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Chapitre XVI
Le Tribut
 

Quant au tribut - al jizya - qui souleva et continue de soulever de nombreux commentaires entachés, la plupart du temps, d’ignorance et de bonne foi, et, quelque fois, de mauvaise foi et de calomnie, il est de notre devoir d’en dire un mot.

Conformément aux recommandations de leur religion interdisant la contrainte, les Musulmans laissaient aux habitants des pays conquis la liberté de conserver leur foi, en payant un tribut en contrepartie duquel ils les protégeaient contre toute attaque d’où qu’elle provienne, et leur garantissaient le libre exercice de leur culte.

Cependant - disent certains - ce tribut n’est-il pas un moyen de coercision qui détermine le Chrétien à embrasser l’Islam afin de ne pas le payer ?

A cette question la réponse est simple et facile : Il est impensable qu’Omar ibn al Khattab et Khaled ibn al Walid, par exemple, aient eu l’intention d’utiliser le tribut comme moyen de contraindre les Chrétiens de Jérusalem et de Damas à embrasser l’Islam et, qu’en même temps, ils leur accordent des chartes garantissant la sauvegarde de leur vie, de leurs biens, de leurs croix, de leurs églises, et de lier cette Charte à la promesse de Dieu, ainsi qu’à la caution du Prophète, de ses successeurs et des Croyants.

Il nous suffit, ici, de reproduire ce qu’écrit Philippe Hitti, dans son ouvrage - Histoire de la Syrie, du Liban et de la Palestine, T. II, p. 3 - dont nous avons cité plusieurs passages au chapitre IX de notre présent ouvrage :

“Après une guerre de six ans au cours desquels il subit certains revers, Héraclius, en l’an 628, réussit à récupérer la Syrie et la ville d’Al Raha, qui était tombée entre les mains des Perses. Chosroés II l’avait dévastée (600-614) et y avait accumulé les ruines et la désolation, après l’avoir entièrement saccagée. Il avait envahi Damas et soumis sa population à la terreur, tuant et pillant. A Jérusalem, il avait totalement détruit l’église du Saint Sépulcre et s’était emparé de tous les trésors et de tous les chefs-d’œuvre qu’elle contenait, y compris le bois de la vraie Croix.”

Là apparaît évident - du point de vue de la tolérance religieuse - la différence énorme entre les conquérants musulmans et entre les autres, dans la même période, c’est-à-dire dans la première moitié du VIIe siècle.

Omar Ibn al Khattab s’est abstenu de prier dans l’église du Saint Sépulcre, afin que les Musulmans, après sa mort, ne la transforment en mosquée; il accorda aux Chrétiens de Jérusalem une Charte leur garantissant la sauvegarde de leurs églises et de leurs croix; alors que, de son côté, Chorsoès II laissa cette même église en ruines, après avoir volé ce qu’elle contenait.

Les Chrétiens jouissent, donc, de la protection de l’Etat musulman qui la leur dispense en échange d’un tribut qu’ils payent et qui remplace la dîme (al zakate) que payent les Musulmans. Ils sont appelés “zimmiyines” ou gens de la zimma (Ahl az-zimma), parce que la garantie, ou la sauvegarde, qui leur est accordée est fondée, comme nous l’avons dit plus haut, sur la caution morale (ou conscience) du Prophète et des Califes.

A l’instar de la dîme, le tribut est une taxe personnelle. Signalons qu’elle n’est pas perçue des pauvres ou des personnes sans revenu; de même qu’elle ne grève pas les femmes et les enfants, ni les aveugles sans métier, ni les chômeurs, ni les handicapés en difficulté, ni les moines des monastères, à moins qu’ils soient aisés.

Quant au montant du tribut, il est hors de douze qu’il fut inférieur à ce que payaient les Chrétiens comme impôts aux autorités byzantines, avant la conquête musulmane.

Du reste, ce tribut n’était légalement et légitimement dû qu’en échange de la protection effective et réelle que les responsables musulmans assuraient aux Chrétiens résidants sur les territoires gérés par lesdits responsables. Point de tribut sans protection.

Dans son ouvrage “al Kharaje”, Abou Youssouf écrit qu’Abou Oubaïda (l’un des chefs militaires musulmans), après avoir conclu la paix avec les Damascènes et perçut d’eux le tribut et les taxes foncières, apprit que les Byzantins s’apprêtaient à attaquer. Se trouvant dans l’impossibilité de porter secours aux Damascènes, et aux habitants des autres villes avec lesquelles il conclut la paix, il en fut très contrarié et écrivit à ses Walis dans les villes susvisées, leur ordonnant de restituer aux Chrétiens ce qu’ils avaient déjà payé au titre de tribut et de taxes foncières, et de leur dire : “Ayant appris qu’on s’apprêtait à nous attaquer sur plusieurs fronts, avec des forces supérieures; et comme vous nous avez payés à condition de vous défendre contre toute attaque; et comme nous nous trouvons dans l’impossibilité de le faire, nous vous rendons ce que nous avons perçu de vous; en vous assurant de rester fidèles au pacte conclu entre nous, si Dieu nous accorde victoire sur eux”. Quand les Walis leur dirent cela, et leur restituèrent ce qu’ils avaient perçu d’eux, les Chrétiens leur dirent : “Que Dieu vous ramène chez nous et vous accorde victoire sur eux”, (A. Tabbarah, op. cité, p. 406).

L’histoire des Musulmans prouve que leur législation autorise le non-Musulman à attaquer en justice le plus noble et le plus éminent d’entre eux et d’en obtenir dédommagement.

Dans ce contexte précis, nous avons déjà rapporté, au chapitre consacré à l’égalité, deux événements : l’un entre Ali et un Juif; l’autre entre un Copte et le fils d’Amr ibn al ‘Ass; et que le Calife Ibn al Khattab eut à juger ces deux cas. (chap. VII, p. 60).

De l’aveu de la grande majorité des historiens occidentaux (chrétiens), l’Islam, tout au long de l’Histoire, fut la plus tolérante des religions.

Les faits qui le prouvent sont légions. Nous en citerons quelques-uns :

- “Jamais l’Andalousie ne fut gouvernée avec tant de douceur, de justice et de sagesse que par ses conquérants arabes … Les lois étaient rationnelles et humaines … Dans la plupart des cas, les peuples conquis, dans leurs affaires intérieures, étaient gouvernés par leurs propres lois et leurs propres fonctionnaires … Les autorités maures accordèrent la liberté de culte à toutes les religions non musulmanes” (Passages déjà reproduits au chapitre IX, p. 70. Nous les reproduisons ici, de nouveau, étant donné leur utilité et leur opportunité instructives).

- “Saladin persécuta les “hérétiques” musulmans. Mais il traita les Juifs et les Chrétiens avec une bonté et une tolérance qui suscitèrent l’admiration des historiens byzantins” (op. cité, p. 322).

- Concernant Baïbars, en personne, (1263-1277), un historien chrétien contemporain le décrit comme suit : “En temps de paix, il était sobre, chaste, juste pour son peuple, miséricordieux pour ses sujets chrétiens” (op. cité, 323).

A cet Islam authentique, noble de race, qui prend sa source dans la Sunna du Prophète, et dans les faits et gestes de ses successeurs “al Rachidines”, et qui resplendit et rayonne du Livre de Dieu, le Clément, le Miséricordieux, nous souhaitons revenir, tous, Musulmans et Chrétiens, et de ses eaux il nous est agréable de nous désaltérer.

Ces anciens Musulmans, ces Califes Rachidines, notamment Omar et Ali, ont bu directement de la Source; ils enrichirent l’humanité de gestes qui resteront, éternellement, le symbole de la tolérance, de la magnanimité et de la générosité.

Quant aux anciens oulémas, ils n’ont guère méconnu les droits des “Zimmis” (gens du Livre : Chrétiens et Juifs); ils préconisent - telle une obligation - de les traiter avec bonté et douceur, et de repousser toute agression contre eux. Ainsi, Al Chihab al Qarafi - l’un des éminents juristes de l’Islam - dans son célèbre ouvrage “al fourouq”, écrit : “Le pacte avec les “Zimmis” leur attribue des droits sur nous; car ils sont dans notre voisinage, et sous notre protection, et sous la caution et garantie de Dieu et de Son Messager, et de l’Islam”.

De son côté, l’imam Ibn Hazm, dans son “maratib al ijmah”, dit : “Si des guerriers viennent dans notre pays dans l’intention d’attaquer et de porter préjudice aux Zimmis, il est de notre devoir d’aller les combattre et de mourir plutôt que de les livrer et de faillir à nos obligations” (Tabbara, 287).

… Si les gouvernants musulmans, notamment les Rachidines et les premiers Omayyades, réservèrent aux Chrétiens un traitement de faveur, et firent preuve d’affection et de mansuétude à leur égard, ces derniers leur rendirent la pareille et les servirent avec fidélité.

Il nous suffit, dans ce contexte, de citer les faits suivants :

1- Dans l’armée qu’envoya Yazid, fils de Mouawiya (680-683) contre Ibn al Zoubaïr, un grand nombre des Bani Taghleb - qui étaient chrétiens - s’y enrolèrent de leur plein gré, et partirent au combat, avec enthousiasme, portant la croix et arborant l’étendard de Saint Serge. ("Les cavaliers d’Allah”, J. et J. Tharaud, Plon, 1953).

2- En 696, Abdel Malek (685-705) envoya contre le port de Carthage une flotte guerrière dont les commandants et les marins étaient des Chrétiens de Syrie. (Ibid. 111)

… A travers les comportements du Prophète, de ses Compagnons et des Califes Rachidines, ainsi qu’à travers les textes, surtout dans leur esprit, il nous est possible de dire que, d’une manière générale, l’Islam n’eut pas, à l’encontre des Chrétiens, une attitude d’inimitié, et ne les priva pas des droits reconnus aux Musulmans eux-mêmes.

Toutefois, des Califes et des rois - dont les plus célèbres furent Omar ben Abdel Aziz, Haroun al Rachid et le sultan fatimite d’Egypte, Al Hakim bi-amr-illah - imposèrent aux Chrétiens des liens et des servitudes qui portèrent atteinte à leurs libertés et à leurs droits.

En réalité, la situation des Chrétiens - bonne ou mauvaise - dépendait des différents gouvernants musulmans.

A ce qui précède ajoutons que le tribut n’est pas une invention musulmane; il est aussi ancien que la Bible, et peut-être même davantage : “Quand tu t’approcheras d’une ville - [ces paroles sont adressées à Moïse, paix sur lui] - pour l’attaquer, tu lui offriras la paix. Si elle accepte la paix et t’ouvre ses portes, tout le peuple qui s’y trouve te sera tributaire et asservi”, [Deutéronome, XX, 10-12].

Mais la différence entre les deux tributs est grande. Ici tribut avec contrainte en religion, voire plus que contrainte : obéissance et asservissement : “Te sera tributaire et asservi”. Cela signifie que le peuple vaincu, auquel le tribut est imposé, perd sa liberté et devient l’esclave de Moïse …

Omar imposa le tribut aux Chrétiens de Jérusalem; mais, en échange de ce tribut, il les protégea et leur garantit leurs libertés et l’exercice de leurs cultes. … S’adressant à eux, dans son discours, il leur dit : “O Habitants d’Ilya(1), vous avez les mêmes droits que nous, et les mêmes obligations”.

De tels propos, aucun vainqueur ne les adressa à un vaincu, tout au long de l’Histoire.

Ces Chrétiens jouirent de la Charte omarienne; ils se sentirent rassurés sur leur sort, et confiants en leur avenir, quant à leur existence même et à leur foi. Eux-mêmes et le Calife étaient liés par la “promesse et la caution de Dieu et de Son Messager”. Quant aux Hébreux, leur comportement était à l’opposé de celui des Musulmans :

“Lorsque l’Eternel, ton Dieu, t’aura fait entrer dans le pays dont tu vas prendre possession, et qu’il chassera devant toi beaucoup de nations . Lorsque l’Eternel, ton Dieu, te les aura livrées et tu les auras battues, tu les dévoueras par interdit; tu ne traiteras point d’alliance avec elles, et tu ne leur feras point grâce … Vous renverserez leurs autels; vous briserez leurs statues; vous abatterez leurs idoles”, [Deutéronome, VII].

De même :

“Voici, je chasserai devant toi les Amoréens, les Cananéens, les Hittites, les Parthes, les Hourites et les Jébuséens. Garde-toi de faire alliance avec les habitants des pays où tu dois entrer … Au contraire, vous renverserez leurs autels, vous briserez leurs statues et vous abatterez leurs idoles …", [Exode, XXXIV].

Alors qu’Al Farouq (Omar ibn al Khattab), s’adressant aux habitants de Jérusalem, leur dit qu'ils ont les mêmes droits et les mêmes obligations que les Musulmans, nous entendons le Dieu des Hébreux dire à son peuple; “Tu dévoreras tous les peuples que l’Eternel, ton Dieu, va te livrer; tu ne jetteras pas sur eux un regard de pitié”, (Deutéronome, VII]. De même : “Tu domineras sur beaucoup de nations, et elles ne domineront pas sur toi”, [Deutéronome, XV].

(1) Aelia Capitolina fut le nom de Jérusalem, en ces temps-là. Les Romains lui donnèrent ce nom à la suite de la révolte de Bar Kochba qui se termina dans un bain de sang en 135.


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