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Chapitre IX
Religion de la conviction, non de la contrainte
Ce que j’ai aimé aussi dans l’Islam c’est d’être la religion
de la conviction, et non de la contrainte. Il ne veut pas de
croyants du bout des lèvres, mais du profond des cœurs. Il
les veut les yeux ouverts à la lumière, de leur pleine
volonté, faisant librement leur choix. Il les veut
convaincus en leur âme et conscience,
et non menés dans l’obscurité. Il ne veut pas les voir
embrasser la religion de Dieu, de peur d’être châtiés, punis
ou tués :
- “Si ton Dieu l’avait voulu, tous les habitants de la
terre, sans exception, auraient cru. Est-ce à toi de
contraindre les gens à devenir Croyants (Musulmans) ?”
[Jonas : 99].
Dans l’Islam, la contrainte est presque un péché, parce
qu’elle va à l’encontre de l’esprit de cette religion qui
porte, en son essence, les éléments de son éternité. Il n’a
pas besoin d’une épée brandie, ni d’aucun autre moyen de
violence matérielle ou morale.
- “Appelle dans le chemin de ton Seigneur par la sagesse et
le bon sermon”, [Les Abeilles : 125].
- Encore un ordre de Dieu à Mohammad, dans le même sens.
De tels ordres, et leurs semblables, trouvent leur fondement
dans un principe essentiel unique; ils émanent d’une source
essentielle unique, illustrée par quatre mots(1)
qui ont rendu l’Islam célèbre dans l’Histoire : “Point de
contrainte en religion”, [La Vache : 256].
A cette source s’abreuvèrent les premiers Croyants, Emigrés
et Partisans, ayant accompagné le Prophète et partagé sa
vie; ils l’entendirent et le virent gérer les problèmes de
la Communauté avec cet esprit de tolérance et de
compréhension qui le distingua.
A cette source s’abreuve, tout particulièrement, le second
des Rachidines, al Farouq, Omar ibn al Khattab. A
Jérusalem-Al Qods, et dans l’église du Saint Sépulcre, se
souvenant des paroles de Dieu et de la Sunna de Son
Prophète, il s’interdit de prier dans ladite église, si
chère aux cœurs des Chrétiens, afin de la leur conserver,
empêchant, ainsi, qu’elle soit, par la suite, transformée en
mosquée. C’est en cette occasion qu’il accorda aux habitants
de Jérusalem-Al Qods la mémorable charte qui porte son nom
-la Charte omarienne- qui, dans l’histoire des religions,
est, sans conteste, une perle unique.
Omar puisait son comportement dans le Livre de Dieu et la
Sunna de Son Prophète; il se conformait à l’esprit de
l’Islam. Il ne cherchait, en aucune manière, à conclure un
“marché politique”, à l’instar de ce que font habituellement
les conquérants ou les envahisseurs, dans pareilles
circonstances.
La “Charte omarienne” ne fut guère une mesure opportuniste
et intéressée prise dans l’intention de se rallier les
Chrétiens de Jérusalem et de les éloigner
intellectuellement, socialement et religieusement de
Byzance, comme l’ont prétendu la plupart des historiens
occidentaux.
En Syrie et en Egypte, le peuple, dans sa très grande
majorité, était chrétien(2) monophysite en
rupture dogmatique avec Byzance qui, de ce fait, l’a
persécuté de la pire manière, lui infligeant diverses
avanies et contraintes. Elle fit main basse sur les églises,
en détruisit un certain nombre, bannissant évêques et
prêtres, jetant d’autres en prison. Elle imposa, ainsi, un
régime de terreur, et instaura un climat de peur dans les
rangs des Syriens et des Egyptiens qui avaient embrassé la
doctrine - ou “l’hérésie” - de l’unique nature dans le
Christ, c’est-à-dire le monophysisme. C’est pour ces raisons
que les Jacobites (monophysistes syriens) déclarèrent : “le
Dieu des vengeances nous a envoyé les Arabes pour nous
libérer des Romains”.(3)
Plus d’un historien chrétien affirme que les Jacobites de
Syrie et les Coptes d’Egypte se sentirent en sécurité avec
les Musulmans, y trouvant même des alliés et des
libérateurs.
La Charte omarienne ne fut pas unique, ni la première en
date des mesures de tolérance prises par l’Islam au
lendemain des conquêtes. Avant Omar, Khaled ibn al Walid
donna aux Chrétiens de Damas(4), de Homs (Emèse)
et de Hama, des chartes leur garantissant ce que la Charte
omarienne garantit aux Chrétiens de Jérusalem-Al Qods. Dans
ce contexte, Khalid fut un précurseur. L’attitude islamique
est une, car sa source est une : la religion que Dieu a
“descendue” (révélée) au fils d’Abdillah, comme guidée et
miséricorde aux mondes. Du reste, les événements se
comparent avec leurs semblables dans le temps et dans
l’espace.
En 614, dans les guerres contre Byzance, les armées perses
commandées par Chosroès II, remportèrent des victoires qui
leur ouvrirent le chemin de Jérusalem-Al Qods; elles y
entrèrent, y commirent destructions et vols, laissant
l’église du Saint Sépulcre en ruines après en avoir volé les
trésors et les reliques, entre autres la vraie Croix(5).
Puis elles envahirent Damas et terrorisèrent ses habitants
qui se virent, ainsi, exposés à la mort et à la captivité.
Plus tard, en 628, Héraclius, l’empereur byzantin, réussit à
effacer les séquelles de cette défaite en infligeant, à son
tour, une défaite aux armées persanes, et reprit la Croix.
Jusqu’à ce jour la Chrétienté orientale commémore cet
événement sous l’appellation de “Fête de la Croix”.
Dans une telle conjoncture, il nous incombe de comparer le
comportement des Perses avec celui des Musulmans, vingt ans
après. Ainsi, il nous sera donné de rendre justice à l’Islam
et de réaliser l’ampleur de sa tolérance et de sa
magnanimité.
Si, en Juillet 1099, les Croisés s’étaient rappelé le
comportement d’Omar (en 638) dans l’église du Saint Sépulcre
- pour ne citer que ce fait - ils se seraient certainement
abstenus de se souiller les mains et les consciences,
ainsi que la renommée du christianisme en entier, en
envahissant la mosquée Al Aqsa et y massacrant des centaines
de musulmans, hommes, femmes et enfants qui s’y étaient
réfugiés pour échapper à la mort, alors qu’ils étaient sans
armes, ne disposant, comme moyens de défense, que des
exemplaires du Coran où le nom de Dieu, le Clément, le
Miséricordieux, était cité des centaines de fois.
… Cette tolérance de l’Islam s’illustra, dans ses aspects
les plus resplendissants, en Andalousie qui, à l’origine,
lors de la conquête musulmane, était habitée de Chrétiens.
Des centaines d’années après cette conquête - alors que les
Arabes Musulmans les gouvernaient - les Andalous étaient
restés à majorité chrétienne, avec une minorité juive. Ce
qui prouve que les gouvernants musulmans avaient laissé à
leurs administrés la liberté de croyance et de foi.
Will Durant écrit ce qui suit : “Jamais l’Andalousie ne fut
gouvernée avec tant de douceur, de justice et de sagesse que
par ses conquérants arabes … Ils se comparent favorablement
aux empereurs grecs de leur temps; ils furent certainement
en amélioration sur le régime visigothique despotique qui
les avait précédés. Leur administration des affaires
publiques fut la meilleure du monde occidental de cette
époque. Les lois étaient rationelles et humaines et étaient
mises en œuvre par un pouvoir judiciaire bien organisé. Dans
la plupart des cas, les peuples conquis, dans leurs affaires
intérieures, étaient gouvernés par leurs propres lois et
leurs propres fonctionnaires … D’autre part, les autorités
maures accordèrent la liberté du culte à toutes les
religions non musulmanes” (Histoire de la civilisation),
Paris 1966, Tome X, pp. 501, 502, 505).
Comme nous venons de le dire, les événements se comparent et
se jugent à travers leurs semblables dans le temps et
l’espace : En 1492, Grenade, le dernier Etat musulman
d’Andalousie disparut, et avec lui prit fin le gouvernement
de l’Andalousie par les Arabo-Musulmans, après environ 800
ans au cours desquels Cordoue, Tolède et Grenade - pour ne
citer qu’elles - scintillèrent de l’une des plus grandes
civilisations que le monde ait jamais connues.
Au lendemain de la chute de Grenade, Isabelle, la “Très
Catholique” reine de Castille, épouse du “Très Catholique”
roi d’Aragon, promulgua son terrible et tristement célèbre
édit qui ordonnait aux Musulmans, et aux Juifs d’Andalousie,
- c’est-à-dire aux non Chrétiens - de choisir l’une des
trois options suivantes :
1- Embrasser la religion chrétienne
2- Quitter l’Andalousie
3- La prison ou la mort
A partir de cet “Edit”, commencèrent les malheurs des Juifs
et des Musulmans d’Andalousie, auxquels le fanatisme
espagnol aveugle proposa trois verres dont le plus doux est
d’un goût amer humainement insupportable.
Sans nul doute, les Juifs de ces temps-là firent, en leur
âme et conscience,
une comparaison entre la tolérance arabe musulmane et le
fanatisme chrétien espagnol, et réalisèrent l’énorme
distance qui les sépare.
… Et si, au fil des siècles, certains gouvernants musulmans
prirent à l’encontre des Gens du Livre, chrétiens et juifs,
des mesures discriminatoires et contraignantes, c’est parce
que, sans le savoir, ils se sont comportés contrairement à
l’esprit de l’Islam, enfreignant ses traditions tolérantes,
et ignorant, ou feignant d’ignorer les Commandements de Dieu
- ce qu’Il a permis et ce qu’Il a interdit - ainsi que la
Sunna du Prophète et la conduite de ses successeurs directs,
les Califes al Rachidines.
(1) Dans le texte arabe, ces mots sont au nombre de quatre :
“La ikraha fi dine”.
(2) Avec une infime minorité de Juifs.
(3) Nasri Salhab, “Sur les pas de Mahomet”, Dar al Kitab al
Lubnani, 1971, p. 216.
(4) Jérusalem se livra aux Musulmans en 638; Damas, en 635.
(5) Philippe Hitti, “ ”, Dar al Qyama, 1959, Tome II. |