Préambule
Approche orientaliste de l'étude de la vie du Prophète
I. Présentation sommaire de la méthode orientaliste en
matière d'études islamiques :
Avant d'entrer dans le vif du sujet, il serait loyal de
rendre justice aux orientalistes pour avoir fourni
d'importants efforts au service du patrimoine
intellectuel islamique. Ils lui ont consacré leur temps
et leur énergie. La recherche en ce domaine, si riche et
si varié, suscita en eux la passion particulière de
creuser dans ses sources, ses matières. Investigateurs
férus, ils eurent l'avantage et le privilège d'établir
les textes des manuscrits et de les analyser au grand
bonheur des intellectuels. De ce fait, il serait ingrat
et discourtois de ne pas apprécier leurs mérites et
leurs apports à la culture islamique, car ils ont
libéré le patrimoine musulman mondial des oubliettes
que furent pour lui, durant des siècles, les
bibliothèques privées, souvent inconnues ou ignorées,
dans lesquelles il était enfermé. Sortis de l'ombre et
débarrassés de la poussière des ans, d'innombrables
ouvrages furent édités par leurs soins, des quantités
importantes de documents historiques et de
correspondances officielles furent exhumés pour la
première fois.
Cependant, tout en leur témoignant de la reconnaissance,
il conviendrait de souligner que bon nombre
d'orientalistes étaient surtout animés par le désir de
déceler les points faibles de la civilisation islamique
et de les exploiter à des fins politiques ou autres.
Les travaux qu'ils ont menés dans les diverses branches
des études islamiques sont tellement nombreux et
considérables qu'on peut les comparer à une mer sans
rives. Il faudrait aussi remarquer que l'Encyclopédie
des Connaissances islamiques, élaborée et mise en
circulation par une élite d'orientalistes, avec le
soutien moral et financier de la Fédération
internationale des Académies des Sciences, est l'œuvre
qui connaît le plus de succès auprès des chercheurs à
tous les niveaux. Elle comporte de nombreuses opinions
et informations qui exigent aussi révision et
correction.
L'examen de cette œuvre qui porte l'indéniable
responsabilité de présenter à ses utilisateurs une image
aberrante de l'Islam, chargée de mensonges et de
contrevérités, nous instruit sur la manière dont les
orientalistes étudient l'Islam, et sur leurs jugements à
propos de la civilisation islamique. Cette constatation
nous dicte le devoir de réviser cette œuvre et de
corriger ses erreurs, si préjudiciables à l'Islam et aux
Musulmans.
Quand bien même des orientalistes contemporains se
trouveraient plus prudents et plus clairvoyants que
leurs prédécesseurs, parce que libérés des préjugés et
des attitudes agressives qu'inspiraient à ces derniers
la différence de religion ou d'intérêt, le fait est que
l'insuffisance de leurs références bibliographiques,
leur manque de maîtrise de la langue arabe et l'impact
des mauvaises et vieilles traductions, leur ont fait
produire certaines œuvres comportant quelques
observations injustifiées. Elles sont imputables tantôt
à leurs intentions malveillantes, tantôt à leur
incompréhension des réalités historiques et des
particularités de l'esprit et de la mentalité
islamiques.
Les orientalistes continueront à adhérer aux fausses
opinions colportées en Occident et ailleurs, à propos
des spécificités de la culture islamique tant qu'ils
vivront sous la pression de leurs milieux intellectuels
aux antipodes de la culture islamique. Leur appartenance
à une société, qui cultive et privilégie le
matérialisme, est un handicap qui ne permet pas une
approche foncière des valeurs spirituelles de la
civilisation et de l'histoire de l'Islam. Vouloir
expliquer les actes d'un pieux Musulman, dans le cadre
du matérialisme historique, conduit à se fourvoyer dans
l'égarement total, car un Musulman, imprégné dans le
cœur et dans l'âme par la foi, agit et se comporte de
manière à plaire au Seigneur. De ce fait, sa pensée, sa
vision des choses et ses critères d'appréciation n'ont
rien de commun avec l'esprit matérialiste. Croire, pour
un Musulman, c'est se comporter dans la vie ici-bas
suivant les prescriptions d'Allah, afin de récolter une
belle récompense dans la vie future. Comme dit le Coran:
*
«Celui qui est croyant est-il comparable au pervers ?
Non! Il ne sont point égaux.» : 18/Al-Sajda (La
Prosternation)*.
*
«Traiterons-Nous ceux qui croient et font le bien de la
même façon que ceux qui sèment le mal sur la terre?
Réserverons-Nous le même sort aux hommes vertueux et à
ceux qui sont pervers?». 28/Çad.
Les griefs retenus contre la nouvelle génération
d'orientalistes
Les anciens orientalistes déclaraient ouvertement leur
hostilité envers l'Islam qu'ils taxaient de tous les
défauts et accablaient de tous les torts, entretenant
ainsi contre lui des propos mensongers, calomnieux et
injustifiés. L'approche des nouveaux orientalistes est
différente, en ce sens qu'ils s'abstiennent d'attaquer
explicitement, manifestant par là un semblant de
justice, d'objectivité et d'observance des règles de la
recherche scientifique. Mais le but n'est autre que de
ne pas s'aliéner le lecteur musulman et de gagner sa
confiance. C'est pourquoi ils reconnaissent les erreurs
de leurs prédécesseurs et mettent en exergue quelques
valeurs de l'Islam ; néanmoins, ils ne manquent pas de
truffer leur discours d'idées hostiles et de suggestions
malvenues.
Ces bévues d'un autre ordre n'échappent nullement au
lecteur musulman attentif et averti. Certains penseurs
musulmans estiment que ce camouflage orientaliste
comporte, pour l'Islam, plus de dangers que les idées
hostiles ouvertement exprimées, car il est utilisé dans
des écrits qui fascinent par leurs titres les lecteurs
de formation moyenne. Ceux-ci ne tardent pas à se
laisser influencer par leur contenu.
C'est pourquoi, nous avons jugé utile de dénoncer ici
quelques-uns des partis pris qui filtrent à travers le
discours des orientalistes modernes sur l'Islam.
Que reprochons-nous aux orientalistes modernes ?
1. Une objectivité trompeuse :
Un bon nombre de ces orientalistes paraissent objectifs
et semblent présenter des informations exactes ; ils
mettent beaucoup de zèle à relever quelques aspects
positifs de l'Islam et de sa civilisation. Ces
déclarations de bonnes intentions donnent au lecteur
l'impression que leurs auteurs sont objectifs, honnêtes
et fidèles à l'esprit de la recherche scientifique. Mais
ce n'est qu'un leurre, car l'examen approfondi et
méticuleux de leurs travaux révèle un échafaudage de
perversités et de mensonges.
Ainsi donc, ces orientalistes ne diffèrent de leurs
prédécesseurs que par la manière, en évitant de heurter
de front les susceptibilités et les sentiments des
masses musulmanes, préfèrant présenter leur fiel sous un
enrobage attrayant.
Cependant, nous reconnaissons qu'il existe parmi les
nouveaux orientalistes des esprits ouverts et honnêtes
qui refusent de verser dans la propagande chrétienne et
rejettent les thèses colonialistes et impérialistes. Ils
s'attachent à une objectivité parfaite et sincère, et
font retentir les vérités de l'Islam. En outre, ils en
reconnaissent l'exactitude et la justesse de théories et
de dogmes, au point que certains de ces esprits, imbus
de toutes ces qualités, armés de courage, finissent par
se convertir à l'Islam et en deviennent même les
avocats.
2. Des desseins suspects :
Les orientalistes agissent en stratèges avertis. Ils ont
l'habitude de se fixer des desseins suspects, des
objectifs scientifiques douteux et cherchent ensuite les
moyens de les concrétiser. Ils commencent par la récolte
des informations. Quant aux sources, qu'elles soient
vraies ou fausses, ils s'en soucient très peu. Ils
puisent des renseignements tous azimuts, consultent des
œuvres de tous genres, qu'il s'agisse d'écrits
littéraires et poétiques, de romans, ou de récits
anecdotiques, licencieux et pervers. Ils manipulent à
loisir les connaissances ainsi accumulées qui altèrent
la nature des faits, y basent leurs jugements
fantaisistes sur l'Islam, des jugements qui n'ont pour
seul fondement que leur imagination. Bien plus encore,
ils y injectent souvent une dose de fiel suffisamment
petite pour être indétectable par le lecteur qui ne doit
pas être rebuté, mais continuer à leur témoigner sa
confiance.
3. Parrainage de l'Eglise et de l'impérialisme :
a) L'Eglise parraine l'orientalisme depuis ses premiers
jours et la politique impérialiste lui accorde
aujourd'hui son soutien pour servir ses intérêts et
l'empêcher d'être une action purement scientifique au
service de la culture, de la vérité et de l'équité.
b) Le fait que des prêtres et des moines furent les
premiers islamologues eut une influence déterminante sur
l'orientation que prirent leurs études, de sorte que ces
études furent inévitablement entachées par le fanatisme
et l'hostilité contre l'Islam et sa civilisation. Ayant
pris ce pli, même l'orientalisme actuel n'a pu renoncer
aux mensonges ni se libérer des absurdités pratiquées
par ses ancêtres.
4. Abandon de la méthode scientifique :
Les orientalistes s'écartent de la méthode scientifique
en négligeant ses règles fondamentales. Ils entament les
études islamiques avec un esprit peu soucieux de la
neutralité, et partent de fausses prémisses, comme
l'origine humaine du Coran, le déni de la prophétie de
Muhammad (PSL), l'accréditation de sources vulgaires et
non reconnues, l'ignorance des sources sûres, la
validation de chroniques sans valeur, car insensées, au
détriment de chroniques authentifiées avec certitude.
5. La contrefaçon :
Les orientalistes pratiquent la mystification dans la
recherche ; ils font l'amalgame du vrai avec le faux,
sèment le doute dans les esprits en se prétendant
attachés à ce qu'ils croient être l'objectivité,
laquelle à leurs yeux n'en est une que si elle est
fondée sur la logique matérialiste. Ils font étalage
d'un argumentaire qui, malheureusement pour eux, ne
saurait être valable pour ce qu'ils tentent de
démontrer. A cette sottise, s'ajoute celle que traduit
leur entêtement à analyser l'histoire de l'Islam en se
référant à des données sans fondement ; leur modus
operandi sert plutôt les objectifs pour lesquels
l'orientalisme a reçu ses lettres de créances de la part
d'autorités qui sont loin d'éprouver la moindre
sympathie pour l'Islam.
II. Les orientalistes et la Sirah :
Méthode d'écriture :
Plusieurs orientalistes de divers horizons ont écrit sur
la Sirah du Prophète (PSL), mais ceux qui sont restés
attachés à l'objectivité et à l'impartialité peuvent
être comptés sur les doigts de la main. Les autres
poursuivent la voie de la duplicité : en travaillant sur
la Sirah, ils font en même temps une propagande
silencieuse pour leur religion et, parfois, leurs écrits
dégagent des relents de hargne et de haine contre
l'Islam et ses adeptes. Ce sont de patients et
infatigables chercheurs, toujours à l'affût de quelques
failles, en quête de quelques imperfections, voire de
contradictions dans la genèse de la Sirah du Prophète (PSL),
qu'ils espèrent déceler quelque part pour justifier
leurs attitudes et leurs réactions. Quand un fait
anodin ou une relation sans importance leur tombent sous
les yeux, ils les saisissent, y plongent, les traitent à
leur convenance, en amplifient le fond et les contours
et les livrent à la publication comme des faits
sensationnels, pour satisfaire leur désir et leur
délire.
Ils vont jusqu'à réhabiliter de fausses chroniques pour
servir leurs caprices et assouvir une passion sans nom,
pour donner droit de cité à des anticipations
injustifiables. Ils vont jusqu'à dénigrer des récits
authentiques pour la simple raison qu'ils ne concordent
pas avec les intérêts qui, au départ, motivent leur
étude de la Sirah du Prophète (PSL).
On trouve dans les librairies étrangères des ouvrages
sur la Sirah qui diffèrent par le style et la forme, et
surtout par l'esprit dans lequel ils furent écrits. On
peut dire de certains -peu nombreux- qu'ils sont bons,
honnêtes et justes, alors que d'autres, au contraire,
développent des thèses tendancieuses, exemptes de
circonspection et de respect envers la personne du
Prophète (PSL).
Les écrits orientalistes sur la vie du Prophète (PSL)
sont donc nombreux en Europe, en particulier, et en
Occident, de façon générale, certains étant bons et
justes, d'autres mauvais et prêchant le faux. Mais à ne
tenir compte que des publications savamment bâties et
correctement élaborées avec le respect dû au Prophète et
à l'Islam, on peut affirmer désormais qu'un vent nouveau
souffle sur l'Occident et de par le monde, et qu'un
changement notable commence à se faire et à reléguer aux
oubliettes la veillée d'armes qu'ont connue les siècles
antérieurs. Il est donc vivement souhaitable que les
Musulmans saisissent cette évolution libérale qui se
dessine dans les milieux occidentaux, pour lever de
nombreux voiles mystificateurs et redorer l'image de
l'Islam. Agir, pour dissiper des préjugés et des doutes
profondément ancrés contre leur religion et leur
histoire, est un devoir pour tous les Musulmans ; la
Sirah du Prophète (PSL) n'en sera que mieux comprise et
l'Islam qui a commencé à gagner du terrain en Occident,
y poursuivra ses progrès pour s'y affirmer davantage.
III. Ecriture de la Sirah avec l'esprit européen :
Imbus de leurs cultures nationales respectives et
imprégnés des influences locales, les orientalistes
occidentaux, gagnés très tôt à l'idéologie matérialiste
et au laïcisme, abordent avec cet esprit l'écriture de
la Sirah et de l'histoire de l'Islam. Ce faisant, ils se
sont égarés très loin de la vérité. En effet, le
rationalisme européen ne peut, en aucune façon, aboutir
à des conclusions correctes lorsqu'on l'applique à
l'histoire des religions monothéistes et aux prophètes
qui ont marqué l'histoire et la civilisation de
l'Orient, qui fut le champ de leurs prédications.
Conscient de l'importance de ce phénomène et de l'enjeu
de l'écriture de la Sirah du Prophète Muhammad (PSL),
l'orientaliste français Etienne Dient critiqua ses
pairs, et notamment son concitoyen Lucien Lammens,
islamologue jésuite, dans un livre intitulé «Nous sommes
aux antipodes l'un de l'autre», dans lequel il a écrit :
«Ces orientalistes qui voulaient critiquer dans un
esprit européen la Sirah du Prophète Muhammad, ont
planché pendant trois quarts de siècle sur des études en
quête d'informations dénaturées qu'ils s'entêtaient à
faire valider à tout prix, de manière à pouvoir les
utiliser, selon leur présomption, pour détruire d'un
trait de plume ce que tous les Musulmans croient vrai et
authentique depuis quatorze siècles sur ladite Sirah...»
Il continua : «Sans se creuser les méninges sur cette
question, ils auraient dû au contraire valider ce que
l'histoire de l'Islam apporte en la matière et conclure
en la véracité et la justesse de l'opinion prépondérante
chez les Musulmans. Les orientalistes n'ont rien produit
de nouveau sur la question, sinon des choses
contradictoires, car la contradiction se niche parfois
chez le même chercheur. Discuter ces contradictions nous
engagerait dans des polémiques sans fin qui ne nous
rapprocheraient pas de la vérité. Il ne nous reste alors
qu'à adhérer pleinement à la version arabe de la Sirah».
L'auteur explique par ailleurs : «Ceux qui prétendent
pouvoir faire le portrait du Prophète et disserter sur
sa biographie avec notre esprit scientifique ne
s'entendent pas sur la manière de l'aborder et ne
réussissent même pas à trouver un point commun. En dépit
de leurs efforts, ils n'y sont pas arrivés et n'y
arriveront jamais. En essayant de relater la vie du
Prophète, ils ne font que créer des personnages sans
rapport avec la réalité, des personnages semblables aux
héros que Walter Scott et Alexandre Dumas ont inventés
pour leurs romans. Mes pairs ont oublié qu'ils devaient
d'abord combler le fossé qui sépare leur mentalité
occidentale de la mentalité de l'Orient et des
personnages qu'ils essaient de peindre, sinon ils ne
font que se perdre dans le labyrinthe de leur
imagination».3
1. Déni de la prophétie de Muhammad (PSL) :
En général, les orientalistes ne reconnaissent pas que
Muhammad (PSL) est un Prophète envoyé par Allah,
missionné par Lui par voie d'inspiration et de
Révélation. Ils pataugent dans l'explication de cette
inspiration, de ce wahy. Certains y voient une vision
due au stress, ou un accès d'épilepsie. Pour d'autres,
ce serait la manifestation d'un désordre psychique ou
d'hallucinations qui auraient meublé le subconscient du
Prophète (PSL).
Les partisans de ces explications paraissent atteints
d'amnésie, malades d'extravagances, souffrant de cécité
intellectuelle car, comme ils sont pour la plupart de
confession juive ou chrétienne, ils donnent l'impression
d'avoir oublié que les prophètes d'Israël en qui ils
croient, avaient reçu leurs messages par inspiration
divine. S'ils admettent avec foi ce phénomène
surnaturel, pourquoi le rejettent-ils lorsqu'il s'agit
du Prophète Muhammad, sceau des prophètes (PSL). Ce déni
de leur part est l'expression de leur fanatisme et de
leur chauvinisme.
2. Déni de l'origine divine du Coran
Après avoir dénié la prophétie de Muhammad (PSL), les
orientalistes prétendent que le Coran est une œuvre
d'origine humaine et non une Révélation descendue de par
Allah sur Son Prophète (PSL). Quand ils se trouvent
confrontés aux vérités historiques annoncées dans le
Coran et qui ne peuvent pas avoir été produites par un
homme inculte, ils répliquent comme le faisaient les
associants, ces païens ennemis contemporains du Prophète
(PSL), à savoir que ce dernier aurait reçu le savoir
auprès de personnes qui en auraient été instruites avant
lui. Quand ces orientalistes sont interpellés sur les
vérités scientifiques annoncées dans le Coran, et qui ne
furent découvertes par les hommes qu'à notre époque, ils
répondent que le Prophète (PSL) les devait à son
intelligence et à son génie.
3. Récusation de l'Islam en tant que religion d'Allah :
Les orientalistes portent la responsabilité d'un
troisième déni : ils prétendent que, tout comme le Coran
ne serait pas une révélation divine, l'Islam ne serait
pas la religion d'Allah mais un culte confectionné par
Muhammad (PSL), sur contrefaçon de pratiques juives et
chrétiennes assorties de quelques usages de la jahiliyya
(période anté-islamique). Et ils avancent cela sans
pouvoir s'appuyer sur la moindre recherche scientifique.
En somme, les vices et défauts des orientalistes en
matière d'écriture de la Sirah peuvent être résumés
comme suit :
1. sélection des sources bibliographiques en
privilégiant celles qui concordent avec leurs objectifs
;
2. parti pris flagrant qui traduit leur animosité et
leur hostilité envers l'Islam ;
3. amplification de faits sans importance au détriment
de faits plus représentatifs des valeurs islamiques ;
4. formulation de graves jugements et accusations contre
le Prophète (PSL) et ses compagnons, contre la chari'a,
(le droit islamique), l'histoire de l'Islam et sa
civilisation, et ce, sans fondement aucun;
5. utilisation abusive de la méthodologie matérialiste
dans la recherche et l'examen de la Sirah et tous les
événements s'y rapportant ;
6. interprétation et analyse d'événements et de faits
dénués de toute objectivité ;
7. choix de récits et chroniques sans valeur ;
8. interprétation des versets du Coran en fonction de
leurs propres intérêts et rejet de l'exégèse islamique.
IV. Des sources bibliographiques de la Sirah
L’auteur 4 de l'article sur la Sirah du Prophète (PSL),
publié dans l'Encyclopédie de l'Islam, signale qu'il
existe à ce sujet une grande variété de sources
bibliographiques en tête desquelles se trouve le Coran
qui reflète clairement tous les moments et épisodes de
la vie du Prophète (PSL). [«Le Coran», ajoute -t-il, est
la source de loin la plus digne de foi. Il contient une
mine de données cachées qui conviennent à la recherche
sur la vie du Prophète (PSL). Les sources les plus
utilisées et les plus répandues sur cette question ont
été écrites au cours des IIIe et IVe siècles de
l'hégire».]
L'article comporte d'utiles informations sur les sources
de la Sirah, mais il apporte des choses qui méritent
d'être clarifiées et discutées et que l'on peut aborder
en deux volets :
I. Le Coran est la source la plus digne de foi sur la
Sirah du Prophète ;
II. les sources les plus utilisées de la Sirah datent
des IIIe et IVe siècles de l'hégire (X-Xes.)
En ce qui concerne le premier point, il est
indiscutablement vrai que le Saint Coran est la source
première de la Sirah du Prophète, mais T. Ehlert juge à
sa manière le Coran. Il le considère comme une sorte de
journal du Prophète, un fidèle reflet des événements qui
ont jalonné sa vie, marqué sa personnalité et les phases
de son évolution intellectuelle, spirituelle et
politique, comme n'importe quel autre ouvrage
biographique se rapportant à une personnalité littéraire
ou scientifique, ou à un leader politique.
Ces idées sont discutables, car elles représentent le
Coran comme une œuvre de Muhammad (PSL) comportant son
autobiographie. Si nous admettons que le Coran est sans
aucun doute la source première de la Sirah, nous
infirmons par contre sa qualité d'album ou de chronique
historique de la vie du Prophète, car loin d'être un
livre d'histoire, il est un Livre d'Allah destiné à
guider les humains, et comportant des prescriptions
législatives garantes d'une vie honorable pour
l'individu et d'une vie sociale régie par la justice et
la paix.
Donc il ne convient pas de chercher des détails
historiques dans le Coran, qui ne présente pas non plus
toutes les phases de la Sirah du Prophète. Les sourates
(chapitres) du Coran et ses versets n'y sont pas classés
dans l'ordre chronologique. Faut-il encore ajouter que
les circonstances de la révélation de nombreux versets
demeurent à ce jour indéterminées.
Il ne convient donc pas de prétendre que le Coran est un
livre d’histoire, ou une autobiographie du Prophète
(PSL) qui représente son évolution spirituelle et la
progression qualitative de sa maturité intellectuelle et
personnelle, malgré tout ce qu'il comporte comme indices
cachés mais évidents sur certains événements de sa vie.
Le Coran est une Révélation par Allah, descendue sur Son
Prophète (PSL) qu'Il a chargé d'en faire la récitation
et la propagation, et de veiller à la mise en pratique
de ses prescriptions. Le Prophète (PSL) n'y a aucune
intervention, et il n'est donc pas permis de considérer
le Coran comme le reflet de la vie de cet homme. Ni
l'Encyclopédie de l'Islam, ni tous ceux qui prétendent
que le Coran est une chronique ou une biographie du
Prophète (PSL) ne disposent du moindre indice pour
justifier leur thèse».5
«Certes, il existe des textes religieux produits par des
auteurs, comme les œuvres de Conficius, les Evangiles de
Mathieu, Marc, Luc et Jean. C'est en considérant ces
écrits que les orientalistes prétendent que le Coran est
une biographie de Muhammad (PSL)».6 Ceux qui sont
imprégnés de leur culture religieuse savent que ceci ne
peut nullement s'appliquer au Coran ; la raison et la
connaissance montrent que le Coran a été envoyé par
Allah l'Omniscient, et qu'aucun génie humain ne peut
avoir inventé une œuvre de ce genre.
L’auteur de l'article sur la Sirah du Prophète (PSL)
commet de nombreuses erreurs : il estime, par exemple,
que certains récits d'événements de la vie du Prophète à
Makkah sont suspects. Il met en doute leur authenticité,
alors que de hautes compétences musulmanes en hadith, en
sirah et en histoire, s'entendent unanimement à les
déclarer véridiques et authentiques. (Nous reviendrons
plus loin sur cette question). Il aggrave davantage les
choses en donnant des interprétations saugrenues à bon
nombre de versets, contredisant les interprétations des
exégètes qualifiés, les anciens comme les modernes. Il
prétend qu'avant l'hégire, l'action du Prophète (PSL) à
Makkah se limitait seulement à avertir, et seulement les
Arabes, et qu'il n'avait, à ce moment-là, aucune
intention de créer une religion nouvelle, et ainsi de
suite… Les autres erreurs seront dénoncées et corrigées
plus loin. Tout cela est dû simplement au fait que le
Coran ne rapporte pas les événements en question et ne
leur attribue pas les mêmes significations, et aussi au
fait que notre auteur a décidé d'ignorer les versets qui
ne s’alignent pas sur son idéologie.
Méconnaissance des ouvrages sur les hadiths :
Il est étrange que ce chercheur ne se soit pas référé
aux ouvrages sur les hadiths pour rassembler les données
et les relations authentiques qui présentent des
informations détaillées sur la vie du Prophète (PSL), sa
Sirah et les phases de sa mission alors qu’il se plaint
de ne pas trouver de sources historiques dignes de foi.
Pour quel mobile donc écarté les ouvrages sur les
hadiths qui auraient pu enrichir ses connaissances de la
vie du Prophète (PSL), et qui renvoient de temps en
temps au Coran par des allusions et des signes très
subtils, mais fertiles en données ?
Ce qui est encore plus étrange, c'est qu'il passe sur
ces ouvrages qu'il semble ignorer, mais se réfère à la
poésie anté-islamique, et parfois à la poésie islamique.
Ceci est incompatible avec la méthode scientifique du
moment qu'il existe d'autres sources plus sûres et plus
exhaustives sur la question que la poésie, car la sirah
est mieux exposée et développée dans les corpus
officiels des hadiths, lesquels corpus sont validés et
consignés, et de ce fait, ils jouissent de la primauté
sur les œuvres qui traitent des maghazi (récits des
expéditions), sur la Sirah elle-même et sur l'histoire.
Que vaut donc la poésie devant ces sources, ces corpus
de hadiths ? Rappelons que les œuvres sur les hadiths
sont le fruit d'importantes recherches, de
documentations écrites et orales, d'enquêtes menées dans
diverses contrées arabo-musulmanes. Ces hadiths furent
rassemblés, soigneusement colligés et vérifiés,
réexaminés, étudiés, critiqués et «décortiqués» avant
les recensions finales. Ils ont fait l'objet de plus de
soin que les autres sources.
Il est donc évident que l’auteur n'a respecté aucune
méthodologie proprement scientifique, qu'il a ignoré les
ouvrages sur les hadith, leur préférant les relations
sur les expéditions, les récits historiques et les
recueils de poésie.
Il faut, cependant, souligner aussi que ces corpus, bien
que spécialisés, demeurent eux-mêmes insuffisants, car
ils ne donnent pas tous les détails sur les expéditions
et autres évènements qui ont marqué l'épopée
prophétique, et ne reflètent pas l’image complète de la
vie du Prophète (PSL). Pour avoir une vue exhaustive sur
le sujet, il conviendrait de se référer aux œuvres
spécialisées dans la Sirah.
Notre propos sur la valeur des ouvrages sur les hadiths
n'enlève rien de la valeur des récits des maghàzi
(expéditions) et de la Sirah. Néanmoins, du point de
vue de la valeur scientifique et historique, ces
derniers ne sont pas comparables au Coran et aux hadiths
du Prophète (PSL).
L'intérêt des œuvres sur les maghàzi et la Sirah vient
du fait que leurs auteurs étaient des Suivants* et par
la suite, des muhaddithùn (spécialistes de
l'enseignement des hadiths), reconnus pour leur sens de
l'équité par les ’ulama qui leur ont accordé toute leur
confiance. Il s'agit de personnes comme Abbàn, fils de
‘Uthmàn bin ‘Affàn (m.110/728),‘Urwa fils de Zubayr bin
al ‘Awwàm (m. 94/712) grand théologien à Médine, ‘Amir
bin Sharahil al-Sha'bi (m. 103/721), auteur d'une œuvre
sur les maghàzi, grand érudit ; ‘Açem fils de ‘Omar bin
Qatàda (m. 119/737), Muhammad bin Muslim bin Shihàb
al-Zuhri (m. 124/741), le théologien le plus renommé de
son époque, Mùsà bin ‘Oqba (m 140/757), disciple de
Zuhri et dont l'imam Malik a dit, au sujet de son
ouvrage sur les maghàzi, qu'il était «le plus
représentatif». Yahya bin Ma‘in aussi a dit: «L'ouvrage
de Mùsa bin ‘Oqba sur Zuhri est le plus authentique de
tous ces livres». Quant à l'imam al-Chafi‘i, il a dit :
«De tous les livres sur les maghàzi, celui de Mùsa b
‘Oqba est le meilleur, bien qu'il soit court et ne
rapporte pas tous les faits rapportés dans d'autres».
Muhammad bin Ishaq (m. 151/768), lui aussi disciple de
Zuhri, grand spécialiste de la littérature des maghàzi.
Tous ses récits n'ont pas, cependant, le même degré de
véracité que les autres, mais les savants les jugent
bons, et de nombreux auteurs de hadith lui reconnaissent
de grandes qualités d'auteur.7
Certains orientalistes se trompent également, et avec
eux quelques historiens musulmans, quand les uns et les
autres estiment que les Maghàzi d'al-Waqidi sont plus
sûres que l'œuvre sur la Sirah d'Ibn Ishàq, alors que
cette dernière est mieux documentée, plus précise et que
les informations qu'elle rapporte s'accordent
généralement avec les écrits sur les hadiths. Quant à
al-Wàqidi, il fut même déclaré «faible» par les 'ulama
qui, en plus, recommandent de ne pas le citer comme
référence, s'il est seul à rapporter une information.
Les Maghàzi ne manquent sans doute ni d'intérêt ni de
valeur scientifique, mais elles ne sont pas toutes d'un
très bon niveau quant à la précision et la véracité des
faits relatés.
Et pour conclure ces remarques sur les chercheurs qui
ont écrit sur la Sirah du Prophète (PSL) dans
l'Encyclopédie de l'Islam, il faut se poser la question
de savoir comment ils ont pu non seulement ignorer les
corpus des hadiths, mais aussi faire prévaloir des
écrits sur la Sirah faiblement structurés, sans
références solides, réalisés par des orientalistes aussi
bien anciens que modernes, et des missionnaires
chrétiens, c'est-à-dire des chercheurs et penseurs dont
la majorité ont écrit sur la Sirah et l'histoire de
l'Islam alors qu'ils ignoraient presque tout des
événements de la Sirah et n'avaient pas accès à des
sources sûres. C'est pourquoi leurs écrits ne pouvaient
avoir que peu de valeur scientifique. Certains d'entre
eux étaient équitables, d'autres pas ; les écrits de ces
derniers avaient vu le jour sous l'influence du
fanatisme et de l'hostilité déclarée ; et d'autres
furent élaborés en dehors de tout esprit scientifique
et de toute objectivité.
Ce n'est pas un hasard si l’auteur de l’article se
montre incapable de distinguer entre l'équitable et
l'inéquitable parmi les orientalistes. On peut même dire
que c'est délibérément qu'il a choisi de s'appuyer sur
les écrits caractérisés par le parti pris, alors qu'il
est bien connu que l'éthique scientifique exige que le
chercheur, quand il entreprend l'étude d'une
personnalité, ne tienne pas compte de ce qui a été écrit
sur elle par ses ennemis et détracteurs.
On ne peut que s'étonner de voir les missionnaires
islamologues et les orientalistes s'appuyer sur les
récits mensongers et autres falsifications générées par
les influences judéo-chrétiennes, parce qu'ils viennent
à leur secours dans leurs conclusions présomptueuses.
Ils rejettent, au contraire, les relations les plus
authentiques parce qu'elles ne concordent pas avec leurs
intentions peu «catholiques».
Il est vrai qu'ils vivent dans un contexte matérialiste
qui leur rend difficile la compréhension de la
spiritualité qu'a fait naître l'Islam, et qui a
elle-même été à la source de nombreux événements et
réalisations dans la vie des Musulmans, depuis l'époque
du Prophète (PSL). Il est impossible de saisir l'âme de
l'Islam par la seule lecture ou étude ; sa connaissance
ne peut venir que d'une compréhension profonde et d'une
grande sensibilité, dans la mesure où on la suit jusque
dans les tréfonds de l'âme de ceux qui ont bâti
l'histoire et la civilisation islamiques.
On ne peut nier que les orientalistes ont évolué au
cours du XXe siècle pour tendre vers l'objectivité, mais
certaines de leurs productions continuent de porter les
séquelles des époques révolues, et des réflexions
biaisées et malveillantes dues parfois simplement à la
différence de religion ou d'intérêts, à la pauvreté des
sources consultées, à leur ignorance de la langue arabe,
ou à la mauvaise qualité des anciennes traductions.
Parfois, leurs propos fielleux et blessants le sont
volontairement, mais parfois ils sont le résultat d'une
mauvaise compréhension des réalités islamiques.
A la lumière de toutes ces considérations, et d'autres
que nous passons sous silence, il est donc clair
qu'aucun chercheur honnête sur la Sirah du Prophète
(PSL) ne doit s'appuyer sur les travaux des
orientalistes.
Les dates d'écriture des œuvres les plus célèbres sur la
Sirah :
Selon l'auteur de l'étude en question, publiée dans
l'Encyclopédie de l'Islam, la plupart des écrits sur la
Sirah du Prophète (PSL) furent rédigés aux IIIe et IVe
siècles de l'hégire (9e-10e siècles), dans un style
hermétique pour le lecteur commun, le profane. Cela
signifierait que rien n'a été consigné par écrit sur la
vie du Prophète (PSL), si ce n'est à dater de trois
siècles ou plus après sa mort. Il est évident que cette
hypothèse remet lourdement en cause l'authenticité de
tous les faits et réalités rapportés dans ces écrits.
Une remarque s'impose ici, à savoir que la thèse de
l'auteur est si faible et injustifiée qu'on peut
facilement la détruire quand il dit, textuellement, que
«les sources que l'on utilise le plus souvent pour
l'étude de la vie du Prophète (PSL), outre le Coran,
datent des IIIe et IVe siècles de l'hégire, et que ces
sources ont rendu absolument célèbre la Sirah d’Ibn
Ishaq (décédé en 151)». Or, la date du décès de Ibn
Ishaq, dont le nom est mentionné dans cet extrait de
l'étude de l'auteur, suffit à elle seule à contredire sa
thèse. En effet, Ibn Ishaq étant décédé vers le milieu
du IIe siècle de l'hégire, son œuvre sur la Sirah ne
peut avoir été écrite qu'avant cette période, et non pas
aux IIIe ou IVe siècles.
En fait, les premiers travaux sur la Sirah datent de la
deuxième moitié du Ier siècle de l'hégire, soit dès le
dernier quart du VIIe siècle. Comme nous l'avons vu dans
ce qui précède, les pionniers en la matière étaient
parmi ceux que l'on appelle les Tàbi'un, les Suivants
(c'est-à-dire, la deuxième génération des croyants).
Parmi les auteurs de ces travaux de première heure, on
cite ‘Arwa bin al-Zubayr bin al-‘Awwam’Abbàn bin ‘Uthmàn
bin ‘Affàn (troisième Calife après le Prophète (PSL)),
al-Sha'bi, al-Zuhri, Mùsà bin 'Oqba, et d'autres encore
qui vécurent aux Ier et IIe siècles de l'hégire.
Le chercheur en question a ignoré des ouvrages de
qualité qui apparurent avant le IIIe siècle de l'hégire,
des ouvrages des plus authentiques et des mieux
documentés, dont les auteurs étaient, comme nous l'avons
vu précédemment, des autorités en matière de hadith,
reconnus pour leur sens de l'exactitude que reflètent
leurs chroniques.
Quoi qu'il en soit, les références que représentent les
écrits d’auteurs qui faisaient autorité en matière de
hadith et de Sirah et qui furent ignorées par T. Ehlert,
jouissent de plus de crédit auprès des ‘ulama dans les
disciplines de la Tradition et de la Sirah que les
Tabaqat d’Ibn Sa‘d (m. 230/850) qui constitueront la
principale source de ses informations. Or, Ibn Sa‘d, qui
s’appliquait grandement dans ses recherches et
s’attachait sérieusement à ne rapporter que la vérité,
comme l’ont dit al-Khateb al-Baghdadi et Ibn Hajar al-‘Asqalani,
puisait ses renseignements dans des sources faibles
-peut crédibles- comme celles de Waqédi dont il a trop
copié, si bien qu’Ibn al-Nadim l’accusa d’un flagrant
plagiat.8