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Revue l'islam aujourd'hui N° 12-1415H/1994

 

Les Droits de l'Homme
Évolution, principes et applications
Dr. Sabah Zangannah*

 

Introduction

Dieu, Exalté soit-Il, fit descendre le Coran par miséricorde pour les gens afin de les mettre sur la bonne voie. Le Prophète, que la paix et le salut soient sur lui, a fondé la Communauté musulmane première sur la base de l'orientation divine. Celle-ci s'est reflétée dans les multiples aspects de la vie, aussi bien moral et matériel qu'administratif et organisationnel, que ce soit au plan collectif ou individuel.

Ainsi, l'Islam est venu pour organiser la vie de l'homme, en le débarrassant  des carcans  de l'idolâtrie, et de la servitude des individus et de la tribus pour lui ouvrir les sublimes horizons de Islam et d'une société humaine plus large où l'allégeance aux fausses divinités terrestres est remplacée par le dévouement total à Dieu et à son Prophète. De fait, le modèle islamique de gouvernement instauré par le Prophète Mohammad, paix et salut soient sur lui, a pour mission de rétablir la vérité et la justice, et de rendre toute sa valeur à l'individu. Il en découle une société noble et équitable où les rapports de l'homme avec son semblable et avec son entourage sont équilibrés et définis de manière à garantir à chacun sa propre personnalité. Le gouvernement de l'Islam était donc à la fois un devoir (naturel) et une réponse (spontanée) aux exigences d'une société en perpétuelle mutation. Puis, au premier "gouvernement islamique", succédèrent le Califat Eclairé, et, plus tard, les "gouvernements" respectivement omeyyades et abbassides sous lesquelles des querelles éclatèrent au sujet de la nécessité et de la forme du  gouvernement.

  L'objet principal du présent travail est de dégager les principes du modèle de gouvernement islamique, notamment ceux qui sont en rapport avec les droits de l'Homme aussi bien individuels que sociaux, et ce, à la lumière de l'évolution de la société internationale contemporaine.

Nous nous attacherons d'abord à présenter d'une manière sommaire quelques principes du gouvernement islamique: sa nécessité, les différentes opinions des juristes musulmans à cet égard, les fondements de la consultation, et  les modalités de son application.

Ensuite, nous donnerons un aperçu historique sur les droits de l'Homme, en mettant l'accent sur trois aspects fondamentaux à cet égard, à savoir les libertés politique, économique et intellectuelle, leur impact et leurs prolongements.

Nous étudierons également la relation qui peut exister entre le gouvernement religieux contemporain et les principes des droits de l'Homme; la notion de la raison et la place que lui accorde l'Islam; la question des pulsions et des passions; la théorie du gouvernement en Islam et l'attitude des tendances positives à son égard; le mode d'application de la notion de "Shura"(consultation) dans la vie politique musulmane contemporaine. Enfin, nous passerons en revue les objectifs des mouvements contemporains des droits de l'Homme et les contradictions inhérentes au  respect effectif de ces droits.

Droits de l'Homme à travers l'histoire

L'homme a subi, pendant une longue période de son l'histoire, notamment en Europe, les affres de l'obscurantisme et de l'exclusion. En étudiant de près le Moyen-Age - époque décisive pour la réflexion au sujet  des droits de l'Homme- l'on découvre certes certains principes et idées ancrés dans les esprits européens, depuis l'âge d'or des  civilisations grecques et byzantines. Mais il n'est pas certain que ces idées aient contribué à un changement notable de la vie humaine; nous n'en voulons pour preuve que la décadence intellectuelle et morale qui a marqué l'époque médiévale.

La période du Moyen-Age, en particulier, s'est distinguée par deux aspects caractéristiques :

1. L'aspect négatif et plus prédominant que représente l'oppression, l'arbitraire et autres formes d'injustice;

2. L'aspect positif qu'incarne l'émergence de courants de pensées et des moyens  qui ont aidé à leur diffusion.

Au cours de cette période, donc, se sont succédés des gouvernements qui dominaient les gens, imposaient leur volonté au nom de l'Eglise ou de la religion, du roi ou de l'empereur, vouant l'individu au mépris ou au bannissement quand ils ne le malmenaient pas à leur guise. L'individu se trouvait contraint de servir le pouvoir, sous peine de s'effacer complètement de la vie sociale. Pour sa part, l'Eglise professait des idées religieuses et sociales, voire scientifiques, qu'elle imposait à ses sujets comme des vérités irréfutables. A cet égard, la mésaventure que Galilée et autres savants et hommes de science ont eu avec l'Eglise est  édifiante. En somme, l'histoire médiévale est pleine d'exemples de penseurs ou d'hommes politiques qui, pour avoir conçu de nouvelles manières de gérer la vie sociale et d'organiser les relations entre individus, provocant ainsi la colère de l'Eglise, se trouvaient excommuniés, condamnés au supplice du feu, ou torturés jusqu'à la mort. L'histoire de l'empereur anglais qui voulait divorcer de sa première femme pour se remarier, et l'opposition farouche qu'il a rencontrée de la part de l'Eglise est une autre preuve des calvaires que le clergé faisait subir à l'individu.

De ce fait, la vie de ce dernier fut circonscrite dans un cadre régi par les directives strictes de l'Eglise; lesquelles dictaient non seulement un mode spécifique de pensée mais également des pratiques cultuelles monotones, une manière rigide de se conduire dans sa vie privée ou dans ses rapports avec son entourage social. Pour faire respecter ses prescriptions, le clergé disposait d'une panoplie de moyens de pression, entre autres, la menace de l'excommunion, le soutien de l'armée et de la garde impériale, et la confiscation des biens. Rien d'étonnant alors que ces persécutions aient provoqué un mécontentement populaire  général.

Par ailleurs, les  monarques et les gouverneurs européens semaient la terreur et faisaient flèche de tout bois pour élargir leurs territoires. Leurs sujets, eux, étaient réduit à servir comme de simples objets dans l'armée, ou pour récolter les impôts et sauvegarder les richesses des hommes au pouvoir. Ainsi, en temps de guerre, c'était les gens du peuple qu'on sacrifiait. Et c'était également eux qu'on rançonnait quant l'argent vint à manquer. Par ailleurs, il faut rappeler que l'Eglise régnait sans partage avant que les autorités impériales ne lui disputèrent le pouvoir. Mais après une période de rivalités, les pouvoirs temporel et religieux, enfin réconciliés, se partageaient les richesses des peuples. Ce fut, à n'en pas douter, l'une des périodes les plus noires de l'histoire.

 En Allemagne et dans d'autres pays européens on assistera plus tard à l'éclosion d'idées qui exaltent la société, l'Etat et le gouvernement, considérées comme l'incarnation de la communauté, et comme moyen de réaliser les aspirations du peuple. Des penseurs comme Marx, Engels et Hegel ont alors mis en exergue le rôle déterminant de la société et du pouvoir absolu qui doit être le sien. Ces idées sont à l'origine des régimes socialistes dictatoriaux qui ont fait dire à Bertrand Russel: "Ces théories justifient tout despotisme exercé à l'intérieur et toute agression contre l'extérieur". En effet, ces dictatures ont martyrisé les gens et les ont privé de leurs droits. Le philosophe fasciste Gentile est on ne peut plus clair à cet égard: "Il n'est point de chose privée ou individuelle, dit-il, car le champ d'action de l'Etat est sans limites".

Ainsi, les voix qui se sont élevées pour proclamer la protection de l'individu et la défense de ses droits étaient la réaction naturelle contre les excès des régimes despotiques et des gouvernements totalitaires dictatoriaux dont il est victime. Et là, on ne peut que se féliciter du deuxième aspect de cette période de l'histoire, en l'occurrence l'aspect positif que constitue l'apparition de mouvements d'idées défendant les droits de l'homme, et des moyens qui ont facilité leur diffusion. Aussi, la Révolution française, résultant de l'accumulation à travers l'histoire de toutes les injustices et les exactions commises contre l'homme, est-elle le fruit d'une longue gestation intellectuelle nourrie par d'illustres écrivains  qui dénonçaient les injustices et galvanisaient les foules par leurs écrits et discours. Cette Révolution a eu un grand retentissement dans  nombre de pays voisins, où les idées contestataires qu'elle véhicule se sont bientôt répandues.

 Vint ensuite la Révolution industrielle qui, en développant les moyens de communication, a favorisé la diffusion rapide des idées. Ainsi, grâce à de nouvelles techniques, entre autres l'imprimerie, les idées issues de la Révolution française ont vite gagné toute l'Europe, et ont contribué, ce faisant, à y éclairer les esprits.

Cependant les revendications principales relatives à la fraternité, à la liberté, et à l'égalité dans les domaines social, économique, intellectuel ou politique, sont restées un voeu pieux. Dans la pratique, on agit tout à fait autrement, que ce soit sur le plan économique, politique ou sur le plan des idées.

La machine infernale de l'économie

La liberté économique prônée par la Révolution française a engendré, au lieu de l'Egalité, une nouvelle catégorie sociale, celle de la bourgeoisie mercantile. Il s'ensuivit l'enrichissement des uns et l'appauvrissement des autres. En effet, l'activité agricole jusque-là très modeste s'est transformée, au sein du régime libéral, en activité commerciale de grande envergure, laissant derrière elle des cultivateurs pauvres, voire démunis. Dès lors, le négoce traditionnel a cédé la place à des activités commerciales et industrielles florissantes, ce qui a contribué à creuser davantage l'écart économique. Dans cette atmosphère libérale, la concurrence battait son plein. Les plus pugnaces gonflaient leurs richesses, alors que ceux qui ne soutiennent pas la concurrence se contentent des miettes et s'éclipsent. Ainsi, les grandes sociétés de commerce naissantes engloutissent les petits commerçants et les éliminent de leur chemin.

Cette évolution a entraîné la restriction de la liberté politique de l'individu, et a évincé le principe d'égalité des chances. C'est que le pouvoir économique est devenu très déterminant dans l'évolution de la société. Si bien que les autorités publiques ne peuvent plus rien entreprendre sans l'aide de ceux qui ont de l'argent. Il en résulte que le capital contrôle et dirige le pouvoir politique ou, à tout le moins, réduit sa marge de manoeuvre. Il dicte ses choix à propos de toute action militaire, tout projet urbanistique, ou toute entreprise scientifique. Même l'élection d'un gouverneur ou d'un député n'échappe pas au contrôle des riches qui préfèrent ainsi gouverner par personnes interposées au lieu de se jeter eux-mêmes dans la mêlée. On se moque ainsi du droit de l'individu à choisir ses gouverneurs et ses représentants au parlement. Pire encore, les candidats qui réussissent à accéder au pouvoir sont acculés à préserver les intérêts des capitalistes et à servir ceux qui les ont aidés à gagner aux élections. Au 20ème siècle,  les choses se sont davantage compliquées. En effet, des lobbies tentaculaires se sont constitués pour protéger leurs hommes favoris ou les porter au pouvoir. Des hommes politiques sont ainsi soutenus par des compagnies pétrolières et d'autres par des firmes spécialisées dans l'armement.

Mais ce qui est curieux, c'est que la volonté de l'individu est totalement ignorée, alors qu'on ne saurait parler de libertés sans en tenir compte. A ce demander si les élections ont bien un sens pour l'individu dans une époque pourtant marquée par un prodigieux progrès technique.

Libertés intellectuelles et les médias

La liberté intellectuelle et dogmatique reste en fait un voeu pieux. Elle était pourtant proclamée par la Révolution française et inscrite dans la Déclaration universelle des Droits de l'Homme. Mais elle est restée lettre morte.

Or, dire que l'individu est intellectuellement libre, c'est lui reconnaître la liberté confessionnelle, la liberté d'expression, de création des partis, de la presse, etc.

Dans ce qui suit, nous allons exposer sommairement, les faits qui ont amené  à cette situation dégradante des droits intellectuels de l'Homme.

Le pouvoir intellectuel a commencé à s'effriter depuis que les capitalistes ont imposé leur diktat aux hommes politiques. Pour ce faire, ils n'ont pas besoin de s'engager dans un combat intellectuel ou dogmatique avec leurs adversaires, puisqu'ils évitent les agitations tapageuses (peut-être ne sont-ils pas suffisamment armés pour défendre leurs arguments devant les autres). Il leur suffit de noyauter les centres de décision, ou d'accéder aux sources de l'information. Ils ont ainsi détenu les organes de presse, les maisons d'édition, créé des centres de recherche, acheté des consciences, rendu célèbres certains écrivains, orienté des programmes d'enseignement, soutenu des missions scientifiques et exploité bon nombre de chercheurs. Tant et si bien qu'ils ont, par l'entremise des mass-média, façonné la pensée des individus et des groupes qui se croient pourtant indépendants dans leur action politique et sociale. Bien plus, ceux qui détiennent les cordons de la bourse jouent également avec les pulsions des individus qu'ils attisent à leur guise, sous le couvert de promouvoir l'économie et de conjurer la stagnation. Il est donc illusoire d'espérer que les libertés économique, politique et intellectuelle tiendront face à cet envahissement médiatique imputable à la profusion des chaînes de télévision, des stations radio, et des journaux. Désormais, plus personne n'est à leur abri et l'exercice effectif des trois libertés dont on a parlé est renvoyé aux calendes grecques. Des voix se sont alors élevées ici et là pour soi-disant défendre une cause qui tient à coeur à tout individu, à savoir la défense des droits de l'Homme.

Historiquement, il est aisé de relever les différences existant à cet égard entre les trois continents connus à l'époque: l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Dans les régions de ces deux derniers continents placées sous la bannière islamique, il n'y avait aucune institution semblable à l'Eglise qui s'ingérait dans les affaires des particuliers et leur dictait ce qu'ils devaient ou ne devaient pas faire. En effet, l'Islam garantissait la liberté individuelle (comme nous le verrons plus loin) et dans les pays islamiques, l'ignorance ne s'est pas propagée comme c'était  le cas en Europe. Mais notre propos n'est pas ici de dire que les libertés sont une bonne ou une mauvaise chose, ni de justifier les événements qui ont jalonné l'histoire de l'Islam, ou de défendre les actes et les comportements de certains  gouvernants musulmans. Nous n'entendons pas non plus montrer que le monde islamique actuel est exempt de défauts ou qu'il n'y a aucune forme de despotisme. Ce qui nous importe, en revanche, c'est de dévoiler la vérité telle quelle, que ce soit à propos de l'Orient ou de l'Occident, des musulmans ou des non-musulmans. Puissions-nous ainsi retrouver la meilleure voie que Dieu a tracée pour nous, les humains.

Le gouvernement religieux et les fondements de la démocratie et de la liberté

Dans les sociétés libérales, qui ne font aucun cas de la Toute--puissance divine, c'est l'Etat qui gouverne. En réalité, si l'on se réfère à l'Histoire, on peut distinguer trois types de gouvernements

a) Les gouvernements religieux du temps des Papes catholiques, dont nous avons évoqué quelques-uns de leurs agissements. Ces gouvernements estimaient que l'obéissance à Dieu ne va pas avec la satisfaction des besoins du peuple.  Aussi croyaient-ils que la dévotion les dispenserait de toute obligation envers  l'individu.

b) Les gouvernements démocratiques, qui sont en quelque sorte le contre-pied des gouvernements précédents, s'intéressent exclusivement à l'individu, et ne font donc aucun cas de la grâce de Dieu.

c) Les gouvernements religieux contemporains. Leur tâche est plus délicate, car ils ont une double obligation qui consiste à concilier entre le dévouement au Créateur et la satisfaction des besoins des gens. Dans cette perspective, l'individu est considéré à la fois comme un sujet dont il faut respecter l'identité humaine et comme un être soumis  à Dieu.

De ces trois types de gouvernement, c'est le troisième qui relève le plus grand défi aussi bien pour des raisons historiques que pour des raisons touchant à l'actualité. Notons au passage que dans les trois cas, il est fait mention du créateur. Aussi la question de l'existence du Créateur et nos obligations à Son égard se pose-t-elle. De fait, penser aux droits de l'Homme n'est pas plus sacré que penser aux droits du Créateur. Les penseurs libéraux, sans pouvoir nier cette dimension divine, se sont pourtant arrangés pour l'occulter, et se consacrent exclusivement aux droits de l'Homme. Quant aux adeptes des religions révélées, leurs idées à cet égard méritent  un examen plus approfondi.

D'abord, en ce qui concerne  la liberté confessionnelle, qui fait partie des droits fondamentaux de l'Homme, il faut savoir qu'en fait de religion il n'y a point de séparation entre article de foi et pratique rituelle. Ainsi, la foi se traduit-elle dans la communauté des croyants par des actes comme le "djihad", les peines légales, le prix du sang, et la loi du talion. Le droit de culte est certes inscrit dans la Déclaration des Droits de l'Homme. Mais celle-ci se réfère à une religion laxiste et dénaturée et non pas à un culte basé sur une foi inébranlable en Dieu.

Ensuite, on doit se demander ce que signifie la ''démocratie'' pour un gouvernement religieux. Si elle implique la négligence de la foi et l'acceptation de thèses impies, elle serait malvenue. En effet, un gouvernement démocratique qui ne se soucie que de l'individu, au lieu de chercher également la grâce du Créateur, exclut par là même toute dimension religieuse, et devient de ce fait laïc. Or, un tel modèle de gouvernement ne saurait convenir aux adeptes des religions. Comment peut-on en effet prétendre être croyant sans respecter ce que dicte la foi. C'est pour cela que les gouvernements religieux contemporains trouvent que la Déclaration des Droits de l'Homme fait l'impasse sur les droits du Créateur. Partant, ils ne peuvent suivre l'ensemble des principes qu'elle renferme. En outre, les gouvernements religieux considèrent que la démocratisation du gouvernement revient à  le séparer de la religion pour le fonder sur des critères laïcs.

  Mais ce qu'il convient de retenir a cet égard, c'est le souci de favoriser une conception  laxiste de la religion qui privilégierait la raison. En effet, pour les gouvernements démocratiques, la raison est une pensée grâce à laquelle on vient à bout de tous nos problèmes. Mais au sujet de la raison et de son importance, il ne peut pas y avoir de désaccord. Ceci pour deux raisons :

1. L'Islam est une religion qui exalte le rôle de la raison et de la réflexion, et incite à respecter le bon sens.

2. La compréhension et l'élucidation des commandements de la religion nécessite un effort intellectuel. On recourt également à la raison pour saisir les autres aspects de la vie.

Pour y voir plus clair, examinons avec plus de détails l'attitude de l'Islam face à  la raison :

a) Le concept de la raison dans le Coran et la Sunna par opposition à l'irrationnel et au superstitieux :

Le Saint Coran rejette les mythes, les croyances superstitieuses, la magie, l'idolâtrie ainsi que tous les égarements de l'esprit. Il favorise au contraire  la réflexion saine qui émane d'un esprit naturel. N'est-ce pas de ce genre de balivernes que naissent les régimes  ségrégationnistes, et les tendances racistes fondées sur la prétendue supériorité d'une nation ou d'un clan ? Par ailleurs, le Coran invite à réfléchir sur les signes divins qui se manifestent aussi bien dans l'homme que dans l'univers qui l'entoure. Et c'est la raison qui permet  de dégager les enseignements, la sagesse  et l'omnipotence de Dieu à partir de ce qu'Il a Créé.  Aussi, plusieurs versets coraniques recommandent-ils vivement à l'homme de faire usage de  la réflexion, du raisonnement, de la méditation et de l'observation, pour mieux cerner sa propre nature, d'abord, et ensuite pour essayer de percer les mystères de  l'univers. Ainsi, il pourra aussi s'affranchir de toutes ces entraves que lui imposent son milieu naturel, son histoire, et ses traditions.

Par ailleurs, abondant dans le sens du Coran, des dizaines de hadiths tenus du Prophète Mohammad, que le salut et la paix soient sur lui, illustrent la place de choix que l'Islam accorde à la raison. Voici, à ce propos, un hadith rapporté par Abu Jaafar Mohamed Al-Bakir: "Quand Dieu a créé la Raison, Il l'a doué de la parole, et lui dit de venir vers Lui, puis de s'en aller. Elle s'exécute. Puis Dieu lui parle ainsi : par Ma Puissance et Ma Gloire, Je n'ai point créé d'être qui Me soit plus cher que toi et jamais Je ne t'insufflerais que dans les êtres que J'aime. C'est toi que Je dirige, châtie ou absous."

b) Raison et principes rationnels

Etymologiquement, le mot "'aql" (raison) signifie en arabe le discernement et la pénétration des vérités. En réalité, ce terme a plusieurs acceptions  :

- aptitude qui permet de distinguer le Bien du Mal, de savoir se prémunir des agents corrupteurs. Ainsi conçue, la raison justifie que l'homme soit responsable de ses actes;

- faculté et disposition de l'âme à choisir ce qui est bien pour elle et à éviter ce qui lui porte préjudice;

- capacité intellectuelle employée pour l'organisation des choses de la vie. Elle peut être mise en oeuvre de deux manières : soit conformément à la Loi, il s'agit dans ce cas d'une raison dite "pratique"; soit, quand elle tient de Satan, à des fins illicites;

 - les degrés de capacité de l'homme et sa prédisposition à acquérir des connaissances  théoriques;

- l'aptitude à la parole, ce qui distingua l'Homme des autres êtres vivants;

- ce que les philosophes ont décrit comme étant une essence éternelle par opposition à la substance.

En somme, la Raison est une notion supérieure. Elle exclut les contradictions, confirme les évidences, tire les conclusions des prémisses et analyse les données qui sont véhiculées par ses sens.

c) Le rôle de la Raison dans l'élaboration des lois canoniques de l'Islam

Ce sujet, vaste et ardu,  ne  sera abordé que dans la mesure où il apporte quelques éclaircissements à la présente recherche. Par ailleurs, en matière de déduction et d'élaboration de principes juridiques en Islam, le Coran est la référence primordiale. Vient ensuite la Sunna qui permet d'examiner les détails, d'expliquer les faits et de donner des avis  juridiques. Outre ces deux sources, les Chiites imamites s'appuient sur la Raison puis sur l'Idjmaa (opinion consensuelle de la communauté).

La mise à profit  de la Raison se manifeste clairement dans la manière rigoureuse et cohérente avec laquelle sont élaborés les principes juridiques islamiques. Les juristes musulmans, faisant preuve d'un remarquable esprit méthodique et d'une perspicacité exceptionnelle, ont pu distinguer le sens propre du sens figuré et, partant, de dégager les différents préceptes juridiques. Et en cas du silence du texte, c'est la Raison qui permet d'élaborer des avis juridiques en fonction des circonstances et des exigences du moment.

A cet égard, les grands débats historiques qui ont porté sur l'utilité de la Raison dans l'établissement des lois canoniques ont donné lieu à deux thèses principales: la première privilégie le Coran et la Sunna au détriment de la Raison; la seconde, à l'inverse,  exalte la raison, faisant fi par là même du Coran et de la Sunna. Mais chacune de ces deux tendances est imparfaite. Celle qui se suffit du Coran et de la Sunna oublie que ces deux sources insistent sur le rôle de la raison; et celle qui ne considère que la raison oublie le Créateur de celle-ci. L'approche la plus logique donc, c'est celle qui concilie la raison et la loi canonique en vertu du principe: "Ce que la loi religieuse ordonne, la raison l'ordonne".

En réalité, la raison et les lois divines ne sont pas antinomiques, même si elles sont de nature différente. Le Coran et la Sunna tracent les grandes lignes de la loi et traitent même  parfois de certains détails. La raison permet ensuite de déterminer chaque fois l'attitude des textes sacrés vis-à-vis d'un fait lié à un temps et à un espace donnés. Ainsi, l'on peut dire que la Raison fait sans cesse des recoupements entre les données dégagées à partir du Coran et de la Sunna, et les expériences antérieures ou les données d'actualités pour aboutir en fin de compte à une position harmonieuse.

Par ailleurs, la raison doit rester très vigilante à l'égard de  toute situation qui mettrait en cause la dignité de l'homme ou qui ferait entorse à un principe de la loi canonique. La question de l'esclavage est un des sujets les plus délicats à cet égard. Depuis longtemps, les oulémas essayaient par divers moyens de nuancer la position de l'Islam concernant ce problème. Certains d'entre eux ont ainsi argué du fait que l'esclavage n'est que le résultat d'une conjoncture historique; d'autres soutiennent que son abolition immédiate était impossible. L'essentiel est que toutes ces argumentations abondent dans le même sens, à savoir que l'esclavage va à l'encontre de la dignité de l'homme. A cet égard, il convient de rappeler  que le Coran, en parlant des prisonniers de guerre, n'a pas préconisé l'esclavage mais plutôt la libération. Le Prophète, à son tour -conformément aux prescriptions divines- n'a fait prisonnier certaines personnes que pour les dissuader de combattre pour la mauvaise cause. Le Coran dit expressément à propos des prisonniers de guerre: "Vous choisirez entre leur libération et leur rançon" (XLVII, 3). Cela explique que ceux qui étaient esclaves à l'époque païenne se sont empressés d'embrasser la religion islamique qui leur a apporté les lumières de la liberté et de la foi en un Dieu qui oriente ceux qui l'adorent sur la bonne voie.

Ainsi, la raison et la foi  ne s'excluent pas mutuellement; et cette dernière ne saurait entraver l'application des préceptes de l'Islam dans le monde moderne, pas plus qu'elle ne s'oppose à une vision de la religion qui épouse le rythme de vie contemporaine et qui s'oriente vers l'avenir. La foi ne peut également que favoriser toute démarche intellectuelle en vue d'interpréter les données religieuses et de dégager les prescriptions canoniques, tant qu'elle reste attachée au Coran et à la Sunna. On en conclut que, pour s'occuper de l'homme, les gouvernements religieux n'ont nullement besoin de se défaire de leur caractère religieux ni de faillir à leur devoir d'obéissance envers Dieu. Bien au contraire, ils leur faut garder les motivations religieuses, car il y va de leur légitimité et de  leur raison d'être. Ils  doivent également ne pas perdre de vue la dimension humaine de la religion pour préserver la bonté dont Dieu les a doués, et rester éminemment indulgents en vertu de ce verset coranique: "Si tu avais été rude et dur de coeur, ils se seraient séparés de toi" (III, 159), ou encore: "Pratique le pardon, ordonne le bien; écarte-toi des ignorants"(VII, 199).

Liberté et Responsabilité

En proclamant le respect de  la dignité de l'Homme, de son honneur et  de sa liberté qui doit s'arrêter là où commence celle  des autres, l'Islam cultive chez l'individu le sens de la responsabilité et de la préservation de ses intérêts propres mais aussi de ceux de son entourage. Et c'est là que l'Islam tranche avec le libéralisme pour qui seuls les droits individuels comptent. En effet, au lieu de s'en tenir exclusivement à ces  droits, l'Islam développe autour de la notion de liberté un ensemble de règles fixant les responsabilité de l'individu envers lui-même, envers les autres et envers Dieu. Ainsi, en Islam, la liberté se définit-elle par rapport à un ensemble de responsabilités et d'obligations. A vrai dire, l'occident, sans y penser, a déjà respecté ces différentes responsabilités dans la réalité, et ce après avoir tirés les leçons des expériences et des pratiques accumulées au fil des temps. Autrement, l'homme occidental et l'humanité en général ne connaîtrait pas le moindre progrès et continuerait à vivre dans une société primitive vouée à l'égarement. C'est donc au sens de la responsabilité que l'on doit le développement spectaculaire que connaît l'humanité.

Gouvernement islamique et cadre de la liberté

Les gouvernements islamiques ont le devoir, notamment dans les circonstances actuelles, de donner non seulement un point de vue théorique sur la question mais aussi d'établir des règles juridiques applicables par la suite.

D'aucuns se demanderaient si la constitution d'un gouvernement islamique n'est pas en contradiction avec la liberté de l'individu et de la société; on se demanderait également s'il y a vraiment une nécessité qui justifie ce genre de gouvernement et si ce dernier, de par sa nature même, n'aurait pas d'effets néfastes sur la liberté de l'homme.

Pour répondre à ces questions, examinons succinctement les points suivants :

a - l'origine et les principes du gouvernement islamique

b - le mode de nomination et d'élection

c - l'indépendance du pouvoir législatif

d - l'indépendance du pouvoir exécutif

e - les mécanismes de contrôle.

Al-Taftazani a défini le gouvernement islamique comme étant l'administration des affaires temporelles et spirituelles en tant que calife (substitut) du Prophète (Takrib Al-Maram et Makasid Al-Talibin, p. 321, cité par Rachid Réda à propos du califat, p. 10). Ibn Khaldoun, pour sa part, distingue entre trois types de gouvernements: le gouvernement réaliste qui domine par la force; le gouvernement politique fondé sur la raison et, enfin, le gouvernement islamique basé sur la Chari'a.

Maintenant, la question qui se pose c'est de savoir si, conformément à la Chari'a, un gouvernement islamique est appelé à concilier le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, et s'il doit appliquer les prescriptions de la Chari'a, et quels seraient les fondements de cette nécessité.

A cet égard, les Sunnites et les Muatazilites sont d'accord pour dire que le califat est une obligation religieuse. Mais ils n'invoquent pas les mêmes motivations pour justifier sa nécessité. Ainsi, pour les Sunnites, c'est l'Idjmaa (opinion consensuelle de la Umma), qui établit cette nécessité, alors que les Muatazilites attribuent ce rôle à la raison. Les Chiites, eux, affirment qu'elle tient à la fois de la Chari'a et de la raison.

Dans son ouvrage Fi Charh al-Aka'id al-Nassafia (Commentaire sur les Dogmes de Nassafî) al-Taftazani rapporte le hadith suivant: "Quiconque n'aura pas prêté allégeance sera mort en païen". Et Ibn Hazm cite à cet égard le verset que voici: "O vous qui croyez en Dieu, obéissez à Dieu, obéissez au Prophète et à ceux d'entre vous qui détiennent l'autorité"(IV, 59).

Dans ce même ordre d'idées, les partisans de la raison soutiennent qu'une société sans gouvernement ne saurait perdurer, et que la société musulmane doit nécessairement avoir un  gouvernement islamique.

Au critère rationnel mu'tazilite, il faudra ajouter le principe coranique selon lequel le croyant ne "doit pas s'exposer aux dangers", et qui justifie tout autant l'instauration d'un gouvernement visant à établir l'ordre et à conjurer l'anarchie.

Les Oulémas chiites imamites, eux, sont pour la conciliation de la raison et de la Chari'a en ce qui concerne  la nécessité d'un gouvernement. La raison exige en effet que soit instaurée une autorité publique, conformément à la Tradition selon laquelle: "Un prince est indispensable, vertueux, ou pas". La Chari'a, quant à elle, recommande à cette autorité d'observer les lois et les principes islamiques dans tous les domaines de la vie, économique, social, politique et culturel, que ce soit au plan individuel ou collectif.

Les gouvernements occidentaux outrepassent leurs principes fondateurs

La volonté de l'individu, que le libéralisme prétend respecter, est sans cesse remis en cause, notamment dans les régimes gouvernementaux occidentaux. L'individu est en perpétuel porte-à-faux, tiraillé entre des clans politiques contradictoires qui manipulent ses opinions au gré de leurs intérêts. A cet égard, l'émergence des superpuissances est la preuve éclatante de la transgression des Droits de l'homme les plus élémentaires, tant sur le plan régional qu'international. En effet, ces gouvernements n'ont jamais demandé l'avis de leurs peuples avant de polluer l'espace ni solliciter leur accord avant de construire des armes de destruction massive ou de s'ingérer dans les affaires des autres pays, décimant ainsi des milliers d'âmes innocentes. Le comble est que ces violations des droits de l'Homme sont commises au nom des intérêts suprêmes et au nom des droits de l'Homme! C'est l'histoire de l'assassin qui assiste aux obsèques de sa victime.

Revenons à présent au mode de scrutin dans un gouvernement islamique. Le Prophète, paix et salut soient sur lui, est  à cet égard un modèle parfait à suivre. Refuge contre les injustices et source de lumières et de mansuétude pour l'humanité, le Messager de Dieu était aussi d'une grande noblesse d'âme, et d'un courage hors du commun. Mais malgré toutes ces qualités sublimes, il a inculqué aux fidèles la nécessité de la consultation, lui, dont les paroles étaient d'essence divine. Son autorité se basait sur la puissance des preuves et la force de la persuasion. Ses propos vont droit au coeur des gens parce qu'ils leur parlent à la fois de leurs espoirs et de leurs misères. L'Histoire n'oubliera jamais cette attitude pathétique du Prophète qui s'est montré prêt à appliquer la loi du talion lorsqu'un homme l'a accusé injustement de l'avoir  roué des coups de fouet ou de bâton !

Par ailleurs, il a dessiné, à maintes occasion, les qualités morales du Calife idéal qui lui succéderait. Le califat, pour lui, ce n'est ni la domination des gens ni l'accaparation du pouvoir. C'est, au contraire, une responsabilité envers le Créateur, et une autorité au service de l'homme, de la justice et de l'équité. A leur tour, les docteurs de loi musulmans ont fixé les conditions que doivent remplir à la fois le gouvernant et le gouverné. Al-Mawardi, dans son ouvrage "Les règles de la souveraineté" (Al-Ahkam al-Sultania, p.4), a mentionné, entre autres qualités des électeurs, l'intégrité, la science et la sagesse. Par ailleurs, les oulémas distinguent entre deux degrés d'intégrité. Le premier, c'est de faire preuve d'une conduite morale irréprochable, d'éviter les graves péchés, d'accomplir les pratiques cultuelles, et dans la mesure du possible, ne pas commettre des péchés véniels (cf. Radd al-Mukhtar, vol. 4, p. 521). Le second degré, c'est quand  l'individu est exempt de toute sorte de vices et de toute forme d'impiété. C'est ce dernier degré d'intégrité qui est requis chez l'électeur.

Par ailleurs, on entend par "science" d'abord le savoir permettant de déterminer les conditions d'éligibilité d'un candidat à l'Imamat (pouvoir religieux suprême). De surcroît, l'électeur doit justifier d'une connaissance ne serait-ce qu'élémentaire de la  Chari'a. Il n'est pas nécessaire en effet que tous les électeurs soient des Oulémas attitrés, si parmi eux se trouve une Autorité en matière des sciences religieuses (cf. Rachid Réda, Du Califat, p. 16).

Quant à la sagesse, elle est définie comme étant la capacité de discernement dont doit faire preuve l'électeur afin de choisir la personne la mieux qualifiée pour assumer la fonction de gouvernant.

Mais étant donné que ces qualités ne sont pas données à tout le monde, certains oulémas ont réservé le droit d'électeur à la seule élite intellectuelle ou à l'instance qui détient le pouvoir de décision (i.e. "Ahl-al-hall-wa-l'akd"). De la sorte, l'élection s'effectuera en deux temps: le peuple choisit d'abord l'élite qui, à son tour, élit l'Imam ou le Calife.

Les conditions que doit satisfaire un candidat à l'Imamat sont plus strictes et plus sévères. On en distingue deux types :

D'une part, les conditions observables à première vue comme la virilité, la liberté (cf. Al-Taftazani, "Taqrib al-Maram", p. 332; "al-Mawâqif", p. 350 et "Al-A'qa'id al-Nassafi'a", p. 145), la majorité, l'esprit sain,  l'adhésion à l'Islam et la validité des cinq sens. D'autre part, les conditions morales dont les plus importantes sont l'intégrité  dans son degré le plus haut (cf. Al-Mawardi, "Les règles de la Souveraineté", p. 4; "Taqrib al-Maram", p. 322 et  "Al-Mawaqif"), l'Ijtihad (l'effort d'interprétation des données religieuses) la sagesse, un très grand courage pour défendre la patrie, l'appartenance quorachite, (cf. "Les règles de la souveraineté", p. 4). Cependant, les docteurs de la loi n'accordent pas tous la même importance à chacune des conditions qu'on vient de citer. Ainsi, certains d'entre eux, par exemple, ne considèrent pas l'Ijtihad (effort d'interprétation) comme une condition nécessaire chez le gouvernant.

Le chiisme imamite retient comme conditions d'éligibilité l'ijtihad, l'intégrité, le courage, la piété, la détermination, et la connaissance des réalités de notre temps. C'est sur cette base que la République islamique d'Iran a établi sa Constitution qui prévoit un scrutin en deux phases. Le peuple choisit d'abord les Oulémas intègres, doués de sagesse et très au fait des réalités du monde. Puis c'est au tour de ce conseil de savants d'élire l'Imam gouvernant (cf. Constitution de la République islamique d'Iran).

Ainsi, il ressort de ce bref exposé des différentes opinions des docteurs de la loi, que  la liberté, en Islam, est liée à la volonté  de l'individu. Ce dernier, pour accomplir scrupuleusement ces obligations religieuses, doit élire un gouvernant meilleur par ses qualités. Si l'électorat s'abstient, le candidat perd son soutien populaire et donc sa légitimité; si au contraire le peuple participe au jeu électoral, il permettra aux meilleurs candidats de gagner. Par ailleurs, il est notoire que l'intégrité préserve contre les égarements, l'arbitraire et le despotisme. Mais l'homme étant ce qu'il est, il peut  arriver à celui qui préside aux destinés du peuple même si c'est  rare- de se fourvoyer; quelles seront alors les mesures à prendre? Nous répondrons à cette question en abordant les "mécanismes de contrôle".

c) Séparation du pouvoir législatif

d) Séparation du pouvoir exécutif

Le droit constitutionnel moderne fait un grand cas de ce principe de séparation du législatif et du l'exécutif, par ailleurs consacré par les régimes démocratiques et parlementaires. Le cumul de ces deux pouvoirs, selon ses adversaires, met en péril la liberté individuelle et conduit à l'arbitraire et à l'absolutisme. Pourtant, des régimes démocratiques autorisent certains membres du gouvernement, ministres ou leurs adjoints, ou certains techniciens, d'exercer également en tant qu'experts dont on met à profit les compétences pour établir des lois. En outre, d'autres régimes ont attribué au président le pouvoir de contester et de faire changer les lois .

Les juristes musulmans, eux,  ont des opinions différentes à ce sujet. Les uns considèrent que l'Imam a le contrôle des pouvoir législatif, exécutif et judiciaire. Les autres ne lui attribuent que le pouvoir exécutif car le législatif est un domaine qui nécessite un savoir et des compétences dont seule une autorité religieuse, un mujtahid, peut se prévaloir (cf. Abd-Arrazaq Sanhouri, "Jurisprudence relative au Califat" (Fiqh al-Khilafa)).

Pour ce qui est du pouvoir judiciaire, les oulémas musulmans ont admis que la désignation des magistrats  est une prérogative du calife, mais ils ont précisé que les juges ne sont pas démis de leurs fonctions à la mort du Calife qui les a nommés (cf. De la nomination des juges). On a donc appliqué ici le principe général de droit selon lequel un contrat de procuration reste valable même en cas du décès du procureur (cf. Al-Kassani, "Fi'l badaii'", vol. 7, p. 16, et "Jurisprudence relative au Califat," p. 52).

De ce qui précède, on déduit que la justice est totalement indépendante, les gouvernants ne pouvant intervenir qu'en cas de manquement à l'une des obligations assignées par la Chari'a au juge. Cela démontre que le gouvernant est le serviteur du peuple et que le peuple est souverain.

  Par ailleurs, selon une autre opinion juridique, si le gouvernant suprême est intègre, et mujtahid (autorité en matière de l'interprétation de la religion) entre autres qualités requises, il a le pouvoir de nommer les juges qui rempliront les conditions, d'approuver  l'autorité exécutive élue et de désigner les experts qui veilleront au contrôle de la validité  des lois.

e) Les mécanismes de contrôle

L'Islam, qui ne laisse rien au hasard, a prévu les procédures à suivre en cas du non respect des règles établies.

Ainsi, les Oulémas musulmans préconisent de démettre de ses fonctions tout gouvernant qui manquerait à l'une des conditions requises (l'intégrité, la validité des sens...), car, dit le hadith, "n'obéissez pas à un homme si cela vous oblige à désobéir à  Dieu". Par ailleurs, l'abus du pouvoir est considéré comme une injustice et une infraction aux règles de droit (cf. Jurisprudence relative au Califat, p. 179, cité par Mahmoud Fathi in "Théorie islamique sur le mauvais usage des droits", p. 1).

Le principe de contrôle du pouvoir est merveilleusement illustré par  ces propos du premier Calife Abu Bakr: "Assistez-moi tant que je suis sur la bonne voie et corrigez-moi si je m'en égare". Le contrôle des gouvernants n'est jamais autant nécessaire que dans les sociétés modernes où les choses sont devenues éminemment  compliquées. Par ailleurs, les penseurs et les juristes musulmans ont distingué plusieurs niveaux de contrôle. Au niveau de la justice d'abord:  tous les gens sont égaux devant la loi (on pourrait citer plusieurs exemples concernant les Califes Eclairés).

Le deuxième niveau, concernant le contrôle du gouvernement ou du souverain, a donné lieu à des opinions juridiques différentes. Ainsi, selon al-Mawardi, par exemple, on ne peut destituer un gouvernant sauf pour un motif remettant sérieusement en cause son aptitude à accomplir ses obligations. Autrement son  mandat ne pourrait être interrompu d'une manière arbitraire. En cas de déposition ou de destitution pour des motifs moraux ou pour un empêchement physique, les conditions d'élection d'un nouveau gouvernant restent toujours en vigueur. Al-Taftazani, pour sa part, soutient qu'un homme malhonnête, aux moeurs dépravées, ne mérite pas d'accéder à la dignité califale. Il nuance toutefois ses propos en précisant que l'immoralité et l'iniquité n'ôtent pas au souverain sa qualité de calife (cf. Taqrib al-Maram, p. 322).

Certains docteurs de la loi musulmane établissent à cet égard une distinction entre la fonction du  juge et la dignité califale (cf. L'explication des fins "Shar'h al-Maqasid), vol. 2, p. 27). D'autres considèrent qu'en cas d'immoralité du souverain, sa destitution est non pas obligatoire mais facultative ( "Al-Mawaqif", vol. 8, p. 353).

La Constitution iranienne, elle, a conféré le pouvoir de destitution du gouvernant au Conseil des Elus du Peuple, composé de savants vertueux, assurant ainsi la continuité du régime et prévenant toute forme de totalitarisme ou de transgression des lois.

La liberté individuelle

Le gouvernement islamique considère l'homme comme le pivot de la société et comme la plus noble créature sur terre. D'où les droits et libertés qui lui sont garantis dans tous les domaines:

a) Les affaires privées: le gouvernement islamique ne s'ingère pas dans les affaires privées des individus.

b) Impact de la liberté individuelle sur la société: la liberté est garantie à l'individu tant qu'elle ne nuit pas à autrui.

c) En matière de pensée et de religion, les hommes sont libres: "pas de contrainte en religion! la voie droite se distingue de l'erreur" (Coran, II, 256).

d) Les programmes éducatif et d'information: ils aident l'individu à atteindre le niveau d'instruction à même de lui permettre de distinguer la voie droite de l'erreur.

e) Rejet du fanatisme tribal, nationaliste et racial: le gouvernement islamique considère les individus égaux en droit et récuse toute forme de fanatisme ou de ségrégation.

f) Les religions révélées: le gouvernement islamique garantit aux adeptes des religions révélés, conformément à leur statut de dimmi (protégés de l'Etat islamique), la liberté du culte et du travail et leur préserve tous leurs droits et libertés individuels et ce, dans la mesure où cela ne porte pas atteinte aux affaires des musulmans.

g) Application du principe de consultation dans la vie politique: ce principe est appliqué pour élire le conseil législatif, le conseil des experts et le Président de la république.

Pour conclure, nous dirons que l'Islam reste la religion du présent et de l'avenir. Il professe le Bien, l'amour et le respect de l'homme malgré l'acharnement de ses ennemis qui veulent à tout prix ternir son image. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à voir les articles qui apparaissent dans les revues occidentales telles le Washington Post ou Newsweek, répétant à qui veut les entendre que la Terre d'lslam et l'Orient sont le foyer du terrorisme et des violations des droits de l'Homme. Cette campagne médiatique diffamatoire est si véhémente qu'elle parvient à étouffer la voix des scientifiques, des chercheurs et des honnêtes hommes de l'Occident. Et, qui plus est, certains musulmans se sont laissés abusés par ses insinuations perfides et s'en font l'écho, oubliant ainsi qu'elles sont dirigées contre eux.

"Ceux-ci veulent éteindre, de leurs bouches, la lumière de Dieu; mais Dieu parachèvera sa lumière, en dépit des incrédules" (Coran, LXI, 8).

BIBLIOGRAPHIE

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11. La Politique, traduction de Ahmad Lotfi al-Sayed.

12. Majid Khadouri et H.G. Libni, "Les droits de Dar al-Islam", traduction de Zine el-Abidine Rahnama.

*Représentant permanent de la République Islamique d'Iran auprès de l'Organisation de la Conférence islamique