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| Éditorial : Sciences sociales et concepts islamiques, 'Dr. Abdulaziz
Othman Altwaijri' |
| La
culture islamique : ses caractéristiques et les voies et
moyens pour son développement, 'Mohamed Larbi Khattabi' |
| Perspectives
de coopération entre le Monde islamique et les autres
sociétés, perçues à travers le dialogue, 'Dr. Ahmed Sidqi Dajjani' |
| L'avenir de l'Islam face aux
puissances hostiles, 'Dr. Mohamed Dassuqi' |
| Les Droits de l'Homme : Évolution, principes et
applications, 'Dr. Sabah Zangannah' |
| L'art traditionnel islamique dans la perspective de
l'avenir, 'Dr Afif Bahansi' |
| La culture de l'enfant musulman entre le concept de la
sainte nature et les influences étrangères, 'Dr. Mustapha
Ahmed Ali' |
| Islam et Civilisation, 'Dr. Ahmed Abderrahim Al-Sayeh' |
| Connaissance du Monde islamique : La République Arabe
Syrienne | |
L'art traditionnel
islamique dans la perspective de l'avenir
Dr. Afif Bahansi
1 - Aperçu historique
Formation de l'art islamique: Première étape
marquée par la continuité du patrimoine du passé
Les arts islamiques ont fleuri dans de grands
territoires héritiers des traditions artistiques byzantines et sassanides. Mais
ces traditions ne sont pas le fait des dynasties dont elles portent le nom;
elles sont plutôt l'oeuvre des peuples qui ont vécu sur cet immense espace
géographique. Ces derniers ne pouvaient qu'adhérer aux valeurs spirituelles et
intellectuelles de leurs souverains. Mais dans la réalité des faits ce sont ces
peuples qui ont forgé de telles valeurs, base de tout progrès civilisationnel.
De ce passé glorieux, nous avons reçu en héritage un certain nombre d'oeuvres
remarquables. Ainsi, la Sainte Sophie, en Turquie, Persépolis en Iran, et l'Iwan
de Kisroès en Irak- rendu célèbre par un poème d'Al-Bouhtouri- sont autant de
vestiges qui témoignent du génie de leurs artisans.
Ces magnifiques chefs-d'oeuvre du passé
témoignent de la pérennité de l'héritage artistique dans les régions gagnées à
l'Islam. Mais cette pérennité ne signifie nullement que l'artiste, devenu
musulman, continuait de s'inspirer (1) des traditions artistiques de ces
ancêtres païens. Il ne fait d'abord que perpétuer un art original dans un
nouveau contexte religieux et civilisationnel.
C'est à cette génération d'artistes, continuateurs
d'un modèle esthétique forgé au fil des siècles, et sous des dynasties diverses,
que l'on doit les premiers vestiges qu'on trouve à la mosquée Al-Aqsa, au Dôme
du Rocher, à la mosquée Omeyyade, à celle de Kayrawan ou de Cordoue.
Il va sans dire que la nouvelle religion
islamique n'a pas instauré immédiatement des institutions civilisationnelles
régies par les nobles principes contenus dans le Glorieux Coran ou dans les
Saintes Traditions du prophète. En effet, il a fallu du temps avant que ces
principes ne se concrétisent dans la réalité, inspirant ainsi penseurs,
écrivains, et Docteurs de la loi. Il en résulte un nouveau mode de pensée et une
nouvelle vision des choses qui ont imprimé de leur cachet tous les aspects de la
civilisation naissante. La philosophie ainsi élaborée se distinguera de toutes
les philosophies que l'on connaît, qu'elle soit de tendance religieuse ou
temporelle
Deuxième étape: émergence d'un art authentique et
indépendant
La période de l'imitation des modèles artistiques
anciens n'a pas duré longtemps. En effet, les arts islamiques ont vite rompu
avec les tendances esthétiques régionales, pour s'engager dans la voie d'une
créativité originale. Cette nouvelle esthétique, qui reflète fidèlement les
spécificités spirituelles authentiques de la philosophie et de la foi
islamiques, supplantera bientôt les traditions artistiques jadis à l'honneur
dans une vaste région du monde qui va de l'Atlantique aux confins de la Chine.
Cette deuxième étape sera donc marquée par la
rupture avec les influences du passé, et la naissance d'une nouvelle esthétique
en harmonie avec les valeurs civilisationnelles de l'Islam.
Troisième étape : diversité dans l'unicité
Au cours de cette période, l'art islamique ne
pouvait qu'évoluer dans un immense espace géographique agité par des
bouleversements politiques et sociaux, et déchiré entre plusieurs dynasties
rivales : les Abbassides à Baghdad, les Omeyyades à Cordoue, et les Fatimides au
Caire. D'autres entités politiques, animées par des sentiments nationalistes,
Perse, ou Turc, se sont bientôt constituées. Cependant, les peuples islamiques,
par delà leurs divisions politiques et éthniques, ont continué à entretenir des
relations culturelles et commerciales les uns avec les autres. D'où la diversité
des formes artistiques suivant les différentes dynasties sous lesquelles elles
ont vu le jour. Mais ces manifestations artistiques, en dépit de leur grande
diversité, n'ont nullement mis en cause l'unicité et la singularité de l'art
islamique. En effet, quelle que soit leur origine géographique, et quelle que
soit leur forme (pièce de poterie, poignée d'épée, ou enluminure) les oeuvres
d'art islamique se signalent toujours par leur spécificité et leur souci de
s'inspirer de l'idéal islamique.
Classification des arts islamiques selon les
dynasties
Bien que les productions artistiques islamiques se
réclament toutes d'un idéal commun, les spécialistes persistent à les classer en
plusieurs tendances, selon les différentes dynasties auxquelles elles
appartiennent. Ainsi, les historiens de l'art islamique parlent de l'art
Omeyyade ou de l'art Abbasside, ou encore de l'art Andalou, Fatimide, Mamelouk
et Ottoman. Cette classification , on le voit, se fonde concurremment sur des
critères géographiques, historiques et politiques. Son objectif est de faire
ressortir les différentes tendances de l'esthétique islamique. Or, celle-ci
s'enracine dans un cadre philosophique authentique dont on ne saurait la
séparer. Il est indéniable que certains courants artistiques, en terre d'Islam,
en sont venu à s'inspirer des modèles occidentaux. Ce fut le cas de l'art
iranien dans une période tardive de son évolution. Mais ces manifestations
artistiques qui se dépouillent de leur identité islamique ne sont pas
représentatives.
2 - L'art islamique et ses différentes formes
Poterie et céramique
Les ouvrages de poterie que l'on connaît remontent
à des temps immémoriaux. On en a retrouvés dans les pays islamiques, notamment
en Iran, en Irak, en Egypte, et en Syrie des spécimens appartenant à différentes
périodes qui vont du neuvième millénaire avant Jésus Christ jusqu'au début de
l'histoire, marqués par la découverte du métal. Avec l'avènement de l'Islam,
l'art de la poterie se développa et bientôt se distingua par ses
caractéristiques esthétiques qui font l'admiration de tous. Un peu partout dans
le monde les musées ont conservé certaines pièces de poteries, émaillées et
décorées par des dessins et des formes calligraphiques couvertes d'une couche
d'enduit transparente à l'éclat métallique. Les ouvrages en poterie sont de
différentes sortes. certains, de couleur naturelle, se présentent sous formes
d'animaux de petite taille. D'autres, qui sont plus grands, sont ornementés
généralement des dessins végétaux, zoomorphes ou calligraphiques. Les musées
syriens et irakiens ont conservé quelques spécimens de ces poteries.
Une deuxième espèce de poterie se caractérise par
une couche d'émail de couleur verte, ou bleue, et par des motifs et des
inscriptions gravées ou dessinés sous la glaçure. Il s'agit dans la plupart des
cas des carafes à eau de Zam-Zam, des plats et des soupières destinés à l'usage
domestique.
Une troisième catégorie est constituée des
poteries à l'éclat métallique. Il semble que ces poteries aient été inventées à
Samarra et à Raqqat. Et vu leur coût très élevé, elles étaient destinées en
particulier aux gens de la haute société. Cela explique qu'on en trouve des
spécimens dans les capitales des dynasties au pouvoir, telles que Fustat,
Samarra, Madayen, Samarkande, Rayy, Sousse, Nisapour, et Andalousie. Ainsi, la
ville iranienne de Rayy est célèbre pour ses poteries dites "djabri". Ce sont
généralement des soupières à glaçure transparente et aux bordures vertes. Elles
portent également des motifs, en relief ou en creux, sous forme végétale,
animalière ou sous forme de palmette.
A Samarra, au Fustat et à Raqqat, on a mis au
jour des poteries locales décorées à l'éclat métallique, qui datent du VIII et
du IX siècles. Elles ont été fabriquées à la base de l'argile jaune recouverte
d'une couche émaillée transparente. Après une première cuisson, on dessine sur
l'engobe des motifs à l'aide d'oxydes métalliques qui, au terme d'une deuxième
cuisson, confère à l'objet ainsi décoré un éclat brillant. Des pièces de ce
genre ont été découvertes également à Samarra et à Rayy. La mosquée de
Qayraouane possède, pour sa part, du carrelage en céramique, provenant de
Baghdad ou de Qayraouane.
En Iran, la poterie a fleuri à l'époque
Seldjoukide (XII-XIII siècles). Elle connaîtra son âge d'or à Kashan au XIII et
au XIV siècles. Par ailleurs, dans les oeuvres des potiers et céramistes
iraniens les plus célèbres de cette époque, on décèle les influences de la
porcelaine chinoise.
La poterie de Raqqat remonte également à cette
période. Elle se caractérise par son éclat métallique et ses différents motifs
peints au noir sous une glaçure turquoise.
On retrouve à peu près le même genre de poterie à
Al-Rusâfat, ville voisine de Raqqat.
A l'époque mongolienne (XIV) la mosaïque était à
l'honneur en Iran. On en trouve des vestiges dans le mausolée d'Olgaytou, dans
la ville de Sultanya, et dans le Mihrâb de la mosquée Baba Qâsim à Ispahan. Ce
genre de mosaïque était en vogue jusqu'au XVème siècle.
Sous les Safawides (XVI-XVIII), la céramique
iranienne, dite "Kopdji" et "Siladoun", imitait la porcelaine chinoise,
encouragée en cela par le Chah 'Abbas.
La poterie égyptienne a prospéré sous les
Mamelouks. Les pièces découvertes à Fustat ont été l'oeuvre de céramistes aussi
célèbres que 'Ayni, Tawîzî et Misrî. Le lustre en céramique conservé dans le
Metropolitan Museum of Art est signée Ibn al-Ghaytî.
A l'époque ottomane, la ville de Boursat s'est
illustrée par ses pavements en céramiques coloriées, émaillées, et décorées de
motifs gravés sous la glaçure. C'est ce genre de pavements qu'on trouve à la
mosquée al-Akhdar et au mausolée dit également al-Akhdar (1421).
La céramique turque a connu son âge d'or dans la
ville d'Aznik, mais aussi en Kutahié. Les ouvrages de cette céramique se
caractérisent par leurs motifs végétaux en forme de girofle, et par leur
coloration très vive, tirée d'une espèce d'argile rouge. Les pavements en
mosaïque qui ornementent la grande mosqués du Sultan Ahmed, et le palais Topkapi
à Istanbul constituent des échantillons représentatifs à cet égard.
On rencontre à peu près le même genre de pavements
à Damas. Certaines de ces pièces remontent à la fin de l'époque mamelouke, comme
celles dont sont tapissées la mosquée et le hammam dit de "Tayrouzî". Mais la
plupart de ces ouvrages en mosaïque datent du début de l'époque ottomane. Il en
est ainsi des pavements du Monastère des Derviches à Damas.
En Andalousie, la céramique a connu un essor
prodigieux d'abord à az-Zahra (Xè siècle). Les motifs qui décorent cette
céramique représentent des oiseaux, des fleurs, ou des inscriptions. L'industrie
de la céramique s'est développée également à Bitranna et à Malaga, au demeurant
célèbre par ses marmites dites "barello", ustensile d'origine syrienne.
L'Espagne héritera de cet art andalou après la Reconquista.
L'art du verre
Il s'est développé en Syrie et en Egypte sous les
Mamelouks. Les verreries de l'époque se présentent sous plusieurs formes. Elles
sont décorées de lignes en relief ou en creux. Mais les plus célèbres pièces qui
nous sont parvenues sont émaillées, et portent des dessins à l'éclat métallique.
Dans son ouvrage, Al-Maqrîzî a mentionné parmi les objets de valeur que
possédait le calife al-Mustansir le Fatimide, quelques magnifiques ustensiles en
verre (1062). Certaines de ces pièces ont été conservées dans des musées
européens (Vienne, Venise, Londres, Florence, Louvres). Par ailleurs, un très
joli broc en verre fabriqué sous le règne du calife al-'Azîz (996 h) se trouve à
la Cathédrale San Marco.
La fin du XIIè siècle marqua le début de l'âge
d'or pour l'art du verre en Syrie et en Egypte. Cet essor prodigieux se
prolongera jusqu'au XVè siècle. Les motifs qui décoraient les verreries de
l'époque étaient dorés et émaillés. Les centres de l'industrie du verre, c'était
Damas et Alep, où, selon al-Qazwînî, on fabriquait les objets de verre en grande
quantité (1383). Damas en exportait abondamment vers l'Europe. La coupe en verre
de Charlemagne, conservée au Louvres, constitue un chef-d'oeuvre de cette époque
glorieuse de la verrerie islamique.
Damas continuera à produire les verreries en
quantité pendant l'époque mamelouke (depuis 1260). Tout comme le Caire, elle
s'est illustrée dans la fabrique des lustres. Des ouvrages en verre de ce genre
ornaient les mosquées de ces deux grandes cités de l'Egypte et de la Syrie. Ils
sont superbement décorés, et portent des figures héraldiques et des inscriptions
à la gloire des sultans (XIII-XIV) Baybers, Qalawoun et Nassir Mohammad.
Certaines de ces pièces se trouvent au musée du Caire et au musée Metropolitan.
Les maîtres verriers de l'époque, au premier
rang desquels figure l'illustre 'Ali Ibn Muhammad Ramkî, ont également fabriqué
des coupes et des vases dont la pièce la plus célèbre se trouve au musée
Metropolitan. Il s'agit là d'un vase d'origine syrienne.
Le textile et la tapisserie
Le tissage est un art très répandu dans l'Egypte
d'avant l'Islam comme en témoignent les morceaux de tissus coptes découverts
dans les ruines du Fustat et de la localité dite "Al-la'zam", aux environs
d'Assyout. Plus tard les tisserands égyptiens fabriquaient des étoffes de lin ou
de laine dont certaines sont ornées de motifs multicolores et d'autres brodées
en soie. Une pièce de cette variété d'étoffes, sur laquelle est dessiné le nom
du calife al-Amîn (m. 803h), est conservée au musée du Caire.
A l'époque fatimide, les tissus de lin ou de soie
ont atteint un très grand degré de perfectionnement. Ils sont généralement ornés
de caractères coufiques ou des caractères dits "tulut".
Les soieries iraniennes sont ornementées de
motifs représentant des végétaux, des humains ou des paysages. On en trouve des
spécimens dans les musées européens. Sous le règne de Chah 'Abbas le safawide,
la soierie iranienne, brodée ou veloutée, devint encore plus somptueuse. Kashan
et Ispahan constituaient des centres de fabrication de ce genre d'étoffe.
A Baghdad, on trouve également des échantillons de
tissage sur lesquels figure l'emblème de la ville : "Dar as-Salam" (Maison de la
paix). La ville de Mossoul était connue pour ses soieries qu'on appelle
d'ailleurs "mousseline".....
Les tissages de la Turquie sont semblables à ceux
de la Perse. Dans les deux pays, en effet, on trouve des étoffes veloutées, ou
brodées au fil d'or ou d'argent, avec un champ intérieur peint au rouge.
En Andalousie, selon Al-Idrissi (m. 1154), il
existait, rien que dans la ville d'Alméria, 800 manufactures de soieries de
grande qualité. Certaines des pièces confectionnées par ses fabriques sont
décorées par des dessins représentant des scènes romanesques.
En Inde, sous les moghols, deux villes s'était
rendues célèbres pour leurs soieries brodées, à savoir Lahore et Ahmadabad. Par
ailleurs la broderie indienne se caractérise par une provision de motifs
décoratifs. Cette manière indienne de décorer est toujours vivante, comme en
témoignent encore de nos jours les robes traditionnelles, les turbans et les
ceintures.
Les tapisseries
Al-Ya'qoubi a parlé d'un tapis ancien qui se
trouvait à Assyout. Et Al-Maqriz, en a mentionné d'autres en Syrie, à Kalmoun.
Mais, sous les Saljoukides, c'était Turkemène qui s'illustra dans la fabrication
des tapis (XIIIè siècle). Toutefois, les meilleurs tapis iraniens étaient
confectionnés à Tabriz sous le Chah Ismail, le Safawide (m.1524). Ses pièces de
l'époque, conservées au musée de Milan, représentent des scènes de chasse,
dessinées dans leurs champs intérieur. Elles sont signées Ghyat Eddine Jami. Les
tapis safawides, qui représentent le plus souvent des animaux de petite taille,
sont tissés soit en laine, soit en soie. Certains de ces tapis sont dits "tapis
polonais".
Sous le Chah Abbas (m.1628), les tapis sont
parfois exécutés avec des fils d'or ou d'argent. Certains d'entre eux sont à
points noués.
En Inde, le Sultan Akbar (m.1628) encourageait
l'industrie des tissages et des tapisseries, qu'il a empruntée à l'Iran. Sous
son petit-fils, le Chah Jihane, cette industrie connaîtra un épanouissement
beaucoup plus retentissant. De cette époque nous est parvenue une pièce du
groupe des tapis noués.
La confection des tapis a donc été à l'honneur
dans beaucoup de villes iraniennes : Kachan, Qoum, Tabriz, Chira, Ispahan. Et
chacune de ses villes est célèbre pour une manière particulière de décorer et
colorier les tapis, si bien qu'on peut distinguer plusieurs tendances dans l'art
du tapis en Iran.
La Turquie, quant à elle, est célèbre pour ses
tapis de prière, avec leurs motifs en forme de mihrab. Le gros tapis est
fabriqué à Istanbul et à Boursa, dans les ateliers du Sultan. Mais les pièces
les plus importantes sont celles confectionnées à Mourdis et Koula. La ville de
'Ushaqt est également célèbre pour ses tapis de prière, portant des lignes
entrelacées sur un champ intérieur peint en rouge. Les Européens adoraient ces
tapis, rendus célèbres par un tableau du peintre allemand Holbein. Ils seront de
ce fait dits "tapis Holbein". Leurs dessins reposent sur des figures
géométriques et des motifs végétaux, la décoration de leurs bordures consiste
principalement en caractères koufiques.
Les tapis du Caucase remontent au XIXè s.
Certaines pièces de ce genre sont dites "tapis arméniens" ou "tapis dragons".
Ils portent des formes losangées ornées de motifs floraux.
L'époque memelouke vit apparaître un genre de
tapis dits "tapis de Damas", qui était en vogue aussi bien en Egypte qu'en
Syrie. Il se caractérise par des formes octogonales avec des motifs en forme
d'étoile à branches multiples. En réalité, il est difficile de distinguer ce
tapis d'un autre genre fabriqué en Egypte, au Maroc et en Andalousie, mais dans
lequel les figures octogonales ont laissé la place à des figures héraldiques. De
très beaux spécimens de ce tapis se trouvent à Vienne.
Autres formes d'art
Au premier rang desquels figure la gravure sur
bois. On en voit de beaux spécimens dans le minbar de la mosquée du Kiraouane,
et dans ceux des mosquées Al-Hakim et Al-Azhar au Caire. En outre, le musée
Victoria et Albert à Londres, a conservé le minbar de la mosquée Qaytably, qui
remonte à l'époque mamelouke. D'autres magnifiques spécimens de gravures se
trouvent en Iran et au Turkestan. On en voit, par exemple, sur la porte du
Tombeau de Mahmoud Ghaznaoui, conservée au musée Akra en Inde. Par ailleurs, les
musées de Konya et d'Istambul ont également conservé de chefs-d'oeuvre de
gravures, entre autres, le minbar de la mosquée Alaa Eddine à Konya.
Les graveurs sur bois utilisent des motifs
végétaux ou animaux stylisés, mais aussi des caractères koufiques. Le plus
remarquable ouvrage à cet égard est le minbar de la mosquée almoravide d'Alger.
Il est orné de motifs en forme de petits carreaux gravés sur le bois, selon un
style oriental maroco-andalou. Les Almohades, eux aussi, nous ont légué deux
minbars, l'un à la Koutoubia, à Marrakech, et l'autre, à la mosquée Al-Qasaba.
Le premier est incrusté d'os et d'une espèce de bois très appréciée, alors que
le second porte des pièces de mosaïques en forme géométrique, qui rappelle la
mosaïque égyptienne.
Certains beaux ouvrages de gravure sur bois sont
exécutés sur l'ivoire, ou sur des os qui peuvent être incrustés d'autres
matières, ou émaillés.
Il existe également des oeuvres d'art en bronze,
en fer, en argent et en or, qui sont soit des ustensiles en forme d'animaux
stylisés de différentes sortes, soit de simples récipients comme des
aquamaniles, par exemple. Ce genre d'oeuvres a été très en vogue pendant les
époques seldjoukde, fatimide et mamelouke, en particulier sous le sultan Mohamed
Ibn Qalawoun (m.1294). Le plus superbe exemple de ce genre est une épée
incrustée de pierreries à poignée admirablement bien décorée. Le musée Topkapi
conserve quelques exemplaires d'épées qui remontent aux premiers siècles de
l'Islam, de l'époque des "Califes éclairés" à l'époque Omeyyade.
3 - La charia et l'art
L'art et la foi
Les arts plastiques islamiques se manifestent sous
des formes très variées, qui sont des objets utilitaires à des motifs purement
décoratifs. Ainsi, les oeuvres d'art islamiques comprennent, entre autres, des
enluminures de manuscrits, des poteries, des vêtements, des tapis, des objets
métalliques et des mosaïques. Il est donc évident que les matériaux sur lesquels
travaille l'artiste musulman ne sont pas des toiles à décorer de dessins
abstraits, ni du bronze ou du marbre à sculpter, à la manière des artistes
européens depuis la Renaissance. C'est que la créativité islamique privilégie
les objets utilitaires, destinés à l'usage pratique. Aussi, cette créativité
puise-t-elle dans les choses de la vie sur lesquelles l'artiste musulman appose
son cachet, témoin de son savoir-faire et de son originalité. Cet artiste
participe, à côté de ses pairs, à l'édification d'une civilisation qui
s'enrichit et se développe au fil des jours. Cette civilisation, avec toutes ses
manifestations artistique, littéraire ou scientifique, prend appui sur une foi
globale.
Les soubassements culturels des arts islamiques
sont donc impérissables. Toujours et partout utiles, ils se caractérisent
également par leur vivacité et leur élasticité.(1)
La question de l'interdiction des images
L'Islam a réprouvé l'art pictural et la sculpture
qui reproduisent les choses telles qu'elles sont dans la réalité, ou qui
représentent le corps humain. Pourtant, ces deux formes d'art n'ont pas été
complètement absentes du répertoire artistique islamique. Ainsi, au début de
l'ère islamique, l'art représentatif se manifeste dans les murs et les pavements
des palais. On en trouve des témoignages au palais El-Heir, en Syrie, au palais
Al-Mufadjar à Jéricho et au palais 'Amra en Jordanie. On a également retrouvé,
au nord de la Syrie et de l'Irak, des manuscrits portant des enluminures
figurant des êtres humains. Il en est ainsi des manuscrits de l'ouvrage du
Dioscoride sur les plantes, de celui d'Abu Al-Faraj, sur les chansons, et enfin
du livre des Séances (maqamat) d'Al-Hariri. Or, ces images n'étaient pas perçues
en ce début de l'Islam comme contraires à la foi islamique. Au demeurant, le
Coran n'a pas mentionné parmi les choses interdites les images et les
sculptures. Voici ce que dit le verset 90 de la Sourate V à cet égard : "...Le
vin, le jeu du hasard, les pierres dressées et les flèches divinatoires sont une
abomination et une oeuvre du Démon. Evitez-les ...peut-être serez-vous heureux".
En outre, le Coran laisse entendre que la
représentation des êtres et la sculpture se sont pas blâmables, à moins qu'il ne
s'agisse d'une imitation délibérée de la création ou de "pierres dressées"
regardées comme objet de culte. Ainsi, le Coran rapporte ces propos de Jésus
Christ : "... je vais, pour vous, créer d'argile, comme une forme d'oiseau"
(III, 49).
Il dit également à propos des adeptes de Salomon
:"... Ils fabriquaient pour lui ce qu'il voulait : des sanctuaires, des statues,
des chaudrons grands comme des bassins..." (XXXIV, 13).
Quant au hadith selon lequel : "Les gens qui
subiront le pire des châtiments sont ceux qui représentent la créature divine",
il a été interprété par certains philologues comme étant une interdiction de la
représentation de Dieu. Ainsi, Abu Ali Al-Farisi, philologue du Xème siècle,
soutien, à propos du hadith précité, qu'un deuxième "complément" de la phrase
est eclipsé, à savoir "Dieu, comme dans ce verset coranique : "... ils ont
adopté le veau..." (VII, 152) où il faudrait ajouté "pour Dieu". par conséquent,
écrit Abu Ali Al-Farisi : "quiconque aura façonné ou scuplé ou fabriqué de
quelque manière que ce soit un veau n'attirera pas sur lui la colère de Dieu et
la réprobation des Musulmans...". On pourra citer en guise d'objection le hadith
selon lequel : "les faiseurs d'images seront châtiés dans l'au-delà". Mais,
écrit-il "il s'agit là de ceux qui représentent Dieu comme on représente des
objets" (1).
En fait, la tendance visant à contrecarrer la
floraison de l'art figuratif est un prolongement des efforts entrepris en vue de
protéger la culture islamique contre toute influence culturelle matérialiste.
Car, l'influence persane et grecque sur la pensée islamique a été très sensible
avant l'avènement d'Al-Mutawakkil, qui régna de 847 à 862. Ce dernier a commencé
par redonner ses lettres de noblesse à la Tradition du prophète, et mettre un
terme à la polémique au sujet de la création du Coran. Il a ensuite limité les
pouvoirs dont jouissaient les turcs, et transféré le siège de son pouvoir à
Damas. Par ailleurs, Al-Mutawakkil a été le promoteur de l'entreprise
d'authentification des Saintes Traditions du prophète. En effet, c'est sous son
règne qu'ont vu le jour les grands recueils des hadiths que l'on connaît sous le
nom des deux Sahih (c-à-d authentique) dont l'un est dû à Al-Bukhari, et
l'autre, à Muslim. D'autres traditionnistes, tels qu'Abu Dawud, Tirmidi et Nasaî
ont participé à cet effort de vérification de l'authenticité des Hadiths.
Certaines de ces traditions du prophète ont d'ailleurs trait à l'interdiction de
la représentation des humains ou des animaux.
Ainsi, un traditionniste comme An-Nawawi affirme
que la représentation des êtres animés est interdite. Il écrit à cet égard : "la
représentation d'un être animé est vigoureusement réprouvé comme étant un pêché
grave dont l'auteur, selon maints hadiths, est voué au sévère châtiment. Cet
acte, quelle qu'en soit la nature et quel que soit son but, est donc
formellement interdit. Car, il vise à imiter la création divine". (D'après le
Musuad d'Ahmed, Tome 4).
On trouve d'autres hadiths relatifs à la
représentation des êtres dans l'ouvrage intitulé "Miftah Kunuz As-Sunnah"(1).
L'idée qui prédomine aussi bien chez les
théoriciens de l'art islamique que chez les docteurs de la loi est que les arts
en Islam -conformément au dogme de l'unicité de Dieu- ont une dimension
spirituelle. Ce qui favorise la peinture abstraite qui figure l'absolu, ou la
représentation symbolique visant à illustrer des faits scientifiques ou
historiques, ou encore qui revêt un intérêt documentaire. Encore faut-il que
cette représentation soit une déformation de la réalité et n'ait pas pour but
l'exaltation de son auteur.
En effet, le principe d'unicité divine interdit au
croyant d'imiter Dieu dans l'acte de création, Dieu étant le seul véritable
Créateur :
"Il connaît ce qui est caché et ce qui est
apparent. Il est le Tout-Puissant, le Miséricordieux qui a bien fait ce qu'Il a
créé, et qui a commencé la création de l'homme à partir de l'argile" (XXXII,
6-7).
Et c'est le même principe qui condamne toute
tentative de représenter Dieu, ou tout être sacré. Une telle tentative risque en
effet d'entraîner son auteur dans un égarement analogue à celui de faiseurs de
"pierres dressées, et de flèche divinatoire".
Muhammad 'Abdu, quant à lui, écrit que : "les
partisans de l'interdiction de l'art représentatif ont pris à la lettre le
hadith du prophète selon lequel : "les faiseurs d'images seront condamnés au
pire des châtiments le jour du Jugement Dernier". Ce hadith, pensent-ils, fait
allusion aux images en vogue à l'époque du paganisme, et qui avaient pour objet
la déification de certains personnages. En revanche, les images qui n'ont qu'une
visée esthétique et décorative ne rentrent pas dans le cadre du hadith en
question".
Ainsi, l'art figuratif n'est interdit que s'il
constitue un moyen de créer des idoles, et de propager de la sorte le paganisme.
Ce risque de favoriser le paganisme existait au début de l'Islam. Mais depuis
que la foi en un Dieu unique s'est ancrée dans les esprits, que les docteurs de
la loi ont élucidés les différents préceptes de la religion, et que les pouvoirs
en place, investis d'une double charge à la fois religieuse et temporelle,
s'employaient à protéger l'Islam et les territoires qui lui sont acquis, l'art
représentatif n'a plus qu'un rôle ornemental, ou un intérêt illustratif et
documentaire. A ce titre, il ne peut plus être considéré comme illicite et le
fait que cet art ne s'est pas développé dans les pays islamiques s'explique par
le puritanisme de certains docteurs de la loi. Par ailleurs, il ne faut pas
considérer les quelques oeuvres de cet art dont on dispose comme "un pêché
éternel", pour reprendre l'expression de Papadopoulo (1).
Nous ne partageons pas l'avis de ceux qui pensent
que la floraison des arabesques et de la calligraphie est imputable à l'absence
de l'art représentatif et aux prétendues causes de cette absence. En réalité, la
pensée islamique qu'inspire une conception particulière de Dieu comme Eternel
Absolu, a donné naissance à une forme d'art qui reflète cette absoluité
transcendante. En cela, l'art islamique tranche avec la tendance qui s'attache à
la personnification et à la représentation des réalités contingentes.
Les arts représentatifs islamiques
On peut classer les arts islamiques en deux
catégories fondamentales : les arts figuratifs et les arts abstraits. La
première catégorie repose sur des représentations humaine, animale, ou végétale,
mais qui ne reproduisent pas d'une manière fidèle la réalité. Et là, on pourra
se demander : pourquoi cette déformation de la réalité? Pour répondre à cette
question, on fera appel aux arts modernes qui reposent sur la déformation de la
réalité depuis l'école impressionniste, née en France à la fin du XIX siècle, en
passant par le fauvisme et le surréalisme, jusqu'à l'école abstraite, qui a
porté à son comble la déformation de la réalité. Par ailleurs, l'explication de
cette déformation nous a été fournie par les philosophes d'art, tels que Brion
et Seuphor (2).
Ainsi, cette déformation se justifie par la
volonté de l'artiste d'imprégner l'objet de sa subjectivité et de donner le pas
à sa vision de la réalité sur la réalité banale du monde extérieur. Il en
résulte une oeuvre de création inédite. L'art islamique a été le précurseur dans
cette voie. L'artiste musulman se donne pour mission une représentation
symbolique du réel, et non pas une reproduction fidèle des objets réels. De ces
objets, en effet, il ne retient que ceux qui cadrent mieux avec son oeuvre
d'art. En outre, bien que le but de l'art figuratif est d'exprimer un contenu
donné, l'artiste ne fait que suggérer, par des traits abstraits, les contours de
son objet, et laisse au spectateur de son oeuvre le choix d'interpréter
celle-ci, selon son goût et ses désirs.
En fait, avant l'avènement des courants
artistiques modernes, la déformation qui caractérise l'art islamique s'explique
par l'attitude de l'Islam face à la représentation des êtres. A cet égard, les
orientalistes ont mis l'accent sur la question de l'interdiction de la
représentation, interdiction qui se justifie par le souci de ne pas imiter la
création de Dieu Tout-Puissant, et de ne pas commettre le pêché de "dresser des
pierres et des idoles ou d'adorer les images."
Les orientalistes, pour étayer leur théories
relatives à la déformation dans l'art islamique, ont invoqué le fait que
l'artiste musulman s'attache à éliminer de ses représentations humaines tout
indice dénotant la vie. Pour ce faire, il trace une ligne qui sépare la tête du
reste du corps. On en voit une illustration dans le manuscrit d'Al-Hariri,
conservé à Leningrad.
Il est à noter que le type de déformation qu'on
retrouve dans les représentations islamiques reste quasiment inchangé au fil des
siècles. En effet il existe une similitude frappante entre les fresques du
palais El-Heir El-Gharbi, et celles des palais Al-Mufadjar et Amra, d'une part,
et entre celles-ci et les enluminures qui ornent les manuscrits du livre
d'Al-Hariri et celui d'Abu Al-Faradj, d'autre part. Toutefois, les fresques et
les enluminures se distinguent par le fait que dans le premier cas, on décèle
l'influence de l'esthétique byzantine, alors que dans le second, on relève
l'empreinte des arts persan et chinois.
Ce qui vaut pour l'art figuratif vaut également
pour la sculpture. Ainsi, les sculptures qu'on retrouve dans les vestiges des
palais omeyyades, conservés au Musée d'Al-Qods (vestiges du palais Al-Mufadjar)
ou dans le musée de Damas (palais El-Heir), témoignent toutes de cette manière
artistique de déformer la réalité. Les sculptures sont par ailleurs colorées et
en relief.
Mais l'art figuratif, qu'il s'agisse de la
peinture ou de la sculpture, connaîtra un déclin dans l'Occident musulman alors
qu'en Orient, précisément en Iran, il céda la place aux miniatures, cet art
pictural que sous-tend une esthétique caractérisée par la symbolisation et la
déformation. Les miniaturistes, qui font preuve de beaucoup de talent et de
dextérité, accordent peu d'importance aux règles scientifiques de la perspective
que l'art occidental se targue d'observer depuis la Renaissance. L'esthétique
islamique, elle, s'inscrit dans une optique spirituelle nettement distinguée.
La peinture des paysages dont on voit des exemples
à la Mosquée Omeyyade de Damas, et au palais Al-Mufadjar à Jéricho -il s'agit de
panneaux de mosaïques lobées- laisse également apercevoir une déformation par
rapport à la nature qu'elle représente. Ces paysages sont de deux sortes :
a - Au Dôme du Rocher, à Al-Qods, on trouve de
magnifiques panneaux de mosaïques qui ornent les murs intérieurs et qui semblent
avoir recouvert également les hauts des murs extérieurs. Ces mosaïques remontent
à l'époque d'Abd El-Malik Ibn Marwan. Elles portent des motifs végétaux
déformés, soigneusement étudiés par Van Berchem (1). Ces décorations sont le
prolongement des motifs utilisés dans les édifices d'avant l'Islam.
b - Dans ces panneaux de mosaïques, les paysages
sont incomplets, contrairement à ceux qu'on voit dans la Mosquée Omeyyade de
Damas. Ces derniers figurent, selon R. Etteinghausen (2), des scènes du paradis,
et non pas des villes conquises par les Musulmans, comme on le pensait. Les
motifs figurant des édifices et des ponts, qu'on voit sur ces panneaux de
mosaïque, évoquent des décorations chinoises. Signalons à ce propos le rôle
capital qu'a joué la Route de la Soie dans l'introduction de motifs
ornementateurs d'origine chinoise dans l'art islamique, comme en témoignent les
vestiges de la mosquée de Damas, ainsi qu'un certain nombre de poteries et
d'enluminures.
Force est de noter, par ailleurs, que l'art de la
mosaïque est une vieille tradition en Syrie. En effet, les artisans syriens,
connus pour leur tour de main, excellaient dans la fabrication de lobes colorés
et dorés, avec lesquels ils décoraient, avec une remarquable finesse, les
églises et les couvents. Certains témoignages de ces décorations subsistent
encore aujourd'hui. Ainsi, les oeuvres d'artisans musulmans s'inscrivaient dans
une tradition artistique séculaire. On n'avait donc pas besoin d'importer ni les
artisans ni les lobes colorés. Les vestiges de manufactures de mosaïques ont
d'ailleurs été découverts en Syrie.
On voit d'autres vestiges de cet art, pourtant peu
répandu, dans la mosquée de Cordoue, et dans le palais d'al-Hambra, à Grenade.
Mais dans ces derniers cas, on relève plus de précision et de finesse.
La perspective spirituelle dans l'art pictural
islamique
Papadopoulo parle de la perspective spirale dans
l'art des miniatures. Selon lui, une ligne spirale passe à travers les yeux des
personnages représentés dans l'oeuvre d'art. Il pense également que les spirales
et les arabesques constituent les éléments fondamentaux de l'espace pictural
(3).
Ces spirales passent par les yeux censés refléter
le fond de la pensée et de l'esprit. Elles caractérisent les arabesques
abstraites.
En réalité, la perspective dans le domaine
pictural n'a été considérée comme une donnée scientifique et optique qu'après la
Renaissance en Italie. Auparavant, dans l'art byzantin, elle était qualitative.
Elle sera perçue différemment dans les arts autres qu'européens, à savoir les
arts africain, chinois, indien, puis islamique. Ces différences d'optique ne
sont pas des marques d'infériorité. Elles dénotent plutôt la variété des
conceptions artistiques. Au demeurant, tout art suppose une manière de voir
culturelle qui s'inspire des croyances et des traditions à l'honneur dans une
société donnée. Ainsi, la foi islamique, fondée sur l'unicité de Dieu,
constitue-t-elle l'arrière-fond de l'art islamique. Dans cette optique, le
peintre qui dessine le réel, envisage celui-ci comme une oeuvre où transparaît
l'omnipotence divine. Ce qui explique que les faisceaux lumineux qui, comme
réalité optique, ont une forme conique, se présentent sous forme de rayons
lumineux parallèles dans l'art représentatif islamique. Ces rayons procèdent en
effet d'un ordre sublime. D'où l'absence dans l'art représentatif islamique de
la troisième dimension, de la profondeur et du vide. Les opinions qui prétendent
que l'art islamique manque de maturité et qu'il a horreur du vide se trouvent
ainsi réfutées.(1)
Rappelons par ailleurs que le grand essor de l'art
représentatif en Orient musulman est dû à la place prépondérante qu'y occupaient
les traditions persanes manichéennes. Celles-ci étaient formées d'un amalgame de
croyances zoroastriennes et chrétiennes. Or, Mani figurait parmi les grands
peintres persans. Par la suite, ses idées s'étaient répandues à l'époque
d'Al-Mamoun, et s'étaient implantées en particulier en Perse. Il s'ensuit que
les peintres persans n'hésitaient pas à peindre les êtres animés. Ils ont même
représentés des prophètes, comme en témoignent les enluminures qui ornent les
manuscrits de "Jamii Al-Tawarikh", des "Histoires de prophètes", et de
"l'histoire de Khwand mir".
L'art non-figuratif
La tradition artistique islamique est marquée par
une tendance abstraite. C'est que l'art représentatif abstrait procède des idées
absolues, au premier rang desquelles figure l'idée de Dieu : l'être éternel,
auquel "rien ne ressemble". Le croyant, par la foi, recherche Sa grâce, et
s'efforce de percer à jour les secrets de l'Etre absolu. Ainsi, ce rapport entre
Dieu et le croyant transparaît clairement dans l'art des arabesques. Cet art
ornementateur tente, en effet, au moyen de lignes, ou de feuillages entrelacés,
de refléter l'idée du Créateur. Ainsi, l'arabesque, qu'elle utilise des figures
géométriques ou des rosaces, évoque les attributs de Dieu, tels qu'ils sont
mentionnés dans le Saint Coran : "Il est le Premier, et le Dernier. Celui qui
est apparent et celui qui est caché. Il connaît parfaitement toute chose" (VI,
3). "Dieu est la Lumière des cieux et de la terre ! Sa lumière est comparable à
une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un verre; le verre est
semblable à une étoile brillante. Cette lampe est allumée à un arbre béni :
l'olivier qui ne provient ni de l'orient ni de l'occident et dont l'huile est
près d'éclairer sans que le feu la touche. Lumière sur lumière! Dieu guide, vers
Sa lumière, qui Il veut. Dieu propose aux hommes des paraboles. Dieu connaît
toute chose" (XXIV, 35).
Par ailleurs, "le recours à l'arabesque, écrit
Grabar, permet de charger l'oeuvre artistique d'une valeur culturelle.
L'arabesque estompe le bien entre l'objet concret et sa signification banale et
courante. Il s'ensuit que l'image s'éloigne complètement de la réalité, et au
delà de la fonction apparente de l'arabesque se profile tout un système de
signes, et une valeur symbolique globale qui s'imposent à nous, sans nous priver
de notre liberté d'interprétation. Mais l'arabesque n'a pas livré tous ses
secrets. Elle recèle encore une multitude de sens et une richesse esthétique
inépuisable".(1)
L'artiste musulman, grâce à un style magnifique et
foncièrement authentique, fondé essentiellement sur des motifs étoilés, parvient
à exprimer des idées procédant de l'ordre divin. Ainsi, l'étoile à six branches,
qu'on retrouve dans les arabesques, renferme deux triangles. Le premier, celui
d'en-bas, représente la terre, alors que le second, dont la base tend vers le
haut, figure le ciel. Leur rapprochement évoque l'unité de la terre et du ciel,
autrement dit, l'unité de l'Etre.
L'étoile à huit branches, quant à elle, se compose
de deux formes carrées. La première représente les quatre points cardinaux, et
donc la direction de la Mecque. Le seconde évoque les quatre éléments (l'eau, le
feu, la terre, et l'air). La combinaison de ces deux formes carrées symbolise
l'unité de l'univers et de l'être.
De ces deux étoiles, (hexagonale et octogonale)
part un faisceau de lignes entrelacées, dessinant des espaces qui symbolisent
des êtres et des choses appartenant à un monde infini. Le centre de l'étoile,
d'où rayonne une multitude de lignes, répandant leur lumière sur l'univers,
figure la toute-puissance divine. (1)
Les feuillages qu'on constate dans les arabesques
peuvent par ailleurs être interprétés comme une glorification de Dieu et comme
une invocation incessante de Son Nom. C'est en tout cas l'expression d'un infini
(Il est le Premier et le Dernier). L'arabesque représente également des éléments
de la nature : des motifs végétaux en forme de feuillages, de fleurs et de
fruits.(2)
La calligraphie
Les idées coraniques se reflètent d'autant plus
clairement dans les arabesques que celles-ci sont agrémentées de versets
soigneusement calligraphiés.
L'écriture arabe s'est en effet développé au point
de devenir une véritable forme d'art qui agrémente souvent les arabesques.
Ainsi, il existe en arabe une centaine de formes de caractères, mentionnés par
des auteurs comme Al-Qalqshaudi, Abu Hayyan et Ibn Al-Nadim. Parmi ces
différentes formes d'écriture, on peut citer le caractère dit "Mazoui", c-à-d
géométrique, le caractère "diwane" très fin, et surtout le caractère dit
"tulut", le plus beau de tous. Abu Hayyan a établi les critères qui définissent
la belle écriture, entre autres, la précision, l'harmonie et la finesse.(3)
Ainsi, contrairement aux autres artistes
ornementateurs, peu célèbres, les calligraphes jouissaient d'une grande
notoriété, qui leur valait l'estime des rois et des sultans.
Les calligraphes les plus célèbres
Ibn An-Nadim a parlé du calligraphe Qotbat avec
beaucoup d'admiration. Il fait de lui l'inventeur et le promoteur de la
calligraphie arabe sous les Omeyyades. A l'époque Abbasside le calligraphe le
plus illustre, c'était Ibn Al-Muhawwal, le secrétaire. C'était lui l'inventeur
des caractères dits "Musalsal", "Ghubari", et "Al-Izaza", qui ressemble au
caractère "Nasqi". Le calligraphe Ibn Muqlat, quant à lui, accéda à la dignité
du Vizir auprès des califes Al-Muqtadir, puis Al-Qahir et Ar-Radi. On lui doit
l'invention du caractère "Nasqi". Il fut également, avec son frère, un excellent
spécialiste des caractères "Tulut" et celui dit des "signatures". Mais il sera
surpassé par Ibn Al-Bawwab qui, d'après Ibn Al-Quti, a parfait et diversifié le
caractère "Tulut". Il fut contemporain d'Abu Hayyan Al-Tawhidi, connu pour ses
remarquables écrits sur la philosophie et les règles de la belle écriture, et
pour être lui-même un calligraphe.(1)
On peut citer également, parmi les calligraphes de
renom qui vivaient à Baghdad, Hamdallah Al-Amasi, et Yaqut Al-Muutasimi, qui a
copié de sa main des milliers de Mushafs (Coran).
La perse avait également ses calligraphes estimés
de tous, notamment dans les villes de Harat et Boukhara où s'illustra au XVème
siècle Mir Ali, un vizir qui fut également poète et musicien. C'est à ce vizir
calligraphe que l'on doit l'invention des caractères dits "Nasta'liq". Outre Ali
Mir, la ville de Harat comptait deux autres calligraphes de renom, Ali Mash Hadi
et son fils Sultan Muhammad Nour.
En Turquie, deux noms étaient passés maîtres dans
l'art de la calligraphie: Ahmad Qurat Husari (m. 1000), qui a conçu un style
d'écriture propre à lui; et Al-Hafid Utman Ibn Ali, qui était le précepteur du
Sultan Ahmad Khan II (m. 1693).
Les peintres et miniaturistes les plus célèbres
Il est aisé d'identifier l'auteur d'une miniature
grâce à son style mais, surtout, à sa signature. En effet, depuis le XVIIème
siècle les miniaturistes commencèrent à signer leurs oeuvres. Cet usage fut
initié par le miniaturiste Bahzad.
Rida Abbassi, plus soucieux encore de faire
connaître son oeuvre, ne se contentait pas de la signer. Il ajoutait également
la date et un commentaire sur la peinture. Il était également courant qu'à côté
du nom du peintre et du graveur on inscrivit le nom du maître. Toutefois, on est
frappé de constater que les calligraphes de la fondation "Bab Rashidi", créée à
Tabriz par Rashid Al-Din, n'ont pas signé le manuscrit miniaturé du livre "Jamii
At-Tawarikh", qu'ils avaient copié. Il n'est pas fait mention non plus de leurs
noms dans la liste des bénéficiaires des rémunérations.
Par ailleurs, certains auteurs ont consacré des
ouvrages à l'histoire des peintres, parmi eux Al-Maqrizi, dont l'ouvrage ne nous
est pas parvenu. Et c'est dans la "Khulzat al-Akhbar" (chroniques abrégées)
qu'on trouve des informations sur un certain nombre de peintres, en particulier
Bahzad, Mabrak Naqqash, et Qasim Ali. Un autre livre composé par l'historien
Iskandar Munshi, a retracé l'histoire de la peinture jusqu'en 1629. Munshi a mis
sur le même plan de mérite le Chah Tamhasib et le fameux miniaturiste Bahzad. Le
Chah fut l'élève du peintre Sultan Muhammad. Ce dernier, à la demande du Chah, a
participé, à côté de deux autres miniaturistes, à l'illustration de la
"Chahnamat", dont le manuscrit est conservé au Musée Metropolitan, à New York.
4 - L'art moderne et les valeurs islamiques
Manque d'authenticité dans l'art moderne
Dans les pays islamiques, l'art moderne a rompu
aujourd'hui tous ses liens avec ses origines islamiques. Ainsi, on se met à
imiter les arts occidentaux qui ont connu un grand essor, et sont parvenus de ce
fait à marquer de leur empreinte le paysage culturel des pays islamiques. Or
cette emprise de la culture occidentale affaiblit les sociétés islamiques, qui
sacrifient ainsi leurs entreprises civilisationnelles propres sur l'autel du
modèle culturel occidental. En effet, si les pays islamiques ont aujourd'hui
recouvré leurs indépendance totale au plan politique, libérés ainsi du joug de
la colonisation et de l'occupation, ils n'en restent pas moins confrontés à un
processus d'occidentalisation, appuyé par l'impérialisme culturel, toujours
solide.
Ainsi, bien que les traditions artistiques
islamiques, et la philosophie qui les sous-tend, sont aux antipodes des arts
européens, fondés sur une toute autre philosophie esthétique, on constate que le
dessin et la sculpture, qui mettent en valeur la beauté physique de l'homme,
sont deux disciplines artistiques non seulement tolérées dans les pays
islamiques, mais aussi inscrites dans les programmes des instituts des
Beaux-arts, et des autres établissements scolaires. Le public en vient dès lors
à admirer les oeuvres de peintres réalistes qui s'attachent à représenter
fidèlement les objets du monde, portraits ou paysages dont ils accentuent les
traits de beauté. Qui plus est, ces arts d'origine occidentale ont été favorisés
par certains hommes au pouvoir qui prônaient l'ouverture, tels que le sultan
ottoman, Mahmoud II Mohammad Ali Pacha, et le Khédive Ismaïl. En outre, cette
tentative d'ouverture a été appuyée également par des intellectuels comme
Rifa'at Al-Tahtawi, Khayr Al-Din Al-Tunsi et Muhammad Iqbal.
Cette tendance occidentaliste a d'ailleurs révolté
les partisans du Renouveau national qui proclament une libération du
colonialisme culturel envahissant, et la préservation de l'identité artistique
fondée sur une tradition séculaire. Mais ils ne s'opposent pas à une
modernisation des arts, afin qu'ils répondent aux exigences artistiques de notre
temps.
Le fait est que certains ont compris cet appel au
retour aux sources comme une incitation à suivre scrupuleusement les traditions
des ancêtres. Et pour eux ces traditions sont liées aux préceptes islamiques qui
interdisent la peinture, cet art qui s'est répandu depuis que des courants
culturels occidentaux, dès le début de ce siècle, commencèrent à envahir les
pays islamiques.
L'art moderne et l'attachement aux traditions
L'art islamique moderne est appelé à s'attacher
aux traditions artistiques héritées du passé, et ce, pour plusieurs raisons,
dont voici les principales :
1 - Ces traditions reposent sur une philosophie
esthétique fondamentalement différente de celle qui inspire l'art en Europe.
L'esthétique occidentale a pour principe de base l'imitation du réel, le respect
des règles de la perspective et de la morphologie. L'homme et la nature
deviennent, dans cette optique, les deux objets favoris de l'oeuvre artistique.
Force est de constater cependant que cette esthétique a commencé depuis deux
siècles à être battue en brèche. Il s'ensuit que ses principes et ses
présupposés ne sont plus respectés.
L'esthétique islamique, elle, ne vise pas à
représenter le beau tel qu'il se trouve dans la nature. En ce sens, elle est
plus fidèle à la notion de créativité. L'artiste musulman, pénétré de l'idée de
l'unicité divine, s'efforce d'exprimer, non pas le relatif, mais l'absolu. D'où
la prédominance des arabesques utilisées fréquemment pour décorer les objets
utilitaires. Cet art décoratif, qui n'est pas simple ornement, comme le
prétendent ses détracteurs, fait fond sur des principes qui inspirent
aujourd'hui les courants artistiques occidentaux les plus modernes.
Ainsi, la philosophie esthétique qui prévaut
actuellement tend à exprimer l'irréel. Elle intervient également dans tous les
objets de la vie pratique. L'industrie moderne fait, elle aussi, appel au génie
créatif des artistes, pour donner une dimension esthétique à ses produits. Cette
dimension est parfois si prononcée que les gens qui acquièrent l'objet en
viennent à oublier sa vocation pratique.
2 - L'apport de l'Islam à la civilisation mondiale
se manifeste dans plusieurs domaines d'activités humaines. L'art mondial, ce
n'est pas seulement l'art européen, mais l'ensemble du patrimoine artistique qui
appartient à plusieurs civilisations. Les grands musées regorgent d'oeuvres
artistiques, anciennes et modernes, venues d'horizons différents. Il est
frappant toutefois que sans les musées d'art moderne, on ne trouve pas d'oeuvres
artistiques islamiques, à l'exception de celles des artistes musulmans installés
en Occident où ils jouissent de la renommée. Mais il s'agit d'une minorité qui
ne représente pas l'art dans tous les pays islamiques.
En élaborant une esthétique islamique à la fois
moderne et originale, on ouvrira à l'art islamique de larges horizons sur les
milieux artistiques modernes, et on lui assurera une présence plus grande dans
les musées et les galeries d'art. Cela permettra également de faire apprécier
les spécificités de l'art islamique, qui enrichiront sans doute l'art mondial et
favoriseront le dialogue entre la culture islamique et les autres cultures
internationales.
3 - Le rejet de l'art figuratif par les artistes
et les amateurs d'art musulmans a créé un climat de méfiance mutuelle entre la
culture islamique et les autres cultures. Des spécialistes d'art musulmans
continuent d'afficher la même attitude défavorable à cette forme d'art. Les plus
extrémistes d'entre eux l'ont déclarée illicite. Ainsi, ceux parmi les musulmans
qui réprouvent l'art figuratif interdisent son enseignement, regardé comme un
pêché. Il en résulte une régression des activités artistiques, et une
indifférence vis-à-vis de l'art traditionnel. Aussi convient-il de faire
ressortir les différences entre deux conceptions d'art à envisager, non pas dans
une perspective de rejet et d'exclusion mutuels mais sur la base du respect des
spécificités culturelles et du génie créatif de l'autre. Car tout comme les
religions, les littératures et les langues étrangères, les arts des autres
peuples méritent qu'on s'y intéresse et qu'on apprécie leurs qualités, en les
comparant sans cesse avec nos arts à nous, et en examinant leurs fondements
théoriques à la lumière de nos propres conceptions.
4 - L'art islamique a traversé, au cours de ces
derniers siècles, une période de dépérissement. Faute de soutien des autorités
régnantes, le nombre d'artistes s'est rétréci. Parallèlement, se propagent des
courants, imitateurs des modèles intellectuels et artistiques étrangers, sous le
couvert d'ouverture de la culture islamique. Ainsi, après la fin des grandes
dynasties, Safawides en Iran, Mameloukes en Egypte et en Syrie, Almoravides et
Almohades au Maroc, les arts ont-ils très peu évolué. Ils seront complètement
pétrifiés, à partir des XIXème siècle, sous l'effet des influences étrangères.
Mais aujourd'hui on voit se profiler à l'horizon
les prémices d'un renouveau culturel réel dans les pays islamiques. Et cela, en
dépit des conflits interculturels qui mettent constamment à l'épreuve
l'originalité et les traits spécifiques de la culture islamique. Quoi qu'il en
soit, l'élaboration d'une esthétique islamique moderne doit absolument aller de
pair avec une promotion des arts traditionnels. De la sorte, nous concilierons
le patrimoine artistique ancestral et le génie créatif moderne. Encore faut-il
préciser ce qu'on entend par l'art moderne et ne pas confondre "moderne" et
contemporain".
5 - Dans le monde islamique, la question de
l'originalité se révèle inéluctable quand il s'agit de rattacher l'art moderne à
ses fondements esthétiques islamiques. D'où la nécessité de clarifier ses
fondements aussi bien sur le plan théorique que pratique. A cet égard nous
pensons que l'élaboration d'une science islamique des Beaux-arts doit être
d'abord l'affaire de chercheurs et de créateurs. Car il s'est avéré que les
efforts des orientalistes dont on a déjà parlé ne s'affirment pas sur une
compréhension approfondie de la pensée islamique (1). En revanche, les
contributions des chercheurs musulmans dans ce domaine restent jusqu'à présent
modestes. Il est donc nécessaire d'intensifier les efforts pour mettre au point
une théorie esthétique authentique basée sur des fondements solides.
Tentatives de retour aux sources dans l'art
moderne
L'artiste musulman, conscient enfin des faits
qu'on vient de citer, cultive désormais un style d'art qui s'inspire de la
conception artistique islamique -qu'il interprète à sa manière- ou qui puise
dans les différentes formes d'art traditionnel. Certes, l'artiste moderne est
plus imprégné d'influences artistiques européennes qu'il n'est inspiré par
l'idéal esthétique islamique, et ce, à cause de l'hégémonie culturelle étrangère
sous laquelle il vit. Mais il existe un certain nombre d'artistes qui essaient
de se libérer de l'emprise étrangère, de se rapprocher du modèle artistique
islamique et d'aborder des questions ayant trait à la pensée islamique ou à la
vie courante.
Ainsi, dans le monde islamique, des tentatives se
multiplient, qui visent à harmoniser les moyens d'expression artistique, et
d'user d'un langage unifié pour représenter les réalités sociales et historiques
de la vie islamique.
Cela ne signifie nullement que nous méconnaissons
la responsabilité de l'artiste, et son rôle primordial dans les mouvements de
libération et de progrès. Nous n'ignorons pas non plus que ses grands objectifs
le poussent à mettre à profit tous les langages, et tous les courants et styles
artistiques. Mais l'art, c'est d'abord une création, dont le but est de procurer
une sensation de joie, de bonheur et de plaisir spirituel. Si l'artiste reste
fidèle à son but initial, il produira une oeuvre où le fond et la forme sont en
parfaite harmonie. Mais le rôle de l'artiste, c'est aussi de rechercher des
formes d'art oubliées. Ainsi, faire du tatouage traditionnel une expression
artistique à l'instar du peintre marocain Mohammad Charqawi, c'est remettre en
honneur un genre artistique dont on ne fait plus aucun cas. De la sorte, on le
sauvera de l'oubli et du dépérissement, et on en fera une source d'inspiration.
(1)
Dans le même ordre d'idée, l'artiste qui recourt
aux mots arabes et à la calligraphie arabe, comme le font un bon nombre de
peintres contemporains au premier rang desquels figure l'artiste-peintre
pakistanais Sadqkin, revalorise les mots de l'arabe, langue de la révélation
coranique, et contribue par le moyen d'expression moderne, à la consolidation de
la foi, et à une présentation de la culture islamique sous un jour nouveau.
Il en est de même du peintre qui s'inspire des
arabesques. Lui aussi ouvre des perspectives qui exaltent la foi en un Dieu
absolu; un Dieu qui procure la quiétude de l'âme et la sérénité de l'esprit, et
qui détient la clef des mystères de l'univers.
Mais tous ces essais tâtonnants et ces nouvelles
voies explorées par une génération d'artistes dans le monde islamique ne
constituent pas encore une école artistique à part entière. Il en résulte que la
critique de l'art a du mal à dégager, à partir des oeuvres contemporaines, les
traits caractéristiques d'un art islamique moderne.
Rappelons qu'un premier musée d'art islamique
contemporain a été créé à Amman (2). Il rassemble une collection d'oeuvres
artistiques contemporaines, venues de pays arabes, du Pakistan, d'Iran,
d'Indonésie et de la Turquie.
Mais, ces oeuvres constituent-elles un tout
homogène où l'on peut déceler une identité artistique islamique ? Voilà bien une
question à laquelle il est difficile de répondre.
La vérité est qu'une part importante de ces
oeuvres s'apparentent franchement à des courants artistiques américains et
européens. Certes, ces peintres adoptent une approche abstraite et sont, de ce
point de vue, en accord avec l'esthétique islamique qui ne favorise pas les
tendances figuratives et personnifiantes. Mais la différence est grande entre le
courant abstrait et les arabesques. Le premier s'intéresse à l'irréel, pure
invention de l'esprit, alors que l'art islamique vise l'absolu (3).
En organisant périodiquement des expositions
collectives des oeuvres d'art venues de différents pays islamiques, on aidera
les artistes musulmans à mieux se connaître, et on contribuera efficacement à
créer une symbiose entre divers courants et formes de créativité. Une telle
symbiose, l'artiste contemporain l'appelle de ses voeux, dès lors qu'il a besoin
de se sentir dans un univers esthétique qui préserverait son identité artistique
islamique.
Nous croyons savoir que l'ISESCO envisage
d'organiser un colloque sur l'art, ainsi que des expositions périodiques.
Peut-être prévoit-elle de soutenir le projet de création d'un musée des oeuvres
d'art contemporaines. C'est un préalable pour permettre de faire le départ entre
les oeuvres originales et les imitations de modèles étrangers et, partant, de
relever les écarts par rapport à l'esthétique islamique, et les affinités avec
l'art occidental.
(1) Les orientalistes, spécialistes de l'esthéique
islamique établissent des liens entre l'art islamique et les arts byzantin et
sassanide. Voir A. PAPADOPOULO : L'Islam et l'art musulman, Mazenod, Paris, p.
190, voir également O. Grabar : The Formation of islamic art, Yale, 1973.
(1) cf. Préface de l'ouvrage de T. Burckhart :
"Art of Islam : Language and Mining" - World of Islam. London 1976.
(1) Abu Ali al-Farisi, "Al-Hujjat Fi 'Ilalil
Qiraat", manuscrit, bibliothèque d'Alexandrie, N°3570G.
(1) Voir Mitsk "Miftah Kunuz As-Sunnah", traduit
par Mohamed Fuaad 'Abd Al-Baqi, édition du Caire, 1934, p34
(1) A. Papadopoulo, Esthétique de l'Art musulman,
la Peinture, 6 volumes, Paris Lille 1972
(2) M. Seuphor, Dictionnaire de la peinture
abstraite, F. Hazan, Paris 1962.
(1) K.A.C. : Early Muslim Architecture, vol, I,
Oxford, 1980. On peut lire dans cet ouvrage un article sur la mosaïque élaboré
par Van Berchem et Delorey.
(2) R. Ettinghausen : Arab painting, Skira, 1962.
(3) A. Papadopoulo, Esthétique de l'art musulman,
la Peinture. 6 volumes , Paris Lille 1972
(1) cf. notre étude : The spiritual perspective of
the Oriental and Western art -UNESCO- Culture
IV, N°3. 1877
(1) Les orientalistes, spécialistes de l'esthéique
islamique établissent des liens entre l'art islamique et les arts byzantin et
sassanide. Voir A. PAPADOPOULO : L'Islam et l'art musulman, Mazenod, Paris, p.
190, voir également O. Grabar : The Formation of islamic art, Yale, 1973.
(1) cf. Art islamique, (principes, formes et
contenus communs), actes du colloque international, tenu à Istanbul, 1983. Voir
notre étude sur "Les significations des étoiles dans les Arabesques" P.52
(2) Voir ibid, Ali Allawati, "Reflexions à propos
de l"unicité esthétique de la tradition artistique islamique".
(3) Abu Hayyane At-tawhidi, "Ar-rasail", épitres
éditées par Ibrahim Al-Kilani.
(1) Voir notre livre "Philosophie d'art" chez Abu
Hayyane, édition Dar Al Fikr, Damas, 1987
(1) Voir notre livre "l'esthétique arabe", "coll.
Al-Ma'rifat" N°14, Koweit
(1)Voir notre livre : "L'art moderne dans les pays
arabes", éd. UNESCO, Dar Al-Janub, Tunis, 1980.
(2) Wajdan Ali, Contemporary art from the islamic
world , Seropion Pub. London.
(3) Voir notre livre "Philosophie d'art chez Abu
Hayyane Attawhidi", édition Dar Al-Fikr, Damas, 1987.
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