persans le régime d'impôt foncier qui restera en vigueur dans l'empire islamique jusqu'à l'avènement de la dynastie abbasside.

 Mais si les Musulmans, déjà sous le règne du second calife, ont adopté volontiers le mode d'évaluation de la taxe foncière, qui avait cours en Perse, mettant ainsi à profit les expériences accumulées de ce pays en la matière, ils étaient en revanche très réticents, voire résolument  réfractaires aux spécificités culturelles proprement persanes, en désaccord avec leur foi, leur système de valeur et leur génie civilisationnel authentique. Ainsi, le califat islamique, qui est un régime de gouvernement particulier, a rejeté catégoriquement la philosophie  qui sous-tendait le pouvoir politique dans la Perse antique. Cette philosophie considérait en effet le chef de l'État (Kisroès en l'occurrence) comme le fils de la divinité Hura-Mazda qui lui aurait délégué le pouvoir de gouverner et donnait ainsi à ses lois et à ses édits un caractère sacré (1).

 La civilisation islamique a également banni cette coutume persane qui consiste à diviser la société en classes fermées, du fait qu'une telle ségrégation est en contradiction avec la philosophie égalitaire de l'Islam.

A ce sujet, le nombre important des oeuvres consacrées par les oulémas anciens aux polémiques entre "sectes et confessions" (milal wa nihal) témoigne de l'âpreté du combat que les Musulmans ont dû livrer aux doctrines et croyances religieuses de la Perse antique(2).

On voit donc comment les Musulmans ont, d'un côté, accueilli favorablement tous les acquis humains pratiques à même de favoriser le progrès civilisationnel; et, d'un autre, opposé une résistance farouche à toutes les philosophies et conceptions religieuses, politiques et sociales incompatibles avec l'esprit de l'Islam (3).

Les Musulmans, en oeuvrant pour  propager la foi, sont entrés en contact avec les grandes nations héritières de civilisations splendides, et qui se sont bientôt fondues dans le creuset islamique, dans un élan de fécondation interculturelle éclairée par les valeurs suprêmes du Coran et de la sunna. Il s'en suivit un élargissement de l'aire islamique et l'émergence d'institutions sociales, administratives et économiques, de conceptions théoriques et des manières de vivre et de pensée : autant de nouveautés pour les Arabes musulmans qui n'avaient pas connu une civilisation aussi développée que celles des nations fraîchement converties à l'Islam. Ainsi, pour ce qui est du domaine administratif, les Musulmans ont, entre autres institutions, introduit le "diwân" (rôle fiscal, ou registre des dépenses et des recettes) emprunté aux Byzantins qui avaient eu une influence profonde en Égypte, en Syrie et en Afrique du Nord.

Par ailleurs, l'histoire nous apprend que le prince Khalid Ibn Yazid Ibn Mu'awiyya se rendit à l'école d'Alexandrie pour s'enquérir du patrimoine culturel qu'elle recelait. Et pour annoncer à son père le succès de sa mission, il lui envoya un  poème dont voici quelques vers :

O toi, voyageur qui partis pour Damas,

Retiens bien  ce message:

Dis à Yazid que moi, Khalid, j'obtins l'objet de ma quête,

Et que par la force et le patient labeur,

Je  m'appropriai le soleil et la lune!

Le "soleil" et la "lune", désignent dans la bouche de ce prince poète, respectivement l'or et l'argent. Rappelons que les alchimistes de l'époque prétendaient être capables de transformer les minéraux les plus banals en or et en argent (1).

La traduction a connu également chez les Musulmans un essor prodigieux. Art pratique, elle a permis la propagation des  sciences de la nature, des sciences expérimentales et autres disciplines à caractère utilitaire.

Par ailleurs, si les Musulmans ont accueilli à bras ouverts les apports des civilisations anciennes de la Syrie et de l'Égypte, ils ont, en revanche, combattu les philosophie gnostique et hellénique et condamné sans appel le christianisme éloigné de l'esprit monothéiste du fait de l'influence hellénique.

L'Inde, elle, constitue une véritable mosaïque ethnique, confessionnelle et sociale. La pensée indienne était véhiculée, dans une large mesure par le Sanscrit, langue que l'on connaît suffisamment pour apprécier à sa juste valeur  la culture ancienne de l'Inde.

Un regard sur l'histoire de ce pays, permettra de voir que  les Indiens ont apporté leurs contributions dans tous les domaines de la science connus à l'époque, notamment dans les disciplines suivantes:

1. L'astronomie et les mathématiques : Composée aux environs de l'an 425, le "Sind Hanta" est la plus ancienne épître consacrée à l'astronomie. A signaler également les oeuvres de Ariabahata, qui est l'un des plus illustres astronomes et mathématiciens de l'Inde. En liant l'éclipse solaire et lunaire au mouvement rotatoire de la terre, il a par là même soutenu le principe de la rotation de celle-ci autour du soleil. Il a aussi expliqué sa rotondité par le mouvement circulaire qu'elle effectue autour de son axe. En mathématique, il a mis au point le système décimal.

2. La physique et la chimie : Diverses doctrines ont prévalu en Inde, en matière de physique. Certaines d'entre elles avancent que la lumière et la chaleur seraient les deux formes distinctes d'un même élément alors que le soleil serait la source génératrice de la chaleur dans l'univers.

D'autres soutiennent que la lumière se compose de fines particules dégagées par les objets et captées par l'oeil. Quant à la chimie, elle a évolué au rythme du progrès de  la médecine et de l'industrie. Aux yeux des Romains, les Indiens passaient maîtres dans les industries chimiques telles que la peinture, la teinturerie, l'industrie du savon, la verrerie et la fabrication du ciment.

3. La médecine:  Les Indiens excellaient dans ce domaine. Dès le sixième siècle avant J.C., ils connaissaient déjà les vaisseaux sanguins, les tissus, les noeuds nerveux, les systèmes lymphatique et musculaire, et pratiquaient la réduction des fractures. Ils ont  également pu observer les différentes phases du développement du foetus et le processus de la digestion. Enfin, ils préconisaient  l'examen des époux avant le mariage (1).

Ainsi, dans le cadre de ces échanges fécondants entre civilisations, et d'interpénétration des différents domaines du savoir, les Musulmans ont connu, entre autres traités de mathématiques indiennes, le Sind Hanta (Sind Inde) (2), grâce aux nombreux savants indiens qui se rendaient dans les métropoles islamiques sous le règne d'Abu Jaafar Al-Mansour. Ce dernier souverain a d'ailleurs demandé à Ibn Habib Al-Fazani de  traduire cette oeuvre du sanscrit à l'arabe pour la soumettre ensuite à Al-Khawarizmi en vue de la correction et de la révision (3). C'est égalememt au cours de ces contacts fructueux avec les savants de l'Inde que les Musulmans ont emprunté, développé puis adopté les chiffres indiens (4).

Mais soucieux de leur identité et du respect des principes de leur religion, les Musulmans, là aussi, n'ont retenu de l'héritage indien que les éléments seyant à leur génie propre.

Né en 362 de l'Hégire (973) et décédé en l'an 440 H (1048), Al-Bayrouni s'installa en Inde au lendemain de la conquête par les Khaznévides de quelques provinces indiennes. Il y mènera une entreprise scientifique d'envergure pendant quarante ans, qui lui a permis d'étudier à fond la civilisation et l'histoire de ce pays. Les travaux de ce savant émérite témoignent du souci permanent des Musulmans à faire le départ entre le savoir pratique à emprunter et à développer, et les philosophies et les doctrines religieuses à bannir du fait de leur incompatibilité avec la religion islamique d'essence divine (5).

Par ailleurs, l'on sait que la civilisation grecque est considérée unanimement comme la plus brillante et la plus prodigieuse des civilisations de l'Antiquité. C'est qu'elle a intégré dans son sein les patrimoines des nations babylonienne, égyptienne, phénicienne et perse. Elle a su ensuite produire des oeuvres originales dans les domaines des Beaux-arts, des doctrines philosophiques, de l'éthique ainsi que d'autres disciplines qui attestent toutes de son génie inventif. Cette force créatrice des Grecs ne s'explique pas seulement par des facteurs historique, géographique, économique et social. Cet esprit inventif et original leur a permis de  passer au crible les héritages antérieurs pour en dégager les composantes utiles, en retenir la quintessence, et éliminer ce qui ne leur convenait pas. D'où le caractère universel et exceptionnel de cette civilisation grecque, championne de la liberté d'esprit (1).

Les livres de l'Histoire font remonter la civilisation hellénique à un ancêtre mythique nommé "Hellen". Son rayonnement s'est répandu grâce à la puissance coloniale et commerciale des Grecs. Après la conquête de l'Orient par Alexandre le Grand, il s'est produit un brassage entre cette civilisation et les cultures orientales (2), ce qui a donné lieu à une civilisation composite dite hellénique. L'Islam, au cours de sa glorieuse expansion, découvrira cette civilisation dans plusieurs cités orientales naguère centres de rayonnement culturel hellénique,  notamment Alexandrie et  Antioche. La  nation grecque a certes brillé à l'échelle du monde antique grâce à ses apports inestimables à la pensée universelle. Mais la particularité foncièrement grecque de ses systèmes de pensée n'était pas sans poser de problème. Ainsi l'on ne s'étonne pas que l'Islam, après avoir élaboré sa propre philosophie, reflet de son essence divine, s'opposera farouchement à ces systèmes, récusant avec véhémence à la fois leurs méthodes et leur objet qui n'étaient pas les siens(3).

Cependant, les Musulmans ont déployé de grands effors pour recueillir dans les cités helléniques orientales qu'ils ont conquises toutes les oeuvres scientifiques grecques. Ainsi ont-ils traduit tout ouvrage qui traite de la médecine, de l'alchimie, de la géométrie, des mathématiques, de la mécanique, de l'agronomie, de l'optique, de l'arithmétique, de la logique, ainsi que d'autres sciences naturelles et expérimentales.

Mais d'un autre côté, les Musulmans se sont montrés désintéressés, voire rejetaient carrément la littérature grecque païenne qui raconte les luttes interminables entre divinités mythiques, et par dessus tout, donne de l'homme une image dégradante. Ainsi, même les hellénisants d'entre eux n'accordaient aucune importance aux mythologies, épopées et autres arts grecs (1). Ils auraient pourtant pu en tirer profit selon ce fameux principe d'"interaction civilisationnelle", qui permet de faire la distinction entre le Particulier et l'Universel.

Pourquoi donc à côté de cette attitude de rejet dont on a parlé, les Musulmans ont-ils donné une importance démesurée à la philosophie grecque, abondamment traduite et commentée, si bien  qu'elle finit par prendre une place énorme dans l'édifice civilisationnel islamique, sachant qu'elle est aux antipodes de la foi islamique?

Cela s'explique en partie par leur souci de combattre l'hellénisme résultant du mariage des tendances spirituelles orientales et de la philosophie grecque. On assista ainsi, dès la seconde moitié du premier siècle de l'Hégire, à la naissance de la théologie islamique pour  défendre la vision sprituelle propre de l'Islam contre ces courants de pensée exogènes. Les Musulmans ont tôt fait de traduire la philosophie aristotélicienne rationnelle qu'ils utiliseront comme arme pour combattre l'hellénisme et son pendant, le gnosticisme.

Ce dernier courant se présentait comme une doctrine ésotérique mélange d'influences grecques, de mystique orientale, et de tendances néoplatoniciennes. Ses adeptes de l'époque - comme les Musulmans occidentalisées de nos jours - se sont faits les hérauts de la pensée grecque en Orient. Pour contrecarrer leur offensive, les savants et théologiens musulmans ont été donc amené à brandir l'arme de la logique aristotélicienne, puisque leurs adversaires adhéraient béatement à tout ce qui vient de l'extérieur et, surtout, portaient aux nues les penseurs de la Grèce (2).

Ainsi, l'hellénisme et l'ésotérisme néoplatonicien ont eu à l'époque les mêmes effets pervers que la croisade occidentale de nos jours. Les influences helléniques dévastatrices ont commencé à se manifester en Orient depuis le triomphe d'Alexandre le Grand (323-356 av. J.C) sur l'empire persan en l'an 333 (av. J. C), et l'édification de son premier empire dans cette région du monde. C'est là qu'allait naître les doctrines hybrides subversives vigoureusement combattues  par l'Islam (3).

A ce sujet, l'orientaliste allemand Becker Karl Heinrich (1876-1939) écrit: "Tout comme le Christianisme qui, pour affirmer son identité et son autonomie, lutta contre le gnosticisme grec, l'Islam s'éleva, à ses débuts, contre l'esprit hellénique ravageur et ses manifestations diverses. Ainsi, dès qu'il eu franchi les frontières de son foyer d'origine, il dut se heurter violemment à deux adversaires redoutables: le manichéisme et le zoroastrianisme. La première doctrine, particulièrement féroce, représentait une menace directe pour l'Islam. On ne s'étonne pas alors que l'une des premières écoles théologiques en Islam, en l'occurrence le Mu'tazilisme, a pu grâce à son combat dogmatique contre le manichéisme, développer une bonne partie de ses fondements et de sa thématique".

Mais la résistance au gnosticisme n'était pas l'apanage des théologiens. En effet,  l'État aussi, avec ses savants officiels,  participait au combat contre cette tendance pernicieuse tentaculaire qui défiait toute autorité. Et l'on n'hésitait pas à faire appel au besoin à la pensée et à la logique grecques pour préserver l'unité politique et religieuse islamique contre ces agressions.

Voilà donc ce qui explique l'engouement d'un calife comme Al-Mamoun pour la traduction d'un grand nombre d'oeuvres philosophiques grecques. Cependant, l'habitude était répandue d'imputer cette initiative du calife Al-Mamoun à son goût très prononcé pour le savoir. En réalité, la traduction des traités de la médecine, tout comme la transposition en arabe de la philosophie d'Aristote, répondait à des besoins pratiques. S'il ne s'agissait que de la passion pour les sciences et du désir d'apprendre, on aurait traduit également les épopées d'Homère et autres tragédies grecques. Or, les Musulmans ne l'ont pas fait parce que ces oeuvres leur semblaient dénuées de toute portée pratique (1).

Abordons à présent les différents apports de la civilisation islamique à l'Occident:

1. La traduction  du patrimoine légué par les Musulmans en Sicile:

Les Musulmans ont régné pendant presque trois siècles dans ce pays, et y ont édifié une civilisation splendide qui a fait l'admiration de tous, y compris des non-musulmans.

Après la reconquête de la Sicile, les Européens ont traduit dans leurs langues cet héritage islamique prestigieux qui aura de la sorte joué un rôle considérable dans  la Renaissance en Europe.

2. La transposition du patrimoine islamique andalou :

Grâce aux Musulmans, l'Andalousie a vu naître sur sa terre une civilisation rayonnante, accompagnée d'un essor scientifique prodigieux. Aussi  accueillait-elle les savants européens qui venaient nombreux s'y abreuvaient du patrimoine islamique qu'ils s'appliqueront à traduire en latin.

C'est ainsi que sous le règne d'Abdel-Rahman II, Cordoue a été un centre d'activités intellectuelles d'envergure et de rayonnement des arts. Cet essor continua sous Abdel-Rahman III qui accordait une importance singulière aux sciences et à la littérature. Il s'intensifia à l'avènement de son fils Al-Hakam II qui, féru du savoir, dépêchait ses émissaires dans les différentes contrées du monde islamique dans le but d'acheter ou de copier les livres qui s'y trouvaient. Il parvint ainsi à créer une bibliothèque riche d'environ 400.000 ouvrages.

La reconquête par les Chrétiens des cités rayonnantes naguère musulmanes telles que Cordoue, Grenade et autres n'a pas entamé le progrès des lettres et des sciences islamiques qui continuaient à prospérer grâce aux efforts continus de traduction et de production originale.

3. Les Croisades :

Certains historiens considéraient les croisades menées contre l'Orient musulman pendant deux siècles dans le but de la reconquête de la Terre sainte  comme un facteur prédéterminant dans la Renaissance de l'Europe. Les Croisés chrétiens de retour en Occident ont en effet emporté avec eux les acquis des industries et des arts islamiques. Les apports islamiques ont eu ainsi des influences considérables sur la Chrétienté qui se sont manifestés, selon certains chercheurs, dans les quatre domaines suivants:

1. Le pouvoir pontifical: en 1100, une autorité temporelle s'est substituée, à Jérusalem, au régime théocratique dont rêvait le Pape.

2. Le secteur économique: sous l'impact des Croisades, ce secteur a vu l'apparition, dans tous les territoires, de nouvelles taxes sur les biens privés et le rétrécissement des terres dévolues aux aristocrates.

3. Relations extérieures: les "guerres saintes" se sont également répercutées sur les rapports entre les États, et sur le système qui prévalaient en Europe, en ce sens qu'elles ont entamé le pouvoir ecclésiastique et mis en place une nouvelle alliance au sein de ce continent.

4. Relations euro-asiatiques : ces guerres ont institué de nouveaux rapports entre l'Asie et l'Europe en faisant naître le goût de l'exploration et de la recherche du savoir (1).

De ce qui précède, il ressort donc que pendant cette période de l'histoire, les Européens ont pu tirer le meilleur parti de leur contact avec une civilisation islamique autrement plus avancée que la leur, ce qui favorisera la renaissance moderne. Mais, de la civilisation islamique l'Occident n'a retenu que ce qui est d'une portée universelle, rejetant, ce faisant, toutes les particularités foncièrement islamiques, autrement dit, la quintessence même de l'Islam.

C'est ainsi que les occidentaux se sont appliqués avec ardeur à recueillir le patrimoine scientifique islamique, notamment les sciences physiques, l'urbanisme, la médecine, la pharmacie, les règles d'hygiène individuelle et collective, l'agronomie, la botanique, la zoologie, l'artisanat, le commerce, les transports, l'art militaire, la géologie, la minéralogie, l'optique, la chimie, l'astronomie, l'algèbre, la géométrie, l'arithmétique, la géographie, les voyages d'exploration, la navigation, les sciences maritimes, etc. (2)

Voilà donc comment l'Occident a pu récupérer, grâce aux Musulmans qui en avaient assuré la transmission, l'héritage de ses ancêtres grecs, des Perses et des indiens, en sus des apports islamiques de portée universelle.

Mais, d'un autre côté, il n'a pas su s'inspirer de l'esprit proprement islamique. Ainsi, pendant la Renaissance, les courants de pensée européens ont  unanimement fait l'impasse sur des particularités aussi fondamentales en Islam que l'unicité absolue de Dieu, le principe du juste milieu et autres articles de foi. En évinçant toutes ces spécificités spirituelles de l'Islam, l'Occident s'est enfermé irrémédiablement dans les ornières du matérialisme.

A ce sujet, il y a lieu de faire les remarques suivantes:

- l'Islam a concilié la Sagesse et la Loi canonique (charia) alors que l'Occident établit des frontières étanches entre la Raison et la Foi, le temporel et le religieux, la science profane et la spiritualité.

- La civilisation islamique, elle, a instauré des rapports entre le gouvernant et les gouvernés, et entre l'ordre religieux et l'ordre politique, rejetant de la sorte la laïcité de rigueur en Occident.

- L'Islam a créé une heureuse harmonie entre l'individu et la communauté, tranchant là aussi avec l'Occident libéral qui privilégie démesurément l'individu.

- La civilisation islamique assigne aux actes une finalité suprême et subordonne les moyens à la morale. L'Occident, à l'inverse, fait prévaloir la recherche du plaisir et de la satisfaction immédiate; ce qui explique que ses agissements et sa politique restent dominés par le machiavélisme, cet art qui consiste "à gouverner efficacement sans préoccupation morale quant aux moyens".

- Enfin, la civilisation islamique a établi un équilibre entre le Pouvoir suprême de Dieu, Maître Absolu, et l'autorité de la nation, contrairement à l'Occident pour qui l'homme doit régner sans partage dans l'univers (1).

Répétons-le, la prise de conscience du rapport dialectique entre l'universel et le particulier et la mise à profit des atouts et des réalisations communes tout en  respectant  l'identité et le génie créatif de chacun, ne peuvent que favoriser le progrès de la civilisation et l'épanouissement de l'homme. L'Europe de la Rennaissance offre à cet égard un exemple édifiant. En effet, en traduisant l'oeuvre du philosophe arabe Ibn Roshd (Averroès), les Européens ont pris soin de séparer les éléments grecs à emprunter, de l'apport proprement islamique à éliminer.

C'est dans cet esprit que les Européens n'ont retenu de l'oeuvre imposante d'Ibn Roshd que ses commentaires de la philosophie aristotélicienne. En revanche, ils ont écarté insidieusement tous les autres ouvrages où se déploie pourtant son esprit créatif de penseur musulman, de juriste et de théologien, tels que: "Fasl al-Maqal fi ma Bayna al Hikma wa charia min al-Ittisal" (La démonstration des rapports entre la sagesse et la loi canonique" et, "Tahafut Attahafut" (La réfutation de la Réfutation),  et "Manahij al-Adila" (Méthodes des argumentations).

Alfred Guillaume confirme ce qu'on vient de dire, lorsqu'il écrit: "Il faut établir une frontière tranchée entre Averroès le philosophe et Averroès, le commentateur d'Aristote" (2).  Par ailleurs, Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) reçut la charge d'élaguer les commentaires d'Ibn Roshd sur Aristote, pour les dépouiller de toute leur substance islamique. D'où cette attitude discriminatoire des universités occidentales qui, tout en enseignant la philosophie aristotélicienne, n'accordent aucun droit de cité à la pensée d'Ibn Roshd, et taxtent d'hérésie les 209 notes originales apportée par cet auteur sur l'oeuvre du philosophe grec (1).

Ainsi, sous peine de dépérissement, toute civilisation se doit de mettre en valeur et de fructifer le patrimoine commun à l'humanité tout entière. Car, la fécondation entre civilisations d'horizons divers favorisera l'épanouissement de l'homme et lui garantira la paix et la sécurité. Inversement, le repli sur soi et l'ostracisme auront sur lui des conséquences fatales. Une dépendance excessive à l'égard d'autrui est tout aussi néfaste. Il faudrait donc, pour éviter ces deux extrêmes instaurer un dialogue entre civilisations.

Pour ne pas avoir bien saisi l'importance de cet équilibre vital, la civilisation islamique, nous semble-t-il, se trouve aujourd'hui en proie à une double rupture temporelle et spatiale. Temporelle, parce qu'elle est désormais coupée d'un passé glorieux et étrangère à l'esprit dynamique et à l'élan créatif qui l'animaient; spatiale, en ce sens qu'elle n'arrive pas à s'adapter à la réalité contemporaine et à se mettre au diapson des civilisations qui prospèrent ailleurs.

Pour remédier à ce double dépaysement, la Oummah n'a d'autres choix que de réussir une harmonie parfaite entre les valeurs constantes de l'Islam et les exigences modernes du progrès. Elle doit ainsi envisager la religion, la science et la vie dans le cadre de la liberté de pensée, d'une vision rationnelle du progrès, et de l'esprit de tolérance (2). C'est là une condition nécessaire pour amorcer le processus civilisationnel.

 Le progrès humain, dans tous les domaines, n'est que le fruit de l'esprit créatif, de la coopération et de l'interaction entre différentes sociétés. Rien de mal donc à puiser aux autres civilisations ce qu'elles ont d'utile. Ce qui est indigne, c'est de se complaire dans le rôle du récepteur passif des acquis des autres nations sans rien leur apporter en retour.

Le repli sur soi tout comme la dépendance excessive vis-à-vis de l'autre sont condamnables parce que néfastes pour une nation qui possède un modèle civilisationnel incomparable.

L'insularité civilisationnelle est le pendant de l'ignorance. Ces deux tares conjointes entraînent le déclin et font obstacle aux lumières du progrès et du renouveau. Une civilisation qui prétend se suffire à elle-même est condamnée à disparaître. A l'inverse, la mise à profit des apports des civilisations qui ont prospéré et se sont fécondées mutuellement en d'autres temps ou dans d'autres milieux assure à la nation le progrès et la pérennité.

Il incombe donc à la Oumma islamique qui aspire à un avenir meilleur de s'engager résolument dans la voie du renouveau et de la reconstruction de son identité, et ce, à la lumière des valeurs et des traditions ancestrales qui ont toujours joué dans la conscience collective islamique, un rôle de catalyseur.

 La Oummah, forte de ses valeurs constructives et des sublimes enseignements de l'Islam est capable, en mettant en valeur son riche patrimoine, de développer sa philosophie universelle et de contribuer, à côté des autres nations, à l'avènement d'une civilisation véritablement humaine, autrement dit, une civilisation faite par l'homme pour favoriser son propre épanouissement et son progrès.

 

 

1)La Vache, verset 30

2) Le Voyage nocturne, 70

3) Les Factions, 72

4) L'Agenouillée, 13

5) Dr. Mahmoud Hamdi Zaqzouq : Rôle de l'Islam dans le développement de la pensée philosophique, p.9. Librairie Wahba, le Caire.

 

1) Source précédente.

2) Dr. Ali Ahmed Medkour, "La culture et la civilisation selon l'Islam". Revue Al-Daara, N°4 p. 52. Année 14. Arabie Saoudite, 1409H.

3) Sayed Qotb, "Maalem fil Tariq", pp. 131-133.

4) Ibid.

1) Dr. Ali Ahmed Medkour, "La culture et la civilisation selon l'Islam". Revue Al-Daara, N°4, p.99. Année 14.

2) Cité par Muslem.

3) Ibid.

4) Hadith admis.

5) Cité par Boukhari.

6) Cité par Tarmedi et Ibn Maja.

 

1) Ibn Rochd (Averroès), Philosophe d'Ibn Rochd, chapitre sur le Traité, Dar Al Afaq Al-Jadida, Beyrouth, 1402H/1982.

2) Abdel-Rahman Hassan Hambaka al-Maydani. "Fondements et Moyens de la civilisation islamique. P. 122. Dar Al-Qalam, Damas 1400 H.

3) Dr. Mohamed Amara, "L'invasion intellectuelle, mythe ou réalité", p.8.

4) Ibid

5) Ibid., pp.8-9.

6) cf. Dr. Ahmed Sayeh, "Lumières sur la civilisation islamique", p.78. Dar al-Liwaa, Riyadh, 1401H/1981.

1) Dr. Mohamed Amara, op. cit., p.9.

2) cf. Dr. Tawfiq Al-Tawil, "Les civilisations islamique et européenne", p.151, Librairie Al-Turath al-Islami, Egypte 1990.

3) Dr. Mohamed Amara, op, cit., p.16.

 

1) cf. Dr. Mohamed Abderrahman Marhaba, "Authenticité de la Pensée islamique", p. 152. Publication Uwaydat 1982. Beyrouth et Paris.

2) Ibid. p. 164

1) cf. Dr. Mohamed Abderrahman Marhaba, op. cit., p. 164

2) cf. Dr. Mohamed Amara, op. cit., p. 205. Ed. Al-Azhar, 1988.

 

1) Abdelrahman Hassan Haubakar Al-Maydani, op. cit., p. 122

2) Dr. Mohamed Abdelrahman Marhaba, "Authenticité de la Pensée islamique", p. 167.

 

1) cf. Dr. Tawfiq Al-Ra'i, "La civilisation islamique par opposition à la civilisation occidentale" p.389.

2) Ibid. p. 390.

3) cf. Mohamed Abdelrahman Marhaba, op. cit., p. 221.

4) cf. Dr. Mohamed Abdelrahman Amara, op. cit., p. 206.

1) cf. Dr. Mohamed Amara, op. cit., pp. 207-208

2) Ibid., p. 208.

3) Ibid., p. 209.

1) Dr. Ahmed Sayeh, op. cit., p. 81

 

1) Anwar Al-Rifa'i, "L'Islam, civilisation et système", pp. 511-512, Dar al-Fikr, 1393H.

2) Dr. Mustapha Chak'aa, "Caractéristiques de la civilisation islamique", p. 130, Dar Al-Ilm lil Malayine, Beyrouth.

3) Philippe Tarazi, "Khaza'in Al-Kutub al-Arabiye fil Khafiqine", vol. 1, p. 50, Beyrouth.

4) Dr. Ahmed Sayeh, op. cit., p. 94.

5) cf. al-Birouni, "Histoire de l'Inde ou ce qui est rationnellement acceptable de l'histoire indienne".

1) Dr. Jamil Saliba, "Histoire de la philosophie arabe". Dar al-kitab al-Loubnani, 1986.

2) cf. Anwar Al-Rifa'i, op. cit. p. 500.

3) Dr. Ali Sami Al-Nachar, "L'évolution de la pensée philosophique en Islam", V.1, p. 102. Dar al-Maarif, Egypte 1977.

1) Dr. Mohamed Amara, op. cit. p. 212

2) Ibid., p. 213

3) Ibid., p. 214

 

1) Becker Karl Heinrich, "Le patrimoine grec dans la civilisation islamique", p. 907. Traduit par Dr. Abdel-Rahman Badawi, le Caire 1965.

1) cf. Dr. Tawfiq al-Tawil, op. cit., pp. 167-168.

2) cf. Dr. Mohamed Amara, op. Cit. p. 248.

 

1) cf. Dr. Mohamed Amara, op. cit. pp. 249-250.

2) Alfred Guillaume "Philosophie et scolastique", in "Patrimoine de l'Islam", p. 394.

1) cf. Alfred Guillaume, pp. 360-394

2) Dr. Mahmud Qamin, "Le but de la science en Islam". Revue de l'Education, N° 8, p. 63. 1411H/1991. Faculté de l'Education, Université de Qatar.

 

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