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Revue l'islam aujourd'hui N° 12-1415H/1994

 

Perspectives de coopération  entre le monde islamique et les autres sociétés, perçues à travers le dialogue
Dr. Ahmed Sidqi Dajjani

 

A l'heure actuelle, les perspectives de coopération entre le monde islamique et les autres sociétés du monde ouvrent de larges horizons dans l'histoire de l'humanité. Ces perspectives prometteuses attendent un engagement résolu de la part de ceux qui croient; de ceux qui accomplissent des oeuvres bonnes, de ceux qui s'encouragent mutuellement à rechercher la vérité, de ceux qui s'encouragent mutuellement à la patience. On parle aujourd'hui de ces perspectives dans le cadre du présent et du devenir de la Nation islamique.

Avant de commencer, faisons une prière et rappelons, ensuite, les sens des termes qui reviennent dans notre sujet et les réalités inhérentes au monde islamique, aux autres sociétés et à la situation actuelle des relations entre les États, les Nations et les civilisations. Enfin, nous abordons les perspectives de dialogue.

Prières préliminaires :

Louange à Dieu qui a créé les gens d'un mâle et d'une femelle, les a constitués en peuples et en tribus pour qu'ils se connaissent entre eux. Il les a invités à s'encourager mutuellement à la piété et à la crainte révérencielle de Dieu. Il a promis à ceux qui croient de faire d'eux Ses lieutenants sur la terre. Il leur a promis aussi d'établir fermement leur religion qu'Il lui a plu de leur donner et de changer, ensuite, leur inquiétude en sécurité. Paix et salut sur Ses prophètes dont Son dernier Messager, Mohamad, le prophète envoyé pour tous.

Le concept du "monde islamique".

On ne peut parler "du monde islamique" sans préciser le sens de ce terme dont la définition varie d'un chercheur à un autre. C'est ce que Zineb El Achour a noté dans sa recherche, sur le terme en question, publiée dans la revue El Azhar (Mars 1994/Chawal 1414).

Ces diverses acceptions du terme sont dues à une conception différente qu'on se fait du monde islamique de ses frontières et de ses caractéristiques. Il est donc peu probable que les études relatives à ce sujet apportent des éclaircissement concluant à cet égard. Il s'agit en fait d'un terme récent comme je l'ai signalé dans mon livre "l'avenir dans une perspective islamique". Les écrivains occidentaux l'on utilisé pour désigner la terre d'Islam. De l'Ouest à l'Est, cette terre va du Maroc sur l'Océan Atlantique jusqu'à Sin Kiang en Chine; et du Nord au Sud, elle s'étend du centre de l'Asie jusqu'à l'Afrique équatoriale. Ainsi, le terme "du monde islamique" a été fréquemment employé dans les milieux islamiques après la publication dans les années 20 du livre "le présent du monde islamique" de Chakib Arsalan. L'auteur y expose ses observations à propos de l'ouvrage "le nouveau monde de l'Islam", écrit par l'américain Lotrop Steward et traduit par Oujaj Nouihed. Quant à Jamal Hamdan, il constate que le mot "monde" tel qu'il est utilisé dans ce livre, tout comme dans l'expression "monde occidental", n'est pas courant dans son acception géographique. Cela reflète la grande diversité du monde islamique dans ses dimensions non religieuses. Pour schématiser, on peut dire que le monde islamique est une grande étendue du monde qui avait abrité les civilisations antiques, et qui se caractérise par des aspects très hétérogènes. Cette hétérogénéité n'existe pas dans les pays islamiques grâce à la force unificatrice de l'Islam, qui a profondément imprégné la culture et la civilisation des peuples musulmans. Si bien qu'on peut faire la distinction, sur le plan civilisationnel, entre un pays et un autre. Ce terme du "monde islamique" est donc étroitement lié à celui de "l'espace civilisationnel", en l'occurrence la civilisation arabo-islamique qui constitue l'un des espaces influents dans notre monde. C'est une civilisation arabe car elle s'exprime dans la langue arabe, la langue du Coran. Elle est islamique puisque sa religion est l'Islam et elle doit sa naissance et son essor aux Gens du Livre, croyants en Dieu, notamment les chrétiens et les israélites de la région ayant appartenus à cette civilisation, sans oublier les adeptes d'autres religions et civilisations d'Asie, d'Afrique et autres. Par ailleurs, certains se contentent de mettre l'accent sur le caractère islamique de cette civilisation. D'autres ont employé le terme "espace islamique" pour désigner la civilisation et le monde islamiques.

Le terme de la "Oumma islamique"

Quant on évoque le "Monde islamique", un terme nous vient automatiquement à l'esprit, celui de la "Oumma islamique". L'emploi de ce terme diffère d'un chercheur à un autre : Certains l'utilisent avec prédilection, d'autres avec réserve, ou alors on le rejette carrément.

Cette divergence dans l'acception du terme à la polysémie du mot "Oumma" et au changement de sa signification chez nous, suite à l'apparition du concept de l'État Nation sur le modèle européen, et à l'impérialisme occidental qui a imposé son hégémonie au monde islamique et a supprimé, en 1924, le régime du Califat qui avait duré treize siècles. L'Occident a réussi également à diviser les territoires de l'ancien empire islamique et à établir des "frontières politiques", introduisant de la sorte une conception occidentale des frontières qui n'était pas connue sous le Califat.

Par ailleurs, on avait tendance à n'utiliser le mot "Oumma" que pour désigner l"État Nation". En outre, certains n'ont pas hésité à employer ce mot pour signifier un "peuple" appartenant à un État Nation. D'autres, en revanche, ont maintenu l'usage du mot "Oumma", avec toutes les acceptions du termes relevées dans le Coran, perpétuant ainsi une conception héritée de la civilisation arabo-islamique et qui a duré treize siècles. Ainsi, la pensée contemporaine s'est intéressée de près à ce terme à travers l'école nationaliste et l'école islamique. Mais les divergences sont apparues quant il s'était agi de déterminer les différents usages du terme.

Par ailleurs, Mandour Eddine Ahmed montre, dans son livre "Les théories  politiques islamiques à l'époque contemporaine - théorie et pratique", que le mot Oumma avait plusieurs sens dans le Coran : sens qu'il a repérés dans toutes les Sourates révélées à la Mecque et à Médine. Il aborde également la conception de la Oumma et la théorie du contrat social, la Oumma et les hadiths du Prophète (à lui bénédiction et salut), la Oumma et la genèse de l'État islamique. Il parle ensuite du concept de la Oumma chez les juristes et les penseurs musulmans, et relève également quelques unes de ses acceptions plus modernes. Enfin, il retient le terme pour désigner une société religieuse et conclut que la Oumma fondée par l'Envoyé de Dieu (à lui la bénédiction et salut) est une communauté investie d'une mission universelle puisque l'Islam, religion de la soumission totale à Dieu, s'adresse à l'humanité entière. Il a été révélé, depuis le début des temps par ses prophètes successifs jusqu'à son dernier Envoyé Mohamad. Cette Oumma reconnaît une seule foi et rejette le régionalisme. Elle a réussi à maintenir son union grâce au régime du Califat, instauré avec la bénédiction des Compagnons du Prophète (prière et salut sur lui) après sa mort à Médine. Mais la Oumma islamique existait bien avant le Califat et a conservé de ce fait son indépendance vis à vis de chaque entité politique. Il s'agit là d'une réalité qui se perpétuera tant que des hommes sur cette terre croient en l'unicité de Dieu et s'attache à la Charia. L'on constate donc que la "Oumma islamique" désigne les musulmans du monde islamique et l'espace civilisationnel arabo-islamique fondé sur la révélation coranique. Le concept de l'État Nation renvoit, quant à lui, à une patrie donnée se situant à l'intérieur d'un espace civilisationnel comprenant d'autre patries fondées sur une même "langue" et un même "peuple". La "Oumma islamique" c'est donc la Nation du juste milieu évoquée dans le Coran.

Le terme de "la solidarité entre musulmans"

On ne saurait parler du monde et de la Oumma islamique sans réfléchir sur le concept, nouveau, de la solidarité entre musulmans. Il désigne les relations de coopération existant entre les peuples, les gouvernements et les Etats islamiques, de par leur appartenance à la civilisation arabo-islamique et leur conscience de l'existence d'un lien spirituel qui les unit tous dans un même espace civilisationnel.

Comme j'ai signalé dans mon livre "Perspectives d'avenir", ce terme est apparu dans le monde islamique après la période colonialiste. Il renvoie à un mouvement animé par des sentiments religieux et qui vise à renforcer les relations de coopération entre musulmans dans le but de réaliser le progrès au plan intérieur et lutter contre une éventuelle agression étrangère. De nos jours, la question de la solidarité entre musulmans s'impose avec acuité notamment après la guerre froide et l'implosion du bloc socialiste en Europe de l'Est. Cette solidarité est d'autant plus urgente qu'on a vu apparaître, lors de la crise du Golfe, une puissance occidentale, appuyée sur un nouvel ordre mondial, qui s'installe dans notre région afin de servir les intérêts de l'entité sioniste en renforçant son hégémonie au Moyen Orient. Dans le même temps, nos droits fondamentaux sur Jérusalem et le reste de la Palestine sont bafoués et nos intérêts ignorés. A ces données qu'on vient de citer, s'ajoute deux autres facteurs complémentaires tout aussi déterminants : l'Islam comme donnée intérieure, d'une part, et la nature de notre époque, d'autre part.

Nous assistons à l'heure actuelle, en effet, à une révolution dans le domaine des communications, à l'émergence de grands blocs et à l'éclatement de crises planétaires nécessitant une action commune appuyée par tous. L'idée de la solidarité entre musulmans s'inscrit à l'évidence dans la perspective islamique. Si on considère le passée et le présent du monde islamique, on s'aperçoit que cette idée ne date pas d'aujourd'hui. Elle remonte, en effet, au premier siècle de l'Hégire. Elle se nourrit constamment d'une foi profonde en l'unité de la Nation et d'une vive nostalgie des origines. Toutefois, divers obstacles empêchent cette idée de prendre corps. Les difficultés sont dues essentiellement à des éléments à la fois intérieurs et extérieurs; les surmonter devient une question urgente afin que le monde islamique puisse assumer son rôle et sa responsabilité comme une "Oumma" du juste milieu qui ordonne les bonnes oeuvres, défend ce qui est blâmable et croit en Dieu.

Les autres sociétés du monde

Les autres sociétés, avec lesquelles le monde islamique est désireux d'établir des relations de coopération, appartiennent à des peuples et des nations d'une civilisation différente. Les peuples et les nations ont leurs propres croyances et religions; ils s'apparentent à d'autres espaces nationaux, idéologiques, civilisationnels et politiques, qui sont autant de données dont il faut tenir compte. En son temps, Ibn Khaldoun avait déjà abordé ces diverses sphères d'appartenance au début de son célèbre traité d'histoire universelle.

Dans le langage de son époque et de sa civilisation, il écrit : "Sachez que Dieu a créé les êtres pour peupler ce monde Il a ennoblit l'être humain en le choisissant comme Son lieutenant sur terre. Grâce à Lui, les hommes se multiplièrent et se répandirent sur terre pour accomplir les desseins divins. Il a diversifié les Nations et générations pour illustrer Ses Signes. Les Nations se reconnaissent par leurs liens de parenté, se démarquent par leurs langues et leurs couleurs; se distinguent par la sagesse, la morale, leurs manières de voir; adhèrent à des sectes et des religions différentes et s'établissent dans des régions et des provinces variées... afin que la terre soit peuplée conformément aux desseins divins". Les perspectives de coopération entre les sociétés du monde peuvent être envisagées, sur le plan politique, entre les États et les groupes régionaux. Lorsqu'on parle de la coopération entre le monde islamique et les autres sociétés, il convient de tenir compte des données religieuses et civilisationnelles. De fait, on remarque que l'école, qui adopte la civilisation comme unité d'analyse dans les relations internationales, connaît un essor de nos jours. C'est l'historien Arnold Towenby qui a consolidé en Occident les bases de cette école. Or, cet écrivain s'est inspiré d'Ibn Khaldoun et de l'école historique islamique. Dans son étude publiée récemment et intitulé "le contact des civilisations", Samuel Hashington a classé les pays en fonction de leur culture et de leur civilisation. Selon lui, la division du monde en un premier, un deuxième et un tiers-monde n'a plus aucun sens. "Il serait donc plus utile de classer les États d'après leur civilisation et leur culture au lieu d'établir une distinction en fonction de leurs régimes politiques et économiques ou selon leur expansion économique".

Par ailleurs, j'ai montré dans mes deux livres "Diversité dans l'unité et intégration de la civilisation arabo-musulmane dans un monde interdépendant" et "Construction non spoliation", que la pensée arabe contemporaine a accordé une attention particulière à cette école. Il est utile de noter que la religion constitue désormais la base du dialogue entre les religions, un dialogue susceptible de mettre fin à toutes les crises mondiales.

La situation actuelle du monde islamique

S'engager sur la voie d'une coopération entre le monde islamique et les autres sociétés nécessite obligatoirement une étude minutieuse de la situation présente du Monde islamique. Examiner les résultats de cette étude est également nécessaire afin d'instaurer un ordre régional efficace au sein de l'espace civilisationnel arabo-islamique. A défaut d'un tel ordre, le monde islamique manque de tous les moyens qui lui permettront de s'imposer comme une entité cohérente. Il restera divisé entre diverses entités étatiques et différentes volontés opposées, voire contradictoires.

Dans ma recherche sur "La solidarité islamique et la possibilité d'instaurer un ordre régional dans le monde islamique", recherche qui figure dans mon ouvrage "Perspective d'avenir", je suis arrivé à la conclusion que l'instauration de cet ordre est chose réalisable.

En outre, on ne peut examiner les perspectives de coopération avec les autres nations sans prendre en considération l'atmosphère qui règne à l'intérieur de nos pays. D'autant plus que ces perspectives de coopération coïncident avec une crise réelle qui se manifeste dans tous les secteurs de notre société. En même temps, les nouvelles générations de notre Oumma font preuve d'un dynamisme à toute épreuve et sont animées d'un esprit de révolte et d'une ferme volonté de surmonter toutes les difficultés consécutives à la crise du Golfe et de relever deux défis majeurs, à savoir, la volonté des occidentaux d'affaiblir le monde islamique et de le soumettre à leur hégémonie. A ces deux défis, les musulmans ont certes vite réagi. Toutefois, les réactions hâtives ratent le plus souvent le but escompté alors qu'une stratégie réfléchie, alliant l'idée et l'action, aboutit toujours à de bons résultats. Par ailleurs, la lecture que l'on fait de plus en plus de nos sociétés manque de rigueur puisqu'elle accentue nos défauts, et porte des jugements négatifs sur notre Oumma et nos peuples. Elle dénigre notre passé, donne une image désespérante de notre présent et hypothèque notre avenir. Elle vise de la sorte à répandre parmi nous l'esprit de défaitisme et à nous faire plier à la domination étrangère. Il nous incombe donc de procéder à une lecture correcte et exhaustive qui mettra en lumière tous les aspects de nos sociétés.

La situation présente du monde

La lecture exhaustive proposée ici exige une étude approfondie des situations de crise que nous vivons, et de leurs répercussions, afin d'en identifier les causes et de décider des solutions qui s'imposent. Ce faisant, nous devons prendre en considération l'état actuel du monde, puisque nous ne pouvons envisager nos problèmes indépendamment de ceux des autres nations avec lesquelles nous sommes en contact grâce au progrès spectaculaire des communications. Nous sommes la Nation du juste milieu depuis que Dieu, par le truchement de Ses prophètes successifs, nous a gratifié de Ses Messages, dont le dernier nous a été apporté par Mohamad. Il nous incombe donc d'ordonner ce qui est convenable, d'interdire ce qui est blâmable et de croire en Dieu. Il est de notre devoir également d'apporter des solutions aux crises actuelles du monde, à commencer par les nôtres.

Crise

Le monde est confronté actuellement à une crise qui menace l'environnement, espace vital saccagé par certains hommes imbus de leur supériorité. C'est de cette terre qu'on détruit "que Dieu nous a sorti et c'est vers elle que nous retournerons". L'action destructive de l'homme sur la nature prend plus d'ampleur dans une époque marquée par un extraordinaire progrès technologique. Il y a également une crise au niveau des rapports humains en ce sens que certains hommes oppriment leurs semblables. Le racisme constitue l'exemple le plus odieux de ces impulsions tyranniques qui hantent certains esprits de notre temps. Or l'homme devient d'autant plus agressif qu'il est parvenu à développer des armes de plus en plus sophistiquées. Désormais, il suit aveuglément ses bas instincts et agit selon ses impulsions. La prédominance de la machine aggrave davantage la situation en renforçant l'isolement de l'homme dans une société industrielle en proie à la pression des "médias de la crise".

Progrès réalisés

En dépit des innombrables crises dont on a parlé, l'homme a pu mettre au point plusieurs inventions scientifiques grâce aux progrès technologiques. Et on peut s'attendre au cours de la prochaine décennie à d'autres réalisations. Mais si l'homme est confronté à des dangers indéniables, il a aussi devant lui des perspectives prometteuses. Il faut donc mobiliser nos énergies pour faire face, ensemble, aux dangers et donner une impulsion aux projets prometteurs. Nous sommes une Nation investie d'une mission et capable, de ce fait, d'apporter à l'humanité beaucoup d'acquis. D'autres peuples appartenant à d'autre civilisations espèrent nous voir accomplir notre mission. Ils nous interpellent de partout comme en témoigne la voix qui proclama, à Oxford, il y'a un an : "...L'Islam nous apprend aujourd'hui comment comprendre le monde et comment y vivre. Il véhicule, entre autres composantes fondamentales, une conception globale et refuse de séparer l'homme et la nature, la religion et la science, l'esprit et la matière. L'Islam propose une vision métaphysique qui unit l'homme à son univers. Et c'est cela qui fait la différence fondamentale entre l'Islam et le Christianisme". L'homme qui a parlé ainsi a montré le danger que représente pour la civilisation occidentale l'absence d'une vision globale. Aussi préconise-t-il d'oeuvrer pour élaborer une philosophie qui permettrait au monde occidental "de rompre avec les conceptions superficielles et simplistes et d'envisager le monde qui nous entourent dans tous ses aspects pour le maîtriser et pouvoir y vivre en harmonie".

Cet appel lancé aux occidentaux n'est pas sans nous faire penser aux recommandations coraniques qui invitent les hommes à peupler la terre, mise par Dieu à leur service, à parcourir ses vastes étendues, et à y établir la justice.

L'amorce du dialogue comme prélude à la coopération

Les perspectives de la coopération entre le monde islamique et les autres sociétés nécessitent de relancer le dialogue entre les religions, en général, et entre l'Islam et le Christianisme, en particulier. Des tentatives ont déjà  été entreprises dans ce sens. Elles répondent à un besoin né à la suite de grands changements survenus sur le plan des relations internationales. En effet, depuis la fin de la guerre froide au début des années 90, l'homme prend conscience du fait que les valeurs spirituelles lui garantissent le bonheur et lui assurent une personnalité équilibrée lui permettant de lutter contre toutes les pressions de notre époque. En outre, les "croyants" doivent se rencontrer en ayant à l'esprit ces valeurs spirituelles afin de régler les points de désaccord de leurs religions respectives et renforcer leurs relations en s'encourageant mutuellement à la piété et à la crainte révérencielle de Dieu. La religion est capable de contribuer, dans cette perspective, à la diffusion d'une culture basée sur le dialogue, la liberté, la justice et la paix. Au cours des trois dernières années, on a assisté à de nombreuses "rencontres" dans le cadre de ce dialogue qui vise à promouvoir les valeurs spirituelles.

La base "islamique" du dialogue

La foi islamique fournit une base solide pour le dialogue entre les différentes religions, et pour un large débat entre les hommes, sur les diverses questions qui les préoccupent. Mieux, l'Islam considère la divergence des points de vue entre les hommes dans ce monde comme une "manière de se conduire" instituée par Dieu et correspond donc à une volonté divine. Le principe est lié à celui du choix de la religion : "nulle contrainte en fait de religion", affirme le Coran qui ajoute, ailleurs, que Dieu a créé les gens d'un mâle et d'une femelle, les a constitués en peuples et en tribus pour qu'ils se connaissent entre eux. Il les a invités à s'encourager mutuellement à la piété et à la crainte révérencielle de Dieu. Dans cette perspective, le Prophète de l'Islam, Mohammad (à lui Bénédiction et Salut) a engagé un dialogue avec les adeptes du christianisme et du judaïsme.

Un document (Sahifat), établi à l'initiative du Prophète, a d'ailleurs institué les bases de la coexistence, de la coopération et du dialogue permanent entre les différentes communautés vivant dans le giron de la civilisation islamique. Depuis lors, les rapports n'ont jamais cessé d'exister entre ces communautés, même s'il leur arrive d'être conflictuels.

Par ailleurs, il convient de signaler que nos ancêtres ont utilisé le mot "nasara", cité dans le Coran, pour désigner les chrétiens. "Lissan el Arab" en fournit l'explication suivante : le mot "nassara" est le pluriel de "nasra" et "nasran", du verbe "nassara", qui veut dire donner ou assister. "Nassira" (nazareth), est une ville de la Syrie, dont les "nassar" (nazaréen), sont originaires. Le terme "nassara" était jadis employé couramment en Syrie et en Arabie. Mais, il est préférable de l'utiliser dans le dialogue que nous engageons avec ceux qui appartiennent, comme nous, à la sphère civilisationnelle islamique.

L'Islam nous a donc incité à établir le dialogue sur des bases qui allient l'effort intellectuel avec la dimension spirituelle étayée par la foi. L'objectif général du dialogue, basé sur la foi en Dieu, entre le monde islamique et les autres sociétés est d'aboutir à un "compromis" nous permettant de combattre la tyrannie et d'accomplir les bonnes oeuvres en vertu de ces recommandations coraniques : "Ô Gens du Livre ! venez à une parole commune entre nous et vous: nous n'adorons que Dieu; Nous ne lui associons rien; nul parmi nous ne se donne de seigneur en dehors de Dieu" (III/64).

L'un des objectifs prioritaires visés, à cet égard, c'est de se connaître mutuellement, car une meilleure connaissance de l'autre permet de corriger la mauvaise image qu'on a de lui, évinçant par là même les préjugés et les malentendus qui prévalent entre les adeptes des religions respectives. Ainsi, cet objectif peut être réalisé suivant deux méthodes. La première, indirecte, consiste à organiser des rencontres afin d'examiner les questions communes. La seconde, c'est d'engager des discussions directes sur les préjugés et les malentendus opposant les parties en question.

Le deuxième objectif a trait à la coopération en vue "d'accomplir de bonnes actions". Pour ce faire, les parties concernées sont appelées à discuter ensemble de leurs problèmes les plus cruciaux en essayant, chacun selon ses propres orientations, de faire mieux que son émule. C'est ce que nous recommande le verset suivant :

"La vérité vient de ton seigneur. Ne sois pas au nombre de ceux qui doutent. Il y a pour chacun une direction vers laquelle il se tourne. Cherchez à vous surpassez les uns les autres dans les bonnes actions. Dieu marche avec vous tous, où que vous soyez. Dieu est puissant sur toute chose" (II/148).

Le dialogue entre les religions ne doit avoir pour but l'unification de deux ou plusieurs religions. En d'autres termes, il ne faut pas s'occuper des questions dogmatiques. Ainsi, il incombe à chaque partie de respecter les croyances religieuses de l'autre, eu égard au principe, reconnu par l'Islam, de la diversité et de la liberté de choix : "A vous votre religion; à moi ma religion". Dieu est en effet le seul juge des actes et des croyances des uns et des autres. On dit dans le Coran :

"Le jour de la Résurrection, Dieu distinguera, les uns des autres, les croyants, les juifs, les çabéens, les chrétiens, les mages, et les polythéistes. Dieu est témoin de toute chose" (XXII/17).

Le dialogue en question a également pour objectif de se prononcer, en toute franchise et impartialité, sur des questions qui préoccupent tout un chacun, et incite les hommes, y compris ceux qui tiennent les rênes du pouvoir, à respecter les principes et les valeurs suprêmes. Il importe également, dans le cadre du dialogue, de rappeler que c'est la religion qui guide la politique et non l'inverse, et d'inviter donc les gens à suivre la voie de Dieu, "par la sagesse et la bonne exhortation" (Coran XVI, 125), quant aux grisés de leurs richesses, on adressera ces avertissements, fait jadis à Karoun par ses contemporains, d'après le verset coranique suivant :

"Au milieu des biens que Dieu t'a accordé, recherche la Demeure Dernière. Ne néglige pas ta part de la vie de ce monde. Sois bon comme Dieu est bon pour toi. Ne cherche pas la corruption sur la terre. Dieu n'aime pas ceux qui sèment la corruption" (XXVIII/77). Il faut également leur rappeler les propos suivants  : "Nous assignons cette Demeure Dernière à ceux qui, sur la terre, ne veulent être ni altiers ni corrupteurs. La fin appartient à ceux qui craignent Dieu". (XXVIII/83).

Les thèmes du dialogue

Divers sont les sujets qui intéressent à la fois les chrétiens et les musulmans. Il serait donc préférable de répertorier ces sujets, dont certains ont trait aux positions des deux fois respectives à propos du racisme, de la ségrégation raciale, de la justice sociale, de la liberté et de la responsabilité, et enfin de la paix juste et équitable. A cela s'ajoutent d'autres questions relatives à l'Homme, à sa demeure -la terre- et à l'environnement.

D'autres sujets peuvent être également traités, entre autres :

- L'être humain dans sa société, la famille, le mariage, l'abstinence, la position de la femme au sein de la société, la complémentarité entre l'homme et la femme basée sur l'égalité totale, la solidarité sociale sous toutes ses formes et, enfin, la pluralité dans la société.

- L'homme et le pouvoir, la consultation et la démocratie, et la participation politique.

- Les règles de la déontologie surtout avec l'apparition de nouveaux domaines d'activités grâce à la révolution technologique.

- La lecture de l'histoire commune dans une "optique dynamique" et non pas "immobilisante" de l'histoire, en soulignant les aspects positifs de la cœxistence et de la coopération, et en examinant les perspectives de l'avenir commun.

Les formes et les parties prenantes du dialogue envisagé

Il est indispensable de réunir des données détaillées sur chacune des deux parties participant au dialogue, en ce qui concerne les professions, les sectes et les institutions. On s'inspirera des expériences passées pour relancer le dialogue dans des formes adéquates, et oeuvrer ensemble, chrétiens et musulmans, à son succès. De la sorte, nous ouvrirons la voie à un dialogue généralisé entre les religions du monde, et nous identifierons par là même les parties qui y seraient intéressées.

A propos de l'étape du dialogue

Avant d'entamer la nouvelle étape du dialogue, il est nécessaire, au préalable, de déblayer le terrain, en dissipant les tensions qui en assombrissent l'horizon depuis trois ans. la partie musulmane s'inquiète en effet de la position de ses interlocuteurs chrétiens vis-à-vis d'Al-Qods. Elle ressent une vive amertume à voir l'Occident chrétien cautionner la présence colonialiste et sioniste en Palestine, c'est-à-dire au coeur même du monde islamique, au moment où l'on assiste, avec une joie immense, à la chute de la dernière et de la plus redoutable forteresse raciale en Afrique. Voilà bien un triste paradoxe de notre époque.

Les Musulmans déplorent également la campagne de dénigrement menée contre l'Islam par des occidentaux fanatiques et pas des sionistes racistes. Dans le même temps, ils apprécient les prises de position de certaines figures symboliques du monde chrétien occidental à propos de l'Islam, comme le Prince Charles dans son discours prononcé en octobre 1993.

En revanche, la reconnaissance par le Vatican de l'État d'Israél, dans la même année, a provoqué l'indignation des Musulmans qui perdent ainsi leur confiance dans le Saint-Siège. Les crimes racistes perpétrés en Bosnie Herzégovine par les nationalistes serbes, et les attitudes d'indifférence affichées par les occidentaux à cet égard ont davantage exaspéré le monde islamique.

Compte tenu des faits qu'on vient d'énumérer, nos partenaires occidentaux doivent impérativement prendre les initiatives nécessaires pour dissiper les malentendus, clarifier les situations, et proclamer la vérité, condition préalable à un dialogue constructif.

 

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